mon JOURNAL 13/03/05. (2) Bruit, silence, jazz, bruit encore, orage

Aussi hagiographique et redondant soit-il parfois, le supplément de Libé titré «L’empreinte Sartre» n’aborde toutefois pas le rapport de l’écrivain et du philosophe avec la musique. Michel Contat, pourtant critique de jazz, ne le fait pas non plus dans Le Monde. Ou alors j’ai mal lu.

Du supplément de Libé, pourtant, je retiens cet extrait d’article de Sartre dans le Libération qu’il dirigeait alors [7/12/74]. Il vient de rencontrer dans sa prison le terroriste allemand Andreas Baader, meneur de la Fraction Armée rouge. «Erreur de casting» dirait-on aujourd’hui à propos de l’impossible dialogue. Bref. Sartre raconte : «Il y a quelque chose qui lui manque, c’est le bruit. Des appareils à l’intérieur de sa cellule sélectionnent les bruits, les affaiblissent et les rendent parfaitement inaudibles dans la cellule même. Cette absence de communication avec autrui par le bruit crée des troubles très profonds. Troubles circulatoires du corps et des troubles de la conscience. Ces derniers détruisent la pensée en la rendant de plus en plus difficile. Petit à petit, ils provoquent des absences, puis le délire, et évidemment la folie.»

Même en désaccord fondamental avec Baader, Sartre n’en continuera pas moins à se battre contre sa «mort lente» due aux conditions de détention. Cette remarque sur le bruit me renvoie au jazz et à une définition de la musique par Miles Davis : des notes entourées de silence. Je cite, de mémoire. Je pensais à Miles – à ces mots de lui, et aussi à son In a Silent Way –, en entendant jeudi au New Morning, à Paris, son successeur plus ou moins patenté, Wallace Roney (Photo gp).

Je dis bien «en entendant», car il était impossible de l’écouter à cause de cette sono de salle de rock pour rockers endurcis de la feuille. Eric Allen, retenez ce nom, pas pour le panthéoniser, non, mais pour le fuir, lui et ses incessants autant qu’intempestifs assauts de tambour. Pas le moindre répit pour ce bûcheron dopé à la testostérone. Aussi éveillé à la sensibilité et à la nuance qu’un Le Pen pour le romantisme républicain. Erreur de casting là aussi.

Erreur regrettable pour le détenteur de l’une des trompettes de Miles. Wallace Roney avait promis d’entrée de jeu un «new sound» – se croit-il aussi dépositaire d’une obligation d’inventer, à l’égal de son maître, de la «new thing» ? Comme Miles, donc, tentation électronique. Va pour les claviers, sûrement tenus par Adam Holzman. Mais un DJ s’est trouvé convoqué, avec tourne-disques et bibouille. Nouveauté de pacotille, limite boîte de nuit, effets répétitifs et donc lassants, éructations de flipper au moment du shoot again.

Et comme si cette bérézina ne suffisait pas, voilà que la dame du son a monté les potards à donf’. A la basse, Ira Coleman, touche à peine une corde que la bière, même tiédie, se remet à mousser. Et le bourrin qui meurtrit des peaux comme nos tympans… Le New Morning, ce prétendu haut-lieu parisien où l’on confond jazz et rock.

Alors, la trompette vient loin après, brillante certes – attaques franches et notes pures –, mais vouée à surnager dans la soupe ambiante. Miles et Lee Morgan font au loin des signes désespérés.

Le chemin du retour me fait frôler le Duc des Lombards. La porte laisse filtrer des effluves du Sax Paris Jazz qui, tiens, célèbre aussi le Bird. Sept saxos qui piaillent, non, ça ne commet pas pour autant des infractions à coups de décibels. Pas de doute, ça joue jazz. Trop nuit, trop cher. On peut bien se gourer, c’est la vie.

Et puis on ne se goure pas à tous les coups ! Dans ma dérive jazz, selon les avisés conseil de mon pote Bernard, me voilà collé à l’écran de l’Action Christine, de la rue du même nom. Alerte météo depuis la mi-février où ce ciné mythique programme le non moins mythique Stormy Weather. Ce film de 43, en version admirablement restaurée, raconte la vie du chanteur et danseur Bill Robinson et, en même temps, illustre les débuts de l’histoire du jazz.


On voit, et on entend ainsi Fats Waller et sa trogne de fripon au cœur tendre. Il va mourir peu après le tournage du film, lui qui, aussi, aura joué avec le Bird et le Dizz : re-voir les photos ci-dessus et puis encore celle-là de Cab Calloway, cet anti-crooner également vedette du film. Soit quatre drilles dans une détonante version jazz des Trois mousquetaires.

Stormy Weather, chef d’œuvre et film phare du couple jazz-ciné. Et l’on succombe sous le charme de Lena Horne, belle Noire dans ce film entièrement interprété par des Noirs, dans cette Amérique on ne peut plus raciste d’alors. Il est vrai que Lena, fruit de métissage, n’est pas si noire, mais pas moins fière d’une négritude revendiquée – elle refusa plusieurs rôles de… Mexicaine.

Quant à Bill Robinson, prince des claquettes, il est éblouissant ; tout comme le sont les scènes de danse des Nicholas Brothers sur un escalier de théâtre, ou celles tournées sous l’orage. Le réalisateur, Andrew Stone, ne connaîtra pas la gloire pour autant. Le saluer avec son merveilleux film, c’est se faire plaisir et lui rendre hommage.

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