On n'est pas des moutons

Coup de cœur

Quand Jean Rochefort était chimpanzé

C’est un peu tardif comme hom­mage… Cette archive de l’Ina est for­mi­da­ble ; elle date du 10 juil­let 1966 – Jean Rochefort avait 36 ans, et pas de mous­tache. Pour l’émission de l’ORTF “Un cer­tain Regard”, le réal­isa­teur demande au comé­di­en d’improviser à par­tir d’un ani­mal… Et là, renonçant à faire le singe, il remonte lit­térale­ment vers l’origine de notre espèce, pour en attein­dre un som­met, celui du “comé­di­en-ani­malier”, en pleine empathie avec son chim­panzé intérieur. Il ne l’imite pas, il ne le car­i­ca­ture pas, il est l’animal.

Doc­u­ment de l’Ina ©


Peut-être pas trop tard pour bien venir au monde…

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Ça y est, il s’est déchaîné le tsuna­mi dénom­mé Har­cèle­ment. Et sex­uel en plus. Épi­cen­tré à Hol­ly­wood, pire que les cyclones aux jolis noms de femmes, il ne pou­vait que défer­ler sur tout le monde spec­tac­u­laire. Il aurait tout de même mieux valu y penser avant : avant que naisse et paraisse, ces jours-ci, le petit dernier de Jacques A. Bertrand, un grand petit dernier au titre pro­phy­lac­tique : Quelques Con­seils pour venir au monde. 1

Remar­quez que l’intention n’est nulle­ment con­tra­cep­tive. Ni néo-malthusi­enne. Ce serait peine per­due car, comme le note judi­cieuse­ment l’auteur, « si on sait à peu près de quoi les gens meurent, on sait moins de quoi ils nais­sent ». Oyez, en effet, ce pro­pos échangé entre deux jeunes femmes à la ter­rasse d’un bistrot : « – Tu vois tou­jours Tom ? Tu sais, il faut faire atten­tion : en ce moment des tas de bébés cherchent à naître. »

À quoi, ça tient, le génie de l’écrivain ! Car c’est de là, de ce con­seil puis­sam­ment anodin, que fut donc ense­mencé ce livre,  l’un des plus drôles, spir­ituels, enlevés et donc réjouis­sants de ce que peut char­ri­er la tor­nade lit­téraire de l’année. 2

Depuis Tristesse de la Bal­ance et autres signes, en 1983, Jacques André Bertrand a pub­lié une ving­taine d’ouvrages dont Le Pas du loup (prix de Flo­re), Derniers camps de base avant les som­mets (prix Grand-Chosier), L’Angleterre ferme à cinq heures, La Course du chevau-léger, J’aime pas les autres, Les Sales Bêtes (prix 30 mil­lions d’amis), Les autres, c’est rien que des sales types (grand prix de l’Humour noir), Mariages, Com­man­deur des Incroy­ables et autres Hon­or­ables Cor­re­spon­dants, Com­ment j’ai mangé mon estom­ac (prix Paroles de Patients), Brève his­toire des choses (prix Alexan­dre-Vialat­te), et Biogra­phies non autoriséesQuelques con­seils pour venir au monde (2017) est son dernier ouvrage. Il col­la­bore aus­si à l’émission de France Cul­ture « Des papous dans la tête ».

Naître ou ne pas naître, telle n’est pas la ques­tion de Jacques A. Bertrand, dès lors que le mal est fait (dans l’extase, espérons). La ques­tion en ques­tion est crû­ment posée au bien­tôt bébé vagis­sant, encore au chaud ven­tral et peinard, juste à l’huis fatal au delà duquel les emmerde­ments sont embusqués. « Tous ces bébés en attente […] je me devais de les prévenir. » L’ouvrage est donc plus que phil­an­thropique, il est « anté », comme on dit « antédilu­vien ». Main­tenant que vous n’échapperez certes plus au déluge de vivre, du moins soyez dûment aver­tis. D’où ce petit traité de savoir-naître autour d’un chapelet de ques­tions pro­pre­ment exis­ten­tielles : où naître, dans quel milieu social ? à la ville ou à la cam­pagne ? quand, com­ment, etc. – le pourquoi étant aban­don­né aux méta­physi­ciens.

Et d’abord, con­crète­ment, comme dis­ent les jour­nal­istes : quel sexe préfér­er ? Ah ah, com­ment choisir, sans exclure la pos­si­bil­ité de l’ambivalence ?… Finale­ment, l’auteur se risque, non sans oppor­tunisme peut-être bien lié à l’« actu » : « Je con­seillerais le féminin. Encore que j’aie choisi le mas­culin, mais j’ignore si c’était en toute con­nais­sance de cause ». Ben oui, son livre n’était pas encore paru. « Et si c’était à refaire, je ne sais pas. », avant de s’en remet­tre au scribe de Melville : « Je préfér­erais pas. »

L’humour est ici érigé en impératif caté­gorique. Ain­si « le Doc­teur Freud lui-même, dans sa grande humil­ité, expri­ma un jour qu’il pou­vait arriv­er qu’on rêve d’un gros cig­a­re et qu’il s’agisse réelle­ment d’un gros cig­a­re. »…

D’une plume légère et court vêtue, il caresse les hautes sphères de la philoso­phie et explore en pas­sant les pro­fondeurs exis­ten­tielles. C’est la mar­que de cet écrivain à la ving­taine d’ouvrages. Sa mod­estie dût-elle en rou­gir, il y a du Mon­taigne sous cette mal­ice grave, au sens où vivre [serait] appren­dre à naître.

Notes:

  1. Edi­tions Jul­liard, 110 p., 14 €
  2. Croyez m’en sur paroles, j’ai tout lu !

Un peu de profondeur : six minutes planantes dans la plus grande grotte terrestre

Consid­érée comme la plus grande grotte de notre planète, la “Cav­erne de la mon­tagne”, de son vrai nom Hang Soon Dong, n’a été décou­verte qu’au début des années 90 au Viet­nam, dans le parc nation­al de Phong Nha-Kẻ Bàng, près de la fron­tière avec le Laos. Sa taille est estimée à plus de 4 km de long avec des galeries de plus de 200 m de haut pour 100 m de large. Elle accueille son pro­pre micro­cli­mat, ain­si que sa jun­gle et sa riv­ière. Un décor épous­tou­flant filmé avec un drone par le pho­tographe améri­cain Ryan Deboodt, dont le site vaut égale­ment le détour. Six min­utes dans et hors de notre monde si per­tur­bé, voilà qui repose un peu. 1

© Ryan Deboodt & Futu­ra Sci­ences

Notes:

  1. Ne man­quez pas de pass­er en mode “plein écran” !

Jerry Lewis, génial garçon de courses

Sans blague, il est mort le blagueur excité, excen­tré, extrav­a­gant. Exit Jer­ry Lewis, à Las Vegas ce 20 août à l’âge de 91 ans, une belle durée qui lui aura per­mis d’apparaître dans des dizaines films. Du quan­ti­tatif qui, for­cé­ment, a inclus pas mal de nanars, selon la loi du biz­ness. Pas­sons et retenons le meilleur, comme le fait sur son blog mon ami Daniel Chaize pour mar­quer les 90 ans du comé­di­en à la voix de canard :

« Tous les films de Jer­ry Lewis sont des films soci­aux. La course exténu­ante autour du grand mag­a­sin pour promen­er les chiens dans Un chef de ray­on explosif (1963) est à la hau­teur de On achève bien les chevaux de Syd­ney Pol­lack (1969). Et la salle des dacty­los écrasées d’un bruit abrutis­sant autant que leur aligne­ment en rangées pour un tra­vail « tay­lorisé », dans Le Zinzin d’Hollywood, fait penser aux Temps mod­ernes de Chap­lin. » [Lire son arti­cle ici].

De mon côté, je ne me lasse pas d’un extrait de film qui, selon moi, relève du génie d’acteur. Ça s’appelle “The Chair­man of the Board” [extrait de The Errand Boy, de 1961]. On y voit un garçon d’étage d’une grosse boîte qui se prend pour le prési­dent du con­seil d’administration. Le tout sur « Blues in Hoss », une musique de Count Basie. Un hom­mage on ne peut plus élo­quent, servi par lui-même. Du grand art.


Faber, trait international

Les habitués de C’est pour dire con­nais­sent les tal­entueux dessins de mon ami André Faber. Il était déjà con­nu aus­si des lecteurs de Cour­ri­er inter­na­tion­al mais cette fois le spé­cial été, sup­plé­ment au numéro de la semaine, est entière­ment illus­tré par lui et son trait inim­itable. Belle et juste con­sécra­tion. Alleluia !


Un peu d’air, de senteurs, de hauteur…

La BBC a demandé au réal­isa­teur de doc­u­men­taires Jack John­ston d’aller filmer le print­emps au Japon avec son drone. Et qui dit print­emps au Japon, dit cerisiers en fleurs. Pourvu qu’on aille vers le Temps des ceris­es ! [Passez en plein écran : on s’y croirait !]


Polar. Le Gros Dédé en P’tit Quinquin (spécial copinage)

Tout lecteur de « C’est pour dire » con­naît « faber », au moins par ses cro­bars. Quelle injus­tice ! En effet, l’ami de longue date (his­toires d’anciens com­bat­tants) tâte autant de la plume (clavier) que du cray­on (souris). Bref, le dessi­na­teur de presse, l’auteur de BD, André Faber est aus­si écrivain – voyez ici sa notice sur Wikipé­dia. Il vient de sor­tir La Quiche était froide, un polar pas seule­ment lor­rain comme lui, mais qui plonge dans l’univers de la con­di­tion humaine. L’homme de BD reste en planque sous cette aven­ture du Gros Dédé. Mon fis­ton François (tra­vail non fic­tif et non payé, tout est en ordre…) l’a lu comme une BD, et aus­si comme un film…

La Quiche était froide, d’André Faber, est un polar pur jus, brut(e) de décof­frage, à plus d’un titre. Une his­toire qui attire l’œil, sol­licite et stim­ule les boy­aux de la tête, avec un intérêt crois­sant.

Dans ce polar, j’y vois du Frank Marg­erin, le petit monde de son per­son­nage prin­ci­pal (Lucien), accom­pa­g­né de sa bande de potes, tou­jours prêts aux qua­tre cents coups… J’y vois surtout l’univers qui gravite autour de ces guguss­es en Per­fec­to, cheveux gom­inés, san­ti­ags, bagous­es plein les doigts, banane de rigueur. J’y vois tous ceux qui peu­plent les cas­es, les pages, les albums de Marg­erin. Tous ces cafés (jadis) enfumés, où la bière coule à flot, où des bal­lons de rouge glis­sent sur des comp­toirs en zinc, pat­inés par le temps, où trô­nent les flip­pers à côté du bon vieux baby­foot, sans oubli­er la piste de 421, son feu­tre vert, ses dés en plas­tique, qui savent si bien rebondir sur les sols car­relés. Et puis l’ivresse ambiante, la bonne humeur, les coups de blues, les coups de têtes, les bourre-pif, le tout imprégné de chaleur humaine… et d’amour.

Dans cet univers, je vois ceux qui brico­lent des bag­noles dans des garages de for­tune, sous des tôles ondulées, où ça sent à plein nez l’huile de vidan­ge, la gomme de pneus fatigués, dans une arrière-cour où ago­nisent quelques car­cass­es de moteurs.

J’y vois aus­si tous ces gamins, tête bais­sée, à vélo sur des trot­toirs trop étroits, toutes ces mamies et leurs pous­settes à com­mis­sions, ces petits vieux et leurs clébards hargneux, aboy­ant pour un rien. J’y vois le monde qui tourne sur un manège impro­visé…

Ce polar me fait aus­si penser au film de Bernie Bon­voisin, Les démons de Jésus, avec sa superbe dis­tri­b­u­tion, de Patrick Bou­ch­itey, à Vic­tor Lanoux, en pas­sant par Elie Semoun (en petite frappe), Antoinette Moya, la mag­nifique Nadia Farès, et bien enten­du l’inoubliable Thier­ry Fré­mont !

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Faber, comme si c’était lui…

Il y a aus­si du P’tit Quin­quin dans ce roman, série réal­isée par Bruno Dumont. Parce que j’y vois des chemins boueux menant à des fer­mes délabrées, usées, fatiguées par les caprices d’une météo rugueuse. J’y vois de grands bols fumants, au petit matin, gorgés de café au lait, des tranch­es de pâté, des petits oignons blancs, des nappes grais­seuses aux motifs bien ringards, sur­chargées de miettes de pain, des papiers tue-mouch­es, accrochés à des pla­fon­niers. Années 50 : fenêtres aux car­reaux cassés, rafis­tolés à la va-vite ; vieux poêles Godin, gavés de boulets, où l’on se réchauffe les paluches ; cuisines qui sen­tent le grail­lon, buf­fets en formi­ca, casseroles en alu bosselées, cas­soulet en boîte à demi desséché.

Dans ce polar, encore, je vois le Tchao Pan­tin de Claude Berri, avec là aus­si un joli cast­ing, Coluche, Agnès Soral, Richard Ancon­i­na, Philippe Léo­tard.

Cette quiche est peut-être froide, mais elle dégouline de partout. Un côté pois­seux, humide, organique. Urgence de se met­tre à l’abri de ce monde si dur, implaca­ble. Ce monde qu’André Faber dis­tille, avec intel­li­gence, sub­til­ité, mal­ice… Ça sent la pous­sière, les flaques d’eau stag­nante, le mal-être des lais­sés pour compte, des oubliés au bord des chemins.

Ce putain de polar fleure bon le diesel, les lumières au néon, les volutes de gaul­dos, le whisky bas de gamme, avalé dans des gob­elets en car­ton, les mobylettes « Chau­dron av 89 », avec ou sans sacoches.

Y a de la gueule cassée dans ce bouquin, pas celles de 14–18 1, mais celles de notre époque. Des trognes que le mal de vivre a sévère­ment abimées. Des hommes rognés de l’intérieur, que la mis­ère dévore à petit feu… Des gueules cassées qui, con­tre vents et marées, respirent la dig­nité, l’humilité, le partage, la fierté, et surtout la fra­ter­nité. Tou­jours vivants parce que debout, face au mau­vais temps, aux mau­vais coups. Ils regar­dent leur exis­tence s’évaporer, avec des étin­celles plein les mirettes. Ils ont encore envie de croire, tou­jours et encore…en l’incroyable.

Mais il y a surtout dans ce polar du Dédé (pas le gros), le Faber, une plume, des phras­es ciselées qui se trans­for­ment en esquiss­es, en dessins, en sto­ry-board, en film finale­ment. Cette his­toire mérite, et donne envie d’être vue !

François Pon­thieu

La Quiche était froide, Les Édi­tions lib­er­taires, 180 pages, 13 euros.

Notes:

  1. Sur la “Grande guerre”, André Faber a aus­si pub­lié Tous les Grands-pères sont poilus, pré­face de Gérard Mordil­lat, 2014, Bourin édi­teur

Équinoxe. Le 22 septembre, aujourd’hui…

Ça n’a l’air de rien, c’est une journée comme ça, comme les autres… Croit-on. Ben non, c’est un 22 sep­tem­bre ! Pas n’importe quel jour, ain­si que me le rap­pelle une amie chère avec un bou­quet fleuri d’une chan­son de Brassens. Et quelle chan­son, quel poème ! Les voici :

Un vingt-deux de sep­tem­bre au dia­ble vous par­tites,
Et, depuis, chaque année, à la date sus­dite,
Je mouil­lais mon mou­choir en sou­venir de vous…
Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me met­tre aux paupières:
Le vingt-deux de sep­tem­bre, aujourd’hui, je m’en fous.

On ne rever­ra plus au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me ressem­ble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en sou­venir de vous…
Que le brave Prévert et ses escar­gots veuil­lent
Bien se pass­er de moi pour enter­rer les feuilles:
Le vingt-deux de sep­tem­bre, aujourd’hui, je m’en fous.

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je mon­tais jusqu’au ciel pour suiv­re l’hirondelle
Et me rompais les os en sou­venir de vous…
Le com­plexe d’Icare à présent m’abandonne,
L’hirondelle en par­tant ne fera plus l’automne:
Le vingt-deux de sep­tem­bre, aujourd’hui, je m’en fous.

Pieuse­ment noué d’un bout de vos den­telles,
J’avais, sur ma fenêtre, un bou­quet d’immortelles
Que j’arrosais de pleurs en sou­venir de vous…
Je m’en vais les offrir au pre­mier mort qui passe,
Les regrets éter­nels à présent me dépassent:
Le vingt-deux de sep­tem­bre, aujourd’hui, je m’en fous.

Désor­mais, le petit bout de cœur qui me reste
Ne tra­versera plus l’équinoxe funeste
En bat­tant la breloque en sou­venir de vous…
Il a craché sa flamme et ses cen­dres s’éteignent,
A peine y pour­rait-on rôtir qua­tre châ­taignes:
Le vingt-deux de sep­tem­bre, aujourd’hui, je m’en fous.

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous

Autre rap­pel, venu des étoiles et de la mécanique céleste : Non, l’automne ne com­mence pas tou­jours le 21 sep­tem­bre. La preuve, cette année, il s’est décidé pour ce jeu­di 22 sep­tem­bre (et print­emps dans l’hémisphère sud). Ç’aurait aus­si pu tomber le 23, ce qui arrive.

Ain­si, ce change­ment de sai­son a lieu à l’instant de l’équinoxe où la ligne qui mar­que la lim­ite entre le jour et la nuit à la sur­face de la planète passe par les deux pôles. Le jour et la nuit ont alors exacte­ment la même durée, tan­dis que le soleil se lève exacte­ment à l’est et se couche exacte­ment à l’ouest.

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Pourquoi donc ces vari­a­tions dans la pen­d­ule astronomique ?

La Terre n’évolue pas sur une orbite cir­cu­laire autour du Soleil mais selon une ellipse qui peut s’allonger plus ou moins selon les années et ain­si légère­ment décaler les saisons.

Autre com­pli­ca­tion, les années bis­sex­tiles qui, tous les qua­tre ans, ajoutent une journée (la 366e) à notre cal­en­dri­er, pour remet­tre la grande pen­d­ule à l’heure.

Cette année, donc, l’automne débute le 22 sep­tem­bre. Et il en sera ain­si jusqu’en 2093 où l’équinoxe d’automne tombera un 21 sep­tem­bre. Ça peut val­oir le coup de tenir jusqu’à là. Cha­cun faisant ce qu’il veut et comme il peut.

Ah oui : ne pas oubli­er de fêter son 94e anniver­saire à Yvette Horner !

L’automne, ça compte ! par Faber

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© faber

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Cinéma. “Toni Erdmann”, subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce “Toni Erd­mann” (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film comme aucun autre. Certes, sa fac­ture formelle est plutôt clas­sique : pas besoin de faire des numéros de cla­que­ttes quand le fond l’emporte d’une manière aus­si magis­trale. Au départ, l’histoire ordi­naire d’un père et d’une fille que la vie « mod­erne » a éloignés, jusqu’à les ren­dre étrangers l’un à l’autre. His­toire banale, sauf que les per­son­nages ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et surtout, con­statant l’abîme qui men­ace sa fille, prise dans l’absurde tour­bil­lon du monde mor­tifère du biz­ness, du coach­ing – tout ce blabla secrété par le règne de la marchan­dise mon­di­al­isée. Son instru­ment d’action, à l’efficacité impa­ra­ble – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tance cri­tique portée par l’humour et, plus encore, par la déri­sion, planètes dev­enues inat­teignables à cette jeune femme froide, réfrigérée, frigide. Com­ment peut-elle encore être sa fille, celle-là qui sur­git entre deux avions, pressée, absente, l’oreille col­lée au portable, habil­lée en croque-mort, en noir et blanc, à la vie grise, vide de sens et de sourires ?

De ce naufrage annon­cé va sur­gir, en sauveteur loufoque, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­dingue, qui fout la honte à cette jeune femme for­matée, tail­lée (dans son tailleur strict) pour la com­péti­tion entre tueurs affairistes – bref, le spec­ta­cle de l’« actu ». Il débar­que donc dans son univers de morgue, armé d’une per­ruque, de fauss­es dents et jusqu’à un coussin-péteur – une panoplie de Père Ubu pour un com­bat con­tre l’absurdité. « Je voulais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, dev­enue sourde à la vie vivante, abstraite comme de l’art « con­tem­po­rain », marchan­dise elle-même, au ser­vice du monde marc­hand, de la finance qui tue le tra­vail et les hommes.

Mais rien n’est dit explicite­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démon­stra­tions ; tout sur­git ici dans la lumière de l’écran, des per­son­nages, des sit­u­a­tions – Éros con­tre Thanatos, dans l’ordinaire men­acé des vies déréglées, men­acée comme l’humanité tout entière, par ce réchauf­fe­ment qui refroid­it : en fait un refroidisse­ment général­isé, une glacia­tion des rela­tions entre les êtres en représen­ta­tion : le monde rem­placé par son spec­ta­cle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tomber les masques, dénonce les jeux de sur­face minables, rap­pelle à l’impérieuse et pro­fonde urgence de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a con­duit à œuvr­er dans ce monde du coach­ing, du man­age­ment, de la lutte des requins con­tre les sar­dines…

…n’allez surtout pas à la ren­con­tre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remet­tre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simonis­chek, San­dra Hüller (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simonis­chek (ex-pro­thé­siste den­taire, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hüller y sont géni­aux.


Benoîte Groult : « Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête »

Benoite_Groult_-_Comédie_du_Livre_2010

Benoîte Groult, à la Comédie du Livre de Mont­pel­li­er en 2010. Ph. Esby.

La roman­cière et fémin­iste Benoîte Groult est morte hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyères (Var) où elle résidait. Benoîte Groult fut la pre­mière à avoir dénon­cé publique­ment les muti­la­tions géni­tales féminines dans son livre Ain­si soit-elle, pub­lié en 1975. « Elle est morte dans son som­meil comme elle l’a voulu, sans souf­frir », a indiqué sa fille, Blan­dine de Caunes.

J’avais eu un grand plaisir à la ren­con­tr­er en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sex­u­al­ité et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieil­lir & jouir, Feux sous la cen­dre (Éd. Phébus). Livre aujourd’hui épuisé, ce qui m’autorise à pub­li­er ici cet entre­tien.

Égale­ment jour­nal­iste, Benoîte Groult a notam­ment tra­vail­lé à Elle et Marie-Claire, et a longtemps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord pub­lié, avec sa sœur Flo­ra, des livres comme Jour­nal à qua­tre mains (1958). Plusieurs best-sell­ers avaient suivi, comme La Part des choses (1972) et plus récem­ment La Touche étoile (2006).

Un mot la représente, qu’elle fait d’ailleurs sien : curiosité. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoîte Groult a les yeux mêmes de la curiosité,  pim­pante qual­ité qui garde l’être debout parce que désir­ant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empêch­er devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les faites pas ! » Elle ne s’en excuse pas, non, sauf en met­tant cette chance sur le dos de la géné­tique. Enfin, un peu seule­ment, par mod­estie en somme, alors que son secret plus vrai sans doute réside dans un art con­som­mé de pren­dre la vie : en actrice de son devenir. Benoîte n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pelle en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais baiss­er la garde car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois déguisé en homme. En homme ? À dis­cuter, s’agissant de cette sous-var­iété de gyno­phobes dont le regard-phal­lus tra­verse la femme – surtout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoîte Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les femmes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trompe ! Tant de chose ont changé : les œstrogènes, les hor­mones et même la chirurgie esthé­tique.

• La vieil­lesse est bien désor­mais une notion rel­a­tive, mais qui bute quand même sur des réal­ités…

– Elle bute sur les mal­adies : rhu­ma­tismes, his­toires car­diaques, etc., L’âge rend plus vul­nérable. Ce qui n’exclut pas une vie sex­uelle qui puisse attein­dre la pléni­tude. Je fais par­tie de la pre­mière généra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstrogènes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mil­ité dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oubli­er que la ménopause, par exem­ple, était encore un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des médecins en France dis­aient : mais lais­sez faire la nature ! De même pour la con­tra­cep­tion. La sex­u­al­ité envis­agée après la ménopause, ça deve­nait quelque chose d’un peu dégoû­tant, obscène – pour une femme, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez encore aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secré­taire…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célèbres : Chap­lin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolérance envers les hommes.

– Tou­jours ! On a toléré leurs maîtress­es, leurs infidél­ités, leur lib­erté sex­uelle, leur lan­gage cru. Aujourd’hui, les femmes entrent, peut-être par la petite porte, mais enfin elles entrent sérieuse­ment aus­si dans les mêmes lib­ertés. Mais on con­tin­ue à ne pas le dire ! Le livre de Simone de Beau­voir, La Vieil­lesse, est tombé comme un pavé dans un silence général, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­tr­er les phénomènes phys­i­ologiques… – elle ne s’était pas réc­on­cil­iée avec son corps. Elle décrivait la vie dans des hos­pices où les femmes avaient une demande sex­uelle exac­er­bée, rel­e­vaient leurs chemis­es, se mas­tur­baient en pub­lic – bref, son livre était atroce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­son­ne ne voulait enten­dre par­ler de la vieil­lesse. Aujourd’hui, la vieil­lesse a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mouroirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieil­lesse ?

– Tant que les cinq sens fonc­tion­nent, qu’on peut marcher, con­tin­uer à faire ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlande à cause de ça, avec des casiers à homards !), exercer ce qu’on aime… Évidem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des choses aux­quelles il faut renon­cer, quand ça demande une force physique trop grande. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­cidé parce qu’il était devenu aveu­gle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sourde, je m’en arrangerais, mais ne plus pou­voir lire, ni regarder mon jardin… Donc, il y a bien des choses qui seraient réd­hibitoires. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Au fond, la vieil­lesse c’est d’abord une ques­tion de san­té.

• Et si la san­té fait défaut, la sex­u­al­ité aus­si ?

– Non. Je crois qu’il y a des mal­adies qui s’accommodent du désir amoureux – la tuber­cu­lose, par exem­ple. Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête, tout est encore pos­si­ble. La curiosité main­tient en vie car elle pousse vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de faire l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curiosité : si on est curieux de quelque chose, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se passe autour et avant…, l’envie encore de voy­ager, de vivre un print­emps, de revoir ce print­emps qui est tou­jours dif­férent… C’est ça qui main­tient en vie, cette sorte d’élan.

• La curiosité passe aus­si par une rela­tion char­nelle, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Less­ing, Si Vieil­lesse pou­vait, les car­nets de Jeanne Som­mers. Elle racon­te l’histoire d’un coup de foudre : une femme de 60–65 ans qui, dans  le métro, se coince un talon, tombe et croise le regard d’un homme ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regarde et c’est le coup de foudre comme quand on a 20 ans ! Et ils se ren­con­trent dans Lon­dres, déje­unent au restau­rant, vont à la cam­pagne ensem­ble. Je ne sais pas pourquoi ils ne passent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cause d’une petite nièce… Lui a une femme malade –  bref, c’est pour moi l’une des plus belles his­toires d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trou­ve que c’est une his­toire tou­jours pos­si­ble. Même si on y a un peu peur de mon­tr­er son corps – ça date tout de même d’une ving­taine d’années…

• Est-ce que ces obsta­cles, réels ou imag­i­naires, ne con­stituent pas aus­si une manière de se pro­téger d’un risque,  de ce risque dû à l’âge peut-être, de décep­tions éventuelles quant au corps, aux formes, aux défail­lances organiques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a telle­ment de jeunes qui sont obès­es, ou qui ont les seins qui tombent à trente ans… Finale­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plutôt que la réal­ité des choses.

• Il faudrait sans doute la con­fi­ance mutuelle pour oser cette curiosité, affron­ter ce désir qui cor­re­spond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cette con­fi­ance, la fuite serait peut-être comme une manière de salut, de sécuri­sa­tion ?

– On risque peut-être plus les décep­tions ou les ratages, mais après tout c’est aus­si le sort de toutes les ten­ta­tives que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre cou­ple avec Paul Guimard est-elle aus­si mar­quée par cette ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensem­ble ! On s’est mar­ié un peu sous le con­trat Sartre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pris­on­nier, qu’il regardera ailleurs. Donc, on a con­nu des naufrages, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agité, mais on avait telle­ment de bonnes raisons de vivre ensem­ble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­tiques, éthiques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tures et les aléas.

• Sans doute y a-t-il une dis­tinc­tion à opér­er avec des cou­ples comme le vôtre qui présen­tent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces longues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admirable en soi…

– Oui, et ça redonne une forme d’amour qui est tout à fait autre chose, qui n’est peut-être pas mêlé de sex­u­al­ité – car la sex­u­al­ité exige un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veauté qu’on n’a évidem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mal­adie de l’un ou de l’autre… Il y a quelque chose pour la sex­u­al­ité qui se trou­ve un peu éteint mais rem­placé par cette durée, cette con­nivence, cette com­plic­ité…

• …Qui n’est évidem­ment pas pos­si­ble quand l’un des deux, le plus sou­vent la femme, se retrou­ve seul…

– La soli­tude, aujourd’hui, a changé de vis­age. Il y a cinquante ans, la soli­tude c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des femmes de 50–60 ans repren­nent quelque­fois des études; et il y a aus­si les voy­ages en com­mun, toutes sortes de choses qui font naître des ren­con­tres. Des femmes, veuves, s’aperçoivent brusque­ment qu’elles adorent le théâtre, ou appren­nent une langue… Des richess­es appa­rais­sent une fois les enfants élevés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les femmes est née, ce qui apporte aus­si une grande richesse – peut-être même la décou­verte qu’on aime les femmes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pense aux vieil­lards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soirées devaient être inter­minables… De nos jours, on trou­ve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troisième âge, sim­ple­ment des clubs de ren­con­tre, d’écriture, de mise en forme… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les femmes sont dev­enues des per­son­nes qui con­nais­sent l’amitié – les hommes avaient déjà ça, les anciens boulistes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : toutes sortes de lieux de ren­con­tres entre hommes. Main­tenant, les femmes les ont aus­si ! Tout cela excite beau­coup les fac­ultés spir­ituelles et le désir.

• On voit de temps à autre des cou­ples de per­son­nes âgées «par­tir ensem­ble» en se don­nant la mort. On pense au comé­di­en Jean Mer­cure et sa femme, à Roger Quil­lot, le maire de Cler­mont-Fer­rand, et la sienne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans doute pas de ces cou­ples-là. En général, c’est l’homme qui a une grave mal­adie et sa femme l’accompagne dans la mort. Le plus grand drame, c’est celui de Mme Quil­lot : sur­vivre au sui­cide. Là, les médecins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à laiss­er faire les choses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a encore cette capac­ité d’amour total d’une femme pour un homme. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heureuse si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mon­strueux de la part de l’homme, cette appro­pri­a­tion dans la mort. Je pense à ce vers de l’Affiche rouge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un cou­ple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­cile à vivre la lib­erté réciproque, sûre­ment. On prend des risques, c’est fatiguant ! Toutes les lib­ertés, au début, ont été une angoisse, comme celle, juste­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cette lib­erté avant d’arriver à 45 ans, quand brusque­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entr­er en vieil­lesse » peut-il boule­vers­er sa con­cep­tion de la sex­u­al­ité ?

– Moi, je ne trou­ve pas. Le drame, en réal­ité, ce n’est pas la vieil­lesse, c’est le regard des hommes sur la vieil­lesse des femmes. Parce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regar­dent plus ! Ça c’est ter­ri­ble, ter­ri­ble ! Des garçons jeunes, jamais ils ne me por­tent une valise sur un quai de gare, jamais ! Comme la politesse n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tante, ils vous ignorent totale­ment : le regard vous tra­verse. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inverse : celui de ne pas vous con­sid­ér­er comme une vieille dame ?

– Non, parce que par exem­ple, pour mes filles : l’une est une brune, per­son­ne ne l’aide; l’autre, blonde assez aguicheuse, en mini-jupe, ne traîne jamais une valise ! Évidem­ment la coquet­terie est, chez la fille, un signe de la demande. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vacherie, d’un mépris ! Pour­tant, les femmes, elles, regar­dent les hommes vieux ! Elles peu­vent les trou­ver beaux, la preuve : elles les épousent, elles font des enfants avec eux. La femme ne divise pas la vie en âges réd­hibitoires. Parce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, dis­ons à l’esprit, au charme ; elles sen­tent qu’il les écoutera, qu’il a un tal­ent, autre chose que les signes extérieurs ; je trou­ve que les femmes ont une façon beau­coup plus intel­li­gente, et vaste, et large, d’aimer. Elles peu­vent aimer un homme très laid qui a un charme intérieur. Alors que pour se faire aimer quand on est laide, alors là, on a beau avoir l’âme admirable !… C’est beau­coup plus dif­fi­cile et rare. Le plus ter­ri­ble c’est quand on n’a pas autre chose, quand on tout misé sur l’amour, toute sa vie ; le jour où l’on est trans­par­ent pour les hommes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­tive­ment, il reste la mas­tur­ba­tion.

• Ou toute une gamme de com­pen­sa­tions…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le monde n’est pas Thérèse d’Avila pour sub­limer dans la foi religieuse…

• …ou la créa­tiv­ité lit­téraire !

– Bien sûr ! Les hommes, c’est très impres­sion­nant, vivent encore selon des critères d’il y a trente ans ou trente siè­cles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à faire d’une femme, même pas la regarder ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dureté de ce temps…

• Votre con­stat est sévère. Diriez-vous quand même qu’il y a une évo­lu­tion ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quinze qui sont capa­bles de se dire – comme dans cette pièce de Yas­mi­na Reza qui se passe dans un train, une ren­con­tre entre un homme et une femme : « Tiens, je suis là avec cette femme, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être intéres­sante. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font atten­tion…

• Il faut aus­si que la femme accepte, qu’elle ne se dise pas : encore un qui va me dra­guer.

– Oui. Mais aujourd’hui les femmes sont assez grandes, elles ont moins cette peur d’être draguées. Autre­fois, si un homme vous adres­sait la parole dans la rue, on pre­nait un air pincé, on ser­rait les jambes… On a une atti­tude plus déten­due. C’est le regard des hommes qui reste très impres­sion­nant, très glaçant.

• Qu’est-ce que ça provoque en vous ?

– De la ran­cune con­tre eux ! Je trou­ve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête parce qu’il y a sou­vent quelque chose à tir­er d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache parce qu’ils n’ont pas cette gen­til­lesse. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mine ! Ils pour­raient le faire, ça ne leur coûterait rien, on ne leur demande pas de couch­er avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces derniers temps, vu par­ler du sexe des femmes avec autant de haine et d’horreur. Comme si les femmes n’étaient que des sacs à mal­adies, à puan­teurs. Dès que la femme n’est plus exacte­ment dans le créneau qui le fait ban­der d’avance, c’est la haine qui rem­place l’attirance. Ça relève d’une gyno­pho­bie éhon­tée, encore très sen­si­ble dans beau­coup de romans d’hommes où ils peu­vent racon­ter ce qu’ils veu­lent, comme si toutes ces femmes vieilles étaient en manque d’amour. Les femmes sont moins deman­deuses que ça ; il s’imaginent qu’on est des goules et qu’on voudrait les vam­piris­er. Les femmes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémin­isme a presque fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cette ques­tion du vieil­lisse­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je con­tin­ue à être fémin­iste ! Tant que dur­era cette rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­lence à l’encontre de la femme. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieuse. Rap­pelons-nous par exem­ple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sex­u­al­ité aux États-Unis ; ils pré­tendaient que plus on était cul­tivées plus on avait du mal à attein­dre l’orgasme. L’année d’après, ils ont pub­lié une deux­ième édi­tion en dis­ant : Nos recherch­es n’étaient pas com­plètes, c’est le con­traire ! Plus on est cul­tivé, plus on rem­place ce qui ne va pas physique­ment par l’excitation cérébrale, un films porno, de la lit­téra­ture éro­tique, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus dévelop­pé. Ils avaient dit le con­traire !, telle­ment ça les ennuyait cette idée qu’une femme intel­li­gente per­dait de son ani­mal­ité !

• Quels sont vos pré­ceptes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du terme. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous reste ? C’est en s’aimant qu’on est le plus ray­on­nant finale­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­péra­ment, de chance. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siè­cle où j’ai vu les femmes soumis­es à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni pren­dre la parole dans une réu­nion poli­tique, effacée… Il fal­lait entr­er dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tante, je m’en aperçois…

• …mais en même temps égoïste de la part des enfants. Ne faudrait-il pas savoir ne pas être une bonne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une manière de l’être.

– Je le crois . Parce que les enfants sont très cru­els et peu­vent mépris­er ce grand-par­ent qui les attend comme le messie, et ils ne vien­nent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les par­ents, cette fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, enten­dre par­ler de la sex­u­al­ité des par­ents – surtout quand ils ont 70 ans !

• On n’en par­le pas.

– Pas dans les détails, ce que je trou­ve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les par­ents n’ont pas à con­naître de la sex­u­al­ité de leurs enfants. C’est tou­jours une affaire per­son­nelle, intime.

• Finale­ment, qu’est-ce qui peut encore nour­rir cette curiosité que vous con­sid­érez comme le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sex­u­al­ité ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exem­ple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bil­ité prop­ice à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­mence­ments sont une chose mer­veilleuse ! Se ren­con­tr­er aus­si, se faire des con­fi­dences, aller au ciné­ma, bref : rester en con­tact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octo­bre 1998.


André Brahic dans le cosmos

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[Ph. dr]

C’est un feu d’artifice qui vous hyp­no­tisea-t-on pu dire de lui 1 :  astronome et astro­physi­cien, André Brahic est mort d’un can­cer ce 15 mai à Paris, où il était né il y a 73 ans. Un grand bon­homme, comme on peut le dire avec famil­iar­ité pour exprimer admi­ra­tion et sym­pa­thie. Je ne l’ai pas con­nu mais j’en ai eu l’impression, tant il me sem­blait proche à cha­cune de ses inter­ven­tions à la radio – plus rarement à la télé. Son ent­hou­si­asme, son sens de la répar­tie, de l’humour et de l’improvisation dans ses expli­ca­tions cepen­dant rigoureuses, étayées par un art de la métaphore… tout cela fai­sait d’André Brahic un remar­quable vul­gar­isa­teur sci­en­tifique.

Pas­sion­né par le cos­mos et ses mys­tères, éti­rant son insa­tiable curiosité entre le big-bang et l’infinité des mon­des, il fut aus­si le décou­vreur des anneaux de Nep­tune, dont il était un spé­cial­iste, ain­si que de Sat­urne.

Il avait aus­si par­ticipé à la mis­sion Cassi­ni, dont la sonde du même nom fut lancée le 15 octo­bre 1997 en direc­tion de Sat­urne pour arriv­er aux alen­tours du 1er juil­let 2004. La mis­sion, ini­tiale­ment prévue pour une durée de qua­tre ans, a été pro­longée jusqu’en 2019, compte tenu de la richesse des pre­mières obser­va­tions. Ain­si André Brahic devait-il être mem­bre de la com­mu­nauté Cassi­ni jusqu’en 2021, mis­sion qu’il ne pour­ra hon­or­er. Son nom a été don­né à un astéroïde.

Comme tous les épris de con­nais­sance, il savait ques­tion­ner l’inconnu avec philoso­phie. Ain­si cette idée selon laque­lle les mythes sont néces­saires aux hommes : ils leur per­me­t­tent de se sol­i­daris­er, de se sen­tir ensem­ble… Jusqu’à se faire la guerre !

André Brahic est notam­ment l’auteur de livres comme Enfants du Soleil et De Feu et de glace (Éd. Odile Jacob).

Notes:

  1. “André Brahic, super­star !”, La Marche des sci­ences, d’Aurélie Luneau, France Cul­ture, octo­bre 2014.

Ciao Siné ! Il n’a pas voulu finir aux Invalides, ni au Panthéon…

siné1Siné, exit. Déjà, faut être con pour mourir, lui qui aurait préféré crev­er. Faut être encore plus con, dans son cas, pour caner le matin de l’Ascension. À moins qu’il ait opté in fine pour la ligne directe. Enfin, c’est son affaire. On ne sait quand auront lieu ses obsèques nationales. Plutôt que les Invalides ou le Pan­théon, il s’était réservé un coin à Mont­martre – à quel cimetière (celui du haut ou l’autre sous le pont Caulain­court) ? Il y aura une fan­fare au moins, comme à la Nou­velle-Orléans ? Une fan­fare de jazz, espérons, lui qui en était. Oui, l’anar aimait Nina Simone, Ray Charles, Dizzy Gille­spie, Count Basie, Bil­lie Hol­i­day… le free aus­si, Coltrane, Pharoah Sanders, Archie Shepp… Il était aus­si du bas­tringue gauchiste ; s’était fait embobin­er par Cas­tro, mais avait vite com­pris et en était revenu ; avait fréquen­té Mal­com X dont il dis­ait qu’il n’était ni croy­ant ni musul­man 1 ; son grand pote Cavan­na, il le trou­vait trop non-vio­lent ; sauf pour ce qui était de bouf­fer du curé, tous cultes con­fon­dus – c’était son sport favori, à égal­ité avec l’anti-militarisme ; de quoi ori­en­ter toute une vie de dessineu-grande-gueule au coup de cray­on assas­sin ; de quoi en lancer des anathèmes défini­tifs, et des “font chi­er”, et des doigts d’honneur grand comme des cac­tus géants, de celui en bronze qui va désor­mais mon­ter la garde sur ses cen­dres. Ciao Siné !

Notes:

  1. Dans un intéres­sant entre­tien avec Julien Le Gros dans “The Dis­si­dent” (http://the-dissident.eu/8126/sine-jattends-toujours-la-revolution/), il pré­ci­sait que Mal­com X a été tué alors qu’il s’apprêtait à faire son com­ing out sur ce point…

Merci Patron !” La belle arnaque

Mer­ci Patron !, un film plus que sym­pa et qui con­naît un beau suc­cès depuis sa sor­tie fin févri­er. C’est l’éternelle his­toire des David et Goliath, des pots de terre et de fer. Traité ici sur le mode « sérieux décon­nant », entre Michael Moore et Jean-Yves Lafesse, par François Ruf­fin, rédac’ chef du jour­nal amiénois Fakir. 

merci-patron!

l’affiche

Joce­lyne et Serge Klur fab­ri­quaient des cos­tumes Ken­zo à Poix-du-Nord, près de Valen­ci­ennes. Depuis la délo­cal­i­sa­tion de leur usine vers la Pologne, le cou­ple est au chô­mage et criblé de dettes. François Ruf­fin va suiv­re ce cou­ple et par­tir « dans une course pour­suite humoris­tique avec Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France » dont le groupe est pro­prié­taire de l’usine. Scènes sur­réal­istes et quipro­qu­os en cas­cades, Mer­ci Patron ! se trans­forme en « film d’espionnage ».

« On ne pen­sait même pas faire un film mais avec l’histoire qui se déroulait sous nos yeux c’est devenu impos­si­ble de ne pas le faire ! » racon­te Johan­na, de l’équipe de Fakir. Porté par l’association Fakir, le film a séduit cri­tiques et médias. Il a même eut droit à une dou­ble page dans Le Monde qu’il qual­i­fie de « chef-d’œuvre du genre ».

Pour­tant, tout n’était pas gag­né. Le film qui comp­tait sur l’aide finan­cière du Cen­tre nation­al du ciné­ma voit sa demande rejetée. L’équipe décide de pass­er out­re les aides tra­di­tion­nelles et se tourne vers le finance­ment par­tic­i­patif. Grâce aux 21 000 € des con­tribu­teurs Ulule et une lev­ée de fonds auprès des abon­nés de Fakir, le film ver­ra le jour. Une lev­ée de fonds pour une lev­ée de fronde : la bonne idée pour une belle arnaque !


Théâtre. Quand Kamel Daoud rejoue Camus et “la mort de l’Arabe”

Kamel Daoud, jour­nal­iste et écrivain algérien (né en 1970), fait beau­coup par­ler de lui par les temps qui courent. Et pour de bonne raisons, comme je l’ai souligné ici-même à pro­pos de ses analy­ses et courageuses pris­es de posi­tion con­cer­nant l’islamisme – qu’il qual­i­fie de « porno-islamisme » ; mais aus­si pour son livre, Meur­sault, con­tre-enquête [Éd. Barza­kh, Alger, 2013 et Actes Sud 2014] , dis­tin­gué par le Prix Goncourt du pre­mier roman. C’est sur cet ouvrage que je reviens ici par le biais de l’adaptation théâ­trale qui en a été réal­isée par Philippe Berling, du Théâtre Lib­erté à Toulon, sous le titre Meur­saults – avec un s pluriel et énig­ma­tique – et dont cinq représen­ta­tions ont été don­nées à Mar­seille*.

Le roman, et donc la pièce, s’inspirent de L’Étranger, le livre le plus lu d’Albert Camus – d’ailleurs égale­ment adap­té au ciné­ma [en 1967, par Luchi­no Vis­con­ti, avec Mar­cel­lo Mas­troian­ni dans le rôle-titre]. Daoud reprend la « matière » de L’Étranger et en par­ti­c­uli­er l’acte cen­tral du roman, le meurtre de l’Arabe par Meur­sault. Le drame et ses con­séquences, on va les revivre dans le regard incon­solé de Haroun, le frère de Mous­sa, la vic­time.

Ce ren­verse­ment de point de vue n’exclut nulle­ment le thème de l’absurde, cher à Camus ; mais il se trou­ve quand même détourné : quand Haroun tue à son tour un Français, il intro­duit dans son geste le poi­son de la vengeance – de fait raciale, sinon raciste – et, du coup, celui de la prémédi­ta­tion. Il ne s’agit donc plus d’un meurtre « inex­plic­a­ble », qua­si­ment gra­tu­it en quelque sorte, mais d’un assas­si­nat. La « nuance » n’est pas que juridique, elle rejoint davan­tage le sor­dide d’un « fait divers ». Mais Daoud n’en reste pas là, don­nant à son per­son­nage sa dimen­sion réelle­ment trag­ique. On entre alors dans une autre fic­tion, et au cœur de la pièce.

meursaults

Ph. d.r.

La scène se situe au lende­main de l’indépendance, dans la cour d’une mai­son sans doute aban­don­née par les anciens colons. Deux murs, deux portes, un cit­ron­nier, un ren­fle­ment de terre dont on saura qu’il s’agit d’une tombe. Elle, c’est la mère, muette, qui chan­tonne ou pousse des cris de déchire­ment. Lui, son seul fils désor­mais. Un dia­logue à demi-ver­bal, si on peut dire, à par­tir d’un mono­logue chargé comme une con­fes­sion : con­fi­dences, aveux, cris de révolte irré­press­ible. Haroun : « Un souf­fle rauque tra­verse ma mémoire, tan­dis que le monde se tait. » Aus­si se saisit-il de la parole pour ne plus la lâch­er, dans une langue qui – il le souligne – lui a été imposée, mais dont il aime se servir à des­sein. C’est celle du meur­tri­er de son frère, celle aus­si de sa vic­time expi­atrice qui gît là, sous le cit­ron­nier chargé de fruits. Absur­dité encore qui oppose la vie et la mort. Des images nais­sent sur les murs de torchis blanc, fan­toma­tiques por­traits du frère et de la bien-aimée, écrans de la mémoire écorchée où les appels à la vie s’abîment con­tre les atroc­ités de la guerre.

Mas­troian­ni sur le tour­nage de L’étranger
24 févri­er 1967- 6min 53s

Scènes de tour­nage du film. Emmanuel Rob­les com­mente les images. Mas­troian­ni par­le du per­son­nage de Meur­sault. Vues d’Alger. Vis­con­ti tourne les scènes de la con­damna­tion de Meur­sault et explique ce qui l’a attiré dans le roman de Camus. Mas­troian­ni tourne l’accusé entrant dans le boxe. [© Ina, 1967]

Il y a beau­coup de Camus dans ce remue­ment, bien sûr. La pro­pre mère de l’écrivain – presque sourde, elle, et si peu par­lante égale­ment ; son frère mort lui aus­si ; le père tué en 14. Plus encore quand Haroun, l’Algérien, se présente comme « ni col­labo, ni moud­jahidin ». On se sou­vient du Camus rêvant d’une sorte d’Algérie fran­co-algéri­enne, comme une fédéra­tion des cœurs pour la paix. Utopie ? Les idéolo­gies, en tout cas, n’en voulurent rien savoir – surtout pas ! –, leur opposant la vio­lence, la mort.

Dans ce texte, on retrou­ve aus­si du Camus de Noces et des extases de Tipasa, son appel à la jouis­sance de la vie, dans l’urgence de l’instant, liée à la fatal­ité de la mort. Il y a même une pro­jec­tion dans l’inéluctable avec ce rejet des cœurs et de la paix, cette nos­tal­gie des (courts) lende­mains de guerre et des pos­si­bles, « quand on pou­vait s’enlacer en pub­lic, pas comme aujourd’hui. »

daoud-camus / Anna Andreotti et Ahmed Benaïssa, (Ph. d.r.)

Anna Andreot­ti et Ahmed Benaïs­sa, (Ph. d.r.)

Un fort moment de théâtre porté par deux beaux comé­di­ens : Ahmed Benaïs­sa, met­teur en scène, acteur et ancien directeur de théâtre algérien ; Anna Andreot­ti, comé­di­enne et chanteuse ital­i­enne. La touche de vidéo dans le décor est par­ti­c­ulière­ment réussie, tan­dis qu’une lumière moins froide aurait mieux évo­qué le soleil de « là-bas » et son impor­tance dra­maturgique, chez Camus comme chez Daoud.

Une tournée est annon­cée dans les Cen­tres cul­turels français d’Algérie, juste retour aux sources, dans une his­toire tou­jours inachevée. En fait, deux his­toires mêlées que pro­longe cette pièce dans laque­lle le met­teur en scène, Philippe Berling, veut voir « la richesse du post colo­nial­isme ».

–––

  • * Meur­saults, d’après le roman de Kamel Daoud, a été jouée du 2 au 6 févri­er. à Mar­seille, au Théâtre des Bernar­dines.

Marseille. Une (autre) origine du monde

mitsi

Con­cep­tion : Eliz­a­beth Saint-Jalmes (sculp­tures), Mathilde Mon­freux (écri­t­ure). Avec : Jessy Coste, Gaëlle Pranal, Vir­ginie Thomas, Mathilde Mon­freux, Blan­dine Pinon, Eliz­a­beth Saint-Jalmes. Musique : François Rossi (bat­teur). Spec­ta­cle présen­té par Lieux publics, cen­tre nation­al de créa­tion en espace pub­lic.lieux p

Aujourd’hui, « Sirènes et midi net ». Tou­jours aus­si inspiré, essen­tiel : chaque pre­mier mer­cre­di du mois, à l’heure de l’alerte générale, entre ses deux salves de sirènes hurlantes, la magie du théâtre vient sec­ouer la ville de sa quo­ti­di­en­neté, de sa tor­peur. Avec effet relatif : il faut déjà être un peu éveil­lé pour ain­si se « karchéris­er » le cerveau. Deux ou trois cents braves, seule­ment, osent s’y ris­quer (sans risques), à l’heure où la nor­mal­ité est à son ordi­naire ouvrage.

Des formes informes, des paque­ts d’entrailles, de la chair, de la viande, des glan­des, de la cervelle, du mou, du dégouli­nant. Tout ça sur la scène, tout ce tas se met à trem­bler comme de la géla­tine, puis à remuer comme des paque­ts de boy­aux tombés d’on ne sait quel ven­tre céleste ou chao­tique. C’est l’origine du monde, mais pas à la Courbet, bien avant, dans le grand coït créa­teur de la matière sans nom, l’innommable mag­ma. L’origine ou bien la fin, la dernière apoc­a­lypse, comme celle qui nous guette ; celle que nous prédis­ent radios, télés, gazettes, heure par heure, jour après jour. Ça pour­rait ressem­bler à ça, et les êtres, dès lors – nous-mêmes – pour­rions nous trans­former en mon­stru­osités ges­tic­u­lantes, à bout de souf­fle, venant mourir-pour­rir sur le mar­bre, devant l’Opéra de Mar­seille, comme sur le bil­lot d’un bouch­er sans pitié.

Pas drôle, hein ? Tan­dis qu’un bat­teur se déchaîne sur ses fûts et cym­bales, les paque­ts glob­uleux entrent en danse dans la transe.

Il faut être là, pour ces dix min­utes d’opéra sauvage, chaque pre­mier mer­cre­di du mois, devant l’Opéra de Mar­seille. Tout de même pas dur à retenir ! Et à not­er pour des Mar­seil­lais de pas­sage.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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