Les typo­gra­phies ne vien­nent pas de nul­le part: ins­pi­rées par un mou­ve­ment cultu­rel ou artis­ti­que, aspi­rées par l’Histoire, contrain­tes par des besoins, et mar­quées par le prag­ma­tis­me et la fan­tai­sie de leurs créa­teurs. C’est ce que racon­te Sacrés Carac­tè­res, une remar­qua­ble web­sé­rie ima­gi­née par Tho­mas Sipp, pro­dui­te par Les Films d’Ici et Radio Fran­ce, et mise en ligne sur le site de Fran­ce Cultu­re.

En dou­ze épi­so­des d’à pei­ne trois minu­tes, la web­sé­rie racon­te la nais­san­ce, l’histoire et la pos­té­ri­té des typos Auriol, Bodo­ni, Hel­ve­ti­ca ou enco­re Times New Roman, à l’aide d’une ani­ma­tion futée. Et d’une voix-off effi­ca­ce, lue par Chia­ra Mas­troian­ni: «Cha­que typo­gra­phie fonc­tion­ne com­me une voix, avec son pro­pre tim­bre, son regis­tre, et ses inflexions».


Sacrés carac­tè­res - Mis­tral par fran­ce­cul­tu­re

Sacrés Carac­tè­res mon­tre à quel point leur créa­tion est liée aux inno­va­tions: au déve­lop­pe­ment de l’imprimerie (Times New Roman), de l’informatique (Comic Sans), de la pres­se (Bodo­ni), de l’édition (Auriol) ou de la publi­ci­té et la com­mu­ni­ca­tion de mas­se (Cooper Bla­ck).

Les typo­gra­phies disent beau­coup de leur pério­de de concep­tion. Futu­ra par exem­ple, née de l’avant-garde alle­man­de du début du XXe siè­cle, vou­lait «créer l’écriture de son temps». Mise au pla­card par les nazis, qui la jugeaient «bol­ché­vi­que» et lui pré­fé­raient les carac­tè­res gothi­ques, elle fit un grand retour après-guer­re pour deve­nir la typo favo­ri­te de la publi­ci­té du mon­de entier.

Ou la Suis­se Hel­ve­ti­ca, autre poli­ce pour pubards, influen­cée par le Bau­haus. Elle est donc la «typo objec­ti­ve, hégé­mo­ni­que», décrit la web­sé­rie, qui racon­te l’expérience d’un gra­phis­te qui a ten­té de pas­ser une jour­née sans Hel­ve­ti­ca - il a dû se conten­ter de man­ger une pom­me et de boi­re de l’eau du robi­net. Impos­si­ble de pren­dre les trans­ports, fumer une clo­pe, ou même de s’habiller: Hel­ve­ti­ca est par­tout.

Omni­pré­sen­tes sur papier ou sur écran, dans l’art, les ensei­gnes des maga­sins ou sur les pan­neaux de signa­li­sa­tion, démo­dées puis recy­clées, les typo­gra­phies répon­dent sou­vent à des com­man­des. Ain­si Gotham, issu des let­tra­ges de vieilles bou­ti­ques et d’abri-bus new-yor­kais, a été remi­se au goût du jour pour deve­nir la typo de GQ lors d’une nou­vel­le for­mu­le, puis la poli­ce de carac­tè­res offi­ciel­le de la cam­pa­gne d’Obama.

Hon­nie par de nom­breux inter­nau­tes, uti­li­sée à tort et à tra­vers pen­dant des années, la fameu­se Comic Sans a été créée au milieu des années 90 pour être la typo de Rover, le chien de Micro­soft, qui jus­que-là par­lait en Times New Roman (un com­ble !). Elle est une réin­ter­pré­ta­tion des carac­tè­res des comics amé­ri­cains.

Quant au Mis­tral, son nom l’indique, il est por­té par un souf­fle pro­ven­çal et même mar­seillais, depuis la fon­de­rie Oli­ve en emprun­tant la Natio­na­le 7.

[Avec Libé, L’Obs et Fran­ce Cultu­re]