On n'est pas des moutons

Reportages

Corruption et politique. L’exemplarité ordinaire de la Norvège

On peut tou­jours y aller de prêchi-prêcha, de pom­peuses déc­la­ra­tions de lende­mains de cuites, rien ne vau­dra l’exemple en action. Ain­si ce reportage de 2007 tourné en Norvège pour Com­plé­ments d’enquête, France 2. On est loin de la litanie du « Moi, prési­dent » ou du « Prési­dent nor­mal ». Le train de vie de l’Élysée aurait notable­ment dimin­ué sous ce quin­quen­nat – on dira que, vu le précé­dent, ça n’a pas dû être bien dif­fi­cile. Soit. Mais il en faut plus sur le reg­istre de l’exemplarité, et pas seule­ment chas­s­er du tem­ple poli­tique ses Cahuzac et autres Théve­noud. Plus, afin de n’avoir pas à oppos­er de la morale à qua­tre sous aux autres exac­tions ordi­naires éclabous­sant la « classe » politi­ci­enne et dés­espérant Bil­lan­court – enfin, ce qu’il en reste. On n’en fini­rait pas sur ce chapitre, d’énumérer ce qu’on nomme pudique­ment « les affaires »pour ne pas dire « scan­dales ». Égrenons le chapelet des récentes années :

Hip­po­drome de Com­piègne ; finance­ment occulte du Par­ti répub­li­cain ; tramway de Bor­deaux ; Guéri­ni, Sylvie Andrieu (Mar­seille) ; Karachi ; Takkied­dine ; Total ; Woerth-Bet­ten­court ; Sarkozy-Kad­hafi ; Byg­malion ; Tapie-Lagarde ; sondages de l’Élysée (prési­dence Sarkozy)…

J’allais oubli­er, cham­pi­ons toutes caté­gories, les exploits financiers des époux Balka­ny à Lev­al­lois-Per­ret ! Et aujourd’hui, atten­tion, épluchage des pat­ri­moines des Le Pen, père et fille…

Et il n’est ques­tion ici que d’affaires politi­ci­ennes, en France, hors milieux sportifs…

D’après l’Institut de la Banque mon­di­ale, le coût de la cor­rup­tion inter­na­tionale s’élève à plus de mille mil­liards de dol­lars. De quoi éradi­quer la mis­ère, ou l’attaquer sérieuse­ment.


Poli­tique. Si on com­mençait par là ? par ger­ard-pon­thieu-9


Le martyre du Yémen, dans l’indifférence absolue

J’ai été saisi d’une ter­ri­ble tristesse, hier soir, à la lec­ture de l’édito du Monde, qui com­mence ain­si à la une, avec ce titre que je fais mien :

Le martyre du Yémen, dans l’indifférence absolue

Il devait y avoir une trêve human­i­taire le 17  juil­let. Elle n’a pas eu lieu, en dépit des appels, de plus en plus pres­sants, de l’ONU et de la Croix-Rouge inter­na­tionale. Voilà qua­tre mois déjà que le Yémen, pour­tant habitué à la guerre, vit à l’heure des bom­barde­ments urbains et d’une crise human­i­taire chaque jour plus dra­ma­tique. Encore quelques mois de com­bats, et le pays ressem­blera à la Syrie, une mosaïque de chefs de guerre locaux, s’affrontant à l’arme lourde au beau milieu d’une pop­u­la­tion trau­ma­tisée.

Le Yémen, l’Arabie heureuse de l’Antiquité, est, une fois de plus, en voie de dis­lo­ca­tion – reflet et théâtre, par­mi d’autres, des con­flits qui divisent le Moyen-Ori­ent d’aujourd’hui.

Que sera devenue cette fillette "à la pomme", en Eve innocente souriant à l'étranger ?

Que sera dev­enue cette fil­lette “à la pomme”, en Eve inno­cente souri­ant à l’étranger ? © gp

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Tristesse mêlée d’autant de nos­tal­gie remon­tant à un reportage qui m’avait amené dans cet étrange et fasci­nant pays, il y a exacte­ment dix ans. J’ai alors fouil­lé dans mes archives, hier, pour retrou­ver de mes visions d’alors, pour crois­er à nou­veau ces regards – ici des femmes sous la burqa, là des enfants trou­blants d’innocence, ici encore des hommes empreints de cette viril­ité ances­trale, peut-être en par­tie cause du désas­tre actuel. Et, revoy­ant ces pho­tos, imag­i­nant les drames et les vio­lences subis, j’éprouvais une grande com­pas­sion à l’égard de ce peu­ple, lui aus­si mar­tyrisé – c’est bien le mot.

L’article du Monde pour­suiv­ait :

Est-ce la com­plex­ité des lignes de frac­ture de ce pays – régionales, religieuses, poli­tiques –, l’éloignement ou un sen­ti­ment de dés­espoir, l’épuisement de nos capac­ités d’indignation  ? Tou­jours est-il que le cal­vaire vécu par le Yémen ne fait ni la ”  une  ” des jour­naux ni ne mobilise qui que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis. Pour­tant, en qua­tre mois, la guerre y a fait près de 3  000  morts et 10  000 blessés, selon les ONG human­i­taires. Elle a mis 1  mil­lion de réfugiés intérieurs sur les routes. Elle prive 80  % de la pop­u­la­tion – 25  mil­lions d’habitants, par­mi les plus pau­vres du monde – d’un nom­bre crois­sant de pro­duits de pre­mière néces­sité  : eau potable et médica­ments, notam­ment.

Que faire, dès lors ? En par­ler, relay­er cette injuste « loi » des médias, reflet et cause de l’indifférence à l’Autre, surtout loin­tain – et le loin­tain est par­fois bien proche. Et qu’y pou­vons nous, d’ailleurs ? Quelle action pos­si­ble face aux soubre­sauts de ce monde en désar­roi indi­ci­ble ?

Le Monde encore :

Enfin, à Sanaa, la cap­i­tale, et ailleurs, les bom­barde­ments, par­ti­c­ulière­ment ceux de l’aviation saou­di­enne, ont détru­it une par­tie d’un héritage archi­tec­tur­al classé au Pat­ri­moine mon­di­al de l’humanité par l’Unesco. Là encore sans cho­quer out­re mesure la ” com­mu­nauté inter­na­tionale “.

L'œuvre des bombes, juin 2015 [dr]

L’œuvre des bombes, juin 2015 [dr]

C’était mon deux­ième voy­age au Yémen. Lors du pre­mier, en 1973, je m’étais arrêté à Aden, qui était alors la cap­i­tale. Cap­i­tale bien fic­tive, à la légitim­ité de tout temps con­testée par les tribus du Nord du pays. Aden, ville colo­niale sous pro­tec­torat bri­tan­nique jusqu’en 1967.

Ça remon­trait trop loin dans l’Histoire et son extrême com­plex­ité, nouée ici pré­cisé­ment, dans ce détroit de Bab-el-Man­deb infesté de pirates – encore de nos jours d’ailleurs – com­man­dant la route du pét­role moyen-ori­en­tal et la route des Indes, vers Zanz­ibar et Bom­bay, si pré­cieuse à l’empire bri­tan­nique. Il y a tant à dire sur ce port instal­lé au fond d’un cratère de vol­can (éteint !), où a séjourné Rim­baud, et aus­si Paul Nizan (Aden Ara­bie) et Pierre Benoit. D’Aden, cepen­dant, je n’ai pas retrou­vé mes pho­tos ; ni même mes notes et arti­cles. Je garde des impres­sions très fortes d’une ville soudaine­ment aban­don­née par ses colonisa­teurs ; d’un pou­voir, vague­ment com­mu­niste et pas drôle du tout ; d’un séjour for­cé au Cres­cent, palace décrépi où une suite déli­rante m’avait été allouée d’office – et fac­turée !

Mais Sanaa, quelle mer­veille ! J’y éprou­vais un choc émo­tion­nel et esthé­tique com­pa­ra­ble à ma pre­mière vision de Venise. Sanaa, Venise des sables, dirais-je…Et voilà que cette per­le de l’Arabie heureuse, comme dit le Monde, est aujourd’hui bom­bardée, voilà qu’on y mas­sacre des vies humaines et avec elles, la Beauté – cette Beauté qui, pour­tant, atteste de l’Humanité.

D’où mes pho­tos en abon­dance, comme (vaine) invo­ca­tion, implo­ration : que la démence mor­tifère épargne ces regards et ces habi­tats sub­limes. [Cli­quer sur une image, puis faire défil­er les pho­tos].

 

Cet arti­cle relève d’abord de l’affectif, lié aux sou­venirs directs, à la ren­con­tre. Les touristes aus­si con­nais­sent cet attache­ment lié au voy­age et au change­ment de vision sur le monde. Tout le con­traire de l’enfermement dans l’obscurantisme le plus noir et le plus mor­tifère. Les nazis n’ont pas été sur­passés dans leur délire exter­mi­na­teur du genre humain ; tan­dis qu’ils col­lec­tion­naient les chefs d’œuvre de l’Art (non “dégénéré” toute­fois) et que leurs “dig­ni­taires” se délec­taient de Beethoven et plus encore de Wag­n­er. Mais les tal­ibans afghans détru­isant – aus­si, en plus des vies humaines – les Boud­dhas de Bâmiyân ; les fana­tiques de Daech attaquant à la masse les sculp­tures des musées de Mossoul ; leurs homo­logues en sauvagerie agis­sant de même au Mali, en Libye, en Tunisie et en Syrie… Et désor­mais au Yémen, sans qu’on écarte, hélas, les expor­ta­tions dans les pays du Dia­ble occi­den­tal, cible ouverte aux ter­ror­isme le plus aveu­gle.

Pour ten­ter de com­pren­dre l’incompréhensible – en tout cas l’injustifiable au regard de l’humaine rai­son raison­nante –, voyons la fin de cet arti­cle du Monde, on ne peut plus claire­ment alar­mant :

Qui se bat con­tre qui  ? A très gros traits, il y a, d’un côté, l’ancien prési­dent Ali Abdal­lah Saleh, appuyé par une par­tie de l’armée et par les mil­ices houthistes, qui, par­ties du nord du Yémen, ont défer­lé sur le Sud et sa cap­i­tale régionale, le port d’Aden. Ils sont aujourd’hui sur la défen­sive. Car, de l’autre côté, l’Arabie saou­dite et neuf autres pays arabes sont à l’offensive pour restau­r­er Abd Rab­bo Man­sour Hadi, le dernier des prési­dents en place, et les forces qui lui sont restées loyales.

Les houthistes sont présen­tés comme l’instrument de l’Iran au Yémen. La République islamique est soupçon­née de vouloir un point d’appui dans le golfe d’Aden, qui con­trôle l’accès, en mer Rouge, du détroit de Bab-el-Man­deb, point de pas­sage-clé pour le pét­role de la région. Au nom de la lutte con­tre les vel­léités de dom­i­na­tion régionale de l’Iran, l’Arabie saou­dite est entrée en guerre au Yémen en mars  2015, entraî­nant d’autres pays arabes dans l’aventure.

Les houthistes sont accusés de mas­sacres divers, bom­bar­dant à l’aveugle, notam­ment les alen­tours d’Aden. L’aviation saou­di­enne bom­barde, elle, de manière tout aus­si indis­crim­inée : hôpi­taux, cen­trales élec­triques, réser­voirs d’eau – plus de la moitié des vic­times sont des civils. A quoi il faut ajouter des attaques dues à l’Al-Qaida locale et des atten­tats imputés à une branche yéménite de l’Etat islamique, sans trop savoir qui est der­rière l’une et l’autre de ces fil­iales dji­hadistes. De peur de mécon­tenter un peu plus Riyad, désta­bil­isé par l’accord sur le nucléaire iranien, les Etats-Unis ont pris le par­ti de la coali­tion arabe.

Au milieu, les Yéménites meurent, dans une assour­dis­sante indif­férence.

© Le Monde © Pho­tos Gérard Pon­thieu 

Lire aus­si:

A Djibouti, chez les Marines

De Djibouti aux Pyramides et là, comme une merveille, Sanaa au cœur du Yémen


Road chronique américaine — 10 — Chicago, ville « relief »

Suite et fin pro­vi­soire du périple états-unien de Robert et Gérard

7 mai 2015, jeu­di, vers Toron­to, Ontario (Cana­da)

USA 2015 Béta NavetteEn quit­tant Chica­go pour con­tin­uer vers l’Est, c’est (un peu) comme ren­tr­er dans l’atmosphère pour une navette spa­tiale. Nous avons tra­ver­sé le Sud-Dako­ta, le Min­neso­ta, le Wis­con­sin et, peu à peu, la « civil­i­sa­tion » nous a sale­ment rat­trapés. Nous atteignons l’Illinois. Fini les espaces infi­nis, les hori­zons fon­dus dans les nues, les grandes plaines, les canyons ver­tig­ineux ! Adieu veaux, vach­es, chevaux, bisons, cari­bous et gazelles ! Voici les routes et autoroutes sat­urées de trucks et pick-up, jonchées d’animaux morts « pour la route ». Il faut se remet­tre sur le pied de guerre, dans cette Amérique de l’homo eco­nom­i­cus fébrile – qu’elle est en fait, par essence, mais pas aus­si forte­ment vis­i­ble. Moins d’églises et chapelles de toutes obé­di­ences, plus de « maisons » de ren­con­tres pour adultes, le mot SEX lance ses œil­lades au néon. Le puri­tanisme est à l’œuvre, avec ses hypocrisies et ses refoule­ments.

ChicagoLa ren­trée dans l’atmosphère a com­mencé, de fait, à Chica­go. Mais en beauté. Ville mag­nifique ; j’ose dire plus épanouie et accueil­lante que New York, sa grande rivale. Je l’avais tra­ver­sée il y a une trentaine d’années ; plus rien à voir : drôle d’expression pour exprimer le con­traire ! On en prend plein les yeux, juste­ment, même quand l’épais brouil­lard du lac Michi­gan recou­vre la ville et laisse dans le mys­tère ses altiers grat­te-ciel. Mais bien­tôt la « Windy City », la ville des vents, se met à nue sous le soleil, ravive les tulipes de la Michi­gan Ave., le « Gold­en Mile » aux mag­a­sins de luxe, aux grands hôtels, aux flics aimables comme des portes de par­adis. On embar­que alors sur le pont d’un bateau-Mouche local pour une grandiose leçon d’architecture in vivo. Trav­el­ling, panoramique, 3D dans les plus beaux et auda­cieux ouvrages per­mis par l’acier, le béton et le verre. Les épo­ques y défi­lent, dans leur enchevêtrement d’histoire encore jeune, à la recherche du temps non pas per­du mais écoulé ailleurs, comme dans la vieille Europe – d’où ces emprunts goth­iques au pied d’un immeu­ble, ou ces arch­es de Notre-Dame de Paris au som­met d’un autre.

Le Millenium Park, où Obama a prononcé son discours de victoire… (Il était sénateur de l'Illinois).

Le Mil­le­ni­um Park, où Oba­ma a pronon­cé son dis­cours de vic­toire… (Il était séna­teur de l’Illinois).

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Pen­dant longtemps, la Willis Tow­er, avec ses 443 mètres, fut la plus haute tour du monde. Même New York devait la jouer mod­este avec les défuntes Twin Tow­ers (412 m). Mais les guer­res phalliques n’ont de cesse : les Petronas Tow­ers de Kuala Lumpur (458 m), la Taipei 101 à Tai­wan (508 m), et  les 818 mètres de la Burj Khal­i­fa de Dubaï – sur la plus haute marche.
Pas de quoi être dupes quant à ces érec­tions du sur-mâle arro­gant, défoulant son rig­orisme de chapelle, de tem­ple ou de mosquée à la con­quête du ciel en pas­sant, surtout, par l’ici-bas.

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Quand nous embar­quons pour l’autre monde, hor­i­zon­tal, du « loop », métro aérien ; quand nous dépas­sons la boucle du down­town pour sor­tir du cen­tre et gag­n­er la ban­lieue par la ligne « rose », notre navette de métro tra­verse un autre monde ; celui des strates sociales, eth­niques, lin­guis­tiques bien mar­quées. D’ailleurs, n’en est-il pas de même partout dans le monde ? Toutes les villes par­cou­rues ou approchées au fil de notre périple dans la « riche » planète améri­caine reflé­taient cette uni­verselle réal­ité : il faut beau­coup de pau­vres pour engen­dr­er les très rich­es. L’Histoire ne tient-elle pas en grande par­tie à cet antag­o­nisme ? – qui cul­mine d’ailleurs dans notre moder­nité ultra-libérale et du « tout à l’ego » (Régis Debray).

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[Ici, point de diver­gence entre Robert et moi. L’Américain qu’il est, comme on sait, jus­ti­fie la richesse « nor­male », pro­duit du tra­vail, lequel appelle con­fort et jouis­sance. L’autre, du Vieux monde et de ses utopies, invoque la richesse indé­cente, celles des Pic­sou névrosés, qui n’en ont jamais assez ; qui met­traient la planète à genoux pour gon­fler leur sacs d’or… On se retrou­ve d’accord sur un point, tout de même essen­tiel, con­cer­nant l’influence des reli­gions locales : la protes­tante des WaspWhite anglo-sax­ons protes­tants, (les anglo-sax­ons Blancs et protes­tants) – et la catholique his­torique des Québé­cois. Deux con­cep­tions du monde, de l’économie, du rap­port à l’argent. Aux pre­miers, la clé du par­adis par la réus­site finan­cière comme un devoir ; aux sec­onds la même clé, mais alour­die de cul­pa­bil­ité. Toute la dis­tance entre le Bien et le Mal.]

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Tou­jours  est-il que la richesse, oui, se con­cen­tre dans les cen­tres-ville, de plus en plus “gen­tri­fiés” comme on dit à pro­pos de la recon­quête des anciens quartiers pop­u­laires par les pos­sé­dants. Les autres, on les retrou­ve, non pas dans des bidonvilles, certes, mais dans des quartiers ou des vil­lages de maison­nettes pré­fab­riquées, trans­portées par trucks en deux moitiés et réu­nies sur parpaings ; ou encore tous ces « vil­lages » de roulottes, par­fois lux­ueuses d’apparence, il est vrai, mais éventuels restes de mai­son ven­due, peut-être bradée par néces­sité…

Donc Chica­go, dia­mant économique, joy­au d’architecture entourée de sa ban­lieue laborieuse où alter­nent rues chics et masures délabrées. [Pho­tos] Chica­go lavée des out­rages d’Al Capone, de la pègre, de la cor­rup­tion général­isée.

DSCF2556Chica­go surgie d’un comp­toir com­mer­cial créé à la fin du XVIIIe siè­cle par un cer­tain Jean-Bap­tiste Pointe du Sable [pho­to ci-con­tre], l’Américain type, avant la let­tre et dans l’esprit, qua­si géné­tique : métis, fils d’un marin français et d’une mère africaine esclave. Orig­i­naire de la colonie française de Saint-Domingue, il épouse une Amérin­di­enne et s’installe à l’emplacement actuel de Chica­go – dont le nom proviendrait du mot indi­en mia­mi-illi­nois « sikaak­wa » défor­mé par les Français en « Chécagou » ou « Checaguar », qui sig­ni­fie « oignon sauvage », « marécage » ou encore « mouf­fette »…

En 1673, c’est le coureur des bois Louis Jol­liet et le père jésuite Jacques Mar­quette, deux Cana­di­ens qui, revenant d’une expédi­tion sur le Mis­sis­sip­pi, parvi­en­nent à l’emplacement actuel de Chica­go. Le site fait d’abord par­tie du Pays des Illi­nois, dans la Louisiane française. Puis, les Bri­tan­niques s’emparent de la région au terme de la guerre de Sept Ans, en 1763. C’est ain­si qu’on ne trou­ve tou­jours pas de jam­bon-beurre à Chica­go ! Non. Mais le splen­dide Art Insti­tute of Chica­go regorge d’une col­lec­tion de pein­tures impres­sion­nistes (dont une trentaine de Mon­et) et post-impres­sion­nistes qui, en impor­tance, arrive juste après celles du musée d’Orsay à Paris. [Voir la galerie de pho­tos ci-dessous].

Le Mil­len­ni­um Park aus­si est un lieu mag­nifique, un musée d’architecture et de sculp­ture con­tem­po­raine à ciel ouvert dont le Cloud Gate de l’artiste anglo-indi­en Anish Kapoor con­stitue l’attraction prin­ci­pale. Surnom­mé The Bean, c’est un hari­cot géant en inox poli, inspiré du mer­cure liq­uide, qui fait office de gigan­tesque miroir défor­mant… et de super lieu de culte du Moi…

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Enfin, on ne saurait ter­min­er ce sur­vol de Chica­go, sans men­tion­ner son impor­tance sur le plan de la musique. Le Chica­go Sym­pho­ny Orches­tra se situe par­mi les plus grands orchestres actuels (Ric­car­do Mut­ti en est le chef attitré, Pierre Boulez, le chef émérite).

Mais c’est surtout dans le domaine du jazz et son évo­lu­tion que la ville a été déter­mi­nante.

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Un des clubs prisés de la ville, le Andy’s. Bonne pioche pour nous ce soir-là : le gui­tariste Fareed Haque en quar­tet.

Au début des années 1920, à la fer­me­ture imposée de « Sto­ryville », quarti­er des spec­ta­cles et des bor­dels, de nom­breux musi­ciens noirs de La Nou­velle-Orléans sont venus à Chica­go (dont King Oliv­er, Jel­ly Roll Mor­ton et Louis Arm­strong). De plus, l’offre de tra­vail y était forte, notam­ment dans les abat­toirs et les usines de tex­tiles. Dans ce bras­sage de pop­u­la­tion, le style « New Orleans » fut pour le moins bous­culé pour aboutir à ce qu’on appelle le « style Chica­go » : rejet des facil­ités mélodiques, préémi­nence du sax­o­phone, de la bat­terie tan­dis que la basse et la gui­tare pre­naient le relais sur le tuba et le ban­jo. Dans les années 60 est née l’Asso­ci­a­tion for the Advance­ment of Cre­ative Musi­cians (AACM), mou­ve­ment d’avant-garde rassem­blant, entre autres, Muhal Richard Abrams, Antho­ny Brax­ton, Roscoe Mitchell, Hamid Drake [qui vit à Mar­seille], et l’Art Ensem­ble of Chica­go [un de leurs rares con­certs européens au Fes­ti­val Char­lie Jazz de Vit­rolles, en 2007]. Leur influ­ence a été con­sid­érable dans l’histoire du jazz actuel. Je ne pou­vais en dire moins !

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Nous ren­trons au Cana­da, en pas­sant par Nia­gara, lieu tel­lurique sub­lime et ville de « loisirs » élevés au rang de la plus atroce des vul­gar­ités marchan­des. Nous reprenons la route cana­di­enne. Rien n’a changé : c’est l’Amérique états-uni­enne qui se pro­longe, qui con­tin­ue à s’étaler comme chez elle.

Un temps d’accoutumance. Robert encaisse une fois de plus sa réal­ité, celle de l’Empire qui prend ses voisins pour des vas­saux, quand il ne les ignore pas ; pour des attardés appelant au mieux à la con­de­scen­dance.

Mais au bout d’une cen­taine de kilo­mètres en anglo­phonie cana­di­enne, rescapé de l’enfer auto­mo­bile de Toron­to, l’ami Robert, par­fait bilingue et fran­coph­o­ne impéni­tent, se met à chan­ton­ner au volant. Une vieille chan­son française, « Isabeau s’y promène », qu’on n’entend plus jamais dans la vieille France si améri­can­isée.

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Résumons la balade…

Résumons la balade… Cli­quer pour mieux voir.

Ici s’achève cette « road chronique » de notre périple de plus de 10.000 km à tra­vers les Etats-Unis. Du moins sous cette forme, qui ne saurait épuis­er la richesse d’un tel voy­age. D’autres pro­longe­ments vien­dront, le temps venu. Mer­ci de nous avoir suiv­is. Mer­ci spé­cial à Robert Blondin, l’ami et ini­ti­a­teur de cette aven­ture. Mer­ci aus­si spé­cial à Sylvie Guertin, la blonde de Robert, qui a accep­té et même encour­agé le « prêt » de son chum à un mau­dit Français. Recon­nais­sance enfin au « Road­trek 170 », infail­li­ble.

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)

Quelques œuvres de l’Art Insti­tute


Road chronique américaine — 9 — On the road again, again, again

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

4 mai 2015, lun­di, Min­neso­ta

USA 2015 Béta PompisteUne his­toire de route. Au sin­guli­er, terme générique. « La » route, the road. Les Etats-Unis, pays des migra­tions internes, inces­santes ; pays d’immigrés accostant à l’Est et rêvant bien­tôt d’Ouest, du Far-West comme un futur loin­tain, celui où tout est pos­si­ble. Rien n’y existe, hormis ces Indi­ens, qu’il suf­fit de tuer. Avançons, « Go West, young man ! ».

Nous-mêmes, avons opté pour la « road chronique », on ne peut mieux dire. Pen­sons aus­si à l’épopée déjan­tée de Jack Kérouac, graine de Québé­cois qui germe en voy­age, On the Road, la « 66 » du mythe qu’il con­tribue à créer. « L’Amérique, me dit Robert tout en con­duisant, n’est belle qu’en itinérance ». Ça lui va bien, à lui, « Bison pressé », qui ne tient pas en place, qui se goin­fre de ce bitume rec­u­lant à mesure qu’on avance et que le ruban gris se déroule sous nos roues. Tan­dis qu’on écoute le fameux John­ny Cash qui chante « The King of the Road », ou bien, de préférence trois fois de suite, un tube de la coun­try, « On The Road Again », chan­té par Willie Nel­son sur un rythme de petit galop : « Encore sur la route / Pour voir des endroits jamais vus / Et des choses que je rever­rai jamais plus ». Évidem­ment, voilà qui nous cause de près.

État du Colorado.

État du Col­orado.

La route, tou­jours la route. Et ce « road trek » qui nous porte vail­lam­ment depuis main­tenant plus de 7.000 kilo­mètres sur une par­tie du chemin de la Con­quête,: un camp­ing-car situé à l’autre bout de cette lignée com­mencée vers 1850 et dont nous retrou­vons des traces his­toriques dans quelques musées. Le plus remar­quable que nous ayons vu, sur ce thème, est le Messenger’s Old West Muse­um à Cheyenne (Wyoming) ; c’est un musée privé qui sert bien la gloire de son ini­ti­a­teur et pro­prié­taire, selon une pra­tique de l’autocélébration indi­vidu­elle très améri­caine.

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Une par­en­thèse sur ce thème : elle nous ramène en arrière quand, tra­ver­sant le Ten­nessee, nous avons vis­ité le musée de la chanteuse Loret­ta Wynn, mon­u­ment vivant de la coun­try music. Elle y cul­tive sa pro­pre légende, celle de la Coal Miner’s Daugh­ter, la Fille du mineur de char­bon. C’est un fort beau domaine agri­cole dévelop­pé autour de son lux­ueux ranch qui domine le musée lui-même et des bou­tiques, en un ensem­ble mod­erne et chic, une sorte de mau­solée in vivo à la gloire de la vedette aujourd’hui âgée de 83 ans et qui con­tin­ue de drain­er des mil­liers d’adorateurs dans ses réc­i­tals.

DSCF0499Des vit­rines rassem­blent des cen­taines et plus d’objets, doc­u­ments divers – surtout des pho­tos la mon­trant dans toutes les cir­con­stances, aux côtés des grands de ce monde et de la poli­tique. C’est en fait une exhi­bi­tion plutôt impudique visant à célébr­er par l’exemple le mod­èle de la réus­site indi­vidu­elle à l’américaine. Par­tie de rien, la fille du pau­vre mineur est dev­enue une icône de la coun­try et du show­biz .Preuve apportées par ces objets exposés, sa col­lec­tion de robes, par ses divers véhicules lux­ueux achetés ou offerts, ou par son ancien auto­car de tournée qu’on vis­ite jusqu’à la salle de bains où pen­dent robes de nuits et désha­bil­lés de la star. C’est aus­si l’Amérique !

Tout autre pro­pos au musée de Cheyenne qui, sans répon­dre vrai­ment aux canons muséo­graphiques, présente un réel intérêt anthro­pologique par l’authenticité du matéri­au rassem­blé et, du coup, la vision qu’il donne de l’Amérique en créa­tion – et en marche, ou plutôt en route vers l’ouest. Les pho­tos ci-dessous devraient être assez par­lantes à cet égard, notam­ment s’agissant du chuck-wag­on, cette car­riole brin­que­bal­ante avec ses arceaux et sa toile blanche, si emblé­ma­tique de la Con­quête et des west­erns. C’est aus­si la roulotte du romanichel d’Europe, par laque­lle il voy­age de manière autonome.

Le chuck-wagon , emblème de la Conquête de l'Ouest.

Le chuck-wag­on , emblème de la Con­quête de l’Ouest.

Nous avons refait en par­tie le chemin dans ce « camp­ing car » dont le con­fort, et la vitesse, feraient s’évanouir plus d’un glo­rieux migrant du XIXe siè­cle ! Les mêmes, alors, péri­raient d’apoplexie face à ces roulottes géantes et lux­ueuses, cer­taines trac­tées d’autres motorisées, déplacées par leurs descen­dants d’État en État, qui pour des vacances au chaud, ou au frais ; qui pour y vivre à l’année après avoir ven­du la mai­son en dur, trop chère à entretenir – trop immo­bile aus­si, sans doute.

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Un cou­ple de retraités de l’Indiana vit dans cette roulotte le moitié de l’année en suiv­ant les bien­faits du cli­mat.

Ne par­lons pas des puis­sants trucks aux mines pat­i­bu­laires, si nom­breux à sil­lon­ner le pays. Mais lais­sons par­ler le pick-up, camion­nette mod­erne et certes loin­taine du chuck-wag­on, héri­ti­er de la fonc­tion util­i­taire à laque­lle se serait gref­fé, en image mythique, le mâle cow-boy passé du cheval au cheval-vapeur. Rouler en pick-up, c’est affirmer des valeurs du paysan rus­tre – genre « red neck » du Ten­nessee –, celle du tra­vailleur manuel qui a besoin de l’outil pra­tique, et pour une part aus­si celle de l’intello qui se la joue plutôt couil­lue – voir Clint East­wood en pho­tographe et Stet­son dans Sur la Route de Madi­son… D’où ces flam­bants pick-up pour retraités rich­es, recher­chant l’alliance du « wag­on » de luxe et du sym­bole vir­il.

CheyenneCheyenne, 60.000 habi­tants, cap­i­tale du Wyoming, con­stitue un de ces con­cen­trés d’Amérique comme nous les aimons – c’est même pour ça qu’on y a séjourné avec le plus grand intérêt. Son anci­enne gare, très européenne d’allure, abrite le musée de l’Union Pacif­ic Rail­road – remar­quez qu’il s’agit encore et tou­jours de route… Oui, que serait aus­si l’Amérique états-uni­enne sans son chemin de fer, son wag­on postal, ses lignes télé­graphiques, ses attaques de ban­dits ? Et ses voyageurs improb­a­bles, telle cette élé­gante cha­peautée, sac-valise à la main, à peine descen­due du train, regard con­fi­ant – sculp­ture de Veryl Good­night, de 2011, souscrip­tion des citoyens de Cheyenne, « en hom­mage au rôle des femmes dans le développe­ment de l’Ouest, le Wyoming étant le pre­mier État à accorder le droit de vote aux femmes. » La stat­ue est inti­t­ulée « A New Begin­ning », un nou­veau départ – et c’est tout dire.

Les chevaux allaient pro­gres­sive­ment laiss­er la place au rail pour le trans­port, puis aux véhicules à moteur – encore fal­lait-il trou­ver les éner­gies cor­re­spon­dantes : c’est dire l’importance fon­da­men­tale de la houille et du pét­role ; c’est engager un pan entier de l’histoire améri­caine, son impéri­al­isme, sa poli­tique étrangère. Il était écrit, inscrit dans l’esprit de Con­quête et pour ain­si dire dans le corps physique des pio­nniers, que l’Ouest ne s’arrêterait pas aux rivages du Paci­fique, le pour­tant bien nom­mé. Restons-en là.

La Mecque de l'habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

La Mecque de l’habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

Les risques du méti­er

L’affaire se passe à Cody, chez Irma, le restau­rant de Buf­fa­lo Bill (voir épisode précé­dent). Ce ven­dre­di soir, la grande salle est pleine à cra­quer, et c’est buf­fet. Robert, qui n’en rate pas une en ce domaine notam­ment, a repéré une purée d’huîtres de mon­tagne – un régal, m’assure-t-il. En effet. Nous en reprenons même une sec­onde fois. Le reste suit, très bon, dont cette tranche de bœuf (nous avons aus­si goûté le bison une autre fois), grande comme le Wyoming. Bref, excel­lent repas qui, de plus, n’a pas trop chargé la note de frais…

Nous en étions restés là, ravis de cette gas­tronomie west­ern­i­enne. Lorsqu’un éclat de rire puis­sant extrait Robert de sa lec­ture de voy­age : il vient d’apprendre que les huîtres de mon­tagne sont bel et bien, oui, des couilles de tau­reau !

À Cheyenne encore, un autre musée, enfin un mag­a­sin, le mag­a­sin Wran­gler, une insti­tu­tion locale, plus anci­enne que la mar­que de blue-jeans. C’est une antre de l’équipement ves­ti­men­taire du cow-boy : cha­peaux, vestes, chemis­es, jeans, bottes, cein­tures, boucles et autres innom­brables acces­soires. Là-dessus, mon ami Robert m’en racon­te une bien intéres­sante à pro­pos de la guerre que se livrent les deux grandes mar­ques de jeans : Levi’s, c’est plutôt pour les urbains branchés – coupe ser­rée devant et der­rière, moulant les fess­es et le sexe. Wran­gler, c’est le jean du cow-boy, d’abord con­fort­able, surtout pour mon­ter à cheval, les jambes assez amples pour cou­vrir les bottes sans chichi. Autant dire deux con­cep­tions du monde.

Cheyenne tou­jours. Nous par­courons la rue prin­ci­pale, celle des grandes scènes de west­ern – on rêve quand même… Une vit­rine nous attire, celle d’une sorte de mont-de-piété, un mag­a­sin-dépôt. Perceuses et out­ils divers, par­fums, gui­tares et bat­ter­ies – colts, Win­ches­ter, chargeurs de Kalach­nikov.

En face, un bar nous tend les bras – un des deux seuls qui restent à Cheyenne, les autres, si nom­breux il y a encore quelques années [source : Robert] ont dis­paru. Une enquête s’impose, d’autant que c’est le « hap­py hours ». La serveuse est aus­si dis­erte que joyeuse ; sans crain­dre le cliché, on la dira accorte, et le décol­leté avenant. Robert opte pour un Jack-Daniel… au cin­na­mone (canelle). Vive l’aventure ! je m’y risque. Robert s’en délecte ; il est vrai­ment Améri­cain. De l’interview de la serveuse, il ressort que le com­merce de prof­it a tué celui, moins rentable, des bars – d’où leur dis­pari­tion pro­gres­sive. Le sien a l’air de tenir. Il faut dire que la dame a des argu­ments, qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à nous dévoil­er, même pour la pho­to [ci-dessous] Tra­duc­tion de la devise tatouée : « Ne regrette pas ce que tu as / C’est exacte­ment ce que tu voulais ». Nous reprenons un autre whisky.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exactement ce que tu voulais ». Une philosophe.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exacte­ment ce que tu voulais ». Une philosophe.

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)


Road chronique américaine — 8 — Yellowstone, chaudron tellurique

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

2 mai 2015, same­di. Yel­low­stone (Wyoming)

USA 2015 Béta StarRetour en arrière, main­tenant que nous avons remis le cap vers l’est (troisième et dernière semaine de la tra­ver­sée), his­toire de garder nos sou­venirs au chaud. En quit­tant Cheyenne, notre objec­tif por­tait aus­si un nom mythique autant que touris­tique : Yel­low­stone, le plus ancien parc nation­al du monde (1872), plus grand que la Corse, deux­ième plus grand parc naturel des États-Unis après l’Alaska. Assez de super­lat­ifs pour nous aiman­ter, tout comme ces quelque trois mil­lions de touristes annuels.

Cheyenne-WyomingPour attein­dre le Yel­low­stone Nation­al Park, c’est théorique­ment sim­ple. Le Wyoming tient exacte­ment dans un rec­tan­gle par­fait (c’est le seul État ain­si dess­iné) ; par­tant du coin en bas à droite (Cheyenne), il « suf­fit » de suiv­re la diag­o­nale jusqu’au coin en haut à gauche, soit 450 miles (env­i­ron 700 km) – on a eu fait pire… C’était sans compter sur les élé­ments : la route de l’entrée sud du parc était coupée, à cause de la neige encore abon­dante (le haut plateau se situe à une moyenne de 2.400 mètres d’altitude et le Eagle Peak atteint 3.462 mètres).

Seule pos­si­bil­ité, pren­dre par le sud, longer le mas­sif du Grand Teton – c’est son nom, d’origine française ou fran­coph­o­ne, comme de nom­breux noms de lieux-dits, de vil­lages et de villes ren­con­trés tout au long de notre périple. Faut-il rap­pel­er que l’anci­enne Louisiane, ter­ri­toire français, s’étendait des Grands Lacs jusqu’au golfe du Mex­ique ? Et, comme dit l’ami Robert : « Si Napoléon n’avait pas ven­du ce ter­ri­toire aux Etats-Unis, en 1803, l’autre jour t’aurais pu com­man­der un jam­bon-beurre au pre­mier bistrot de San­ta Fé – et l’obtenir ! » Bref, quan­tité de noms à con­so­nance française (par exem­ple, en ce moment même, nous cam­pons près de la riv­ière Belle Fourche…) parsè­ment encore une grande par­tie des Etats-Unis, il fal­lait tout de même le rap­pel­er, non ?

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Le mas­sif du Grand Teton

Pour le coup, ce sont des Cana­di­ens français explo­rant la région qui ont ain­si bap­tisé « Grand Teton » – désor­mais sans accent – ces som­mets mag­nifiques dont le plus haut cul­mine à 4.197 mètres. Leurs roches, âgées de plus de deux mil­liards d’années, sont par­mi les plus anci­ennes de la planète. On a ain­si eu le loisir de les con­tem­pler suc­ces­sive­ment par leurs flancs est et ouest, en remon­tant vers le nord par l’Idaho. Bien nous en prit.

En effet, d’aucuns doivent savoir qu’il y a « quelque chose de Picardie en moi »… Et me voilà soudain pro­jeté dans une terre à patates. Et, tenez-vous bien, c’est cette par­tie de l’Idaho qui four­nit Mac Don­ald en pommes de terre ! Mais adieu la mod­este Picardie, voici des champs à pertes de vue, des fer­mes-usines, des entre­pôts immense – mais aus­si des « caveaux » à l’ancienne, abris à pommes de terre… recou­verts de terre – et des camions-bennes en tous sens chargées de futures « french fries ».

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Dans l’Idaho, à perte de vue, des champs de french-fries pour McDo.

Un détour qui valait le coup et qui a quand même fini par nous men­er dans le fameux Yel­low­stone, du nom des sources de la riv­ière « Roche jaune », bap­tisée ain­si par les coureurs des bois et trappeurs cana­di­ens-français qui explo­raient et fai­saient du com­merce dans cette région au XVI­I­Ie siè­cle. Elle fut ensuite traduite en anglais par « Yel­low Stone ». Cette appel­la­tion est sans doute elle-même issue d’une tra­duc­tion de la langue amérin­di­enne, la « riv­ière de la roche jaune », référence à la couleur des pier­res jaunes que l’on trou­ve dans le Grand Canyon du parc.

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Le Low­er Geyser Basin

Toute cette zone pour­rait être qual­i­fiée de bouil­loire vol­canique. Env­i­ron 300 gey­sers (les deux tiers des gey­sers de la planète) témoignent de l’intensité des activ­ités souter­raines. Actuelle­ment, Yel­low­stone revit une phase sem­blable à sa pre­mière étape géologique. La lave con­tin­ue de s’accumuler, faisant à nou­veau gon­fler l’écorce ter­restre de plusieurs cen­timètres par an.

La plus grande par­tie du parc est située dans le Wyoming, tout au nord-ouest. Le reste débor­de sur les États voisins de l’Idaho et du Mon­tana. Créé en 1872, le Yel­low­stone est le plus ancien parc nation­al du monde. Il s’étend sur 8 983 km2 (plus que la Corse), et con­stitue le deux­ième plus grand parc naturel des États-Unis (hormis l’Alaska).

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L’une des fig­ures emblé­ma­tiques du parc est le Old Faith­ful, le deux­ième geyser le plus impor­tant au monde après le Strokkur, en Islande. Toutes les 90 min­utes env­i­ron, il entre en action et propulse une puis­sante et majestueuse trombe d’eau et de vapeur d’un blanc écla­tant. Le spec­ta­cle dure une trentaine de sec­on­des, devant quelques dizaines (en cette basse sai­son) d’admirateurs (dont nous-mêmes) con­tenus en cer­cle autour de cette mer­veille du monde.

En fait, le parc est parsemé de gey­sers, de fumerolles, de sources chaudes ; la terre y prend des teintes sub­limes, entrant en ébul­li­tion comme dans un chau­dron tel­lurique. On se prend à imag­in­er un Spiel­berg fil­mant ici un autre Ren­con­tres du troisième type. (l’original a d’ailleurs été tourné dans le Wyoming), où la croûte ter­restre se soulèverait à des hau­teurs hol­ly­woo­d­i­enne, engloutis­sant des grappes de touristes hurlant d’épouvante… Bon.

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Le bison sauvage a fail­li être frap­pé d’extinction.

Les ani­maux ne s’embarrassent guère de ce genre de délire – on le pré­sume. Ils se rassem­blent, innom­brables et en de mul­ti­ples espèces, attirés depuis des mil­lé­naires, voire des mil­lions d’années, par la chaleur que dégage la caldeira de Yel­low­stone, cette espèce de bouil­loire gigan­tesque située sous une plaque vol­canique à fond plat. Ils ne craig­nent ni les gey­sers, ni les relâche­ments sul­fureux dégagés dans des gar­gouil­lis de boues aux couleurs les plus sub­tiles, au risque d’y périr asphyx­iés, comme ces cinq bisons retrou­vés morts en 2004.

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Deux cari­bous femelles ont tra­ver­sé la riv­ière Madi­son pour paître sur la rive.

Le long de la riv­ière Madi­son, nous pou­vons admir­er deux cari­bous femelles venus brouter des joncs. Nous en rever­rons par dizaines. Un peu plus loin, voici un trou­peau de bisons sauvages, comme en ver­ra tant – par­fois bar­rant notre route (il s’en tue ain­si une cen­taine par an, vic­times de la cir­cu­la­tion touris­tique, rien que dans le parc). L’espèce sauvage, datant de la Préhis­toire, est désor­mais con­sid­érée comme sauvée de l’extinction : en 1902, on comp­tait moins de 50 bisons dans le Yel­low­stone ; ils sont aujourd’hui env­i­ron 4 000.

Yel­low­stone abrite aus­si, dans ses prairies et sous ses forêts de type alpin, de nom­breux grands autres mam­mifères comme des ours noirs, des griz­zlys, des coy­otes, des loups, des élans (orig­naux au Cana­da), des cerfs ou encore des trou­peaux sauvages de wapi­tis. Nous ne les ver­rons pas tous, bien sûr ; d’autant que la route des lacs aus­si était coupée et que nous avons dû remon­ter par le nord, dans des paysages tou­jours aus­si grandios­es.

Nous avons atteint le Mon­tana, qui se trou­ve, on le devine, en plein dans la con­ti­nu­ité des Rocky Moun­tains. Même ravisse­ment visuel… jusqu’à la nuit venue où nous déci­dons de jeter l’ancre dans la rue prin­ci­pale, et unique, de Cooke City – un « fameux port de pêche », comme j’aime à dire, tan­dis que Robert évoque le film Délivrance (déjà cité dans nos réc­its… c’est la référence quand on ne sait trop qual­i­fi­er l’Amérique des pro­fondeurs…), imag­i­nant des fig­ures pat­i­bu­laires col­lées aux vit­res de notre « chuck-wag­on » – là, c’est une autre référence, à la Con­quête de l’Ouest, et nous y revien­drons bien­tôt.

La nuit, entre nos deux tas de neige sale, entre les deux seuls réver­bères allumés, fut aus­si tran­quille qu’ailleurs…

Cli­quer sur les pho­tos pour les agrandir (© gp 2015)


Road chronique américaine — 7 — William Cody, alias Buffalo Bill, faussaire de l’Histoire

 

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

1er mai 2015, ven­dre­di. Cody (Wyoming)

USA 2015 Béta CowboyCe sep­tième épisode a bien tardé, sans que rien ne s’arrête pour autant. Au con­traire : si nos étapes rac­cour­cis­sent quelque peu, le temps que nous vivons sem­ble s’accélérer du fait de l’intense beauté des paysages et de leur charge his­torique. C’était atten­du, main­tenant que nous avions touché l’ouest, ce West si sym­bol­ique de toute l’histoire améri­caine, là où tout se con­cen­tre, là où la mytholo­gie rejoint aus­si ses affab­u­la­tions, toutes ces « his­toires » plus ou moins inven­tées, qui con­tin­u­ent de nour­rir une cer­taine image des Etats-Unis. Et juste­ment, à pro­pos d’imagerie, nous avons choisi, Robert et moi de priv­ilégi­er nos moments de nav­i­ga­tion fixés par les pho­tos, tout en dévelop­pant ce qu’elles évo­quent pour nous, dans notre recherche d’une vision actuelle et, autant que pos­si­ble, non stéréo­typée de cette Amérique qui, à nos yeux, demeure toute­fois fasci­nante.

CodyAu sor­tir du parc sub­lime de Yel­low­stone, nous avons fait halte à Cody, au nord-est du Wyoming. Halte n’est pas le bon mot. Cette petite ville d’à peine 10.000 âmes con­stitue en fait le point d’orgue de notre périple, ce lieu que Robert tenait à me faire décou­vrir, parce qu’il per­met selon lui la meilleure com­préhen­sion de l’histoire améri­caine.

C’est que la ville a été fondée par un cer­tain Buf­fa­lo Bill, alias William Cody, dont elle porte le nom. Cody est con­nue entre autres pour ses rodéos, certes, mais aus­si pour son musée con­sacré aux armes à feu, aux Indi­ens des plaines, à la faune et la flo­re de la région, aux pein­tres améri­cains – et à la vie de William Cody. On y trou­ve une grande col­lec­tion de doc­u­ments et d’objets liés notam­ment à son Buf­fa­lo Bill’s Wild West Show.

Par­tons donc en images vers les ques­tion­nements qu’elle per­me­t­tent.

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Au départ, William Fred­er­ick Cody est un chas­seur de bisons, plutôt un tueur et, bien­tôt, un exter­mi­na­teur. Il fut l’agent sym­bol­ique de la poli­tique d’extermination lancée par le gou­verne­ment fédéral  afin d’affamer les Indi­ens et, du coup, de les exter­min­er eux-mêmes. Des cen­taines de mil­liers de bisons (on ne sait au juste éval­uer ce mas­sacre) furent abat­tus, tan­dis que leurs peaux étaient récupérées par les skin­ners et trans­portées au long de la récente ligne de chemin de fer, la Pacif­ic Rail­road.

Son surnom provient du fait qu’il four­nis­sait en viande de bison (buf­fa­lo en anglais) les employés des chemins de fer et qu’il gagna un duel en tuant, en une journée, 69 bisons con­tre 48 à son con­cur­rent.

Cody entre dans la légende grâce à l’écrivain Ned Bunt­line qui con­ta ses aven­tures. Son nom en langue indi­enne sioux était « Pahas­ka » qui sig­ni­fie “cheveux longs”. Cette dis­tinc­tion physique con­tribua à l’élaboration soignée de son look, auquel s’identifia bien­tôt toute une généra­tion de roman­tiques cul­ti­vant un cer­tain retour à la Nature – non sans évo­quer, après coup, l’époque hip­pie…

De 1882 à 1912, il organ­ise et dirige un spec­ta­cle pop­u­laire : le Buf­fa­lo Bill’s Wild West. Une tournée le con­duit lui et sa troupe dans toute l’Amérique du Nord et en Europe. En 1889, il passe en France par Paris (trois mil­lions de spec­ta­teurs au pied de la Tour Eif­fel !), Lyon, Mar­seille et plus de cent villes.

Sit­ting Bull lui-même par­ticipe au Show en 1885 aux États-Unis et au Cana­da, se résig­nant en quelque sorte, par néces­sité per­son­nelle, à la défaite, voire à l’humiliation.

C’était un spec­ta­cle éton­nant pour l’époque, cen­sé recréer l’atmosphère de l’Ouest améri­cain alors qu’il en dessi­nait entière­ment la représen­ta­tion selon un make believe – “faire croire” – pré­fig­u­rant les grandes entre­pris­es de mys­ti­fi­ca­tion infan­til­isante, celles de Walt Dys­ney en par­ti­c­uli­er, tou­jours à l’œuvre, avec le suc­cès qu’on sait. Ce show a ain­si façon­né une mytholo­gie qui a lit­térale­ment détourné le sens de l’histoire améri­caine. 

Les scènes de la vie des pio­nniers illus­traient des thèmes tels que la chas­se au bison, le Pony Express (ser­vice de cour­ri­er rapi­de avec des mes­sages portés par les cav­a­liers à bride abattue à tra­vers les prairies, plaines, déserts et mon­tagnes de l’Ouest), l’attaque d’une dili­gence et de la cabane d’un pio­nnier par les Indi­ens – et le tout en présence de vrais Indi­ens con­sti­tu­ant le clou du spec­ta­cle et cau­tion­nant ain­si son “authen­tic­ité”.

Pour des mil­lions d’Américains et d’Européens com­mença alors le grand mythe du Far West qui ne s’éteindra plus et que le ciné­ma d’Hollywood, avec ses fig­ures mythiques des géants de l’Ouest, con­tribuera à dévelop­per.

Le cha­peau Stet­son, le ban­dana et la chemise du cow-boy ont été pop­u­lar­isés par Buf­fa­lo Bill alors que tous les cow-boys n’en por­taient pas. La majorité d’entre eux por­taient un som­brero, moins chaud et beau­coup moins cher que le Stet­son. Les grandes coiffes amérin­di­ennes faites de dizaines de plumes n’étaient util­isées que dans quelques tribus et seule­ment lors de grandes et rares occa­sions. La plu­part du temps, les Amérin­di­ens ne por­taient que des coiffes de quelques plumes. C’est le spec­ta­cle de Buf­fa­lo Bill qui a fait entr­er les grandes coiffes dans l’imaginaire col­lec­tif. [Sources Wikipedia et le Musée de Cody].

Le musée de Cody, remar­quable en tous points, per­met de décon­stru­ire le mythe de Buf­fa­lo Bill et de la Con­quête de l’Ouest – pour peu qu’on y soit prêt. Car, à l’inverse, il peut tout aus­si bien con­tribuer à entretenir la fable auprès de ses pro­pres croy­ants.

Ou com­ment le mythe de Buf­fa­lo Bill et celui du Far-West ont pure­ment et sim­ple­ment masqué un dou­ble géno­cide : celui des Amérin­di­ens et des bisons. Un peu­ple et une espèce qui ont fail­li totale­ment dis­paraître.

Cody, où nous séjournons, a su tir­er prof­it de son héros local, fon­da­teur réel de la ville, et de sa légende. L’exploitation touris­tique y est cepen­dant assez dis­crète, ten­ant en quelques sculp­tures de bronze – de belle fac­ture, comme les nom­breuses autres qui parsè­ment les villes et la cam­pagne état­suni­ennes –, rassem­blées autour du musée.

Bill Cody – Hard and Fast - All the Way. Bronze de Peter Fillerup. Cody, Wyoming

Image du Pony Express. ” Hard and Fast — All the Way”. Bronze de Peter Fillerup. Cody, Wyoming

Les com­merçants, eux, ont moins de scrupules à expos­er leur bim­be­lo­terie « buf­fali­enne ». La trace la plus con­crète du per­son­nage est cepen­dant his­torique : il s’agit de l’Hôtel Irma, ouvert en 1902, que William Cody a fait con­stru­ire et auquel il a don­né le nom de sa fille cadette. Le lieu, devenu le cen­tre vivant de la ville, est aujourd’hui classé mon­u­ment his­torique. Il com­prend un bar très fréquen­té et un restau­rant dont la salle vaut réelle­ment le détour : les bois­eries, ornées de mul­ti­ples ani­maux nat­u­ral­isés, y sont mag­nifiques – et tout par­ti­c­ulière­ment l’imposant bar en bois de cerisi­er offert par la reine Vic­to­ria.

Un restau­rant où, par ailleurs, on y déguste de la bonne cui­sine améri­caine – comme le pain de viande et des côtes lev­ées – à prix fort raisonnable. Cette infor­ma­tion rel­e­vant d’un authen­tique jour­nal­isme de ter­rain. « Un jour­nal­isme gour­mand », tient à pré­cis­er Robert, qui ne plaisante pas sur ces ques­tions.

PS – Une par­tie impor­tante de ce mag­nifique musée de Cody est con­sacrée au monde amérin­di­en sous un angle anthro­pologique ; nous y revien­drons spé­ciale­ment.


Road chronique américaine — 6 — Colorado. Même le sheriff prend de la hauteur

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

25 avril 2015, same­di, Col­orado

USA 2015 Béta Star

Épisode « plus », tou­jours plus, etc. Selon le cre­do désor­mais si répan­du de la crois­sance rédemptrice. Ici, c’en est la Mecque, si j’ose dire (j’ose). Tout est plus, donc, et de préférence « world famous », au nom de l’imperi­um. Mon ami Bob, Québé­cois pur érable, est aus­si Nord-Améri­cain. Il aime la coun­try (déjà prou­vé), le steak saig­nant (pas seule­ment), des char­cu­ter­ies bizarres au goût de sucre et d’on ne sait quoi. Il adore l’Amérique tout autant qu’il peut la détester s’agissant de ses excès – non, seule­ment de ses out­rances. Alors, le Bob a voulu grimper sur le toit du monde US, non pas à pied, certes non, mais en emprun­tant la voie fer­rée du Pikes Peak Cog Rail­way, le Train à cré­mail­lère du pic Pikes.

Colorado-Springs

Colorado-Springs.

Depuis Col­orado-Springs, anci­enne ville olympique. Ce sera là-Haut. © gp

Évidem­ment, j’ai adhéré à cette extrav­a­gance bon enfant, red­outant un peu le traîne-couil­lons local. Car, fran­chouil­lard sur les bor­ds, je con­nais­sais le Train jaune des Pyrénées, n’est-ce pas ?… J’aurais été con : ne s’agit-il pas moins du World’s High­est cog train, ascend­ing Pikes Peak in all sea­sons, per­me­t­tez, le plus haut train à cré­mail­lère du monde, atteignant le pic Pikes en toutes saisons. « Enjoy the invig­o­rat­ing grandeur ! », ajoute le dépli­ant, sans exagér­er, pour le coup : 14 110 pieds, soit 4.300 mètres au som­met en par­tant de 1.900 mètres, des pentes à 14 %, une heure et demie dans chaque sens. Le diesel qui s’accroche à la cré­mail­lère, avec ses deux wag­ons et ses deux cents pas­sagers, sem­ble par­fois sur le point de flanch­er. Deux zones de croise­ment per­me­t­tent la rota­tion des deux trains (de fab­ri­ca­tion suisse).

Colorado-Springs

À bord, une hôtesse d’un âge incer­tain, « chauffe » le Touriste de sa voix très nasil­larde, pimen­tant d’anecdotes usées l’histoire de la ligne, insis­tant sur le sub­lime du paysage, l’héroïsme des chercheurs d’or (on voit une anci­enne mine au loin)… Certes, la vue est grandiose – quelques pho­tos le diront assez, les miennes s’ajoutant au mitrail­lage con­tin­uel, n’insistons pas.

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http://en.wikipedia.org/wiki/Manitou_Springs,_Colorado

Pass­er la déneigeuse chaque jour.

Bien­tôt, nous voilà dans la neige – le Québé­cois dit ne pas vouloir regarder, lui qui sort à peine de l’hiver cana­di­en ! Par endroits la couche dépasse la hau­teur du train ; la voie doit être déneigée chaque jour. Au som­met, libéra­tion pour une demi-heure ! Quelques-uns vont braver la neige, celle qui tombe et l’amoncelée qui cède sous les pieds touris­tiques ; d’autres iront con­som­mer au super-marché des sou­venirs, se réchauf­fer auprès de la marchan­dise en ses som­mets.

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Ça caille sec, si je puis oser ce rac­cour­ci. Surtout, l’oxygène se fait rare, les gui­boles ramol­lis­sent, les ver­tiges men­a­cent. On parvient au belvédère, là où l’on se fait tout spé­ciale­ment pren­dre en pho­to.

Colorado-Springs.

Lieu et moment his­toriques, en ce som­met vic­to­rieux où un mon­u­ment témoigne d’un autre mythe améri­cain, ain­si que le racon­te Robert :

« Ce qu’on voit là, ce sont les paroles gravées dans le bronze de Amer­i­ca The Beau­ti­ful. C’est le sec­ond hymne patri­o­tique améri­cain, celui qui se chante la main sur le cœur, quand le pre­mier, l’officiel Star-Span­kled Ban­ner (La Ban­nière étoilée), se chante la main au képi… Chaque année lors de grands événe­ments sportifs comme le Super Bowl (cham­pi­onnat le plus pres­tigieux du foot­ball améri­cain), un artiste chante Amer­i­ca The Beau­ti­ful avant le début du show ou du match. Alors, si on trou­ve le texte de cette chan­son au som­met du Pikes Peak, c’est parce qu’il a été écrit sur cette mon­tagne, à mi-chemin de celui qu’on a gravi en train. Son auteur, Katharine Lee Bates, devait le pub­li­er comme poème dans The Con­gre­ga­tion­al­ist, en 1895. Il fut ensuite mis en musique par Samuel A. Ward et devint bien­tôt le “sec­ond hymne”, repris par des dizaines de chanteurs comme Elvis Pres­ley et Frank Sina­tra ; il fig­ure aus­si couram­ment dans les recueils de chant des con­gré­ga­tions religieuses. »

http://en.wikipedia.org/wiki/Manitou_Springs,_Colorado

Ils l’ont fait !”

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Nous quit­tons Man­i­tou-Springs (le Man­i­tou est le chef spir­ituel chez les Amérin­di­ens), char­mante sta­tion de mon­tagne aux bou­tiques stylées ; direc­tion Den­ver avec l’intention d’une étape de camp­ing sauvage. Hési­tant sur la sor­tie d’autoroute à pren­dre, Robert alors à la barre, redresse et mord légère­ment sur le mar­quage au sol, déclen­chant aus­sitôt der­rière nous un déluge d’éclairs rouge et bleu… Sur­gi d’on ne sait où, c’était le dia­ble en uni­forme de sher­iff… Leçon de con­duite, papiers, con­trôle depuis la voiture. Der­rière l’étoile bien astiquée, l’homme est aus­si ferme que cour­tois, sinon aimable. Tout étant en ordre, il se pro­pose de nous « cou­vrir » jusqu’à la bonne sor­tie et, là-dessus, nous remet sa carte de vis­ite avec son grade, son matricule et son numéro de télé­phone ain­si que celui de sa patrouille pour une aide éventuelle ou un com­men­taire à noti­fi­er sur les con­di­tions de son inter­ven­tion. Le tout, dans le but, exprimé au dos de la carte, de pro­mou­voir les valeur d’Honneur, de Devoir et de Respect… On croit rêver !


Road chronique américaine — 5 — Au Nouveau-Mexique, le far-west se rapproche

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

24 avril 2015, ven­dre­di, Nou­veau-Mex­ique

USA 2015 Béta CactusNous voyons défil­er ces paysages infi­nis. Notre road chronique comme un trav­el­ling sans fin (presque) repous­sant des hori­zons d’océans. Cette ivresse là nous a pris en par­ti­c­uli­er dès le Nou­veau Mex­ique, État du sud-ouest mar­quant plusieurs change­ments : chaleur plus mar­quée, végé­ta­tion bien avancée, puis des prairies her­bues devenant de plus en plus couleur de sable, se trans­for­mant presque en savanes. État his­panique qui, comme son nom l’indique, fut sous dom­i­na­tion du grand voisin du sud, avant de rejoin­dre la fédéra­tion des Etats-Unis. L’espagnol y est la sec­onde langue en usage.

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Le nom Nou­veau-Mex­ique (en espag­nol Nue­vo Méx­i­co et en nava­jo Yootó Hahood­zo ; en anglais New Mex­i­co) a été don­né par les Espag­nols aux ter­res situées au nord du Rio Grande (la région supérieure du Rio Grande a été appelée Nue­vo Mex­i­co dès 1561). Le nom a été angli­cisé et don­né égale­ment aux ter­res cédées aux États-Unis par le Mex­ique après la guerre mex­i­co-améri­caine. Le nom Mex­ique provient de la langue aztèque et sig­ni­fie « dans le nom­bril de la lune ». [Mer­ci Wiki !]

Notre mode de nav­i­ga­tion, défi­ni tacite­ment, comme il est venu : Nous roulons, nous roulons, tant que nous ne sommes pas déviés par une attrac­tion impérieuse. En quelque sorte « à la Mon­taigne » : « S’il ne fait pas beau à droite, je prends à gauche. » Cepen­dant que la boucle du périple a tout de même été esquis­sée, avec le cal­en­dri­er. Donc nous prenons cha­cun notre quart à la barre. Robert démarre en pre­mier tan­dis qu’à l’arrière, dans ma salle de rédac­tion… j’assure la chronique. L’après-midi, je ne dirai pas que c’est l’inverse ; car si je prends bien la barre, Robert lui pique de la gaufre pour une bonne sieste. À part ça, nous devi­sons régulière­ment, partageant impres­sions, points de vue, infor­ma­tions, blagues divers­es. « Bouf­fer de l’asphalte » ne saurait suf­fire à nour­rir notre insa­tiable curiosité, nous les Bou­vard et Pécuchet de l’Amérique 😉

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À ce régime-là, nous avons par­cou­ru dans les 5.000 km en cinq jours, roulant au besoin la nuit pour dégager du temps de jour, ou pour en réserv­er aux prochains lieux repérés.

La cir­cu­la­tion est rel­a­tive­ment peinarde, les lim­i­ta­tions de vitesse étant respec­tées – 65, 70, 75 miles à l’heure, selon les États (100–110-120 km/h) ; mais le traf­ic est sou­vent intense, surtout avec les innom­brables trucks, si impres­sion­nants quand ils vous dou­blent.

Les autoroutes sont presque toutes gra­tu­ites, mais pas tou­jours en bon état, surtout dans le Mid­west.

Nous voulions faire escale à Albu­querque, comme ça, sans trop savoir, peut-être doute à cause de l’exotisme du nom, celui du vice-roi his­torique de la Nou­velle-Espagne. Mais cette ville s’est défilée sous nos roues, comme un fan­tasme : pas la moin­dre indi­ca­tion de dow­town (cen­tre ville), pas d’édifices mar­quants vis­i­bles, pas de grat­te-ciel arro­gants, rien qui attire l’œil du voyageur un peu pressé. Une grande tranchée autoroutière, certes, des boule­vards à angle droit, les enseignes habituelles du biz­ness… Une non-ville, à nos yeux, mais un sou­venir quand même, celui-là d’une vision fan­toma­tique…

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Plongée vers San­ta Fe ©gp-2015

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C’est ain­si que le cap fut mis sur San­ta Fe, cap­i­tale de l’État (2 134 m d’altitude, la plus haute des Etats-Unis)., mal­gré ses – seule­ment – 68.000 habi­tants. Dans notre pro­gramme, San­ta Fe était précédée de sa répu­ta­tion de « deux­ième ville d’art » du pays, après New York – bigre ! De fait, musées et galeries abon­dent, plus marchands que moins – ce qui con­stitue, en effet, un critère de classe­ment tout à fait états-unien.

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Bien char­mante ville, très « lati­no » et his­panique pour moitié, où les Indi­ens (2 % de la pop­u­la­tion) y sont relégués, comme ailleurs, au rang folk­lorique déjà évo­qué ici. À preuve fla­grante, cette riante place Nationale, car­rée, adossée au Palais des gou­verneurs et à ses arcades ; c’est là qu’une trentaine d’Amérindiens tien­nent bou­tique, à même le trot­toir, l’air plus que mélan­col­ique, voire dés­abusé. Il suf­fit de tra­vers­er la placette pour buter sur des dizaines de galeries de luxe qui van­tent, et vendent, l’artisanat autochtone et l’art dit con­tem­po­rain qui s’en inspire plus ou moins.

Fondée par les Espag­nols en 1607, San­ta Fe (Vil­la Real de San­ta Fé de San Fran­cis­co de Asís en espag­nol, sig­nifi­ant en français Ville royale de Sainte Foi de Saint François d’Assise) a gardé une grande unité visuelle, avec ses con­struc­tions en « adobe » (briques d’argile séchées au soleil). San­ta Fe serait aus­si la ville la moins pol­luée du monde, selon une étude menée par l’OMS.

Pour en revenir à l’État du Nou­veau-Mex­ique, rap­pels tout de même indis­pens­ables : Easy Rid­er, le film de Denis Hop­per, y a été tourné en 1969 ; de même Mila­gro, de Robert Red­ford (1988) ; La Trilo­gie des Con­fins (1992–98), les romans “west­ern” de Cor­mac McCarthy se situent au Nou­veau-Mex­ique. Enfin, c’est à Ross­well, au sud-est de l’État, qu’un ovni se serait écrasé en 1947…

À suiv­re

–––

Rat­tra­page côté images, celles-ci pou­vant être de nou­veau insérées ; on ver­ra plus tard pour les précé­dents épisodes… Mer­ci spé­cial à Daniel D; de la base infor­ma­tique de Venelles, pour ses con­seils avisés !


Road chronique américaine — 4 — Big Texan ne craint ni la barbaque, ni la mort

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

23 avril 2015, jeu­di, Texas

Quit­té le Ten­nessee (Nashville et Mem­phis), tra­ver­sé l’Arkansas (pronon­cer « ârkinssâ », le â tirant sur le o…), dépassé Lit­tle Rock (ses tris­te­ment fameuses émeutes raciales de 57–59), changé de fuse­au horaire, franchi le Mis­sis­sip­pi, la Cana­di­an Riv­er, le fleuve Arkansas, sur­fé sur des miles et des miles dans l’Oklahoma, lais­sé dans notre sil­lage Okla­homa City, El Reno et Clin­ton (pas l’autre), bor­duré une tor­nade, le tout sans avoir ren­con­tré un seul Chero­kee, pas un Apache des Grandes Plaines (mais nous ne sommes pas entrés dans leurs réserves). « It’s a long, long trip », oh yes !

[Ici, objec­tion de mon coéquip­i­er : – Non, tu n’en sais rien : des Indi­ens, on en aura for­cé­ment croisé, pas des emplumés bien sûr, mais des assim­ilés, devenus routiers, arti­sans, ouvri­ers ou autres. Du point de vue cul­turel, ils n’ont plus d’autre droit, d’autre recon­nais­sance que folk­lorique. Hol­ly­wood les aura pressés comme des cit­rons et réduits à être des sous-pro­duits plus ou moins exo­tiques. Alors que, selon les États, les Amérin­di­ens sont encore dans les 10% de la pop­u­la­tion. – Dont acte, c’est plus clair ! ]

Oui, nous bouf­fons du bitume ! Le long trav­el­ling nous acca­pare assez, dans la monot­o­nie austère des paysages de l’Arkansas et de l’Oklahoma, États pau­vres du Mid­west.

Et nous voguons sur la route du mythe pas excel­lence, la fameuse « 66 », la « moth­er-road », celle de la Con­quête de l’Ouest, 3.600 kilo­mètres entre Chica­go et San­ta Mon­i­ca en Cal­i­fornie. Nous l’avons prise à plusieurs repris­es sans le savoir, cette Six­ty Six qui n’existe plus, ayant été déclassée en 1985, rem­placée par l’autoroute 40 qui nous porte depuis et, en ce moment même entre Amar­il­la et Albu­querque, Nou­veau-Mex­ique. Mais elle a de beaux restes, la « 66 », enfin des restes présenta­bles, entretenus au nom du tourisme de rap­port, autant que par cette néces­sité « mythographique » – excusez le gros mot, mais c’est notre sujet de curiosité. [Pho­tos à l’appui, sans doute au retour, de même qu’une carte, qui s’impose].

Or, nous voici au Texas. Où mieux qu’ici, en ce deux­ième État de l’empire par la taille après l’Alaska (plus éten­du que la France, 26 mil­lions de Tex­ans à majorité répub­li­caine, faut-il le pré­cis­er et évo­quer le clan des Bush ?), où mieux qu’au Texas, évo­quer la notion de grandeur ? Ou plutôt non : de démesure, cette notion qui mar­que tant l’esprit améri­cain, qui imprègne les com­porte­ments, les valeurs cen­trées autour de l’espace et de ses con­quêtes – de la terre à la Terre elle-même, jusqu’au Ciel, celui de l’espace (« À vous Hous­ton ! ») et celui des cieux célestes des hal­lu­cinés du Dieu unique, venus à bout de ces arriérés poly­théistes à plumes et leurs mytholo­gies « de pacotille », tan­dis que s’imposent, au besoin par les armes, les valeurs de l’Argent-roi, des richess­es osten­ta­toires, du Par­adis gag­né à la force de la com­péti­tion, de la vio­lence comme don­née cul­turelle.

Tout cela, nous l’avons en quelque sorte vécu « en live » dans le lieu même de la démesure : The Big Tex­an, à Amar­il­lo, route 66. Son nom l’indique, c’est le domaine du gros, du beau­coup, du quan­ti­tatif d’abord. Il s’agit d’un immense « steak house » dou­blé d’attractions à la Dis­ney­land, se présen­tant comme « World famous », selon le cliché dom­i­nant [qui agace tant Robert ; sous ce qual­i­fi­catif « de renom­mée mon­di­ale », il voit toute cette pré­ten­tion à domin­er la planète]. Donc, c’est un restau­rant à viande de bœuf, décor et ambiance « west­ern », « beau­ti­ful Texas cow­girls », bien nour­ries, et autres cow­boys de charme ser­vant jusqu’à cinq cents car­ni­vores affamés – et assoif­fés.

Du vent dans le pét­role

Éton­nants, ces immenses champs d’éoliennes en plein Texas, pays du pét­role tri­om­phant. Des éoli­ennes pas cen­taines, plutôt par mil­liers, à perte de vue. Et de-ci de-là, des appels à recrute­ment dans ce secteur. Signe des temps ? Antic­i­pa­tion de l’épuisement pro­gram­mé des puits et investisse­ments mas­sifs dans l’énergie renou­ve­lable ?

La mai­son com­prend sa boucherie, ça va de soi, mais aus­si sa brasserie [excel­lente bière, je dois dire] et encore : un hôtel du même style, des bou­tiques de « sou­venirs », un saloon, une galerie de tir avec sell­es de cheval…, une salle de pok­er, un ser­vice de lim­ou­sine (tapageuse bag­nole au capot sur­mon­té d’une paire de cornes de vach­es) par laque­lle nous avons été trans­portés, pré­cieux clients-rois si pos­si­ble bardés de dol­lars. Chaque tablée a aus­si droit à une aubade par trois folk­leux (grat­te et chant nazil­lard, vio­lon, con­tre­basse) qu’on croirait sor­tis de Délivrance (John Boor­man, 1970), film des très grandes pro­fondeurs améri­caines…

Le coup de génie (relatif au biz­ness) de la famille Lee, pro­prié­taire exploitant depuis 1960 – les Lee de la lignée du général en chef sud­iste qui a capit­ulé à la bataille de Get­tys­burg [voir notre épisode précé­dent sur le sujet : tout se tient !] –, donc le coup de génie en ques­tion, c’est le coup de pub suiv­ant : offrir un steak de 72 oz – un peu plus de deux kilos ! – à quiconque réus­sira à le manger (ingur­giter, avaler, glou­ton­ner) en moins d’une heure, avec ses gar­ni­tures !

Un tel exploit, bien sûr, vaut mise en scène. Tiens, voilà deux can­di­dats, ova­tion­nés par la salle, mon­tant sur le ring, une estrade dressée devant le bar­be­cue (géant), sur­mon­tée de six chronomètres en chiffres de néon rouge (six chal­lengers peu­vent con­courir à la fois), encour­agés avec force par le meneur de céré­monie. On avance la bar­baque. Ova­tions. Qui, de l’homme ou de la « bête » va l’emporter ? On entoure les com­bat­tants, pho­tos de toutes parts – oui, de vraies con­di­tions idéales pour un excel­lent repas entre amis… Et c’est par­ti !

Nous n’avons pas atten­du la fin du match… Auront-ils gag­né ou, sinon, été con­damnés à pay­er le prix du repas, soit 72 dol­lars ?

À pro­pos de con­damné, cette extrav­a­gance à peine croy­able : pour un dol­lar dans la fente, vous vous offrez, « for a schock­linkly good time », les soubre­sauts d’un man­nequin con­damné à mort, élec­tro­cuté sur sa chaise élec­trique ! Est-ce là spec­ta­cle con­cev­able ailleurs, en civil­i­sa­tion ?

(À suiv­re – tou­jours sans images, désolé)


Road chronique américaine — 3 — Nashville, sa country, ses péquenauds, sa Calamity Jane

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

Mar­di 21 avril 2015

L’ancre lev­ée, nous quit­tons ce havre de sta­tion­nement où nous avons passé la nuit entre deux « trucks » – rien à ajouter. Objec­tif Nashville, cap­i­tale du Ten­nessee et de la « coun­try music ». Rien, a pri­ori, qui m’y eût attiré ; rien « en moi de Ten­nessee » ni de sa musique de et pour péque­nauds. Mais atten­tion à ce que j’écris là qui frise l’outrage à l’ami.

Robert aime la « coun­try », qui fait par­tie de sa cul­ture, à par­tir de l’adolescence, qu’il a con­tribué à pro­mou­voir via Radio Cana­da. Aller à Nashville ressem­ble fort à une oblig­a­tion anthro­pologique, le point de jonc­tion avec l’homo amer­i­canus mod­erne, le garçon vach­er et à cheval, ce cow-boy du mythe fon­da­teur. On en croise de loin­tains descen­dants, plus ou moins fringants, sur les trot­toirs du Broad­way local où s’alignent sans dis­con­tin­uer, bou­tiques de sou­venirs, honky-tonks, bars musi­caux tra­di­tion­nels, et coun­try-poli­tans, leurs con­cur­rents plus com­mer­ci­aux.

Sur les trot­toirs aus­si, des Elvis en résine, très prisés pour les clichés-sou­venirs ; bien qu’originaire de Mem­phis, le King a été acca­paré par Nashville, qui a forte­ment con­tribué à sa notoriété (il y a enreg­istré de nom­breux dis­ques). La cap­i­tale mon­di­ale de la coun­try résonne aus­si de musique rock et même hard, et c’est sans doute la plus éton­nante des curiosités de Broad­way que d’être envahi d’appels musi­caux plus divers et nuancés qu’on le croirait. Même le coun­try bous­cule (gen­ti­ment) la tra­di­tion, se métis­sant à l’occasion de rock élec­trique. En la décou­vrant, Nashville sem­ble en effet bien con­forme à son pro­fil mon­di­al­isé : le biz­ness y fonc­tionne à plein autour de la pacotille folk­lo – bottes, cha­peaux, fringues et tout un bazar ultra-kitch car­ac­téris­tique du chic améri­cain du Sud blanc.

Mais je décou­vre avec sur­prise une cité pim­pante d’allure plutôt mod­este à l’ombre de ses quelques grat­te-ciel assez élé­gants et néan­moins bien tri­om­phal­istes – c’est leur fonc­tion pre­mière –, tel celui d’AT&T, l’imperium télé­phonique qu’on dirait dirigé par Bat­man « en per­son­ne ». Une belle riv­ière tra­verse la ville, d’un côté la coun­try, de l’autre le stade de foot­ball améri­cain, un « mod­este » 80.000 places.

La san­té avant la musique

Depuis les années 1960, Nashville est le sec­ond cen­tre de pro­duc­tion musi­cale aux États-Unis après New York. En 2006, son impact économique a atteint 6,4 mil­liards de dol­lars, générant 19.000 emplois.(Gib­son, le fameux fab­ri­cant de gui­tares y a son siège).

Mais c’est le secteur des soins de san­té qui est le plus impor­tant, avant le tourisme et la musique. Nashville est le siège de plus de 250 com­pag­nies, dont Hos­pi­tal Cor­po­ra­tion of Amer­i­ca, le plus grand opéra­teur privé d’hôpitaux dans le monde (18,3 mil­liards de dol­lars par an, 94 000 emplois).

Les autres indus­tries prin­ci­pales sont les assur­ances, la finance et l’édition – surtout religieuse. Plusieurs films ont été filmés à Nashville, dont La Ligne verte, Le Dernier Château, Gum­mo, Nashville Lady et le film de Robert Alt­man, Nashville, dont l’action se déroule dans la ville. [Avec Wikipedia]

Dire que tout baigne au pays de la musique paysanne, sûre­ment pas. Des affichettes à l’entrée des « saloons » rap­pel­lent l’interdiction d’y intro­duire des armes, même si les bou­tiques abon­dent en pis­to­lets de plas­tique des­tinés, on n’en doute pas, à édu­quer les enfants. La vio­lence, on le sait, est ici endémique – pas seule­ment aux Etats-Unis ! – où elle exprime spé­ciale­ment une valeur fon­da­trice, avec son culte des armes qui n’aurait d’égal que l’omniprésence des reli­gions et des sectes.

On pour­rait aus­si louer cette bon­homie appar­ente des bars musi­caux avec leurs publics de tous âges et de toutes con­di­tions – mais seule­ment pour Blancs. Rap­pelons au pas­sage com­ment Elvis Pres­ley et le rock ont lit­térale­ment con­tré – au prof­it du prof­it ! – la « black music », qui avait bien d’autres ressources, il est vrai. Bref, Nash­wille est bien une ville blanche, les Noirs, eux, se trou­vant plus à l’ouest, à Mem­phis.

En quit­tant la ville, sur la vit­re arrière d’un pick-up con­duit pas une femme, ces mots en rouge vif : « Red Neck Woman » méri­tent une expli­ca­tion. Voilà que les femmes – du moins cer­taines – en viendraient à revendi­quer le statut jusque là car­ré­ment macho du « cou rouge », ce red neck car­ac­téris­tique du pécore réac, de droite, affec­té aux champs et aux vach­es ! « Avant » et depuis l’histoire de l’épopée, la femme n’existait que par l’homme, le mari. La voilà qui se revendique pour elle-même, pas pour autant fémin­iste ni de gauche, certes… Quoique, à lire le com­plé­ment de l’autocollant : « I miss my ex, but my aim is get­ting bet­ter all the time ! » souligné par le dessin d’une cible… Dif­fi­cile à traduire ! On s’est éch­iné, Robert et moi, à démêler les dou­ble sens de cette phrase si chargée. En gros : « J’ai largué mon ex, je manque de cible ». Une nou­velle généra­tion de Calami­ty Jane ?

Je com­prends mieux le sens que Robert a voulu don­ner à cette étape et à tout ce périple : ten­ter de com­pren­dre ce pays « qui n’est pas un pays », pour par­o­di­er un cer­tain Gilles Vigneault, mais un con­ti­nent, celui de la grandeur exces­sive, des extrêmes, jusqu’aux extrêmes con­tra­dic­tions.

À suiv­re – tou­jours sans images (j’en veux à Word­Press, qui vient d’imposer une mise à jour – foireuse !)

Pour Calami­ty : http://fr.wikipedia.org/wiki/Calamity_Jane


Road chronique américaine — 2 — Pèlerins à Gettysburg

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

Lun­di 20 avril 2015

Nous filons plein sud, dans notre bar­que à roues, ce qu’en bon français on nomme un camp­ing-car. Plein sud pour mieux embouch­er le plein « far west », la route de la con­quête.

Hier, tra­ver­sée de l’État de New York, puis celui de la Penn­syl­vanie, objec­tif Get­tys­burg, lieu fon­da­teur s’il en est, là où les séces­sion­nistes esclavagistes du Sud ont été défini­tive­ment bat­tus par les Nordistes. C’est là que, par con­tre­coup est né le con­cept d’Union, celui même des Etats-Unis ; c’est là qu’a été mis fin, dans le principe, à l’esclavagisme. Bref, c’est de la bataille de Get­tys­burg que date (1er-3 juil­let 1863, plus de 50.000 morts des deux côtés) l’ère mod­erne de cette nation nais­sante. Le 19 novem­bre, lors de la céré­monie de con­sécra­tion du champ de bataille, Lin­coln y prononça son fameux dis­cours, une adresse de deux min­utes. En dix phras­es, il replace son pays dans la ligne his­torique de la Déc­la­ra­tion d’indépendance des États-Unis et la guerre de Séces­sion comme une guerre pour la lib­erté et l’égalité et con­tre l’esclavage. Dans la dernière de ces dix phras­es, Lin­coln crée le con­cept de « gou­verne­ment du peu­ple, par le peu­ple et pour le peu­ple » repris entre autres en 1946 dans le dernier alinéa de l’Article 2 de la Con­sti­tu­tion de la qua­trième république française.

La colline est ponc­tuée des actes de bravoure et de sac­ri­fice, parsemée de mon­u­ments érigés au nom de rég­i­ments mil­i­taires de tout le pays. Là encore, les faits d’arme, mêlés aux valeurs morales, rejoignent le flux mythologique et l’Histoire.

Évidem­ment, c’est un lieu de pèleri­nage dont la petite ville très coquette et bour­geoise a tiré par­ti et prof­its en de mul­ti­ples musées et bou­tiques de sou­venirs. Depuis 1818, « The Dob­bin House Tav­ern » main­tient la flamme du sou­venir. Six généra­tions se sont employées à abreuver sol­dats et voyageurs. Aujourd’hui, les touristes y sont accueil­lis par le per­son­nel en cos­tumes à l’ancienne. La pho­to de Lin­coln côtoie les bouteilles de bour­bon et, au fond, une réplique de dra­peau d’avant l’indépendance sym­bol­ise cette phase de l’Histoire où l’Union Jack se trou­vait encadré par les « stripes », ban­deaux rouges, sans les « stars » des futurs États.

Petit retour en Penn­syl­vanie, État fondé par les quak­ers, aus­si puri­tains que tolérants, ce qui, du coup, atti­ra des légions de religieux de toutes obé­di­ences – même si l’ombre de Luther demeure très prég­nante, on en dénom­bre plus de cent. Dans la caté­gorie des bizarreries, c’est ici que sont instal­lées les com­mu­nautés d’Amishs avec leurs car­rioles désuètes, leurs barbes immuables, pan­talons à bretelles et robes longues des dames. Ces éco­los-big­ots s’interdisent l’électricité et l’usage des machines en général. Ils déno­tent à peine dans le paysage très foresti­er (Syl­va­nia était le pre­mier nom don­né au pays par son fon­da­teur William Penn) agré­men­té, au bord des routes, de fières croix de bois façon Gol­go­tha, si vous voyez un peu le tableau. Des signes plus vis­i­bles, certes, que les for­ages de gaz de schiste pour­tant très nom­breux dans l’État.

(À suiv­re)

Désolé, pas moyen d’insérer des pho­tos.


Road chronique américaine — 1 — Autour des mythes

USA 2015 Béta Truck

C’est à ne pas le croire : Trou­ver un accès wi-fi le long des routes améri­caines relève de l’exploit ! La con­nex­ion du jour, inat­ten­due, est pous­sive ; je n’enverrai donc pas de pho­tos avec ce pre­mier papi­er. Pour le deux­ième, eh ben, ce sera selon… 

C’est une nav­i­ga­tion. Une nav­i­ga­tion ter­restre. Une bar­que sur roues pour flots asphaltés. « Tu vas en bouf­fer comme jamais, de l’asphalte ! ». Il avait annon­cé la couleur – grise – de notre rêve améri­cain. « Il », mon com­parse Robert, ami de bien­tôt quar­ante ans, c’est dire notre jeunesse. Le « rêve » en ques­tion : un mélange de non-dit et d’affirmations plus ou moins péremp­toires sur l’« Amérique ». Lui, l’Américain au sens pre­mier usurpé par ses dom­i­nants ; lui le Québé­cois résis­tant à l’anglophonie impéri­ale, lui dans la lignée de son com­pa­tri­ote cinéaste Denis Arcand prédis­ant le Déclin de l’Empire améri­cain. Lui, dont j’aurai l’occasion de repar­ler ici, évidem­ment. Notre pro­pos d’aujourd’hui appa­raît d’une sim­plic­ité trop évi­dente pour ne pas recel­er du pro­fond mys­tère. Cette Amérique-là s’est fondée sur des mythes : qu’en est-il ? Quelles réal­ités ces mythes ont-ils générées ? Qu’en est-il encore de nos jours ?

C’est donc une chronique de « road movie » qui com­mence ain­si, une road chronique. Ce matin – il a pris le pre­mier quart – Robert est à la barre tan­dis que je mémo­ri­alise notre périple tout en roulant. Il com­mente aus­si, en ex-homme de radio qui ne craint pas la métaphore de choc ; d’un geste ample de la main droite, il lance : « C’est plein de trou­peaux de ham­burg­ers ! » Nous nav­iguons, plein sud, au fin fond de la Vir­ginie, direc­tion Nashville, Ten­nessee.

Nous venons de pass­er notre pre­mière nuit ensem­ble… J’en entends ricaner. Tout comme hier matin, au petit matin, au pas­sage de la fron­tière de La Colle où un ensem­ble bunkerisé au pos­si­ble, à très haute tech­nolo­gie para­noïde, affiche en son fron­ton tri­om­phal et en let­tres gigan­tesques : « UNITED STATES OF AMERICA ». Des chi­canes impres­sion­nantes, des caméras par dizaines, un inter­roga­toire, un deux­ième, prise d’empreintes des dix doigts, pho­to (con­trôles déjà subis ici-même il y a cinq ans…).

L’adresse de votre hôtel aux Etats-Unis ?

– Nous sommes en camp­ing-car ; nous avons deux couchettes, explique Robert.

– Ah oui, rétorque le flic gogue­nard avec un clin d’œil vers son voisin qui se marre aus­si. Nous n’irons pas véri­fi­er, ce n’est pas notre job !

Deux mecs ensem­ble, ben oui, des homos quoi, sinon des gays. On se marre. Ça tombe bien, se mar­rer fait par­tie de notre philoso­phie active. Se mar­rer sérieuse­ment, avec atten­tion, appli­ca­tion, sci­ence.

Mon­tréal fascine bien des « mau­dits Français ». C’est l’Amérique en VF, la clé d’entrée dans le fameux rêve – en prime avec le cousi­nage affec­tif. La veille au soir, déjà, on s’est mar­ré à manger du crabe d’Alaska, spé­ciale­ment ses pattes de presque un demi-mètre. Les pêch­er, là-bas, c’est exercer l’un des métiers les plus dan­gereux du monde tant la mer y est assas­sine. Mais on s’est mar­ré quand même à célébr­er l’amitié de Stéphanie, Québé­coise, et Fab­rice, qui a désor­mais davan­tage vécu au Cana­da qu’à Saint-Brieuc où il est né. Ils nous accueil­lent avec une coupe de vin mousseux… à l’érable qui, je l’affirme sans détour, est excel­lent. Décou­verte aus­si que ces fro­mages locaux : le Kénoga­mi (vach­es du lac Saint-Jean) et le Ramoneur (chèvres). C’est un cou­ple de gas­tronomes pro­fes­sion­nels ; éco­los dans l’âme aus­si : ils vont faire con­stru­ire une mai­son autonome en énergie. En quoi ils sont représen­tat­ifs de la mou­vance vers l’autonomie énergé­tique, et cela au pays où l’électricité coule à flots par les mânes tri­om­phantes d’Hydro-Québec – Robert ne sem­ble jamais étein­dre les lam­pes chez lui ! (Scan­daleux). Du coup, ils peinent à trou­ver des instal­la­teurs com­pé­tents en pan­neaux solaires, en chauffage alter­natif. En prime, ils vien­nent de subir un des hivers les plus rudes : moins 35°C ! Le print­emps en est en retard et le sol, encore gelé à 7 pieds de pro­fondeur (plus de deux mètres !) retarde le début des travaux de leur mai­son. Dehors, aux con­fins de la ville, des mon­tic­ules de neige boueuse, sale, dégagée des rues à la pel­leteuse, atten­dent leur dégel. Je dis « mon­tic­ules », non, ce sont de véri­ta­bles collines !

Donc, libérés d’un coup de tam­pon, à nous l’Amérique ! À com­mencer par l’escale break­fast à Rouse’s Point, un rade à haute immer­sion : choix entre Mc Don­ald, Dunkin Donet et Truck Stop, le « routi­er sym­pa » que nous retenons pour ses œufs au bacon, ses toasts, son café lavasse. La tra­ver­sée sera dure, on peut le red­outer. Pour atténuer le choc, comme on s’injecterait un vac­cin, mon cama­rade a dégainé son sens de l’à-propos tou­jours sur­prenant chez lui : remon­té dans notre vais­seau, il envoie derechef le disque Cool Water, Sons of the Pio­neers (Fils des pio­nniers). Plongée directe dans ce mythe, en sa ver­sion audio la plus léchée, la plus clicheton­neuse aus­si : « Cow Boy Dream », « Red Riv­er Val­ley », « Rid­ers of the Sky ». On y est !

Com­ment, quoi, pourquoi encore et encore écrire sur l’Amérique ? Pourquoi même cette épopée ? (Je dirais désor­mais l’Amérique par com­mod­ité, s’agissant des seuls Etats-Unis). « Tout » n’a-t-il pas été dit et red­it sur cette nation, ses peu­ples, ses out­rances, ses « mir­a­cles », ses … ?

Ben non ! Comme si align­er les sept notes de la gamme met­tait fin à la musique. C’est son com­mence­ment. Nous recom­mençons l’Amérique par nos yeux, oreilles et tous sens déployés, y com­pris le sens cri­tique.

– Pas vrai Robert ?

– Surtout le sens cri­tique ! tout autant que la fas­ci­na­tion pour les dif­férences. Les décou­vrir, en effet, me fascine plus que pré­ten­dre les dénon­cer.

En voisin con­ti­nen­tal, en jour­nal­iste aguer­ri, Robert con­naît les Etats-Unis. Cette nou­velle nav­i­ga­tion à deux – deux canaux d’observation –, c’est donc bien pour revis­iter les­dits mythes, ce qui ne saurait faire l’économie d’un ques­tion­nement sur ses pro­pres acquis, ses croy­ances mêmes…

(À suiv­re)


11 septembre 1973. Rideau noir sur le Chili et sa démocratie

Onze sep­tem­bre 1973. Rideau noir sur le Chili et sa démoc­ra­tie. Mort d’Allende. Quelques mil­liers d’autres vont suiv­re – cer­taine­ment bien plus que les deux milles annon­cés. Com­bi­en de mar­tyrisés, de « dis­parus », de blessés ? Com­bi­en d’exilés ? Com­bi­en de drames ? Quar­ante ans déjà. J’ai ressor­ti mes dia­pos pour revivre et partager ces douloureux événe­ments. Voici ma sélec­tion. Images pris­es juste avant le « golpe » de Pinochet.

L’atmosphère à San­ti­a­go où j’avais été envoyé par Tri­bune social­iste, l’hebdo du PSU, déjà dégradée depuis plusieurs mois (une ten­ta­tive de putsch avait eu lieu en juin), se tendait ter­ri­ble­ment en ce début sep­tem­bre. De plus en plus vis­i­bles, sol­dats et policiers occu­paient la rue, se fai­saient plus arro­gants. De même que les mil­ices d’extrême droite, ouverte­ment menaçantes. Des man­i­fes­ta­tions spo­radiques éclataient ça et là, surtout dans le cen­tre, réprimées à coups de grenades lacry­mogènes et de canons à eau. Par­fois aus­si par balles, on ne savait trop faire la dif­férence. Mais il y avait des corps éten­dus, des ambu­lances, des pom­piers.

La dernière grande man­i­fes­ta­tion de l’Unité pop­u­laire avait mon­tré des airs de cortège funèbre. Le cœur n’y était plus, et le fameux slo­gan « El pueblo – unido – jamas sera ven­ci­do » avait bais­sé d’ardeur. Des rumeurs entrete­naient l’illusion autour de l’existence de stocks d’armes « secrets » qui allaient per­me­t­tre de résis­ter aux fas­cistes. Lesquels étaient à la besogne, à saper la frag­ile économie (les camion­neurs en grève blo­quaient les trans­ports), appuyés en sous-main par la vin­dicte yan­kee. Nixon, Kissinger, la CIA et leur cor­re­spon­dant sur place, la multi­na­tionale des télé­com­mu­ni­ca­tions ITT s’acharnaient à ruin­er l’ “expéri­ence chili­enne”, cet insup­port­able régime social­iste issu d’élections démoc­ra­tiques.

castro-pinochet

Cas­tro et Pinochet…

castro-pinochet

Éton­nant atte­lage…

Sal­vador Allende voy­ait ses marges de manœu­vre se restrein­dre de jour en jour. Les généraux des dif­férentes armes se présen­taient de plus en plus sou­vent pour des audi­ences au palais prési­den­tiel et des exi­gences crois­santes. Le 23 août 1973, le général Prats démis­sionne. Com­man­dant en chef de l’armée chili­enne, c’est un proche d’Allende, qui le rem­place par un autre « proche », Augus­to Pinochet. Celui-ci, en effet, a plutôt une répu­ta­tion de pro­gres­siste ; il sera même chargé de la pro­tec­tion de Fidel Cas­tro en vis­ite d’État au Chili ! (des pho­tos les mon­trent tous deux côte à côte…) Il a la con­fi­ance d’Allende. Le « golpe », le putsch, Pinochet ne s’y ral­lie que tar­di­ve­ment, presqu’à corps défen­dant, sous la pres­sion de son véri­ta­ble pro­mo­teur, le général d’aviation Gus­ta­vo Leigh Guzmán. Anti-marx­iste de choc, c’est lui qui ordon­na de bom­barder le palais de la Mon­e­da. Mais Pinochet devait se rat­trap­er bien vite et dépass­er son men­tor pen­dant dix-sept ans de dic­tature…

Voulant en appel­er directe­ment au peu­ple face à la sédi­tion mon­tante des mil­i­taires, Allende avait organ­isé un référen­dum pour le 12 sep­tem­bre, un mer­cre­di. Mais il y eut le mar­di. On con­naît la suite.

 

PS. Les cir­con­stances de la mort d’Allende restent trou­bles, en dépit de la ver­sion offi­cielle, celle du sui­cide. Il n’y a en effet pas eu de témoins directs déclarés, Allende s’étant alors retiré dans un salon du palais prési­den­tiel. Il n’y était cepen­dant peut-être pas seul : on pense à ses gardes du corps cubains, « four­nis » par Fidel Cas­tro. L’hypothèse de l’assassinat d’Allende par un de ses gardes n’est nulle­ment far­felue. Je l’ai exposée en 2009 sur ce blog dans l’article : Mort de Hort­en­sia Bus­si, la veuve d’Allende. Du Chili à Cuba, de Pinochet à Cas­tro, de trou­bles jeux mor­tels

 

Voici donc une série de pho­tos qu’on peut, quar­ante ans après, qual­i­fi­er d’historiques. Cli­quer sur l’image pour l’agrandir.  © Gérard Pon­thieu

 

 


Document. Dumayet et Desgraupes, Pierre-s angulaires du scoop rimbaldien

Ce 25 novem­bre 1954, sur­gis­sant de la brume arden­naise, chaussés de leurs bottes de caoutchouc, affrontant brave­ment la gadoue, Pierre Dumayet et Pierre Des­grau­pes ont fleuré miam-miam le scoop d’enfer.

Clope au bec, gabar­dine de flic, les Roux-Com­baluzi­er du jour­nal­isme let­tré, allure madrée et fière d’épagneul picard en approche du gibier, sont venus (exprès de Paris, avec toute une équipe tech­nique) inter­view­er Mon­sieur Frico­tot, con­tem­po­rain d’Arthur Rim­baud.  Le paysan, en cas­quette, un peu endi­manché dirait-on, a été posé au pied de sa char­rue, bâton à la main. Par la gauche, Madame Frico­tot vient se ranger dans le champ, façon Angelus de Mil­let. « Bon­jour Madame ». Mais c’est à Mon­sieur qu’on cause. Ça tourne. On branche le micro. Les ques­tions fusent (ils s’y met­tent à deux). Quant aux répons­es, elles valent leurs 2 min 42 s de jour­nal­isme à haute inten­sité doc­u­men­taire…

« Bon, ben, j’crois qu’on vous a demandé à peu près tout… Au revoir Mon­sieur, R’voir madame… »

––

Archive de l’Ina.

MOTS CLÉS de l’Ina : jour­nal­iste paysan Rim­baud Arthur vie rurale champ boue botte Témoignage


Adresse aux jeunes peut-être futurs journalistes et autres rêveurs romanesques

Jeunes peut-être futurs jour­nal­istes, pos­tu­lants ou appren­tis des si nom­breux lieux de for­ma­tion, rêveurs romanesques qui s’identifient à la pim­pante grande reporter et redresseuse de torts des films hol­ly­woo­d­i­ens et des séries télé, …

… il est encore temps de bien ques­tion­ner votre voca­tion et pour cela, …

…plus encore, de vous imprégn­er de la réal­ité d’aujourd’hui du méti­er d’informer.

Ce n’est pas l’ancien de la pro­fes­sion qui lance sa prophétie de vieux schnok,

c’est que les con­di­tions d’exercice dudit méti­er ont telle­ment changé, à l’image de la planète mon­di­al­isée et de l’information dématéri­al­isée.

Et si en prime vous fan­tas­mez sur les héros “des grands con­flits qui font les grands reporters”,

lisez en pri­or­ité le témoignage d’une jeune et courageuse pigiste ital­i­enne, Francesca Bor­ri, que sa présence sur le front de la guerre civile en Syrie a lit­térale­ment trans­for­mée – tout autant d’ailleurs que l’indifférence plus ou moins chargée de mépris opposée par ses con­frères. Et aus­si par le pub­lic.

Son arti­cle a été pub­lié le 1er juil­let 2013, sur le site de la ‘Colum­bia Jour­nal­ism Review’, Il est repris sur le site du Nou­v­el Obs sous le titre

« Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien ».

Là non plus, on ne pour­ra pas dire « je ne savais pas ».

 

• Voir aus­si :

BONNE NOUVELLE. Les journaux sont foutus, vive les journalistes !


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

  • Twitter — Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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