Chro­ni­que de la catas­tro­phe nucléai­re de Tcher­no­byl - 5 

logo55Le bilan humain et éco­no­mi­que de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl est qua­si impos­si­ble à réa­li­ser. L’accident résul­te en gran­de par­tie de la failli­te d’un régi­me basé sur le secret ; un sys­tè­me à l’agonie qui s’est pro­lon­gé cinq ans après l’accident, puis qui a tra­ver­sé une pério­de des plus trou­blées, pour abou­tir fina­le­ment à des sys­tè­me de gou­ver­ne­ment plus ou moins para-maf­fieux – qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Bié­lo­rus­sie ou de la Rus­sie. Dans de tels sys­tè­mes cor­rom­pus, les lob­bies nucléai­res ont eu beau jeu de main­te­nir leur empri­se sur ce sec­teur mili­ta­ro-indus­triel – com­me au « bon vieux temps » de l’URSS.

Victoire ! Une banderole apposée sur le réacteur éventré proclame que "le peuple soviétique est plus fort que l'atome" tandis qu'un drapeau rouge est fixé au sommet de la tour d'aération de la centrale à l'issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Vic­toi­re ! Une ban­de­ro­le appo­sée sur le réac­teur éven­tré pro­cla­me que « le peu­ple sovié­ti­que est plus fort que l’atome » tan­dis qu’un dra­peau rou­ge est fixé au som­met de la tour d’aération de la cen­tra­le à l’issue des tra­vaux de déblaie­ment. [Tass]

Les vic­ti­mes n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées, elles ne figu­rent sur aucun regis­tre offi­ciel. Éta­blir un bilan non tru­qué des vic­ti­mes direc­tes et indi­rec­tes, des mala­des et de leur degré d’affection demeu­re donc impos­si­ble. De même pour ce qui est du coût social lié à l’abandon de domi­ci­les et de ter­ri­toi­res, aux famil­les phy­si­que­ment, psy­cho­lo­gi­que­ment, émo­tion­nel­le­ment anéan­ties. À jamais. Car rien de tels dra­mes n’est répa­ra­ble. Seules des esti­ma­tions peu­vent être ten­tées, plus ou moins fon­dées, plus ou moins catas­tro­phis­tes ou, au contrai­re, sciem­ment mini­mi­sées.

Concer­nant le nom­bre de morts, les chif­fres de l’AIEA (Agen­ce inter­na­tio­na­le de l’énergie ato­mi­que) sont plus que dou­teux ; cet orga­nis­me, rat­ta­ché à l’ONU, est en effet lié au lob­by nucléai­re inter­na­tio­nal qu’il finan­ce notoi­re­ment. 1 Il faut aus­si savoir que l’OMS (Orga­ni­sa­tion mon­dia­le de la san­té) lui est inféo­dée, ce qui rend éga­le­ment sus­pec­tes tou­tes ses étu­des sur le domai­ne nucléai­re.…

À défaut d’autres étu­des cré­di­bles, consi­dé­rons cel­les de l’AIEA pour ce qu’elles sont : des indi­ca­tions à pren­dre avec la plus gran­de pru­den­ce. Ain­si, de 2003 à 2005, l’AIEA a réa­li­sé une étu­de d’où il res­sort que sur le mil­lier de tra­vailleurs for­te­ment conta­mi­nés lors de leurs inter­ven­tions durant la catas­tro­phe, « seule­ment » une tren­tai­ne sont morts direc­te­ment. Quant aux liqui­da­teurs, l’AIEA pré­tend qu’ils ont été expo­sés à des doses rela­ti­ve­ment fai­bles, « pas beau­coup plus éle­vées que le niveau natu­rel de radia­tion.  »…

S’agissant des 5 mil­lions d’habitants qui ont été expo­sés à de « fai­bles doses », l’étude recon­naît un nom­bre très éle­vé des can­cers de la tyroï­de chez les enfants – 4.000 direc­te­ment impu­ta­bles à la catas­tro­phe. L’Agence admet tou­te­fois que la mor­ta­li­té liée aux can­cers pour­rait s’accroître de quel­ques pour-cents et entraî­ner « plu­sieurs mil­liers » de décès par­mi les liqui­da­teurs, les habi­tants de la zone éva­cuée et les rési­dents de la zone la plus tou­chée,

Tchernobyl-radioactivite

Sans légen­de… [dr]

Ce bilan offi­ciel est for­te­ment contes­té par cer­tains cher­cheurs. En 2010, l’Académie des scien­ces de New York a publié un dos­sier à par­tir de tra­vaux menés par des cher­cheurs de la région de Tcher­no­byl. Ils contes­tent for­te­ment l’étude de l’AIEA, aus­si bien s’agissant du nom­bre de per­son­nes affec­tées que de l’importance des retom­bées radio­ac­ti­ves. Ain­si, il y aurait eu en réa­li­té 830.000 liqui­da­teurs et 125.000 d’entre eux seraient morts. Quant aux décès dus à la dis­per­sion des élé­ments radio­ac­tifs, il pour­rait s’élever au niveau mon­dial à près d’un mil­lion au cours des 20 ans ayant sui­vi la catas­tro­phe. Cet­te esti­ma­tion sem­ble cepen­dant invrai­sem­bla­ble – on l’espère.

Green­pea­ce a aus­si publié un rap­port réa­li­sé par 60 scien­ti­fi­ques de Bié­lo­rus­sie, d’Ukraine et de Rus­sie. Le docu­ment pré­ci­se que « les don­nées les plus récen­tes indi­quent que [dans ces trois pays] l’accident a cau­sé une sur­mor­ta­li­té esti­mée à 200 000 décès entre 1990 et 2004. »

On le voit, les écarts éva­lua­tifs sont à l’image des enjeux qui s’affrontent autour de ce type de catas­tro­phes. Des diver­gen­ces sem­bla­bles appa­rais­sent éga­le­ment au Japon entre oppo­sants (la majo­ri­té de la popu­la­tion) et par­ti­sans du nucléai­re (gou­ver­nants et indus­triels).

Quant au coût éco­no­mi­que, il est plus objec­ti­va­ble que le coût humain à pro­pre­ment par­ler ; même si l’un et l’autre ne devraient pas être dis­so­ciés.

Le n° de mars comprend un intéressant dossier sur le nucléaire.

Le n° de mars com­prend un inté­res­sant dos­sier sur le nucléai­re.

Plu­sieurs esti­ma­tions ont été réa­li­sées, abou­tis­sant à des mon­tants situés entre 700 et 1 000 mil­liards de dol­lars US – entre 600 et 900 mil­lions d’euros. 2

Un des der­niers rap­ports éma­ne de Green Cross Inter­na­tio­nal. 3 Il prend en comp­te :
– les coûts directs : dégâts cau­sés à la cen­tra­le elle-même et dans ses envi­rons, per­te de mar­chan­di­ses et effets immé­diats sur la san­té ;
– les coûts indi­rects : retrait de la popu­la­tion de la zone conta­mi­née et consé­quen­ces socié­ta­les liées à la vie des per­son­nes expo­sées aux radia­tions ain­si que leurs enfants.

La Bié­lo­rus­sie esti­me à 235 mil­liards d’USD les coûts engen­drés par les dom­ma­ges subis pour les années 1986 à 2015 et à 240 mil­liards d’USD pour l’Ukraine. Ces mon­tants n’incluent pas les coûts liés à la sécu­ri­té, l’assainissement et la main­te­nan­ce de la cen­tra­le désor­mais arrê­tée ain­si que les coûts actuels pour la mise en pla­ce du nou­veau sar­co­pha­ge ; ceux-ci sont pris en char­ge par les gou­ver­ne­ments des nations concer­nées, sou­te­nus par l’Union Euro­péen­ne, les États-Unis et d’autres pays. Pour les habi­tants ayant dû quit­ter leur mai­son, des fonds (dont le mon­tant n’est pas connu) ont été déblo­qués, des pro­gram­mes sociaux et des aides médi­ca­les mis en pla­ce. Mais cha­cun a sans dou­te essuyé bien plus de per­tes dues à l’effondrement de l’économie et subi des séquel­les sani­tai­res et psy­cho­lo­gi­ques impos­si­bles à chif­frer.

Le nucléai­re pour la bom­be
Ne pas per­dre de vue que le nucléai­re dit « civil » est d’origine mili­tai­re et le res­te d’ailleurs, tant qu’il ser­vi­ra à four­nir le plu­to­nium des­ti­né à fabri­quer les bom­bes ato­mi­ques. Rap­pe­lons aus­si que le Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mi­que (CEA) 4 fut créé par De Gaul­le à la Libé­ra­tion, avec mis­sion de pour­sui­vre des recher­ches scien­ti­fi­ques et tech­ni­ques en vue de l’utilisation de l’énergie nucléai­re dans les domai­nes de la scien­ce (notam­ment les appli­ca­tions médi­ca­les), de l’industrie (élec­tri­ci­té) et de la défen­se natio­na­le.

De son côté Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’Union sovié­ti­que, et aujourd’hui pré­si­dent de la Croix ver­te inter­na­tio­na­le (Green Cross) a connu son « che­min de Damas » en 1986 : « C’est la catas­tro­phe de Tcher­no­byl qui m’a vrai­ment ouvert les yeux : elle a mon­tré quel­les pou­vaient être les ter­ri­bles consé­quen­ces du nucléai­re, même en dehors d’un usa­ge mili­tai­re. Cela per­met­tait d’imaginer plus clai­re­ment ce qui pour­rait se pas­ser après l’explosion d’une bom­be nucléai­re. Selon les experts scien­ti­fi­ques, un mis­si­le nucléai­re tel que le SS-18 repré­sen­te l’équivalent d’une cen­tai­ne de Tcher­no­byl. » (Tcher­no­byl, le début de la fin de l’Union sovié­ti­que, tri­bu­ne dans Le Figa­ro, 26/04/2006)

Par com­pa­rai­son, l’accident de Fuku­shi­ma, com­pre­nant la décon­ta­mi­na­tion et le dédom­ma­ge­ment des vic­ti­mes, pour­rait n’atteindre « que » 100 mil­liards d’euros. Ce mon­tant éma­ne de l’exploitant Tep­co et date de 2013 ; il relè­ve de l’hypothèse bas­se et ne com­prend pas les char­ges liées au déman­tè­le­ment des qua­tre réac­teurs rava­gés. Ces opé­ra­tions dure­ront autour de qua­ran­te ans et néces­si­te­ront le déve­lop­pe­ment de nou­vel­les tech­ni­ques ain­si que la for­ma­tion de mil­liers de tech­ni­ciens.

Et en Fran­ce ? L’Institut de radio­pro­tec­tion et de sûre­té nucléai­re (IRSN) a pré­sen­té en 2013 à Cada­ra­che (Bou­ches-du-Rhô­ne), une « étu­de choc » sur l’impact éco­no­mi­que d’un acci­dent nucléai­re en Fran­ce.

Un  » acci­dent majeur « , du type de ceux de Tcher­no­byl ou de Fuku­shi­ma, sur un réac­teur stan­dard de 900 méga­watts coû­te­rait au pays la som­me astro­no­mi­que de 430 mil­liards d’euros. Plus de 20 % de son pro­duit inté­rieur brut (PIB).

La per­te du réac­teur lui-même ne repré­sen­te que 2 % de la fac­tu­re. Près de 40 % sont impu­ta­bles aux consé­quen­ces radio­lo­gi­ques : ter­ri­toi­res conta­mi­nés sur 1 500 km2, éva­cua­tion de 100 000 per­son­nes. Aux consé­quen­ces sani­tai­res s’ajoutent les per­tes sèches pour l’agriculture. Dans une même pro­por­tion inter­vien­nent les  » coûts d’image  » : chu­te du tou­ris­me mon­dial dont la Fran­ce est la pre­miè­re des­ti­na­tion, boy­cot­ta­ge des pro­duits ali­men­tai­res.

Le choc dans l’opinion serait tel que l’hypothèse  » la plus pro­ba­ble  » est une réduc­tion de dix ans de la durée d’exploitation de tou­tes les cen­tra­les, ce qui obli­ge­rait à recou­rir, à mar­che for­cée, à d’autres éner­gies : le gaz d’abord, puis les renou­ve­la­bles. Au-delà des fron­tiè­res,  » l’Europe occi­den­ta­le serait affec­tée par une catas­tro­phe d’une tel­le ampleur « .

Les dom­ma­ges sont d’un tout autre ordre de gran­deur que ceux du nau­fra­ge de l’Eri­ka en 1999, ou de l’explosion de l’usine AZF de Tou­lou­se en 2001, éva­lués « seule­ment » à 2 mil­liards d’euros. 5

Ces chif­fres pour­raient dou­bler en fonc­tion des condi­tions météo­ro­lo­gi­ques, des vents pous­sant plus ou moins loin les pana­ches radio­ac­tifs, ou de la den­si­té de popu­la­tion. Un acci­dent gra­ve à la cen­tra­le de Dam­pier­re (Loi­ret) ne for­ce­rait à éva­cuer que 34 000 per­son­nes, alors qu’à cel­le du Bugey (Ain), il ferait 163 000 « réfu­giés radio­lo­gi­ques « .

Record mondial d'installations nucléaires par habitant.

Record mon­dial d’installations nucléai­res par habi­tant.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sortir du nucléaire.

Enco­re dix ans de plus ? Doc. Sor­tir du nucléai­re.

Pour tem­pé­rer ce tableau apo­ca­lyp­ti­que, l’IRSN sort la ren­gai­ne connue du « ris­que zéro [qui] n’existe pas » et met en avant « les pro­ba­bi­li­tés très fai­bles de tels évé­ne­ments. 1 sur 10 000 par an pour un acci­dent gra­ve, 1 sur 100 000 par an pour un acci­dent majeur. »

Pour avoir par­ti­ci­pé, dans les années 1960, au sein du Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mi­que, à l’élaboration des pre­miè­res cen­tra­les fran­çai­ses, Ber­nard Lapon­che ne par­ta­ge pas du tout cet « opti­mis­me ». Pour ce phy­si­cien, le nucléai­re ne repré­sen­te pas seule­ment une mena­ce ter­ri­fian­te, pour nous et pour les géné­ra­tions qui sui­vront ; il condam­ne notre pays à rater le train de l’indispensable révo­lu­tion éner­gé­ti­que.

« Il est urgent, cla­me Ber­nard Lapon­che, de choi­sir une civi­li­sa­tion éner­gé­ti­que qui ne mena­ce pas la vie » 6. Selon lui – entre autres spé­cia­lis­tes reve­nus de leurs illu­sions – les acci­dents qui se sont réel­le­ment pro­duits (cinq réac­teurs déjà détruits : un à Three Miles Island, un à Tcher­no­byl, et trois à Fuku­shi­ma) sur qua­tre cent cin­quan­te réac­teurs dans le mon­de, obli­gent à revoir cet­te pro­ba­bi­li­té théo­ri­que des experts. « La réa­li­té de ce qui a été consta­té, esti­me-t-il, est trois cents fois supé­rieu­re à ces savants cal­culs. Il y a donc une for­te pro­ba­bi­li­té d’un acci­dent nucléai­re majeur en Euro­pe. »

[Fin de l’interminable feuille­ton…] 7

 

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Notes:

  1. En par­ti­cu­lier au Japon depuis la catas­tro­phe de 2011. À noter que le Saint-Siè­ge (Vati­can) est mem­bre de l’AIEA ! (Liai­son direc­te Enfer-Para­dis ?…)
  2. Le direc­teur de Green­pea­ce Fran­ce, Pas­cal Hus­ting, chif­fre le coût total de la catas­tro­phe à 1 000 mil­liards de dol­lars US.
  3. Croix ver­te inter­na­tio­na­le, est une orga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­ta­le inter­na­tio­na­le à but envi­ron­ne­men­tal, fon­dée en 1993 à Kyō­to. Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’URSS, en est le fon­da­teur et l’actuel pré­si­dent.
  4. … « et aux éner­gies alter­na­ti­ves », ain­si que Sar­ko­zy en eut déci­dé, en 2009.
  5. Au delà des coûts, un acci­dent nucléai­re ne sau­rait être com­pa­ré à un acci­dent indus­triel dont les effets, même rava­geurs, ces­sent avec leur répa­ra­tion.
  6. Entre­tien, Télé­ra­ma, 18/06/2011.
  7. Une biblio­gra­phie se trou­ve avec le pre­mier arti­cle de la série.