On n'est pas des moutons

Coup de cœur

Jerry Lewis, génial garçon de courses

Sans blague, il est mort le bla­gueur exci­té, excen­tré, extra­va­gant. Exit Jer­ry Lewis, à Las Vegas ce 20 août à l’âge de 91 ans, une belle durée qui lui aura per­mis d’apparaître dans des dizaines films. Du quan­ti­ta­tif qui, for­cé­ment, a inclus pas mal de nanars, selon la loi du biz­ness. Pas­sons et rete­nons le meilleur, comme le fait sur son blog mon ami Daniel Chaize pour mar­quer les 90 ans du comé­dien à la voix de canard :

« Tous les films de Jer­ry Lewis sont des films sociaux. La course exté­nuante autour du grand maga­sin pour pro­me­ner les chiens dans Un chef de rayon explo­sif (1963) est à la hau­teur de On achève bien les che­vaux de Syd­ney Pol­lack (1969). Et la salle des dac­ty­los écra­sées d’un bruit abru­tis­sant autant que leur ali­gne­ment en ran­gées pour un tra­vail « tay­lo­ri­sé », dans Le Zin­zin d’Hollywood, fait pen­ser aux Temps modernes de Cha­plin. » [Lire son article ici].

De mon côté, je ne me lasse pas d’un extrait de film qui, selon moi, relève du génie d’acteur. Ça s’appelle « The Chair­man of the Board » [extrait de The Errand Boy, de 1961]. On y voit un gar­çon d’étage d’une grosse boîte qui se prend pour le pré­sident du conseil d’administration. Le tout sur « Blues in Hoss », une musique de Count Basie. Un hom­mage on ne peut plus élo­quent, ser­vi par lui-même. Du grand art.


Faber, trait international

Les habi­tués de C’est pour dire connaissent les talen­tueux des­sins de mon ami André Faber. Il était déjà connu aus­si des lec­teurs de Cour­rier inter­na­tio­nal mais cette fois le spé­cial été, sup­plé­ment au numé­ro de la semaine, est entiè­re­ment illus­tré par lui et son trait inimi­table. Belle et juste consé­cra­tion. Alleluia !


Un peu d’air, de senteurs, de hauteur…

La BBC a deman­dé au réa­li­sa­teur de docu­men­taires Jack Johns­ton d’aller fil­mer le prin­temps au Japon avec son drone. Et qui dit prin­temps au Japon, dit ceri­siers en fleurs. Pour­vu qu’on aille vers le Temps des cerises ! [Pas­sez en plein écran : on s’y croirait !]


Polar. Le Gros Dédé en P’tit Quinquin (spécial copinage)

Tout lec­teur de « C’est pour dire » connaît « faber », au moins par ses cro­bars. Quelle injus­tice ! En effet, l’ami de longue date (his­toires d’anciens com­bat­tants) tâte autant de la plume (cla­vier) que du crayon (sou­ris). Bref, le des­si­na­teur de presse, l’auteur de BD, André Faber est aus­si écri­vain – voyez ici sa notice sur Wiki­pé­dia. Il vient de sor­tir La Quiche était froide, un polar pas seule­ment lor­rain comme lui, mais qui plonge dans l’univers de la condi­tion humaine. L’homme de BD reste en planque sous cette aven­ture du Gros Dédé. Mon fis­ton Fran­çois (tra­vail non fic­tif et non payé, tout est en ordre…) l’a lu comme une BD, et aus­si comme un film…

La Quiche était froide, d’André Faber, est un polar pur jus, brut(e) de décof­frage, à plus d’un titre. Une his­toire qui attire l’œil, sol­li­cite et sti­mule les boyaux de la tête, avec un inté­rêt croissant.

Dans ce polar, j’y vois du Frank Mar­ge­rin, le petit monde de son per­son­nage prin­ci­pal (Lucien), accom­pa­gné de sa bande de potes, tou­jours prêts aux quatre cents coups… J’y vois sur­tout l’univers qui gra­vite autour de ces gugusses en Per­fec­to, che­veux gomi­nés, san­tiags, bagouses plein les doigts, banane de rigueur. J’y vois tous ceux qui peuplent les cases, les pages, les albums de Mar­ge­rin. Tous ces cafés (jadis) enfu­més, où la bière coule à flot, où des bal­lons de rouge glissent sur des comp­toirs en zinc, pati­nés par le temps, où trônent les flip­pers à côté du bon vieux baby­foot, sans oublier la piste de 421, son feutre vert, ses dés en plas­tique, qui savent si bien rebon­dir sur les sols car­re­lés. Et puis l’ivresse ambiante, la bonne humeur, les coups de blues, les coups de têtes, les bourre-pif, le tout impré­gné de cha­leur humaine… et d’amour.

Dans cet uni­vers, je vois ceux qui bri­colent des bagnoles dans des garages de for­tune, sous des tôles ondu­lées, où ça sent à plein nez l’huile de vidange, la gomme de pneus fati­gués, dans une arrière-cour où ago­nisent quelques car­casses de moteurs.

J’y vois aus­si tous ces gamins, tête bais­sée, à vélo sur des trot­toirs trop étroits, toutes ces mamies et leurs pous­settes à com­mis­sions, ces petits vieux et leurs clé­bards har­gneux, aboyant pour un rien. J’y vois le monde qui tourne sur un manège improvisé…

Ce polar me fait aus­si pen­ser au film de Ber­nie Bon­voi­sin, Les démons de Jésus, avec sa superbe dis­tri­bu­tion, de Patrick Bou­chi­tey, à Vic­tor Lanoux, en pas­sant par Elie Semoun (en petite frappe), Antoi­nette Moya, la magni­fique Nadia Farès, et bien enten­du l’inoubliable Thier­ry Frémont !

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Faber, comme si c’était lui…

Il y a aus­si du P’tit Quin­quin dans ce roman, série réa­li­sée par Bru­no Dumont. Parce que j’y vois des che­mins boueux menant à des fermes déla­brées, usées, fati­guées par les caprices d’une météo rugueuse. J’y vois de grands bols fumants, au petit matin, gor­gés de café au lait, des tranches de pâté, des petits oignons blancs, des nappes grais­seuses aux motifs bien rin­gards, sur­char­gées de miettes de pain, des papiers tue-mouches, accro­chés à des pla­fon­niers. Années 50 : fenêtres aux car­reaux cas­sés, rafis­to­lés à la va-vite ; vieux poêles Godin, gavés de bou­lets, où l’on se réchauffe les paluches ; cui­sines qui sentent le graillon, buf­fets en for­mi­ca, cas­se­roles en alu bos­se­lées, cas­sou­let en boîte à demi desséché.

Dans ce polar, encore, je vois le Tchao Pan­tin de Claude Ber­ri, avec là aus­si un joli cas­ting, Coluche, Agnès Soral, Richard Anco­ni­na, Phi­lippe Léotard.

Cette quiche est peut-être froide, mais elle dégou­line de par­tout. Un côté pois­seux, humide, orga­nique. Urgence de se mettre à l’abri de ce monde si dur, impla­cable. Ce monde qu’André Faber dis­tille, avec intel­li­gence, sub­ti­li­té, malice… Ça sent la pous­sière, les flaques d’eau stag­nante, le mal-être des lais­sés pour compte, des oubliés au bord des chemins.

Ce putain de polar fleure bon le die­sel, les lumières au néon, les volutes de gaul­dos, le whis­ky bas de gamme, ava­lé dans des gobe­lets en car­ton, les moby­lettes « Chau­dron av 89 », avec ou sans sacoches.

Y a de la gueule cas­sée dans ce bou­quin, pas celles de 14-18 1, mais celles de notre époque. Des trognes que le mal de vivre a sévè­re­ment abi­mées. Des hommes rognés de l’intérieur, que la misère dévore à petit feu… Des gueules cas­sées qui, contre vents et marées, res­pirent la digni­té, l’humilité, le par­tage, la fier­té, et sur­tout la fra­ter­ni­té. Tou­jours vivants parce que debout, face au mau­vais temps, aux mau­vais coups. Ils regardent leur exis­tence s’évaporer, avec des étin­celles plein les mirettes. Ils ont encore envie de croire, tou­jours et encore…en l’incroyable.

Mais il y a sur­tout dans ce polar du Dédé (pas le gros), le Faber, une plume, des phrases cise­lées qui se trans­forment en esquisses, en des­sins, en sto­ry-board, en film fina­le­ment. Cette his­toire mérite, et donne envie d’être vue !

Fran­çois Ponthieu

La Quiche était froide, Les Édi­tions liber­taires, 180 pages, 13 euros.

Notes:

  1. Sur la « Grande guerre », André Faber a aus­si publié Tous les Grands-pères sont poi­lus, pré­face de Gérard Mor­dillat, 2014, Bou­rin édi­teur

Équinoxe. Le 22 septembre, aujourd’hui…

Ça n’a l’air de rien, c’est une jour­née comme ça, comme les autres… Croit-on. Ben non, c’est un 22 sep­tembre ! Pas n’importe quel jour, ain­si que me le rap­pelle une amie chère avec un bou­quet fleu­ri d’une chan­son de Bras­sens. Et quelle chan­son, quel poème ! Les voici :

Un vingt-deux de sep­tembre au diable vous partites,
Et, depuis, chaque année, à la date susdite,
Je mouillais mon mou­choir en sou­ve­nir de vous...
Or, nous y revoi­là, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux paupières:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

On ne rever­ra plus au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me res­semble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en sou­ve­nir de vous...
Que le brave Pré­vert et ses escar­gots veuillent
Bien se pas­ser de moi pour enter­rer les feuilles:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je mon­tais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rom­pais les os en sou­ve­nir de vous...
Le com­plexe d’Icare à pré­sent m’abandonne,
L’hirondelle en par­tant ne fera plus l’automne:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Pieu­se­ment noué d’un bout de vos dentelles,
J’avais, sur ma fenêtre, un bou­quet d’immortelles
Que j’arrosais de pleurs en sou­ve­nir de vous...
Je m’en vais les offrir au pre­mier mort qui passe,
Les regrets éter­nels à pré­sent me dépassent:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Désor­mais, le petit bout de cœur qui me reste
Ne tra­ver­se­ra plus l’équinoxe funeste
En bat­tant la bre­loque en sou­ve­nir de vous...
Il a cra­ché sa flamme et ses cendres s’éteignent,
A peine y pour­rait-on rôtir quatre châtaignes:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous

Autre rap­pel, venu des étoiles et de la méca­nique céleste : Non, l’automne ne com­mence pas tou­jours le 21 sep­tembre. La preuve, cette année, il s’est déci­dé pour ce jeu­di 22 sep­tembre (et prin­temps dans l’hémisphère sud). Ç’aurait aus­si pu tom­ber le 23, ce qui arrive.

Ain­si, ce chan­ge­ment de sai­son a lieu à l’instant de l’équinoxe où la ligne qui marque la limite entre le jour et la nuit à la sur­face de la pla­nète passe par les deux pôles. Le jour et la nuit ont alors exac­te­ment la même durée, tan­dis que le soleil se lève exac­te­ment à l’est et se couche exac­te­ment à l’ouest.

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Pour­quoi donc ces varia­tions dans la pen­dule astronomique ?

La Terre n’évolue pas sur une orbite cir­cu­laire autour du Soleil mais selon une ellipse qui peut s’allonger plus ou moins selon les années et ain­si légè­re­ment déca­ler les saisons.

Autre com­pli­ca­tion, les années bis­sex­tiles qui, tous les quatre ans, ajoutent une jour­née (la 366e) à notre calen­drier, pour remettre la grande pen­dule à l’heure.

Cette année, donc, l’automne débute le 22 sep­tembre. Et il en sera ain­si jusqu’en 2093 où l’équinoxe d’automne tom­be­ra un 21 sep­tembre. Ça peut valoir le coup de tenir jusqu’à là. Cha­cun fai­sant ce qu’il veut et comme il peut.

Ah oui : ne pas oublier de fêter son 94e anni­ver­saire à Yvette Hor­ner !

L’automne, ça compte ! par Faber

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© faber

[Cli­quer pour agran­dir]


Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film comme aucun autre. Certes, sa fac­ture for­melle est plu­tôt clas­sique : pas besoin de faire des numé­ros de cla­quettes quand le fond l’emporte d’une manière aus­si magis­trale. Au départ, l’histoire ordi­naire d’un père et d’une fille que la vie « moderne » a éloi­gnés, jusqu’à les rendre étran­gers l’un à l’autre. His­toire banale, sauf que les per­son­nages ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui menace sa fille, prise dans l’absurde tour­billon du monde mor­ti­fère du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­dise mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­rable – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tance cri­tique por­tée par l’humour et, plus encore, par la déri­sion, pla­nètes deve­nues inat­tei­gnables à cette jeune femme froide, réfri­gé­rée, fri­gide. Com­ment peut-elle encore être sa fille, celle-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absente, l’oreille col­lée au por­table, habillée en croque-mort, en noir et blanc, à la vie grise, vide de sens et de sourires ?

De ce nau­frage annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­foque, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­dingue, qui fout la honte à cette jeune femme for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ristes – bref, le spec­tacle de l’« actu ». Il débarque donc dans son uni­vers de morgue, armé d’une per­ruque, de fausses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sourde à la vie vivante, abs­traite comme de l’art « contem­po­rain », mar­chan­dise elle-même, au ser­vice du monde mar­chand, de la finance qui tue le tra­vail et les hommes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumière de l’écran, des per­son­nages, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée comme l’humanité tout entière, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le monde rem­pla­cé par son spectacle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les masques, dénonce les jeux de sur­face minables, rap­pelle à l’impé­rieuse et pro­fonde urgence de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce monde du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lutte des requins contre les sardines…

…n’allez sur­tout pas à la ren­contre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remettre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­siste den­taire, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.


Benoîte Groult : « Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête »

Benoite_Groult_-_Comédie_du_Livre_2010

Benoîte Groult, à la Comé­die du Livre de Mont­pel­lier en 2010. Ph. Esby.

La roman­cière et fémi­niste Benoîte Groult est morte hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyères (Var) où elle rési­dait. Benoîte Groult fut la pre­mière à avoir dénon­cé publi­que­ment les muti­la­tions géni­tales fémi­nines dans son livre Ain­si soit-elle, publié en 1975. « Elle est morte dans son som­meil comme elle l’a vou­lu, sans souf­frir », a indi­qué sa fille, Blan­dine de Caunes.

J’avais eu un grand plai­sir à la ren­con­trer en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sexua­li­té et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieillir & jouir, Feux sous la cendre (Éd. Phé­bus). Livre aujourd’hui épui­sé, ce qui m’autorise à publier ici cet entretien.

Éga­le­ment jour­na­liste, Benoîte Groult a notam­ment tra­vaillé à Elle et Marie-Claire, et a long­temps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord publié, avec sa sœur Flo­ra, des livres comme Jour­nal à quatre mains (1958). Plu­sieurs best-sel­lers avaient sui­vi, comme La Part des choses (1972) et plus récem­ment La Touche étoile (2006).

Un mot la repré­sente, qu’elle fait d’ailleurs sien : curio­si­té. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoîte Groult a les yeux mêmes de la curio­si­té,  pim­pante qua­li­té qui garde l’être debout parce que dési­rant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empê­cher devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les faites pas ! » Elle ne s’en excuse pas, non, sauf en met­tant cette chance sur le dos de la géné­tique. Enfin, un peu seule­ment, par modes­tie en somme, alors que son secret plus vrai sans doute réside dans un art consom­mé de prendre la vie : en actrice de son deve­nir. Benoîte n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pelle en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais bais­ser la garde car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois dégui­sé en homme. En homme ? À dis­cu­ter, s’agissant de cette sous-varié­té de gyno­phobes dont le regard-phal­lus tra­verse la femme – sur­tout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoîte Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les femmes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trompe ! Tant de chose ont chan­gé : les œstro­gènes, les hor­mones et même la chi­rur­gie esthétique.

• La vieillesse est bien désor­mais une notion rela­tive, mais qui bute quand même sur des réalités…

– Elle bute sur les mala­dies : rhu­ma­tismes, his­toires car­diaques, etc., L’âge rend plus vul­né­rable. Ce qui n’exclut pas une vie sexuelle qui puisse atteindre la plé­ni­tude. Je fais par­tie de la pre­mière géné­ra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstro­gènes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mili­té dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oublier que la méno­pause, par exemple, était encore un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des méde­cins en France disaient : mais lais­sez faire la nature ! De même pour la contra­cep­tion. La sexua­li­té envi­sa­gée après la méno­pause, ça deve­nait quelque chose d’un peu dégoû­tant, obs­cène – pour une femme, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez encore aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secrétaire…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célèbres : Cha­plin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolé­rance envers les hommes.

– Tou­jours ! On a tolé­ré leurs maî­tresses, leurs infi­dé­li­tés, leur liber­té sexuelle, leur lan­gage cru. Aujourd’hui, les femmes entrent, peut-être par la petite porte, mais enfin elles entrent sérieu­se­ment aus­si dans les mêmes liber­tés. Mais on conti­nue à ne pas le dire ! Le livre de Simone de Beau­voir, La Vieillesse, est tom­bé comme un pavé dans un silence géné­ral, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­trer les phé­no­mènes phy­sio­lo­giques… – elle ne s’était pas récon­ci­liée avec son corps. Elle décri­vait la vie dans des hos­pices où les femmes avaient une demande sexuelle exa­cer­bée, rele­vaient leurs che­mises, se mas­tur­baient en public – bref, son livre était atroce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­sonne ne vou­lait entendre par­ler de la vieillesse. Aujourd’hui, la vieillesse a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mouroirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieillesse ?

– Tant que les cinq sens fonc­tionnent, qu’on peut mar­cher, conti­nuer à faire ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlande à cause de ça, avec des casiers à homards !), exer­cer ce qu’on aime… Évi­dem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des choses aux­quelles il faut renon­cer, quand ça demande une force phy­sique trop grande. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­ci­dé parce qu’il était deve­nu aveugle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sourde, je m’en arran­ge­rais, mais ne plus pou­voir lire, ni regar­der mon jar­din… Donc, il y a bien des choses qui seraient rédhi­bi­toires. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Au fond, la vieillesse c’est d’abord une ques­tion de santé.

• Et si la san­té fait défaut, la sexua­li­té aussi ?

– Non. Je crois qu’il y a des mala­dies qui s’accommodent du désir amou­reux – la tuber­cu­lose, par exemple. Tant qu’on a la curio­si­té, le désir dans la tête, tout est encore pos­sible. La curio­si­té main­tient en vie car elle pousse vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de faire l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curio­si­té : si on est curieux de quelque chose, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se passe autour et avant…, l’envie encore de voya­ger, de vivre un prin­temps, de revoir ce prin­temps qui est tou­jours dif­fé­rent… C’est ça qui main­tient en vie, cette sorte d’élan.

• La curio­si­té passe aus­si par une rela­tion char­nelle, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Les­sing, Si Vieillesse pou­vait, les car­nets de Jeanne Som­mers. Elle raconte l’histoire d’un coup de foudre : une femme de 60-65 ans qui, dans  le métro, se coince un talon, tombe et croise le regard d’un homme ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regarde et c’est le coup de foudre comme quand on a 20 ans ! Et ils se ren­contrent dans Londres, déjeunent au res­tau­rant, vont à la cam­pagne ensemble. Je ne sais pas pour­quoi ils ne passent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cause d’une petite nièce… Lui a une femme malade –  bref, c’est pour moi l’une des plus belles his­toires d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trouve que c’est une his­toire tou­jours pos­sible. Même si on y a un peu peur de mon­trer son corps – ça date tout de même d’une ving­taine d’années…

• Est-ce que ces obs­tacles, réels ou ima­gi­naires, ne consti­tuent pas aus­si une manière de se pro­té­ger d’un risque,  de ce risque dû à l’âge peut-être, de décep­tions éven­tuelles quant au corps, aux formes, aux défaillances organiques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a tel­le­ment de jeunes qui sont obèses, ou qui ont les seins qui tombent à trente ans… Fina­le­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plu­tôt que la réa­li­té des choses.

• Il fau­drait sans doute la confiance mutuelle pour oser cette curio­si­té, affron­ter ce désir qui cor­res­pond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cette confiance, la fuite serait peut-être comme une manière de salut, de sécurisation ?

– On risque peut-être plus les décep­tions ou les ratages, mais après tout c’est aus­si le sort de toutes les ten­ta­tives que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre couple avec Paul Gui­mard est-elle aus­si mar­quée par cette ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensemble ! On s’est marié un peu sous le contrat Sartre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pri­son­nier, qu’il regar­de­ra ailleurs. Donc, on a connu des nau­frages, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agi­té, mais on avait tel­le­ment de bonnes rai­sons de vivre ensemble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­tiques, éthiques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tures et les aléas.

• Sans doute y a-t-il une dis­tinc­tion à opé­rer avec des couples comme le vôtre qui pré­sentent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces longues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admi­rable en soi…

– Oui, et ça redonne une forme d’amour qui est tout à fait autre chose, qui n’est peut-être pas mêlé de sexua­li­té – car la sexua­li­té exige un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veau­té qu’on n’a évi­dem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mala­die de l’un ou de l’autre… Il y a quelque chose pour la sexua­li­té qui se trouve un peu éteint mais rem­pla­cé par cette durée, cette conni­vence, cette complicité…

• …Qui n’est évi­dem­ment pas pos­sible quand l’un des deux, le plus sou­vent la femme, se retrouve seul…

– La soli­tude, aujourd’hui, a chan­gé de visage. Il y a cin­quante ans, la soli­tude c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des femmes de 50-60 ans reprennent quel­que­fois des études; et il y a aus­si les voyages en com­mun, toutes sortes de choses qui font naître des ren­contres. Des femmes, veuves, s’aperçoivent brus­que­ment qu’elles adorent le théâtre, ou apprennent une langue… Des richesses appa­raissent une fois les enfants éle­vés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les femmes est née, ce qui apporte aus­si une grande richesse – peut-être même la décou­verte qu’on aime les femmes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pense aux vieillards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soi­rées devaient être inter­mi­nables… De nos jours, on trouve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troi­sième âge, sim­ple­ment des clubs de ren­contre, d’écriture, de mise en forme… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les femmes sont deve­nues des per­sonnes qui connaissent l’amitié – les hommes avaient déjà ça, les anciens bou­listes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : toutes sortes de lieux de ren­contres entre hommes. Main­te­nant, les femmes les ont aus­si ! Tout cela excite beau­coup les facul­tés spi­ri­tuelles et le désir.

• On voit de temps à autre des couples de per­sonnes âgées «par­tir ensemble» en se don­nant la mort. On pense au comé­dien Jean Mer­cure et sa femme, à Roger Quillot, le maire de Cler­mont-Fer­rand, et la sienne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans doute pas de ces couples-là. En géné­ral, c’est l’homme qui a une grave mala­die et sa femme l’accompagne dans la mort. Le plus grand drame, c’est celui de Mme Quillot : sur­vivre au sui­cide. Là, les méde­cins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à lais­ser faire les choses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a encore cette capa­ci­té d’amour total d’une femme pour un homme. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heu­reuse si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mons­trueux de la part de l’homme, cette appro­pria­tion dans la mort. Je pense à ce vers de l’Affiche rouge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un couple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­cile à vivre la liber­té réci­proque, sûre­ment. On prend des risques, c’est fati­guant ! Toutes les liber­tés, au début, ont été une angoisse, comme celle, jus­te­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cette liber­té avant d’arriver à 45 ans, quand brus­que­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entrer en vieillesse » peut-il bou­le­ver­ser sa concep­tion de la sexualité ?

– Moi, je ne trouve pas. Le drame, en réa­li­té, ce n’est pas la vieillesse, c’est le regard des hommes sur la vieillesse des femmes. Parce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regardent plus ! Ça c’est ter­rible, ter­rible ! Des gar­çons jeunes, jamais ils ne me portent une valise sur un quai de gare, jamais ! Comme la poli­tesse n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tante, ils vous ignorent tota­le­ment : le regard vous traverse. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inverse : celui de ne pas vous consi­dé­rer comme une vieille dame ?

– Non, parce que par exemple, pour mes filles : l’une est une brune, per­sonne ne l’aide; l’autre, blonde assez agui­cheuse, en mini-jupe, ne traîne jamais une valise ! Évi­dem­ment la coquet­te­rie est, chez la fille, un signe de la demande. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vache­rie, d’un mépris ! Pour­tant, les femmes, elles, regardent les hommes vieux ! Elles peuvent les trou­ver beaux, la preuve : elles les épousent, elles font des enfants avec eux. La femme ne divise pas la vie en âges rédhi­bi­toires. Parce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, disons à l’esprit, au charme ; elles sentent qu’il les écou­te­ra, qu’il a un talent, autre chose que les signes exté­rieurs ; je trouve que les femmes ont une façon beau­coup plus intel­li­gente, et vaste, et large, d’aimer. Elles peuvent aimer un homme très laid qui a un charme inté­rieur. Alors que pour se faire aimer quand on est laide, alors là, on a beau avoir l’âme admi­rable !… C’est beau­coup plus dif­fi­cile et rare. Le plus ter­rible c’est quand on n’a pas autre chose, quand on tout misé sur l’amour, toute sa vie ; le jour où l’on est trans­pa­rent pour les hommes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­ti­ve­ment, il reste la masturbation.

• Ou toute une gamme de compensations…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le monde n’est pas Thé­rèse d’Avila pour subli­mer dans la foi religieuse…

• …ou la créa­ti­vi­té littéraire !

– Bien sûr ! Les hommes, c’est très impres­sion­nant, vivent encore selon des cri­tères d’il y a trente ans ou trente siècles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à faire d’une femme, même pas la regar­der ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dure­té de ce temps…

• Votre constat est sévère. Diriez-vous quand même qu’il y a une évolution ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quinze qui sont capables de se dire – comme dans cette pièce de Yas­mi­na Reza qui se passe dans un train, une ren­contre entre un homme et une femme : « Tiens, je suis là avec cette femme, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être inté­res­sante. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font attention…

• Il faut aus­si que la femme accepte, qu’elle ne se dise pas : encore un qui va me draguer.

– Oui. Mais aujourd’hui les femmes sont assez grandes, elles ont moins cette peur d’être dra­guées. Autre­fois, si un homme vous adres­sait la parole dans la rue, on pre­nait un air pin­cé, on ser­rait les jambes… On a une atti­tude plus déten­due. C’est le regard des hommes qui reste très impres­sion­nant, très glaçant.

• Qu’est-ce que ça pro­voque en vous ?

– De la ran­cune contre eux ! Je trouve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête parce qu’il y a sou­vent quelque chose à tirer d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache parce qu’ils n’ont pas cette gen­tillesse. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mine ! Ils pour­raient le faire, ça ne leur coû­te­rait rien, on ne leur demande pas de cou­cher avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces der­niers temps, vu par­ler du sexe des femmes avec autant de haine et d’horreur. Comme si les femmes n’étaient que des sacs à mala­dies, à puan­teurs. Dès que la femme n’est plus exac­te­ment dans le cré­neau qui le fait ban­der d’avance, c’est la haine qui rem­place l’attirance. Ça relève d’une gyno­pho­bie éhon­tée, encore très sen­sible dans beau­coup de romans d’hommes où ils peuvent racon­ter ce qu’ils veulent, comme si toutes ces femmes vieilles étaient en manque d’amour. Les femmes sont moins deman­deuses que ça ; il s’imaginent qu’on est des goules et qu’on vou­drait les vam­pi­ri­ser. Les femmes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémi­nisme a presque fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cette ques­tion du vieillis­se­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je conti­nue à être fémi­niste ! Tant que dure­ra cette rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­lence à l’encontre de la femme. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieuse. Rap­pe­lons-nous par exemple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sexua­li­té aux États-Unis ; ils pré­ten­daient que plus on était culti­vées plus on avait du mal à atteindre l’orgasme. L’année d’après, ils ont publié une deuxième édi­tion en disant : Nos recherches n’étaient pas com­plètes, c’est le contraire ! Plus on est culti­vé, plus on rem­place ce qui ne va pas phy­si­que­ment par l’excitation céré­brale, un films por­no, de la lit­té­ra­ture éro­tique, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus déve­lop­pé. Ils avaient dit le contraire !, tel­le­ment ça les ennuyait cette idée qu’une femme intel­li­gente per­dait de son animalité !

• Quels sont vos pré­ceptes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du terme. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous reste ? C’est en s’aimant qu’on est le plus rayon­nant fina­le­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­pé­ra­ment, de chance. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siècle où j’ai vu les femmes sou­mises à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni prendre la parole dans une réunion poli­tique, effa­cée… Il fal­lait entrer dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tante, je m’en aperçois…

• …mais en même temps égoïste de la part des enfants. Ne fau­drait-il pas savoir ne pas être une bonne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une manière de l’être.

– Je le crois . Parce que les enfants sont très cruels et peuvent mépri­ser ce grand-parent qui les attend comme le mes­sie, et ils ne viennent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les parents, cette fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, entendre par­ler de la sexua­li­té des parents – sur­tout quand ils ont 70 ans !

• On n’en parle pas.

– Pas dans les détails, ce que je trouve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les parents n’ont pas à connaître de la sexua­li­té de leurs enfants. C’est tou­jours une affaire per­son­nelle, intime.

• Fina­le­ment, qu’est-ce qui peut encore nour­rir cette curio­si­té que vous consi­dé­rez comme le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sexualité ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exemple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bi­li­té pro­pice à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­men­ce­ments sont une chose mer­veilleuse ! Se ren­con­trer aus­si, se faire des confi­dences, aller au ciné­ma, bref : res­ter en contact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octobre 1998.


André Brahic dans le cosmos

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[Ph. dr]

« C’est un feu d’artifice qui vous hyp­no­tise  » a-t-on pu dire de lui 1 :  astro­nome et astro­phy­si­cien, André Bra­hic est mort d’un can­cer ce 15 mai à Paris, où il était né il y a 73 ans. Un grand bon­homme, comme on peut le dire avec fami­lia­ri­té pour expri­mer admi­ra­tion et sym­pa­thie. Je ne l’ai pas connu mais j’en ai eu l’impression, tant il me sem­blait proche à cha­cune de ses inter­ven­tions à la radio – plus rare­ment à la télé. Son enthou­siasme, son sens de la répar­tie, de l’humour et de l’improvisation dans ses expli­ca­tions cepen­dant rigou­reuses, étayées par un art de la méta­phore… tout cela fai­sait d’André Bra­hic un remar­quable vul­ga­ri­sa­teur scientifique.

Pas­sion­né par le cos­mos et ses mys­tères, éti­rant son insa­tiable curio­si­té entre le big-bang et l’infinité des mondes, il fut aus­si le décou­vreur des anneaux de Nep­tune, dont il était un spé­cia­liste, ain­si que de Saturne.

Il avait aus­si par­ti­ci­pé à la mis­sion Cas­si­ni, dont la sonde du même nom fut lan­cée le 15 octobre 1997 en direc­tion de Saturne pour arri­ver aux alen­tours du 1er juillet 2004. La mis­sion, ini­tia­le­ment pré­vue pour une durée de quatre ans, a été pro­lon­gée jusqu’en 2019, compte tenu de la richesse des pre­mières obser­va­tions. Ain­si André Bra­hic devait-il être membre de la com­mu­nau­té Cas­si­ni jusqu’en 2021, mis­sion qu’il ne pour­ra hono­rer. Son nom a été don­né à un astéroïde.

Comme tous les épris de connais­sance, il savait ques­tion­ner l’inconnu avec phi­lo­so­phie. Ain­si cette idée selon laquelle les mythes sont néces­saires aux hommes : ils leur per­mettent de se soli­da­ri­ser, de se sen­tir ensemble… Jusqu’à se faire la guerre !

André Bra­hic est notam­ment l’auteur de livres comme Enfants du Soleil et De Feu et de glace (Éd. Odile Jacob).

Notes:

  1. « André Bra­hic, super­star ! », La Marche des sciences, d’Aurélie Luneau, France Culture, octobre 2014.

Ciao Siné ! Il n’a pas voulu finir aux Invalides, ni au Panthéon…

siné1Siné, exit. Déjà, faut être con pour mou­rir, lui qui aurait pré­fé­ré cre­ver. Faut être encore plus con, dans son cas, pour caner le matin de l’Ascension. À moins qu’il ait opté in fine pour la ligne directe. Enfin, c’est son affaire. On ne sait quand auront lieu ses obsèques natio­nales. Plu­tôt que les Inva­lides ou le Pan­théon, il s’était réser­vé un coin à Mont­martre – à quel cime­tière (celui du haut ou l’autre sous le pont Cau­lain­court) ? Il y aura une fan­fare au moins, comme à la Nou­velle-Orléans ? Une fan­fare de jazz, espé­rons, lui qui en était. Oui, l’anar aimait Nina Simone, Ray Charles, Diz­zy Gil­les­pie, Count Basie, Billie Holi­day… le free aus­si, Col­trane, Pha­roah San­ders, Archie Shepp… Il était aus­si du bas­tringue gau­chiste ; s’était fait embo­bi­ner par Cas­tro, mais avait vite com­pris et en était reve­nu ; avait fré­quen­té Mal­com X dont il disait qu’il n’était ni croyant ni musul­man 1 ; son grand pote Cavan­na, il le trou­vait trop non-violent ; sauf pour ce qui était de bouf­fer du curé, tous cultes confon­dus – c’était son sport favo­ri, à éga­li­té avec l’anti-militarisme ; de quoi orien­ter toute une vie de des­si­neu-grande-gueule au coup de crayon assas­sin ; de quoi en lan­cer des ana­thèmes défi­ni­tifs, et des « font chier », et des doigts d’honneur grand comme des cac­tus géants, de celui en bronze qui va désor­mais mon­ter la garde sur ses cendres. Ciao Siné !

Notes:

  1. Dans un inté­res­sant entre­tien avec Julien Le Gros dans « The Dis­si­dent » (http://the-dissident.eu/8126/sine-jattends-toujours-la-revolution/), il pré­ci­sait que Mal­com X a été tué alors qu’il s’apprêtait à faire son coming out sur ce point…

« Merci Patron ! » La belle arnaque

Mer­ci Patron !, un film plus que sym­pa et qui connaît un beau suc­cès depuis sa sor­tie fin février. C’est l’éternelle his­toire des David et Goliath, des pots de terre et de fer. Trai­té ici sur le mode « sérieux décon­nant », entre Michael Moore et Jean-Yves Lafesse, par Fran­çois Ruf­fin, rédac’ chef du jour­nal amié­nois Fakir. 

merci-patron!

l’affiche

Joce­lyne et Serge Klur fabri­quaient des cos­tumes Ken­zo à Poix-du-Nord, près de Valen­ciennes. Depuis la délo­ca­li­sa­tion de leur usine vers la Pologne, le couple est au chô­mage et cri­blé de dettes. Fran­çois Ruf­fin va suivre ce couple et par­tir « dans une course pour­suite humo­ris­tique avec Ber­nard Arnault, l’homme le plus riche de France » dont le groupe est pro­prié­taire de l’usine. Scènes sur­réa­listes et qui­pro­quos en cas­cades, Mer­ci Patron ! se trans­forme en « film d’espionnage ».

« On ne pen­sait même pas faire un film mais avec l’histoire qui se dérou­lait sous nos yeux c’est deve­nu impos­sible de ne pas le faire ! » raconte Johan­na, de l’équipe de Fakir. Por­té par l’association Fakir, le film a séduit cri­tiques et médias. Il a même eut droit à une double page dans Le Monde qu’il qua­li­fie de « chef-d’œuvre du genre ».

Pour­tant, tout n’était pas gagné. Le film qui comp­tait sur l’aide finan­cière du Centre natio­nal du ciné­ma voit sa demande reje­tée. L’équipe décide de pas­ser outre les aides tra­di­tion­nelles et se tourne vers le finan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif. Grâce aux 21 000 € des contri­bu­teurs Ulule et une levée de fonds auprès des abon­nés de Fakir, le film ver­ra le jour. Une levée de fonds pour une levée de fronde : la bonne idée pour une belle arnaque !


Théâtre. Quand Kamel Daoud rejoue Camus et « la mort de l’Arabe »

Kamel Daoud, jour­na­liste et écri­vain algé­rien (né en 1970), fait beau­coup par­ler de lui par les temps qui courent. Et pour de bonne rai­sons, comme je l’ai sou­li­gné ici-même à pro­pos de ses ana­lyses et cou­ra­geuses prises de posi­tion concer­nant l’islamisme – qu’il qua­li­fie de « por­no-isla­misme » ; mais aus­si pour son livre, Meur­sault, contre-enquête [Éd. Bar­zakh, Alger, 2013 et Actes Sud 2014] , dis­tin­gué par le Prix Gon­court du pre­mier roman. C’est sur cet ouvrage que je reviens ici par le biais de l’adaptation théâ­trale qui en a été réa­li­sée par Phi­lippe Ber­ling, du Théâtre Liber­té à Tou­lon, sous le titre Meur­saults – avec un s plu­riel et énig­ma­tique – et dont cinq repré­sen­ta­tions ont été don­nées à Marseille*.

Le roman, et donc la pièce, s’inspirent de L’Étranger, le livre le plus lu d’Albert Camus – d’ailleurs éga­le­ment adap­té au ciné­ma [en 1967, par Luchi­no Vis­con­ti, avec Mar­cel­lo Mas­troian­ni dans le rôle-titre]. Daoud reprend la « matière » de L’Étranger et en par­ti­cu­lier l’acte cen­tral du roman, le meurtre de l’Arabe par Meur­sault. Le drame et ses consé­quences, on va les revivre dans le regard incon­so­lé de Haroun, le frère de Mous­sa, la victime.

Ce ren­ver­se­ment de point de vue n’exclut nul­le­ment le thème de l’absurde, cher à Camus ; mais il se trouve quand même détour­né : quand Haroun tue à son tour un Fran­çais, il intro­duit dans son geste le poi­son de la ven­geance – de fait raciale, sinon raciste – et, du coup, celui de la pré­mé­di­ta­tion. Il ne s’agit donc plus d’un meurtre « inex­pli­cable », qua­si­ment gra­tuit en quelque sorte, mais d’un assas­si­nat. La « nuance » n’est pas que juri­dique, elle rejoint davan­tage le sor­dide d’un « fait divers ». Mais Daoud n’en reste pas là, don­nant à son per­son­nage sa dimen­sion réel­le­ment tra­gique. On entre alors dans une autre fic­tion, et au cœur de la pièce.

meursaults

Ph. d.r.

La scène se situe au len­de­main de l’indépendance, dans la cour d’une mai­son sans doute aban­don­née par les anciens colons. Deux murs, deux portes, un citron­nier, un ren­fle­ment de terre dont on sau­ra qu’il s’agit d’une tombe. Elle, c’est la mère, muette, qui chan­tonne ou pousse des cris de déchi­re­ment. Lui, son seul fils désor­mais. Un dia­logue à demi-ver­bal, si on peut dire, à par­tir d’un mono­logue char­gé comme une confes­sion : confi­dences, aveux, cris de révolte irré­pres­sible. Haroun : « Un souffle rauque tra­verse ma mémoire, tan­dis que le monde se tait. » Aus­si se sai­sit-il de la parole pour ne plus la lâcher, dans une langue qui – il le sou­ligne – lui a été impo­sée, mais dont il aime se ser­vir à des­sein. C’est celle du meur­trier de son frère, celle aus­si de sa vic­time expia­trice qui gît là, sous le citron­nier char­gé de fruits. Absur­di­té encore qui oppose la vie et la mort. Des images naissent sur les murs de tor­chis blanc, fan­to­ma­tiques por­traits du frère et de la bien-aimée, écrans de la mémoire écor­chée où les appels à la vie s’abîment contre les atro­ci­tés de la guerre.

Mas­troian­ni sur le tour­nage de L’étranger
24 février 1967- 6min 53s

Scènes de tour­nage du film. Emma­nuel Robles com­mente les images. Mas­troian­ni parle du per­son­nage de Meur­sault. Vues d’Alger. Vis­con­ti tourne les scènes de la condam­na­tion de Meur­sault et explique ce qui l’a atti­ré dans le roman de Camus. Mas­troian­ni tourne l’accusé entrant dans le boxe. [© Ina, 1967]

Il y a beau­coup de Camus dans ce remue­ment, bien sûr. La propre mère de l’écrivain – presque sourde, elle, et si peu par­lante éga­le­ment ; son frère mort lui aus­si ; le père tué en 14. Plus encore quand Haroun, l’Algérien, se pré­sente comme « ni col­la­bo, ni moud­ja­hi­din ». On se sou­vient du Camus rêvant d’une sorte d’Algé­rie fran­co-algé­rienne, comme une fédé­ra­tion des cœurs pour la paix. Uto­pie ? Les idéo­lo­gies, en tout cas, n’en vou­lurent rien savoir – sur­tout pas ! –, leur oppo­sant la vio­lence, la mort.

Dans ce texte, on retrouve aus­si du Camus de Noces et des extases de Tipa­sa, son appel à la jouis­sance de la vie, dans l’urgence de l’instant, liée à la fata­li­té de la mort. Il y a même une pro­jec­tion dans l’inéluctable avec ce rejet des cœurs et de la paix, cette nos­tal­gie des (courts) len­de­mains de guerre et des pos­sibles, « quand on pou­vait s’enlacer en public, pas comme aujourd’hui. »

daoud-camus / Anna Andreotti et Ahmed Benaïssa, (Ph. d.r.)

Anna Andreot­ti et Ahmed Benaïs­sa, (Ph. d.r.)

Un fort moment de théâtre por­té par deux beaux comé­diens : Ahmed Benaïs­sa, met­teur en scène, acteur et ancien direc­teur de théâtre algé­rien ; Anna Andreot­ti, comé­dienne et chan­teuse ita­lienne. La touche de vidéo dans le décor est par­ti­cu­liè­re­ment réus­sie, tan­dis qu’une lumière moins froide aurait mieux évo­qué le soleil de « là-bas » et son impor­tance dra­ma­tur­gique, chez Camus comme chez Daoud.

Une tour­née est annon­cée dans les Centres cultu­rels fran­çais d’Algérie, juste retour aux sources, dans une his­toire tou­jours inache­vée. En fait, deux his­toires mêlées que pro­longe cette pièce dans laquelle le met­teur en scène, Phi­lippe Ber­ling, veut voir « la richesse du post colonialisme ».

–––


Marseille. Une (autre) origine du monde

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Concep­tion : Eli­za­beth Saint-Jalmes (sculp­tures), Mathilde Mon­freux (écri­ture). Avec : Jes­sy Coste, Gaëlle Pra­nal, Vir­gi­nie Tho­mas, Mathilde Mon­freux, Blan­dine Pinon, Eli­za­beth Saint-Jalmes. Musique : Fran­çois Ros­si (bat­teur). Spec­tacle pré­sen­té par Lieux publics, centre natio­nal de créa­tion en espace public.lieux p

Aujourd’hui, « Sirènes et midi net ». Tou­jours aus­si ins­pi­ré, essen­tiel : chaque pre­mier mer­cre­di du mois, à l’heure de l’alerte géné­rale, entre ses deux salves de sirènes hur­lantes, la magie du théâtre vient secouer la ville de sa quo­ti­dien­ne­té, de sa tor­peur. Avec effet rela­tif : il faut déjà être un peu éveillé pour ain­si se « kar­ché­ri­ser » le cer­veau. Deux ou trois cents braves, seule­ment, osent s’y ris­quer (sans risques), à l’heure où la nor­ma­li­té est à son ordi­naire ouvrage.

Des formes informes, des paquets d’entrailles, de la chair, de la viande, des glandes, de la cer­velle, du mou, du dégou­li­nant. Tout ça sur la scène, tout ce tas se met à trem­bler comme de la géla­tine, puis à remuer comme des paquets de boyaux tom­bés d’on ne sait quel ventre céleste ou chao­tique. C’est l’origine du monde, mais pas à la Cour­bet, bien avant, dans le grand coït créa­teur de la matière sans nom, l’innommable mag­ma. L’origine ou bien la fin, la der­nière apo­ca­lypse, comme celle qui nous guette ; celle que nous pré­disent radios, télés, gazettes, heure par heure, jour après jour. Ça pour­rait res­sem­bler à ça, et les êtres, dès lors – nous-mêmes – pour­rions nous trans­for­mer en mons­truo­si­tés ges­ti­cu­lantes, à bout de souffle, venant mou­rir-pour­rir sur le marbre, devant l’Opéra de Mar­seille, comme sur le billot d’un bou­cher sans pitié.

Pas drôle, hein ? Tan­dis qu’un bat­teur se déchaîne sur ses fûts et cym­bales, les paquets glo­bu­leux entrent en danse dans la transe.

Il faut être là, pour ces dix minutes d’opéra sau­vage, chaque pre­mier mer­cre­di du mois, devant l’Opéra de Mar­seille. Tout de même pas dur à rete­nir ! Et à noter pour des Mar­seillais de passage.



Marseille. Le Point de Bascule, clap de fin

imgresN’oubliez sur­tout pas...
pour avant, c’est trop tard
pour après, c’est trop tôt
la vie est là où l’on est..
vive­ment maintenant !

Comme son nom l’indique, comme son (magni­fique) logo le sou­ligne, l’affaire ne pou­vait indé­fi­ni­ment défier les lois de la pesan­teur. Et ce fut pesant, mal­gré tout, cette semaine de fête cen­sée mettre fin à une aven­ture superbe com­men­cée il y a une dizaine d’années. Hier soir, dimanche noir, même ser­vies frais, les bulles avaient le cham­pagne tris­toune. Les restes du décor – ce qui n’était pas par­ti à l’encan dans la jour­née –, mal­gré tout, expri­maient encore la magie de ce haut-lieu mar­seillais. Un décor de briques (molles) et de broc (hard), issu des puces et des pou­belles, recy­clées à la belge – expli­ca­tions plus loin – selon les mira­cu­leuses ren­contres à la Magritte,  genre para­pluie et machine à coudre sur table de dissection.

Hier soir, donc, jusqu’à nuit noire, résis­tait encore, le der­nier car­ré des fidèles du 108, rue Bre­teuil qui, au fin fond d’une arrière-cour du VIe arron­dis­se­ment de Mar­seille, de l’autre siècle, avaient amar­ré leurs uto­pies à la façon, va savoir, dont les Pho­céens jetèrent l’ancre dans la calanque du Lacy­don– qui devien­dra Massilia.

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Fran­çois Pec­queur devant le mur des pro­grammes pas­sés – mais pas tous, la place man­quait (plus de 1.000 soi­rées !) (Ph. Fran­çois Ponthieu)

« A l’origine, racontent les his­to­riens locaux, un col­lec­tif mar­seillais de plas­ti­ciens cherche un ate­lier, tombe sur ces 500 m2 de la rue Bre­teuil, et sent d’emblée que ce lieu pour­rait être le nid de bien des pos­sibles... et l’aventure commence !

Six mois de tra­vaux inten­sifs, une inau­gu­ra­tion toni­truante en se refu­sant à ima­gi­ner ce que sera le Point de Bas­cule. Tout de suite, c’est la demande exté­rieure spon­ta­née qui défi­nit ce que sera ce lieu : rési­dence d’artistes émer­gents et en marge, espace pour asso­cia­tions citoyennes.

La demande est claire et appelle un fonc­tion­ne­ment accor­dé : gra­tui­té d’accueil et équipe d’accompagnement du lieu bénévole.
Neuf ans d’activités et de liber­té, plus de 300 rési­dences d’artistes accueillies (soit plus de 1000 artistes plu­ri­dis­ci­pli­naires), et une foul­ti­tude d’actions citoyennes avec ren­contres, débats, pro­jec­tions, soi­rées de soutien.

Plus de 1 000 soi­rées pro­po­sées, 10 000 adhé­rents avec ce plai­sir de vous accueillir dans la sim­pli­ci­té et vous pro­po­ser l’insolite, l’inattendu, par­fois le nécessaire.

Ah si... le Point de Bas­cule a tout de même déci­dé quelque chose : pas de com­mu­ni­ca­tion média pour nos acti­vi­tés. Par les temps qui courent, un peu de radi­ca­li­té ne fait pas de mal ! »

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Un tel lieu va man­quer à Mar­seille . il y en a d’autres, certes, mais ici, c’était vrai­ment autre chose. (Ph. Fran­çois Ponthieu)

Telle fut la pro­fes­sion de foi de ce temple païen ani­mé – il en fal­lut de l’ani­ma ! – par un grand « prêtre », Fran­çois Pec­queur, grand et pas que par la taille, voix de barde, rire rava­geur, artiste mul­ti-ins­tru­men­tal de la machine à dépas­ser le temps (voir le slo­gan mai­son ci-des­sus) de la tireuse à bière, déni­cheur d’encu­lette * et de talents mul­tiples, uto­piste de com­pé­ti­tion, com­pé­ti­teur de rien, ce qui est déjà tant.

Ça ne pou­vait pas durer plus que la crise ! Alors, le Fran­çois, le plus belge des Mar­seillais et donc le plus mar­seillais des Belges – il naquit à Liège, une fois – ayant jeté l’ancre ; ayant trou­vé com­pagne et indis­pen­sable pilier dans l’aventure en la per­sonne d’Anne-Marie Rey­mond, reine du sou­rire et des meilleures assiettes bio ; ayant labou­ré cette riche terre de ren­contres ; étant reve­nu quelque peu de cer­taines illu­sions ; mais sans amer­tume aucune, ce grand écha­las a donc tiré l’échelle et s’en va, avec sa reine à lui, explo­rer d’autres horizons.

Une page se tourne. La Bas­cule a bas­cu­lé. Des bur­lingues vont « inves­tir » cette col­line ins­pi­rée ; encore des bur­lingues, oui mais « pay­sa­gers », jurent-ils – ah bon, on est ras­su­rés ! –, pour des bipèdes assis, bulbes cal­cu­la­teurs, blan­chis sous le pixel, pro­fi­teurs de la misère du monde. Oyez les potes, la terre se réchauffe mais il fait bien froid tout à coup, ne trou­vez-vous pas ?

* Encu­lette, n. fém. du bas latin encu­lo. Inven­tion mar­seillaise d’origine indé­ter­mi­née. Machine de comp­toir ins­pi­rée de la rou­lette de casi­no, des­ti­née à faire cas­quer le pas­tis apé­ro par le couillon du jour.

Ni fleurs ni cou­ronnes, mais cour­riels d’amitié pos­sibles ici : accueil@lepointdebascule.fr


Le Nobel à Svetlana Alexievitch, écrivaine du courage

nobel litterature 2015

© Ph. Peter Groth

En attri­buant le Nobel de lit­té­ra­ture à Svet­la­na Alexie­vitch, le jury de Stock­holm honore une magni­fique écri­vaine et s’honore lui-même. Un choix cou­ra­geux qui consacre une femme elle-même vouée à témoi­gner du cou­rage face au ter­rible quo­ti­dien de « héros ordi­naires ». Un choix qui s’inscrit dans un contexte géo-poli­tique et éco­lo­gique des plus troubles, affec­tant toute l’humanité.

Je suis d’autant plus sen­sible à cette recon­nais­sance que je dois à Svet­la­na Alexie­vitch deux livres qui m’ont par­ti­cu­liè­re­ment bou­le­ver­sé : La Sup­pli­ca­tion (1997) et La Guerre n’a pas un visage de femme (1985).

2290300314Le pre­mier, sous-titré Tcher­no­byl, chro­nique du monde après l’apocalypse, témoigne avec force de l’univers ter­ri­fiant d’après la catas­trophe ; les témoi­gnages ras­sem­blés donnent au drame sa dimen­sion plei­ne­ment humaine, dépeinte sans arti­fice aucun par les témoins et acteurs directs. Une « réa­li­té noire », signi­fi­ca­tion lit­té­rale de « Tcher­no­byl », ain­si que le sou­ligne un pho­to­graphe, expli­quant pour­quoi il ne prend pas de pho­tos en couleur…

Plus loin, un liqui­da­teur raconte com­ment se blo­quaient les dosi­mètres éta­lon­nés jusqu’à deux cents rönt­gens, tan­dis que des jour­naux écri­vaient : « Au-des­sus du réac­teur, l’air est pur » ! « On nous don­nait des diplômes d’honneur. J’en ai deux. Avec Marx, Engels, Lénine et des dra­peaux rouges. »

Une femme, épouse d’un liqui­da­teur, raconte l’agonie de son homme : « Un matin, au réveil, il ne pou­vait pas se lever. Et ne pou­vait rien dire… Il ne pou­vait plus par­ler… Il avait de très grands yeux… C’est seule­ment à ce moment-là qu’il a eu peur… […] Il nous res­tait une année. […] L’homme que j’aimais tel­le­ment […] se trans­for­mait devant mes yeux… en un monstre… » Le reste de ce témoi­gnage, oui, c’est une sup­pli­ca­tion ; elle est insup­por­table et pour­tant on se doit de la lire jusqu’au bout.

Pour l’Union sovié­tique, cette catas­trophe a son­né le début de la fin, qui eut lieu trois ans après. Ses causes en sont autant poli­tiques que tech­niques, contrac­tion implo­sive d’un sys­tème dément et d’une incon­sé­quence scientiste.

Ce livre consti­tue aus­si le plai­doyer le plus impla­cable contre l’énergie nucléaire dite « paci­fiste ». Rap­pel : Il y a plus de 400 réac­teurs nucléaires dans le monde – dont 58 en France.

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Autre grand livre : La guerre n’a pas un visage de femme… mais les femmes ont été de toutes les guerres. En par­ti­cu­lier les femmes russes enrô­lées dans l’Armée rouge et envoyées au front contre les Alle­mands : auxi­liaires de toutes sortes, de toutes cor­vées, blan­chis­seuses de linge gor­gé de sang, infir­mières, bran­car­dières, méde­cins, cui­si­nières, puis com­bat­tantes, tireurs d’élite. Des héroïnes au même titre que les liqui­da­teurs de Tcher­no­byl. Avec leurs témoi­gnages tout aus­si insupportables.

• Svet­la­na Alexan­drov­na Alexie­vitch, écri­vaine et jour­na­liste rus­so­phone, ukrai­nienne par sa mère et bié­lo­russe par son père, est une dis­si­dente irré­duc­tible, tant sous le régime sovié­tique que dans la Rus­sie pou­ti­nienne et la Bié­lo­rus­sie du dic­ta­teur Loukachenko.

On lui doit aus­si Cer­cueils de zinc (1991), sur la guerre sovié­to-afghane, Ensor­ce­lés par la mort, récits (1995), sur les sui­cides de citoyens russes après la chute du com­mu­nisme et Der­niers Témoins (2005), témoi­gnages de femmes et d’hommes qui étaient enfants pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. Enfin, en 2013, La Fin de l’homme rouge ou le temps du désen­chan­te­ment, recueille des cen­taines de témoi­gnages dans l’ex-URSS (prix Médi­cis essai et « meilleur livre de l’année » par le maga­zine Lire.)

Le prix Nobel de lit­té­ra­ture la consacre pour « son œuvre poly­pho­nique, mémo­rial de la souf­france et du cou­rage à notre époque ».

 

Lire aus­si : Tcher­no­byl – Fuku­shi­ma. 25 ans après, « la leçon de Tcher­no­byl n’a pas été apprise »

Tcher­no­byl. La ter­reur par le Mensonge


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sexpol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse postale !) 

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl). 
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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