Il faut niquer le « Canopus » !

monJOURNAL depuis le « Debussy » (16/11/05, sixième jour à bord)

[Q]uatre heures, debout ! Montée à la passerelle. Nico vient de prendre son quart, avec Zisu comme timonier. On file 24,3 nœuds plein nord. Dans une demi-heure le « Debussy » se trouvera à la hauteur de Porto. Le carnet de passerelle indique sobrement : « Temps couvert, bonne visibilité. Relève de quart selon fiche SMG-07 ».  Route dégagée, légère houle qui fait dansoter le navire et tout le monde avec. Plutôt agréable, et rien en tout cas de la  grande biture redoutée.

Le commandant Mathieu épluche son orange d’Australie chargée à Port Kelang… Il est déjà à sa paperasse réglementaire, me montre le Journal de mer sur lequel il doit consigner l’actualité de la traversée, quand bien même il n’y aurait pas d’événements notables. Obligation de procédure, parmi de nombreuses autres. Ça donne, par exemple : « Dimanche 13  novembre 2005. Je, soussigné, Mathieu L., capitaine du M/V CMA-CGM Debussy, déclare avoir appareillé ce jour du port de Marsaxlokk poste 2 North à destination du Havre, navire en bon état apparent de navigabilité, feux clairs, portes étanches fermées, équipage au complet et deux passagers, muni de ses expéditions, panneaux de cale verrouillés, chargé de 45.471 tonnes de marchandise en 3.342 conteneurs, correctement saisis et répartis conformément au manuel d’assujettissement, marchandise dangereuse selon le code international maritime, sous calaison maximale de 13,90 m de tirant d’eau AR, module de stabilité transversale initiale de 2,25 m. », etc.

Les communications à bord étant facturées, il revient aussi au commandant d’en tenir une comptabilité. Ça lui donne en même temps un état du moral de l’équipage… Un tel qui se met à appeler chez lui plus que de raison, ça peut valoir de lui parler un moment. Car il y a des coups de blues à bord, bien sûr. Partir deux mois si loin des siens et loin de tout, dans une coque d’acier, à la merci des éléments… Internet, là aussi, a bien amélioré les échanges avec les proches.

Vloiseau
Vincent Loyseau, le chef mécanicien, près de la machine et au pied d’un piston de rechange… [Ph. gp]
Pour l’heure, le « Debussy », son équipage et par dessus tout le capitaine Mathieu se voient placés devant un défi : arriver au Havre avant un concurrent, le porte-conteneurs « Nyk Canopus » (sous pavillon panaméen, donc pavillon de complaisance, complètement déréglementé –rappelons-le en passant). Il était juste derrière nous lors du passage du canal de Suez mais nous a dépassés tandis que nous faisions escale à Malte. C’est l’armateur qui a sonné l’alerte, depuis Marseille. Selon ses informations, il risque d’arriver en tête et donc d’occuper la seule place actuellement disponible au quai des Amériques. Le « Debussy » n’aurait plus alors qu’à « mariner » au mouillage durant environ 24 heures. L’enjeu est évidemment économique – un navire qui dort coûte cher –, mais aussi humain. L’équipage arrive en effet en bout de ligne : il y aura relève au Havre. C’est dire si chacun à bord a hâte de débarquer pour rejoindre les siens !

L’ « affaire du Nyk Canopus » alimente les conversations à table ou à la passerelle. D’autant que sa position n’est pas connue. On sait seulement qu’il file moins vite que nous, aux alentours de 22-23 nœuds. Bref, il faut niquer le Canopus !

Ça se jouera dans un mouchoir de poche, aux environs de Cherbourg, estime le capitaine, soumis à la pression du siège dont le dernier message se terminait ainsi : « Faites ce que vous pouvez pour arriver au plus tôt, sachant aussi que c’est d’ailleurs ce que vous faites ». La formule est élégante. Depuis hier, la machine tourne à 102 au lieu de 100. Ça n’a l’air de rien, deux tours en plus par minute… Mais pour l’hélice de 9 mètres de diamètre et son monstrueux moteur, ça fait un sacré effort – qui correspond d’ailleurs à une vitesse augmentée d’environ 20 mètres par minute, soit 1,2 km/h ou encore une trentaine de kilomètres par jour (16 milles nautiques).

Relever le défi va donc aussi se mesurer en coût énergétique. Deux tours d’hélice en plus, c’est aussi une consommation de fuel accrue, qui passe alors de 285 tonnes par jour à 300 tonnes (12,5 tonnes à l’heure) !

Le jeu en vaudra-t-il la chandelle ? Arriver second, ce sera vraiment être perdant…

Ou ne va pas se nicher la compétition des hommes !

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Jacques

Je croyais que la transat’, elle arrivait au Brésil !
A bientôt Gérard, bravo et merci pour ces beaux récits d’aventures ;-))

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