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 Voyez ces deux-là comme ils tanguent ! For­cé­ment, ils naviguent ensemble. Et nous embarquent. En route vers la sphère céleste. Musique ! Pré­sen­ta­tions : A tri­bord et au vio­lon­celle-lumière, Didier Petit ; sur le gaillard d’avant, à la barre et aux cla­ri­nettes, Syl­vain Kas­sap ; à sa gauche et ici fouet­tant grand-mère –     c’est pour son bien – et juste avant de l’enlacer, Hélène Labar­rière ; à bâbord enfin et aux manettes d’accostage, le bos­cot et son atti­rail, Edward Per­raud. En jazz, on appelle ça un quar­tet (ou quar­tette); et leur concert fut don­né, au vrai sens, same­di soir (27/01/07) au Mou­lin à jazz à Vitrolles, Bouches-du-Rhône.

Un jazz de jazz, autre­ment dit indé­fi­ni, de pas­sage, de trans­port. Cher­chez pas l’étiquette, n’aurait pas de sens, pas d’objet ; tout juste bonne à brouiller la per­cep­tion, embrouiller le pro­pos. Heurts des mots contre les notes, leurs inter­fé­rences, les radia­tions émises, ren­voyées par le public aux musi­ciens, qui les per­çoivent, puis les trans­forment encore. On appelle ça un concert, comme on dit navi­guer de concert : aller ensemble – nulle part et par­tout, c’est selon sa car­to­gra­phie, les cou­rants, élé­ments, tem­pêtes. Sculp­teurs de sons, de masse sonore, cise­leurs de copeaux. Ça cogne en dou­ceur, ça effleure en volcan.

27/01/07 au Mou­lin à jazz à Vitrolles (13). Pho­tos © gp

Voyez-oyez l’homme des fûts, sa bat­te­rie et tous les usten­siles amas­sés dans une vali­sette, et les affaires de toi­lette – le peigne en fer, le bol (à raser ?) tibé­tain, la baballe à frot­ter la grosse caisse qui en râle de jouis­sance. Un cise­leur disais-je aux allures de gamin – 35 ans quand même et l’avenir en océan, sourcé à un Paul Lovens, son maître, à un Ger­ry Heming­way et aux tablas indiens, c’est dire qu’on est loin des bûche­rons binaires et pri­maires. Edward Per­raud, un bat­teur har­mo­nique et un joueur de silence, cette com­po­sante du son musical.

Oyez-voyez Hélène Labar­rière et sa contre­basse qui gronde et mugît en pleine grâce – grâce du geste, du corps dan­sant, cha­lou­pant avec toute l’embarcation jouante, elle en figure de proue, comme noyée, les yeux fer­més, au loin, au tout près. Une basse ferme, gant de velours et main de fer pour l’attaque, solide.

Et à la trom­pette marine – sauf qu’elle n’a qu’une corde et lui, le vio­lon­celle, quatre. Sans par­ler de ses cordes vocales : Didier Petit ajoute le chant à celui de l’instrument, plu­tôt rare en jazz, cet uni­vers qui ne refuse jamais per­sonne – pas même la cornemuse.

»> Voir-entendre un extrait du concert du Mou­lin à Jazz, Vitrolles, 27 jan­vier 2007

Donc, un trio de cordes, de peaux et de bas­tringue duquel jaillit le souffle vif et boi­sé de l’homme aux cla­ri­nettes, la « pic­co­la », la « nor­male » et sur­tout-sur­tout la basse dont Syl­vain Kas­sap est l’un des vir­tuoses par­mi les Michel Por­tal, Louis Scla­vis et Laurent Dehors, et aus­si John Sur­man, David Mur­ray et Antho­ny Brax­ton. Syl­vain, avec sa tignasse à la Ange­la Davis, ver­sion mâle et mol­dave, il capte par­fois ses ancêtres loin­tains ; c’est alors la cla­ri­nette en si bémol qui parle, comme dans les fan­fares ukrai­niennes ou rou­maines. Oui, loin­taines ces rémi­nis­cences, his­toire de ne pas se perdre dans le grand Tout du jazz, celui qu’il arpente avec ivresse et dans le don.

Un jazz exi­geant avec lui-même, éru­dit et popu­laire comme sait l’être le jazz ain­si joué. Tous les quinze jours Vitrolles s’ouvre à ces pos­sibles. L’association Char­lie Free tient son vieux mou­lin (réno­vé) depuis main­te­nant dix ans. Le fes­ti­val d’été va fêter ça en grand pompe et sous les pla­tanes. On en repar­le­ra. D’ici là, on a encore une demi-dou­zaine de chances de se ren­con­trer au Mou­lin. Par exemple le 10 février en com­pa­gnie du Sté­phane Guillaume Quar­tet. Il est pru­dent de réser­ver : 04 42 79 63 60.

»> Disque à signa­ler, reflet du concert, « Boîtes-Boat » par le quar­tet  Syl­vain Kas­sap  (Évi­dence). Com­po­si­tions du cla­ri­net­tistes et un mer­veilleux « Chil­dren » emprun­té à Albert Ayler.


Un pia­niste consi­dé­rable vient de mou­rir : Sieg­fried Kess­ler, retrou­vé noyé à La Grande Motte (Hérault), non loin du voi­lier sur lequel il vivait depuis une ving­taine d’années. Il avait d’abord fait bande avec Didier Leval­let (contre­basse) pour fon­der le quar­tette Per­cep­tion. Puis il enre­gistre avec d’autres grands du jazz  – entre autres avec Archie Shepp. Il explore aus­si les réper­toires de Brit­ten, Chos­ta­ko­vitch, Pro­ko­fiev, puis tâte les uni­vers de Xena­kis, Berio et Kagel. Éclec­tique – et exi­geant – jusqu’à la chan­son, où on le retrouve notam­ment avec l’excellent Jacques Ber­tin.

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