On n'est pas des moutons

Il est libre, Monsieur L’Homme

faber

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Chine-Areva. Combien de milliards la vente d’une usine nucléaire… va coûter à la France ?

Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire

Incor­ri­gi­bles, de nom­breux médias célèbrent la pré­ten­due vente à la Chine par Are­va — et surtout par son VRP Emmanuel Macron — d’une usine de traite­ment de déchets nucléaires, alors que le passé a mon­tré que ce genre d’annonce n’est suivi d’aucune con­créti­sa­tion… ou alors de lour­des pertes finan­cières pour la France !

Rappelons d’abord qu’il est de tra­di­tion que des annonces « fra­cas­santes » soient faites lors des déplace­ments prési­den­tiels, le cham­pi­on toutes caté­gories étant incon­testable­ment M. Sarkozy qui a pré­ten­du­ment ven­du des dizaines de réac­teurs (y com­pris à M. Kad­hafi en 2007) ou autres instal­la­tions nucléaires partout dans le monde, pour un résul­tat bien heureuse­ment égal à zéro.

macron-arevaRien de nou­veau avec M. Macron, la « vente » d’une usine de retraite­ment de déchets nucléaires étant par­faite­ment fic­tive à ce jour, rem­placée par la sig­na­ture d’un fumeux « mémoran­dum pour un accord com­mer­cial ».

Les Chi­nois sont de gens polis qui lais­sent leurs invités se van­ter, mais ils sont aus­si par­faite­ment infor­més des ter­ri­bles décon­v­enues et incom­pé­tences affichées par Are­va et EDF ces dernières années, du flop gigan­tesque des EPR (en Fin­lande et à Fla­manville) au scan­dale inouï des mil­liers de pièces défectueuses pro­duites dans les usines Are­va du Creusot… dont les deux cuves instal­lées dans les EPR actuelle­ment en chantier à Taïshan.

De fait, si les Chi­nois achè­tent vrai­ment l’usine annon­cée, ce qui reste à démon­tr­er, ce sera en imposant à Are­va des con­di­tions léonines qui fer­ont que ce seront les Français qui cou­vriront les pertes finan­cières éventuelles… ou plutôt inévita­bles lorsque l’on con­sid­ère les « exploits » d’Areva et EDF sur tous leurs chantiers.

Pour mémoire, l’EPR a été bradé à 3 mil­liards aux Fin­landais en 2004 pour une fac­ture finale de plus de 10 mil­liards et un chantier de près de 15 ans au lieu de 4 ans et demi annon­cés (!) : la France va sous peu être lour­de­ment con­damnée en jus­tice inter­na­tionale et devoir vers­er des mil­liards aux Fin­landais.

Pour mémoire aus­si, les deux EPR « ven­dus » à la Chine en 2008 ont en réal­ité été eux aus­si totale­ment bradés : le mon­tant du con­trat a été annon­cé à 8 mil­liards mais il com­por­tait la livrai­son de com­bustible (sans qu’il soit mon­tré en quoi Are­va y aurait gag­né de l’argent) : c’est en réal­ité à 3,66 mil­liards les deux que les EPR ont été bradés.

Il est évi­dent que cette opéra­tion a coûté et coûte encore fort chez à la France, ce qui n’a pas empêché qu’elle soit qual­i­fiée de façon dithyra­m­bique de « marché du siè­cle » par de nom­breux médias qui se gar­dent bien d’enquêter sur le résul­tat financier réel.

Aujourd’hui encore, se dépêchant d’oublier leurs pro­pres erre­ments, les mêmes voix se gar­garisent à nou­veau d’un pré­ten­du « grand suc­cès » de l’industrie nucléaire française, annonçant même qu’il va « sauver Are­va ». En réal­ité, l’industrie nucléaire mon­di­ale est en décon­fi­ture générale et irréversible, comme le mon­trent les désen­gage­ments des groupes alle­mands RWE et E.ON et la fail­lite de l’américain West­ing­house.

Pour sa part, la France est plom­bée par ses boulets Are­va et EDF qui sont plus que jamais en déroute indus­trielle et finan­cière mal­gré de ruineuses recap­i­tal­i­sa­tions déjà opérées…   et d’autres encore à venir. Sans que leur avis ne soit jamais sol­lic­ité, les citoyens de France vont devoir cou­vrir des pertes colos­sales qui vont être encore aggravées par les pro­jets absur­des de deux EPR en Grande-Bre­tagne et d’une usine en Chine.

Loin d’un « renou­veau de la poli­tique », le macro­nisme con­siste à con­tin­uer et même aggraver les erreurs passées et faire pay­er le tout par la pop­u­la­tion en pro­tégeant les priv­ilégiés et les lob­bies les plus nuis­i­bles comme celui de l’atome.

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Petit jeu… de con

Soit cette inno­cente image…

Soit un déli­cat petit clic de souris…

Ren­ver­sant, non ?

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Marseille. Cette belle catin tape-à-l’œil

C’était en décem­bre dernier. Un salon chic –  celui dit des « VIP » –, dans cet admirable Mucem, fierté mar­seil­laise. Vue sur le large et sur la rade. Une image de carte postale. On y cau­sait fort docte­ment sur le thème « Villes et monde », autour de Marc Augé, anthro­po­logue du monde con­tem­po­rain, moins con­nu que Françoise Héri­ti­er, son ex-épouse, décédée depuis. Comme dis­ait le « pitch » : « … un temps de réflex­ion et d’échange sur la muta­tion du monde et des villes, ain­si que sur le rôle de l’art et des artistes dans l’écriture du réc­it urbain con­tem­po­rain »…

Et puisque nous étions à Mar­seille, après divers­es inter­ven­tions plutôt intéres­santes, vint le tour de François Lecler­cq, archi­tecte et urban­iste, amé­nageur parisien impliqué dans l’extension d’Euroméditerranée – encore appelée Euromed –, cette vaste zone d’aménagement de Mar­seille en façade mar­itime.

Façade, c’est bien le mot, et celui qu’a tout à fait illus­tré l’aménageur quand il a décrit sa vision de la « cité phocéenne », non sans lyrisme et force clichés. Il a ain­si bal­adé son pub­lic au long un itinéraire idéal par­tant de la gare Saint-Charles pour sil­lon­ner la ville selon le cir­cuit des tour-oper­a­tors – trouée de la rue de Rome vers le Pra­do, la Cor­niche, le Vieux Port, les Esplanades, etc. Bref, plus ou moins le cir­cuit des petits trains touris­tiques, les « traîne-couil­lons » selon l’appellation locale, fort juste et pas méchante. Ce que je fis remar­quer à notre urban­iste, qui le prit de tra­vers.

Mais quoi ? Que sait-il donc – qu’il ne l’ait du moins exprimé – de l’autre Mar­seille, de der­rière les façades qu’affectionnent tant les Gaudin et con­sorts ? 1 Plutôt par­ler des autres Mar­seille, tant cette ville présente de vis­ages, du plus beau au plus hideux – comme tant d’autres villes de ce monde, direz-vous. Oui, mais celle-ci – « plus vieille ville de France », 2600 ans au comp­teur archéologique calé sur la coloni­sa­tion grecque des Phocéens –, celle-ci cul­tive sa mytholo­gie, réelle comme les mythes…, et en réal­ité, vit au-dessus de son image. Mar­seille souf­fre de ses stéréo­types, ces clichés qui expri­ment une part de vérité pour en cacher l’essentiel.

En ce sens, notre archi­tecte qui se veut urban­iste porte un regard tron­qué sur une ville dont il sem­ble ignor­er la réal­ité des quartiers, qu’il n’a d’ailleurs même pas évo­qués dans son descrip­tif qua­si roman­tique. S’il con­sid­ère, par ses actes pro­fes­sion­nels, cer­tains quartiers mar­seil­lais c’est parce qu’ils sont inclus dans ses pro­jets d’aménageurs, promis aux pioches des démolis­seurs – déjà forte­ment à l’œuvre.

Le regard ain­si porté au loin ignore les strates sociales, économiques, cul­turelles, eth­niques qui, par deçà les façades pim­pantes de la con­som­ma­tion touris­tique et bour­geoise, illus­trent dra­ma­tique­ment cette « fab­rique du mon­stre » décrite en l’occurrence par un jour­nal­iste de ter­rain 2. Com­ment urbanis­er une ville, ou seule­ment un quarti­er, si l’on n’en pas une approche soci­ologique ? Ou, à défaut d’être soci­o­logue soi-même, savoir se faire accom­pa­g­n­er dans ce sens… Ou encore s’intéresser de près au ter­ri­toire qui vous est con­fié : le labour­er du regard, du con­tact, du désir de com­pren­dre, afin d’agir en con­séquence.

L’idéal mar­seil­lais de Gaudin, avant de pass­er la main, aura été de faire de « sa » ville une belle catin tape-à-l’œil, qui en jette en direc­tion des­dits « traine-couil­lons ». Lesquels ne sont pas prêts de chang­er leurs cir­cuits touris­tiques. Pas de dan­ger qu’ils traî­nent leurs pas­sagers ébahis du côté des Crottes, de la Cabu­celle, de Saint-Antoine – entre autres « quartiers Nord » tout aus­si his­toriques… Pas de risques qu’ils tombent sur ce « paysage » filmé ce 4 jan­vi­er 2018, Parc des Aygalades, à l’angle du boule­vard du Cap­i­taine Gèze, XIVe arrondisse­ment. Un vélo-trav­el­ling d’une minute sur cent mètres de trot­toir (hors grève des éboueurs !). Un film dédié à son acteur prin­ci­pal, Jean-Claude Gaudin…

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Notes:

  1. Dire que Gaudin, maire de Mar­seille, fut min­istre de la Ville dans le gou­verne­ment Jup­pé II !
  2. Déjà évo­qué ici : La Fab­rique du mon­stre, de Philippe Pujol. Éd. Les Arènes.

Iran : Dieu sur la sellette

Par Lau­rent Jof­frin, directeur de Libéra­tion

Comme à plein d’autres con­nec­tés, le directeur de Libé m’envoie chaque jour sa « let­tre poli­tique ». J’aime bien la lire, la trou­vant le plus sou­vent aus­si per­ti­nente que bien troussée. Ce 3 jan­vi­er donc, tan­dis que Le Monde, à sa une, fai­sait mumuse avec Macron, Lau­rent Jof­frin traitait de la sit­u­a­tion en Iran en un rac­cour­ci géopoli­tique qui ne manque pas de nous inter­peller. Il y abor­de en effet la ques­tion si fon­da­men­tale de la laïc­ité, et cela au moment où le même Macron (celui du Monde) reçoit le dic­ta­teur turc et, surtout, ayant reçu la veille les représen­tants des reli­gions établies, nous refait le coup de la « laïc­ité ouverte ». Jof­frin remet à sa façon les églis­es à leur plus juste place et, plus générale­ment, Dieu à la sienne.

Iran : Dieu sur la sellette

Il est une leçon écla­tante de la crise irani­enne qu’on ne tire guère, mais qui se voit pour­tant comme le tur­ban sur la tête d’un mol­lah : les rav­ages qu’exerce la reli­gion dès qu’on la mélange avec la poli­tique. On par­le sou­vent de l’Iran en enfi­lant les per­les : « un grand pays », « héri­ti­er d’une civil­i­sa­tion plusieurs fois mil­lé­naire », « acteur incon­tourn­able de la région », etc., toutes choses vraies qui ne nous appren­nent rien sur la sit­u­a­tion du pays. L’Iran d’aujourd’hui est d’abord une théocratie. Ce pays de cul­ture et de créa­tiv­ité vit sous la férule de religieux obscu­ran­tistes qui main­ti­en­nent la société dans les rets d’une dic­tature minu­tieuse. Les mol­lahs con­trô­lent non seule­ment l’Etat, les finances, l’armée, mais aus­si la presse, les écrans, la vie quo­ti­di­enne et même les tenues ves­ti­men­taires. Le jeu poli­tique se lim­ite à l’affrontement des fac­tions chi­ites, dont cer­taines sont plus ouvertes que d’autres, mais qui se rejoignent pour con­serv­er les bases du régime exis­tant.

Les protes­ta­tions en cours, d’apparence économique ou sociale, visent en fait le cœur du sys­tème. On con­teste les dépens­es occa­sion­nées par une poli­tique étrangère fondée sur le sou­tien per­ma­nent aux alliés religieuse­ment proches, le Hezbol­lah, ou bien le pou­voir alaouite en Syrie. On met en cause les sub­ven­tions mas­sives accordées aux asso­ci­a­tions religieuses. On s’indigne de la ges­tion désas­treuse des « ban­ques islamiques ». On dénonce la cor­rup­tion de l’establishment religieux qui détourne à grands seaux l’argent pub­lic au prof­it d’une mince couche de dig­ni­taires. Au som­met de l’appareil répres­sif, les « gar­di­ens de la révo­lu­tion », troupe d’élite héri­tière du khome­in­isme pur et dur, restent les prin­ci­paux garants de la dic­tature, soucieux avant tout de réprimer toute aspi­ra­tion pop­u­laire à un peu plus de lib­erté.

Cet impéri­al­isme du spir­ituel est un mal du siè­cle qui com­mence. On le retrou­ve évidem­ment dans les monar­chies du golfe, tout aus­si total­i­taires, ou dans la folle entre­prise ter­ror­iste des minorités islamistes. Mais aus­si, sous une forme heureuse­ment plus bénigne, dans cer­taines démoc­ra­ties. L’alliance de Trump avec la fac­tion évangélique aggrave sa poli­tique. L’influence poli­tique des religieux en Israël bloque tout espoir de paix avec les Pales­tiniens. Le pou­voir de l’orthodoxie en Grèce ralen­tit les réformes sociales et con­forte en Russie la démoc­ra­ture pou­tini­enne. Bref, Dieu, per­son­ne privée, se mêle de plus en plus de ce qui ne le regarde pas, à savoir l’organisation de la cité. Le sécu­lar­isme dans les régimes de droit, ou la laïc­ité en France, reste l’un des biens les plus pré­cieux pour tous ceux qui sont attachés à la lib­erté.

–––

Repris ici un jour après sa pub­li­ca­tion, j’ose espér­er que Lau­rent Jof­frin ne m’en voudra pas de cet inno­cent piratage…

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Allez, même Faber vous la souhaite !

faber 2018

© faber 2018

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Bonne année ! et qu’on n’en parle plus

Comme pour les œufs de Pâques, le sapin, le père Noël, les rit­uels sont devenus des automa­tismes aux orig­ines per­dues dans les affres de la sur­con­som­ma­tion. Le Nou­v­el an, lui, cor­re­spond à une con­ven­tion de cal­en­dri­er, lequel change à l’occasion selon les us et cou­tumes. Tan­dis que le Renou­veau vrai se trou­ve sig­nifié dans l’ordre cos­mologique des sol­stices. Lesquels sont sym­bol­ique­ment fêtés par les feux de la Saint-Jean, au print­emps, et Noël en hiv­er. À l’origine, Noël est une fête romaine célébrée dans la nuit du 24 au 25 décem­bre. Jusqu’à la chris­tian­i­sa­tion de l’Occident, elle était appelée Dies Natal­is Solis Invic­ti et cor­re­spondait au jour de nais­sance de la divinité païenne Sol Invic­tus. Le petit Jésus s’est ain­si glis­sé dans la crèche ecclésiale, comme le coucou dans le nid d’autrui.

bonne année ça va passer

Glané sur la toile.

Qu’on se souhaite la bonne année à tout va, ça ne mange pas de pain – ou alors, pour la « bonne san­té ! », avec huîtres et mus­cadet. Cer­tains en prof­i­tent pour dis­penser des pel­letées de vœux sans con­séquences. D’autres se font le coup des « bonnes réso­lu­tions » qui s’affalent dans la semaine, au plus tard à l’Épiphanie, ses galettes, ses fauss­es fèves, et encore un p’tit coup de blanc ou de pétil­lant. Et la vie passe. Pas­sons à autre chose…

D’autres encore se reb­if­f­ent. Prenons le cas de feu l’iconoclaste Pierre Desprog­es :

« Qu’est-ce que le pre­mier jan­vi­er, sinon le jour hon­ni entre tous où des brassés d’imbéciles jovi­aux se jet­tent sur leur télé­phone pour vous rap­pel­er l’inexorable pro­gres­sion de votre compte à rebours avant le départ vers le Père Lachaise…

« Cet hiv­er, afin de m’épargner au max­i­mum les assauts grotesques de ces ent­hou­si­asmes hyp­ocrites, j’ai mod­i­fié légère­ment le mes­sage de mon répon­deur télé­phonique. Au lieu de dire « Bon­jour à tous », j’ai mis « Bonne année mon cul ». C’est net, c’est sobre, et ça vole suff­isam­ment bas pour que les grossiers trou­vent ça vul­gaire. » (Pierre Desprog­es, Chronique de la haine ordi­naire, Seuil, 1987).

Rien à redire, c’est tail­lé dans le dia­mant.

Plus éton­nant l’aphorisme 276 de Niet­zsche dans son Gai savoir (1882) :

Nietzsche bonne année « Pour la nou­velle année. Je vis encore, je pense encore : je dois encore vivre, car je dois encore penser. Sum, ergo cog­i­to ; cog­i­to, ergo sum. Aujourd’hui, cha­cun ose exprimer son vœu et sa pen­sée la plus chère : soit ! Je veux donc dire moi aus­si ce qu’aujourd’hui je me souhaitais à moi-même et quelle pen­sée a cette année été la pre­mière à tra­vers­er mon cœur – quelle pen­sée doit être le fonde­ment, la garantie et la douceur de toute pen­sée à venir ! Je veux tou­jours plus appren­dre à voir la néces­sité dans les choses comme le beau – ain­si serai-je l’un de ceux qui ren­dent belles les choses. Amor fati : que cela soit à présent mon amour ! Je ne veux men­er aucune guerre con­tre le laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux pas même accuser les accusa­teurs. Que détourn­er le regard soit mon unique néga­tion ! Et, en tout et pour tout, et en grand : je veux, en n’importe quelle cir­con­stance, n’être rien d’autre que quelqu’un qui dit oui. »

méditation bonne année

[© Ph. DR] Cli­quer dessus

Éton­nant, non ? comme aurait dit notre Desprog­es, en l’occurrence plus niet­zschéen que l’auteur de Zarathous­tra, plus nihiliste que lui, le dyna­mi­teur de la cul­ture occi­den­tale mod­erne. Lequel tra­ver­sait alors sa péri­ode dite pos­i­tiviste, illus­trée par cette franche affir­ma­tion vitale. Si tant est qu’on puisse « péri­odis­er » une telle pen­sée, sin­ueuse et foi­son­nante. N’empêche, cette célébra­tion du Nou­v­el an résonne sur l’air de l’Éter­nel retour, notion aus­si ambiguë qu’empreinte de mys­ti­cisme. En tout cas, elle rejoint celle du Soleil invain­cu des Romains, d’ailleurs déjà vénéré par les Égyp­tiens antiques et leur bar­que céleste.

 

Les incré­d­ules se borneront à la suc­ces­sion des cré­pus­cules et des aurores, avec ter­mi­nus final – « tous les voyageurs descen­dent ». En fait, dans notre voy­age, on ne sait jamais ce qui nous attend. Comme pour ce bou­quetin qui, par bon­heur royale­ment insou­ciant, ne se pose même pas la ques­tion. Il est. Il est hic et nunc, ici & main­tenant dans son absolue présence au monde. Il n’y avait que le pho­tographe, et nous, voyeurs, pour s’interroger sur la pré­car­ité de la vie côtoy­ant une sorte d’éternité. Étour­dis­sant, non ?

 

Bonne année quand même, bonne année surtout !

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Noël. Politique ou économique ?

faber

© faber — 2017

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Les temps sont durs

faber

© faber — 2017

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Johnny H. – Spectacle et Démesure

Ain­si la France, le Monde même, ont per­du deux idol­es en deux jours: un grand écrivain et un grand chanteur. Il s’est passé quelque chose, certes. quelque chose de trou­blant, dif­fi­cile à expli­quer sim­ple­ment, c’est-à-dire à dépli­er. quelque chose de com­pliqué donc. Un mot me vient, qui remonte aux philosophes de la Grèce antique, hubris. Un mot à l’image de notre monde chao­tique. Il veut dire « arro­gance, démesure ».

macron-aux-obseques-de-johnny

Hom­mage pop­u­laire”… Tout est en place, dans une mise en scène hiérar­chisée, dans le spec­ta­cle de la sépa­ra­tion.

Les deux pom­pes funèbres et sur­mé­di­a­tiques qui se sont presque simul­tané­ment déver­sées sur « nous », empor­taient en effet dans une même démesure toute l’arrogance d’un monde désor­mais emporté par le spec­ta­cle de lui-même, cette sorte d’auto-spectacle, de gigan­tesque self­ie général­isé. Self­ie qu’en ter­mes locaux on appellerait « por­trait de soi » – et en l’occurence, « de l’entre-soi ».

Notes sur les pom­pes funèbres de Jean d’Ormesson. C’est éton­nant comme les vieux chenus, yeux bleus si pos­si­ble, cra­vate choisie, sens de la con­ver­sa­tion alliant esprit et légèreté… c’est éton­nant comme un tel pro­fil bon­homme peut, entre Académie et Invalides, con­verg­er aus­si vers une sorte de Pan­théon. Tous les vieux, ou presque, finis­sent par se racheter leur passé, même peu reluisant. Le « Jean d’O » de la cinquan­taine et du Figaro, approu­vait la guerre états-uni­enne au Viêt Nam – Jean Fer­rat lui dédia alors une chan­son cinglante, qu’il fera inter­dire. Plus tard, en 1994, aven­turé au Rwan­da sous géno­cide, ain­si que le rap­pelle Daniel Mer­met qui le qual­i­fie de rou­blard 1, il exerce son tal­ent lyrique :

« Partout, dans les villes, dans les vil­lages, dans les collines, dans la forêt et dans les val­lées, le long des rives ravis­santes du lac Kivu, le sang a coulé à flots – et coule sans doute encore. Ce sont des mas­sacres grandios­es dans des paysages sub­limes. »

D’où, encore, la ques­tion du spec­ta­cle – lit­téraire à l’occasion, celui qui fait se pâmer Bus­nel et Ors­en­na dans une même extase. « Bien écrire » ou « écrire bien » ?

Une par­tie de la France – et non pas « la France » ; une par­tie du peu­ple – et non pas « le peu­ple », se sont livrés à ce rite étrange et désor­mais banal d’une immense auto­con­tem­pla­tion. De même que les­dits self­ies n’ont été ren­dus pos­si­bles qu’avec l’apparition des télé­phones dits « intel­li­gents », les célébra­tions funèbres de ces derniers jours ne l’ont été que par le déploiement démesuré de la machine médi­a­tique – à l’« intel­li­gence » rel­a­tive et pour­tant red­outable.

Et puisque nous étions tombés dans une forme poussée de spec­ta­cle 2, une référence pou­vait sem­bler s’imposer : le livre de Guy Debord, La Société du spec­ta­cle. L’ouvrage con­tin­ue à faire l’objet de con­tre­sens, étant sou­vent ramené à une approche super­fi­cielle – médi­a­tique – dans laque­lle le spec­ta­cle est pris en son sens de représen­ta­tion ordi­naire. C’est ain­si que les funérailles en ques­tion ont pu être vues, perçues, aperçues comme « spec­tac­u­laires » – qual­i­fi­catif revenu maintes fois lors des retrans­mis­sions télévisées. 3

Bref. Je me rep­longe donc dans « mon » Debord (1967) et ses thès­es numérotées (comme la Bible ;-)). Je tombe sur la 29, que voici :

« L’origine du spec­ta­cle est la perte d’unité du monde, et l’expansion gigan­tesque du spec­ta­cle mod­erne exprime la total­ité de cette perte : l’abstraction de tout tra­vail par­ti­c­uli­er et l’abstraction générale de la pro­duc­tion d’ensemble se traduisent par­faite­ment dans le spec­ta­cle, dont le mode d’être con­cret est juste­ment l’abstraction. Dans le spec­ta­cle, une par­tie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spec­ta­cle n’est que le lan­gage com­mun de cette sépa­ra­tion. Ce qui relie les spec­ta­teurs n’est qu’un rap­port irréversible au cen­tre même qui main­tient leur isole­ment. Le spec­ta­cle réu­nit le séparé, mais il le réu­nit en tant que séparé. » 4

Que voy­ait-on défil­er sur nos écrans ? 5 On y voit une mise en scène ordon­nancée, selon une hiérar­chie stricte délim­i­tant les ter­ri­toires du pou­voir, par déf­i­ni­tion poli­tique. C’est là que réside la sépa­ra­tion, et notam­ment dans la « séquence » de la Madeleine 6 , lieu et moment de cette dis­jonc­tion entre le Peu­ple et, dis­ons, les élites ; entre le poulailler et le parterre. C’est là que défi­lent, pour les caméras et donc le peu­ple d’en-bas, les hap­py-few et VIP à lunettes noires de cir­con­stance, tout l’entre-soi du monde médi­ati­co-spec­tac­u­laire 7, tan­dis que le peu­ple éploré donne à voir ses tatoués en larmes, descen­dus, qui du Gol­go­tha, qui de l’Olympia toute proche ou des Champs-Elysées ? 8 ; qui de la Harley-fils-de-David [encore une sépa­ra­tion dans la sépa­ra­tion : l’élite de la Moto et de son culte com­mu­nau­taire], tous éprou­vés par tant de peine insur­montable, par le Chemin de croix d’une nuit de froidure.

Le Peu­ple en deuil ? Non, bien sûr. Pas seule­ment par abus courant de général­i­sa­tion : Alain Finkielkraut, l’un des pre­miers, a noté l’absence de ceux qu’il appelle les « non-souch­iens » 9– enten­dons les non-Français de souche, ceux « des quartiers », d’une autre reli­gion, d’une autre cul­ture, d’un autre milieu, d’une autre his­toire. Com­ment ne pas le remar­quer ? Com­ment ne pas le dire ? Ce fut non-dit. John­ny et son osten­si­ble croix chris­tique en sautoir ne pou­vait que repouss­er les mahomé­tans et autres sar­rasins… Le rock n’est pas leur cre­do… Tout comme les Noirs états-uniens s’en sont remis au rap iden­ti­taire. Elvis, le faux dur du Ten­nessee – dont John­ny « avait quelque chose de » –, leur avait piqué le blues, au moins en par­tie, au prof­it du show­biz. Nous y revoilà, au Spec­ta­cle ! On n’y échappe plus. Tout est spec­ta­cle – « tout le monde il est spec­ta­cle », aurait pu dire Desprog­es.

L’affaire n’est pour­tant pas récente. Sans remon­ter au Déluge, Pla­ton lui même n’avait-il pas ques­tion­né ce monde de la sépa­ra­tion réel/virtuel ? Plus tard, fin du IIe siè­cle, un cer­tain Ter­tul­lien, écrivain berbère de langue latine et émi­nent théolo­gien chré­tien, avait inter­rogé « la » ques­tion dans De Spec­ta­c­ulis et De Idol­o­la­tria, deux de ses nom­breux écrits 10. Extraits :

« Que les con­vives de Satan s’engraissent de ces ali­ments. Le lieu, le temps, le patron qui les con­vie, tout est à eux. Pour nous, l’heure de nos ban­quets et de nos noces n’est pas encore venue. Nous ne pou­vons nous asseoir à la table des Gen­tils, parce que les Gen­tils ne peu­vent s’asseoir à la nôtre. Chaque chose arrive à son tour. Ils sont main­tenant dans la joie ; nous, nous sommes dans les tour­ments. »

Reste tout de même la ques­tion : Trou­vera-t-on encore en France, un seul autre grand per­son­nage – un poète, un savant, un bien­fai­teur, un sim­ple héros du quo­ti­di­en… homme ou femme – pour mérit­er d’aussi grandios­es céré­monies ?

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Notes:

  1. Daniel Mer­met : « C’est un homme char­mant, et je dois dire que j’apprécie le soin qu’il apporte au choix de ses cra­vates… » Lire ici
  2. Car il y a des formes de spec­ta­cle qui élèvent : on en ressort gran­di.
  3. À la radio, où l’on avait même con­vo­qué… Jack Lang, ex-min­istre de la cul­ture spec­tac­u­laire, on lui deman­da : « Quelle séquence vous a par­ti­c­ulière­ment mar­qué ? »…
  4. Guy Debord, La Société du Spec­ta­cle, Gal­li­mard, Paris, 1992, 3e édi­tion. Pub­li­ca­tion orig­i­nale : Les Édi­tions BuchetChas­tel, Paris, 1967.
  5. Comme le fait remar­quer un com­men­ta­teur récent de « C’est pour dire », Bernard H., « Nous avons large­ment la lib­erté télévi­suelle de ne pas se planter devant des hom­mages inter­minables et c’est ce que j’ai fait sans prob­lème avec ma télé­com­mande. ». Certes, mais la chose « événe­ment » nous regarde…
  6. Tem­ple grec, à l’image du Parthénon, qui aurait dû mag­ni­fi­er le culte de Napoléon, s’il n’y avait eu la débâche de Russie… Rede­v­enue église, non sans vicis­si­tudes séculières, cette Madeleine a rassem­blé les pros­ti­tuées sen­si­bles à sa pro­tec­tion. Notons pour le fun que c’est dans ce quarti­er, en 1974, que Mgr Jean Daniélou, car­di­nal et académi­cien, meurt d’un infarc­tus [« dans l’épectase » selon sa hiérar­chie] chez une Marie-Madeleine de la rue Dulong.
  7. Filmé sans ver­gogne, au télé­phone intel­li­gent, par Claude Lelouch, as du ciné-spec­ta­cle
  8. Je ne sais tou­jours pas pourquoi le cortège funèbre est par­ti du Mont-Valérien, ce haut-lieu du Mémo­r­i­al de la France com­bat­tante…
  9. Finkielkraut détourne pour la dénon­cer l’expression de « souch­iens » par laque­lle le groupe des Indigènes de République dénonce les Français « de souche » comme colo­nial­istes de fait, autant dire pires que des chiens…
  10. Du Spec­ta­cle et De l’Idolâtrie. On les trou­ve sur inter­net, notam­ment De Spec­ta­c­ulis.

« Héros national ». Johnny au Panthéon !

« Un héros nation­al », a déclaré le prési­dent. On n’en a pas tant que ça des héros, et nationaux en plus ! Eh ben, allons-y pour des obsèques nationales, non ? Et même le Pan­théon, aux côtés de Jean-Moulin, par exem­ple. « Entre ici, John­ny !… » Mal­raux au sec­ours ! Ou bien entre Hugo et Zola. La classe !

Je trou­ve qu’il chipote, Macron : pas d’obsèques nationales, mais un « hom­mage pop­u­laire » a-t-il tranché. On croit s’en tir­er avec des mots pour ne froiss­er ni Pierre ni Paul, ni les idol­âtres, ni les m’en-fous ou seule­ment les ça-m’est-égal. La poli­tique tou­jours, cet art du trébuchet – surtout ne pas trébuch­er.

Johnny pantheon

––

Bien sûr, on ne peut nég­liger l’événement, et surtout pas l’ignorer. Du petit matin à la nuit entamée, et l’écho n’est pas retombé, les ondes n’ont vibré que de la même célébra­tion, des mêmes lamen­tos, du même pathos, cha­cun y allant de ses sou­venirs, de sa nos­tal­gie, de sa larme. Radios, télés, jour­naux n’ont cessé de jouer les pleureuses, selon la tra­di­tion d’un peu­ple 1, en effet, retourné (ou demeuré) à l’état d’idol­âtrie 2. En quoi il y a lieu de con­vo­quer soci­o­logues et anthro­po­logues, car il s’agit d’un « fait de société », de ceux qui inter­ro­gent sur la nature humaine, les croy­ances, les com­porte­ments, les rites. Et même les mythes, à la façon dont Roland Barthes avait ques­tion­né les signes con­sti­tu­tifs de nos sociétés et de leurs mytholo­gies.

Ain­si ce témoignage recueil­li par Le Monde 3 : « Michèle Big­ot, bien­tôt 70 ans, a les yeux rougis […]Insom­ni­aque, la retraitée de France Télé­com a appris la dis­pari­tion de « son » John­ny cette nuit, « à 2 h 34 »[…]Encore sous le choc, ni une ni deux, elle est par­tie à 4 heures du matin de son domi­cile de Houilles (Yve­lines), a pris trains, RER puis tra­ver­sé à pied, de nuit, le domaine de Saint-Cloud pour venir se recueil­lir devant le domaine La Savan­nah où résidait son idole, à Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine). « L’essentiel c’est que John­ny sache que je suis là, souf­fle-t-elle. Sa mort est pour moi aus­si impor­tante que celle de De Gaulle et de Mit­ter­rand, que j’aimais pour­tant beau­coup. J’espère qu’il sera enter­ré au Pan­théon, il le mérite, c’est une tour Eif­fel. »

Johnny pantheon

––

Ils l’auront, John­ny et Michèle Big­ot, leur tour Eif­fel illu­minée ! Car la mairesse Hidal­go ne saurait faire moins. Qui oserait « faire moins » devant une tragédie pareille ? 4

Un peu­ple (cf note n°1 ci-dessous) tombe dans une régres­sion ances­trale, dans un infan­til­isme atter­rant, tan­dis que le monde court à sa ruine : cli­mat, sur­pop­u­la­tion, sur­con­som­ma­tion, sur-pau­vreté, sur-injus­tice, surarme­ment – j’en passe. Tan­dis qu’un dément 5 met le feu au Moyen-Ori­ent et, par delà, à la planète, comme si son réchauf­fe­ment ne suff­i­sait pas. À côté de quoi, quitte à con­sid­ér­er les incen­di­aires, on se con­sol­era avec « notre John­ny nation­al­isé », un dieu qui ne met­tait le feu qu’à ses salles de fanas sur­chauf­fés.

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Notes:

  1. Général­i­sa­tion abu­sive, for­cé­ment. L’équation adéquate étant y=M-x. Soit y l’inconnue, M la masse pop­u­laire, x le nom­bre de résis­tants, autre incon­nue…
  2. L’ “idole des jeunes” a fini par vieil­lir, avec ses idol­âtres
  3. Son fon­da­teur Hubert Beuve-Méry doit s’en retourn­er dans sa tombe, ou depuis Sir­ius : un tel non-événe­ment à la une du « jour­nal de référence » !
  4. Fab­rice Luchi­ni n’est pas en reste dans l’homélie ampoulée : à pro­pos de son pote, qu’il qual­i­fie de “méta­physi­cien”, il ne craint pas d’évoquer Rim­baud, et même Socrate !… (France Inter)
  5. Ce qual­i­fi­catif est sans doute juste mais n’explique rien, en par­ti­c­uli­er s’agissant des intérêts de classe que Trump fait cul­min­er, notam­ment avec sa réforme fis­cale, au risque de ter­ri­bles affron­te­ments aux Etats-Unis.

PIFOP-MERDIAMÉTRIE. Suivez nos résultats et prévisions

L’Équipe et nos ser­vices PIFOP-MERDIAMÉTRIE com­mu­niquent :

Match médias : 

Jean-d’Ormesson Unit­ed 1John­ny-Hal­ly­day Olympique 7

Pronos­tic :

Michel-Ser­res Arse­nal 0Eddy-Mitchel St-Ger­main 4

 

NB : Résul­tats et prévi­sions sus­cep­ti­bles d’évolutions. 

• Ingénieur prévi­sion­niste : Gian Lau­rens

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Gloire au “Bug”. Chère Cliente, Cher Client, Chers Enfoirés !

« On n’arrête pas le pro­grès, il s’arrête tout seul ». Ces mots cinglants d’Alexandre Vialat­te, alors qu’il se trou­vait pris dans un embouteil­lage, je ne manque pas de les ressor­tir à chaque fois que les occa­sions se présen­tent. Au risque de les voir s’user trop vite, tant les occa­sions se mul­ti­plient.

« Bug » est l’affreux mot de la moder­nité. Il désigne le dieu dia­bolique qui met des bâtons dans les roues des trains – entre autres –, les empêchent d’arriver à l’heure et, pire encore, de par­tir. Comme ça, aurait dit Coluche, les acci­dents arriveront moins vite. 1

sncf pub bug

Pub parue en même temps que le bug de la gare Mont­par­nasse. Pub et bug simul­tanés. Ils avaient (presque) tout prévu, même les bus. C’est beau le Pro­grès.

Cer­tains nos­tal­giques vont ressor­tir leur « c’était mieux avant ». Ils auront rai­son, au moins con­cer­nant les trains. Et sur bien d’autres sujets de dén­i­gre­ment liés à ce mod­ernisme tragi­co-comique. On sait à quel point il nour­rit l’inspiration des humoristes. Fer­nand Ray­naud en fut l’un des précurseurs avec son « 22 à Asnières ». Il annonçait la course en avant vers l’absurde qui livrait l’humain à la machine, c’est-à-dire à la déshu­man­i­sa­tion des rap­ports qu’on n’ose plus appel­er soci­aux. On en déduit que la société va mal, et même qu’elle « ne fait plus société ».

« Panne infor­ma­tique », c’est le leit­mo­tiv le plus enten­du chaque fois qu’on se casse le nez sur la porte fer­mée d’un ser­vice pub­lic (ce qu’il en reste), devant un dis­trib­u­teur de tim­bres, de bil­lets de banque, de cartes gris­es (il paraît que ça coince là aus­si). Le bureau de poste urbain ressem­ble désor­mais à un mag­a­sin Dar­ty. Les usagers sont ain­si devenus des clients – l’affreux mot pour désign­er le cochon qui paie, est prié de la fer­mer et de paraître radieux. La Caisse d’épargne, par exem­ple, m’envoie du « Cher Client » pour annon­cer qu’« afin de mieux [me] servir », la Direc­tion a « le plaisir de mod­erniser ses ser­vices »… en fer­mant son agence du coin de ma rue. Tenez, je ne résiste pas à recopi­er leur bafouille. Atten­tion, chef d’œuvre !

« Chère Cliente, Cher Client,

« Les usages ban­caires de nos clients évolu­ent. Mieux vous servir, c’est nous adapter à votre mode de vie en vous offrant plus d’accès à votre banque. C’est aus­si vous accueil­lir dans les meilleures con­di­tions.

« Nos locaux situés à […] ne per­me­t­tent pas une mise aux normes, aus­si l’agence fer­mera ses portes le 4 novem­bre. Nous nous aurons le plaisir de vous accueil­lir dès le 7 novem­bre au sein de l’agence […]

« Une agence plus acces­si­ble, plus de ser­vices avec un espace Libre Ser­vice Ban­caire doté d’automates disponibles de 6h à 22h où vous pou­vez / etc. »

Chers enfoirés, leur ai-je répon­du en sub­stance, que savez-vous de mon « mode de vie » pour décréter ain­si la con­cep­tion de mon bon­heur de « Cher client » ? Que savez-vous de mon extrême « plaisir » à marcher au loin vers vos « auto­mates disponibles » ? Tout dans cette bafouille de tech­nocrate merdique respire, jusqu’au moin­dre mot, de la faus­seté générale cul­mi­nant dans la for­mule finale : « Soucieux de main­tenir une rela­tion per­son­nal­isée et durable… » Beurk !

Bon, j’arrête de m’énerver à pro­pos de sit­u­a­tions sur lesquelles je ne peux rien. Surtout que j’ai un train à pren­dre, enfin si j’arrive à acheter mon bil­let, ce que décideront ensem­ble mon ordi et ceux de la SNCF, dont celui qui ne tient qu’à un bug . Après tout, val­ons-nous mieux qu’un bug ? – voyez d’Ormesson…

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Notes:

  1. Mais ils arriveront quand même ! Tout ce qui peut arriv­er, finit par arriv­er ( loi de Mur­phy), même dans une cen­trale nucléaire !

Anémone et Le Monde, improbable rencontre

Par Daniel Schnei­der­mannArrêt sur Images]

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L’article du Monde

C’est un dur méti­er, jour­nal­iste. Il faut imag­in­er San­drine Blan­chard, du Monde.Elle a décroché le gros lot : une inter­view d’Anémone. 1 Joie de l’intervieweuse. C’est d’ailleurs sa phrase d’attaque : “Je me fai­sais une joie de ren­con­tr­er Ané­mone”. L’Anémone du “Père Noël est une ordure”. L’Anémone du “Grand chemin”. Gon­flée de joie, toute pleine de sou­venirs de rigo­lade, San­drine Blan­chard arrive au ren­dez-vous. Et démarre le film-cat­a­stro­phe. D’abord, le ren­dez-vous est fixé “dans un bar d’hôtel imper­son­nel, comme il y en a des cen­taines à Paris, coincé entre la rue de Riv­o­li et le Forum des Halles”. C’est vrai, quoi. Elle n’aurait pas pu, Ané­mone, don­ner ren­dez-vous au Ritz, comme tout le monde ? C’est comme cette “mai­son per­due dans le Poitou”, où la comé­di­enne s’est retirée. Le Poitou ! A-t-on idée ? Saint-Trop et Saint Barth, c’est pour les chiens ?

Et tout s’enchaîne. “Les cheveux gris, courts et clairsemés, des lunettes ron­des qui lui man­gent un vis­age émacié, Ané­mone est plongée dans le dernier livre de Nao­mi Klein, Dire non ne suf­fit plus (Actes Sud, 224 p., 20,80 euros). Elle paraît fatiguée”. C’est sûr, la lec­ture de Nao­mi Klein, ça doit fatiguer. Alors qu’il existe tant de livres rigo­los, qui don­nent la pêche ! “Elle nous annonce qu’elle n’a qu’une petite heure à nous con­sacr­er, après, elle se«casse». Mais le pho­tographe doit arriv­er dans une heure… Ça l’«emmerde», les pho­tos. Elle n’est pas maquil­lée et ne se maquillera pas”. Une seule petite heure ? Quelle mesquiner­ie. C’est pour­tant un tel plaisir, de pass­er une heure au maquil­lage chaque matin, de revis­iter Le père Noël pour la 1739e fois, de livr­er pour la nième fois les mêmes anec­dotes sur Lher­mitte et Jug­not, et de sourire niaise­ment pour le nième pho­tographe !

Bref, elle a tout faux, Ané­mone. Ni sym­pa, ni souri­ante, ni maquil­lée, ni pos­i­tive. Si au moins, comme une bonne alter qui se respecte, elle était décem­ment révoltée, si elle mil­i­tait pour les pan­das ou le tri sélec­tif, San­drine Blan­chard pour­rait lui par­don­ner. Mais même pas ! “Tatie Danielle de la fin du monde”, elle n’a même plus le bon goût de se révolter ou de militer : “C’est frap­pé au coin du bon sens : on ne peut pas rêver d’une crois­sance infinie de la pop­u­la­tion et de la con­som­ma­tion indi­vidu­elle sur une planète qui n’est pas en expan­sion. […] C’est trop tard, toutes les études con­ver­gent. Il y a cinquante ans, on aurait pu faire autrement. Main­tenant, démerdez-vous. Ça va finir avec de grands bûch­ers. On n’arrivera plus à enter­rer les gens telle­ment ils mour­ront vite.» A tra­vers la mise en scène par San­drine Blan­chard de ses décep­tions en chaîne, on lit en creux toutes les injonc­tions incon­scientes de la Machine aux comé­di­ens médi­ati­s­ables. En atten­dant, on assiste à la con­fronta­tion d’un être humain authen­tique et d’une petite sol­date, qui n’y est plus habituée. Extra­or­di­naire duo. Je serais patron de salle, je saurais ce qui me reste à faire.

Le “Neuf -Quinze”,  bil­let quo­ti­di­en de Daniel Schnei­der­mann, est un régal de finesse caus­tique. Le fon­da­teur d’Arrêt sur images y pour­suit, avec son équipe, une salu­taire réflex­ion cri­tique sur les médias. On peut, et doit, si pos­si­ble, s’abonner au bil­let (gra­tu­it) et au site (4 euros par mois).

Mer­ci d’avoir autorisé « C’est pour dire » à repren­dre cet arti­cle.

logo Arrêt sur Images

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Le laminoir du Jeannot

par André Faber

Il y a des jours ici où soudain ça caille, il fait moins deux, moins qua­tre, et le soleil perce dans le ciel blanc de Talange du same­di matin. Un bon jour pour mourir. Est-ce que le Jean­not s’est posé la ques­tion la veille ? Est-il temps de par­tir ? La veille, il neigeait, mais à peine. His­toire d’annoncer Noël. On sor­tait enfin de ce noir mois de novem­bre. Le matin du 1er décem­bre, le Jean­not s’est effon­dré dans les waters. Crise car­diaque foudroy­ante. Il avait qua­tre-vingt trois.

On voy­ait bien qu’il fondait depuis un an ou deux. Le vis­age creux. Sa veste dev­enue trop large. Il s’appuyait sur une canne. Quand il souri­ait il avait l’air triste. Il entrait dans le silence. Quand on lui posait une ques­tion, en guise de réponse, il sec­ouait ses épaules pointues. Mais les yeux par­laient. Les yeux en avaient vu des vertes et des pas mûres. Une enfance rude sec­ouée par la guerre. Des froides années de pri­va­tions. Il en était sor­ti pour entr­er à l’usine comme fraiseur, un méti­er qu’il aimait. Il était beau, le Jean­not, beau comme un acteur améri­cain. Au bal, il ren­con­tra la Ray­monde, belle comme un soleil. La mis­ère, les déchirures, leur beauté de pau­vres, tout cela les rap­prochait. Ils s’étaient décou­verts une âme d’enfants aban­don­nés. Orphe­lin de par­ents vivants, quelque chose de ce genre. Ils dan­sèrent la valse et le tchatch­atcha, si bien qu’ils se mar­ièrent et eurent trois enfants, très beaux eux aus­si. Ils s’installèrent dans la rue de l’usine, c’était encore ce qui était le plus sim­ple.

Les trois huit à l’atelier, les cama­rades, les par­ties de pêche, quelques sor­ties, quinze jours en famille dans les maisons de vacances du comité d’entreprise, voilà la vie du Jean­not. Ils avaient vu la mer. Un peu la mon­tagne. Sur le tard, quand les enfants dev­in­rent plus grands, la Ray­monde se leva plus tôt, elle aus­si. Elle fit des ménages dans ce qu’on appelle les grands bureaux, les bâti­ments de l’usine dédiés aux cols blancs. His­toire d’arrondir les fins de moins.

Et la vie a filé en ligne droite sans trop de creux ni de boss­es. Le Jean­not fêta ses cinquante ans. L’usine le pous­sa dehors. C’était la fin de la sidérurgie. On lui deman­da cepen­dant de for­mer quelques intéri­maires avant de par­tir. Pour son départ, le Jean­not fab­ri­qua une pièce (voir pho­to). Un mod­èle réduit de cage de laminoir. Et dans cage de laminoir, il y a le mot cage et le mot laminoir. En vrai, une sorte de machine à faire des spaghet­tis. Les spaghet­tis étant des bar­res d’acier en fusion qui passent d’une cage à l’autre pour finir en fil de plus en plus fin.

Le Jean­not posa la pièce sur le meu­ble de la cui­sine, rangea ses cannes à pêche et devint silen­cieux. Par habi­tude il con­tin­ua à se lever tôt. Pour acheter une baguette, pren­dre le jour­nal, ou sim­ple­ment arpen­ter les rues de Talange et pren­dre un jus au café Cen­tral ou chez Pier­rot. Aux réu­nions de famille, on prit l’habitude de ses silences et de son regard bril­lant. Il haus­sait les épaules, n’en pen­sait pas moins. À quoi pen­sait-il ?

Au petit matin du 1er décem­bre, il se leva pour s’effondrer. C’était fini. Au cours de la journée, entre les pleurs, le café, les pho­tos anci­ennes qui pas­saient de mains en mains, je cares­sais cette pièce en aci­er fab­riquée par le Jean­not. Prends-là si tu veux, me dit la Ray­monde. Des laminoirs, j’en ai vu assez en vrai, dit Lionel, son fils.

C’est pourquoi depuis ce pre­mier jour de décem­bre, le laminoir est en bonne place sur mon bureau. Et tan­dis que j’en tourne les petites can­nelures en bronze, je retrou­ve la main solide du Jean­not.

andré faber 3 décem­bre Verny

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8 Commentaires

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

  • Twitter — Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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