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Ça y est, il s’est déchaî­né le tsu­na­mi dénom­mé Har­cè­le­ment. Et sexuel en plus. Épi­cen­tré à Hol­ly­wood, pire que les cyclones aux jolis noms de femmes, il ne pou­vait que défer­ler sur tout le monde spec­ta­cu­laire. Il aurait tout de même mieux valu y pen­ser avant : avant que naisse et paraisse, ces jours-ci, le petit der­nier de Jacques A. Ber­trand, un grand petit der­nier au titre pro­phy­lac­tique : Quelques Conseils pour venir au monde. 1

Remar­quez que l’intention n’est nul­le­ment contra­cep­tive. Ni néo-mal­thu­sienne. Ce serait peine per­due car, comme le note judi­cieu­se­ment l’auteur, « si on sait à peu près de quoi les gens meurent, on sait moins de quoi ils naissent ». Oyez, en effet, ce pro­pos échan­gé entre deux jeunes femmes à la ter­rasse d’un bis­trot : « – Tu vois tou­jours Tom ? Tu sais, il faut faire atten­tion : en ce moment des tas de bébés cherchent à naître. »

À quoi, ça tient, le génie de l’écrivain ! Car c’est de là, de ce conseil puis­sam­ment ano­din, que fut donc ense­men­cé ce livre,  l’un des plus drôles, spi­ri­tuels, enle­vés et donc réjouis­sants de ce que peut char­rier la tor­nade lit­té­raire de l’année. 2

Depuis Tris­tesse de la Balance et autres signes, en 1983, Jacques André Ber­trand a publié une ving­taine d’ouvrages dont Le Pas du loup (prix de Flore), Der­niers camps de base avant les som­mets (prix Grand-Cho­sier), L’Angleterre ferme à cinq heures, La Course du che­vau-léger, J’aime pas les autres, Les Sales Bêtes (prix 30 mil­lions d’amis), Les autres, c’est rien que des sales types (grand prix de l’Humour noir), Mariages, Com­man­deur des Incroyables et autres Hono­rables Cor­res­pon­dants, Com­ment j’ai man­gé mon esto­mac (prix Paroles de Patients), Brève his­toire des choses (prix Alexandre-Via­latte), et Bio­gra­phies non auto­ri­séesQuelques conseils pour venir au monde (2017) est son der­nier ouvrage. Il col­la­bore aus­si à l’émission de France Culture « Des papous dans la tête ».

Naître ou ne pas naître, telle n’est pas la ques­tion de Jacques A. Ber­trand, dès lors que le mal est fait (dans l’extase, espé­rons). La ques­tion en ques­tion est crû­ment posée au bien­tôt bébé vagis­sant, encore au chaud ven­tral et pei­nard, juste à l’huis fatal au delà duquel les emmer­de­ments sont embus­qués. « Tous ces bébés en attente […] je me devais de les pré­ve­nir. » L’ouvrage est donc plus que phi­lan­thro­pique, il est « anté », comme on dit « anté­di­lu­vien ». Main­te­nant que vous n’échapperez certes plus au déluge de vivre, du moins soyez dûment aver­tis. D’où ce petit trai­té de savoir-naî­tre autour d’un cha­pe­let de ques­tions pro­pre­ment exis­ten­tielles : où naître, dans quel milieu social ? à la ville ou à la cam­pagne ? quand, com­ment, etc. – le pour­quoi étant aban­don­né aux métaphysiciens.

Et d’abord, concrè­te­ment, comme disent les jour­na­listes : quel sexe pré­fé­rer ? Ah ah, com­ment choi­sir, sans exclure la pos­si­bi­li­té de l’ambivalence ?… Fina­le­ment, l’auteur se risque, non sans oppor­tu­nisme peut-être bien lié à l’« actu » : « Je conseille­rais le fémi­nin. Encore que j’aie choi­si le mas­cu­lin, mais j’ignore si c’était en toute connais­sance de cause ». Ben oui, son livre n’était pas encore paru. « Et si c’était à refaire, je ne sais pas. », avant de s’en remettre au scribe de Mel­ville : « Je pré­fé­re­rais pas. »

L’humour est ici éri­gé en impé­ra­tif caté­go­rique. Ain­si « le Doc­teur Freud lui-même, dans sa grande humi­li­té, expri­ma un jour qu’il pou­vait arri­ver qu’on rêve d’un gros cigare et qu’il s’agisse réel­le­ment d’un gros cigare. »…

D’une plume légère et court vêtue, il caresse les hautes sphères de la phi­lo­so­phie et explore en pas­sant les pro­fon­deurs exis­ten­tielles. C’est la marque de cet écri­vain à la ving­taine d’ouvrages. Sa modes­tie dût-elle en rou­gir, il y a du Mon­taigne sous cette malice grave, au sens où vivre [serait] apprendre à naître.

Notes:

  1. Edi­tions Jul­liard, 110 p., 14 €
  2. Croyez m’en sur paroles, j’ai tout lu !