Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

4 mai 2015, lun­di, Min­ne­so­ta

USA 2015 Béta PompisteUne his­toire de route. Au sin­gu­lier, terme géné­rique. « La » route, the road. Les Etats-Unis, pays des migra­tions internes, inces­santes ; pays d’immigrés accos­tant à l’Est et rêvant bien­tôt d’Ouest, du Far-West comme un futur loin­tain, celui où tout est pos­sible. Rien n’y existe, hor­mis ces Indiens, qu’il suf­fit de tuer. Avan­çons, « Go West, young man ! ».

Nous-mêmes, avons opté pour la « road chro­nique », on ne peut mieux dire. Pen­sons aus­si à l’épopée déjan­tée de Jack Kérouac, graine de Qué­bé­cois qui germe en voyage, On the Road, la « 66 » du mythe qu’il contri­bue à créer. « L’Amérique, me dit Robert tout en condui­sant, n’est belle qu’en iti­né­rance ». Ça lui va bien, à lui, « Bison pres­sé », qui ne tient pas en place, qui se goinfre de ce bitume recu­lant à mesure qu’on avance et que le ruban gris se déroule sous nos roues. Tan­dis qu’on écoute le fameux John­ny Cash qui chante « The King of the Road », ou bien, de pré­fé­rence trois fois de suite, un tube de la coun­try, « On The Road Again », chan­té par Willie Nel­son sur un rythme de petit galop : « Encore sur la route / Pour voir des endroits jamais vus / Et des choses que je rever­rai jamais plus ». Évi­dem­ment, voi­là qui nous cause de près.

État du Colorado.

État du Colo­ra­do.

La route, tou­jours la route. Et ce « road trek » qui nous porte vaillam­ment depuis main­te­nant plus de 7.000 kilo­mètres sur une par­tie du che­min de la Conquête,: un cam­ping-car situé à l’autre bout de cette lignée com­men­cée vers 1850 et dont nous retrou­vons des traces his­to­riques dans quelques musées. Le plus remar­quable que nous ayons vu, sur ce thème, est le Messenger’s Old West Museum à Cheyenne (Wyo­ming) ; c’est un musée pri­vé qui sert bien la gloire de son ini­tia­teur et pro­prié­taire, selon une pra­tique de l’autocélébration indi­vi­duelle très amé­ri­caine.

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Une paren­thèse sur ce thème : elle nous ramène en arrière quand, tra­ver­sant le Ten­nes­see, nous avons visi­té le musée de la chan­teuse Loret­ta Wynn, monu­ment vivant de la coun­try music. Elle y cultive sa propre légende, celle de la Coal Miner’s Daugh­ter, la Fille du mineur de char­bon. C’est un fort beau domaine agri­cole déve­lop­pé autour de son luxueux ranch qui domine le musée lui-même et des bou­tiques, en un ensemble moderne et chic, une sorte de mau­so­lée in vivo à la gloire de la vedette aujourd’hui âgée de 83 ans et qui conti­nue de drai­ner des mil­liers d’adorateurs dans ses réci­tals.

DSCF0499Des vitrines ras­semblent des cen­taines et plus d’objets, docu­ments divers – sur­tout des pho­tos la mon­trant dans toutes les cir­cons­tances, aux côtés des grands de ce monde et de la poli­tique. C’est en fait une exhi­bi­tion plu­tôt impu­dique visant à célé­brer par l’exemple le modèle de la réus­site indi­vi­duelle à l’américaine. Par­tie de rien, la fille du pauvre mineur est deve­nue une icône de la coun­try et du show­biz .Preuve appor­tées par ces objets expo­sés, sa col­lec­tion de robes, par ses divers véhi­cules luxueux ache­tés ou offerts, ou par son ancien auto­car de tour­née qu’on visite jusqu’à la salle de bains où pendent robes de nuits et désha­billés de la star. C’est aus­si l’Amérique !

Tout autre pro­pos au musée de Cheyenne qui, sans répondre vrai­ment aux canons muséo­gra­phiques, pré­sente un réel inté­rêt anthro­po­lo­gique par l’authenticité du maté­riau ras­sem­blé et, du coup, la vision qu’il donne de l’Amérique en créa­tion – et en marche, ou plu­tôt en route vers l’ouest. Les pho­tos ci-des­sous devraient être assez par­lantes à cet égard, notam­ment s’agissant du chuck-wagon, cette car­riole brin­que­ba­lante avec ses arceaux et sa toile blanche, si emblé­ma­tique de la Conquête et des wes­terns. C’est aus­si la rou­lotte du roma­ni­chel d’Europe, par laquelle il voyage de manière auto­nome.

Le chuck-wagon , emblème de la Conquête de l'Ouest.

Le chuck-wagon , emblème de la Conquête de l’Ouest.

Nous avons refait en par­tie le che­min dans ce « cam­ping car » dont le confort, et la vitesse, feraient s’évanouir plus d’un glo­rieux migrant du XIXe siècle ! Les mêmes, alors, péri­raient d’apoplexie face à ces rou­lottes géantes et luxueuses, cer­taines trac­tées d’autres moto­ri­sées, dépla­cées par leurs des­cen­dants d’État en État, qui pour des vacances au chaud, ou au frais ; qui pour y vivre à l’année après avoir ven­du la mai­son en dur, trop chère à entre­te­nir – trop immo­bile aus­si, sans doute.

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Un couple de retrai­tés de l’Indiana vit dans cette rou­lotte le moi­tié de l’année en sui­vant les bien­faits du cli­mat.

Ne par­lons pas des puis­sants trucks aux mines pati­bu­laires, si nom­breux à sillon­ner le pays. Mais lais­sons par­ler le pick-up, camion­nette moderne et certes loin­taine du chuck-wagon, héri­tier de la fonc­tion uti­li­taire à laquelle se serait gref­fé, en image mythique, le mâle cow-boy pas­sé du che­val au che­val-vapeur. Rou­ler en pick-up, c’est affir­mer des valeurs du pay­san rustre – genre « red neck » du Ten­nes­see –, celle du tra­vailleur manuel qui a besoin de l’outil pra­tique, et pour une part aus­si celle de l’intello qui se la joue plu­tôt couillue – voir Clint East­wood en pho­to­graphe et Stet­son dans Sur la Route de Madi­son… D’où ces flam­bants pick-up pour retrai­tés riches, recher­chant l’alliance du « wagon » de luxe et du sym­bole viril.

CheyenneCheyenne, 60.000 habi­tants, capi­tale du Wyo­ming, consti­tue un de ces concen­trés d’Amérique comme nous les aimons – c’est même pour ça qu’on y a séjour­né avec le plus grand inté­rêt. Son ancienne gare, très euro­péenne d’allure, abrite le musée de l’Union Paci­fic Rail­road – remar­quez qu’il s’agit encore et tou­jours de route… Oui, que serait aus­si l’Amérique états-unienne sans son che­min de fer, son wagon pos­tal, ses lignes télé­gra­phiques, ses attaques de ban­dits ? Et ses voya­geurs impro­bables, telle cette élé­gante cha­peau­tée, sac-valise à la main, à peine des­cen­due du train, regard confiant – sculp­ture de Veryl Good­night, de 2011, sous­crip­tion des citoyens de Cheyenne, « en hom­mage au rôle des femmes dans le déve­lop­pe­ment de l’Ouest, le Wyo­ming étant le pre­mier État à accor­der le droit de vote aux femmes. » La sta­tue est inti­tu­lée « A New Begin­ning », un nou­veau départ – et c’est tout dire.

Les che­vaux allaient pro­gres­si­ve­ment lais­ser la place au rail pour le trans­port, puis aux véhi­cules à moteur – encore fal­lait-il trou­ver les éner­gies cor­res­pon­dantes : c’est dire l’importance fon­da­men­tale de la houille et du pétrole ; c’est enga­ger un pan entier de l’histoire amé­ri­caine, son impé­ria­lisme, sa poli­tique étran­gère. Il était écrit, ins­crit dans l’esprit de Conquête et pour ain­si dire dans le corps phy­sique des pion­niers, que l’Ouest ne s’arrêterait pas aux rivages du Paci­fique, le pour­tant bien nom­mé. Res­tons-en là.

La Mecque de l'habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

La Mecque de l’habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

Les risques du métier

L’affaire se passe à Cody, chez Irma, le res­tau­rant de Buf­fa­lo Bill (voir épi­sode pré­cé­dent). Ce ven­dre­di soir, la grande salle est pleine à cra­quer, et c’est buf­fet. Robert, qui n’en rate pas une en ce domaine notam­ment, a repé­ré une purée d’huîtres de mon­tagne – un régal, m’assure-t-il. En effet. Nous en repre­nons même une seconde fois. Le reste suit, très bon, dont cette tranche de bœuf (nous avons aus­si goû­té le bison une autre fois), grande comme le Wyo­ming. Bref, excellent repas qui, de plus, n’a pas trop char­gé la note de frais…

Nous en étions res­tés là, ravis de cette gas­tro­no­mie wes­ter­nienne. Lorsqu’un éclat de rire puis­sant extrait Robert de sa lec­ture de voyage : il vient d’apprendre que les huîtres de mon­tagne sont bel et bien, oui, des couilles de tau­reau !

À Cheyenne encore, un autre musée, enfin un maga­sin, le maga­sin Wran­gler, une ins­ti­tu­tion locale, plus ancienne que la marque de blue-jeans. C’est une antre de l’équipement ves­ti­men­taire du cow-boy : cha­peaux, vestes, che­mises, jeans, bottes, cein­tures, boucles et autres innom­brables acces­soires. Là-des­sus, mon ami Robert m’en raconte une bien inté­res­sante à pro­pos de la guerre que se livrent les deux grandes marques de jeans : Levi’s, c’est plu­tôt pour les urbains bran­chés – coupe ser­rée devant et der­rière, mou­lant les fesses et le sexe. Wran­gler, c’est le jean du cow-boy, d’abord confor­table, sur­tout pour mon­ter à che­val, les jambes assez amples pour cou­vrir les bottes sans chi­chi. Autant dire deux concep­tions du monde.

Cheyenne tou­jours. Nous par­cou­rons la rue prin­ci­pale, celle des grandes scènes de wes­tern – on rêve quand même… Une vitrine nous attire, celle d’une sorte de mont-de-pié­té, un maga­sin-dépôt. Per­ceuses et outils divers, par­fums, gui­tares et bat­te­ries – colts, Win­ches­ter, char­geurs de Kalach­ni­kov.

En face, un bar nous tend les bras – un des deux seuls qui res­tent à Cheyenne, les autres, si nom­breux il y a encore quelques années [source : Robert] ont dis­pa­ru. Une enquête s’impose, d’autant que c’est le « hap­py hours ». La ser­veuse est aus­si diserte que joyeuse ; sans craindre le cli­ché, on la dira accorte, et le décol­le­té ave­nant. Robert opte pour un Jack-Daniel… au cin­na­mone (canelle). Vive l’aventure ! je m’y risque. Robert s’en délecte ; il est vrai­ment Amé­ri­cain. De l’interview de la ser­veuse, il res­sort que le com­merce de pro­fit a tué celui, moins ren­table, des bars – d’où leur dis­pa­ri­tion pro­gres­sive. Le sien a l’air de tenir. Il faut dire que la dame a des argu­ments, qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à nous dévoi­ler, même pour la pho­to [ci-des­sous] Tra­duc­tion de la devise tatouée : « Ne regrette pas ce que tu as / C’est exac­te­ment ce que tu vou­lais ». Nous repre­nons un autre whis­ky.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exactement ce que tu voulais ». Une philosophe.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exac­te­ment ce que tu vou­lais ». Une phi­lo­sophe.

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)

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