Claude Imbert fait le Point sur l’écrit. Mais l’information ?

PointIl ne manque pas d’un certain panache, ce Vive l’écrit – sans !, comme par sérénité bien assise? – poussé par Claude Imbert dans l’édito du dernier “Point” [3/02/05]. Le patron de l’hebdo appuie son credo, pour une part sur des réflexions de bon sens, pour une autre, en effet, sur des croyances. Peut-être même s’agit-il de l’air du temps.

Affirmer que l’écrit garde sa prééminence dans nos sociétés du Livre, du Droit et de l’Universel, oui, ô combien ! Mais ne pas oublier que ces trois stades de l’évolution des sociétés ont pu cheminer par un processus historique dans lequel la technique n’a été qu’un outil. Gutenberg n’a nullement imprimé la bible par souci de diffuser un message divin ; c’était avant tout un homme d’affaire dont la célèbre invention lui permit, littéralement, de faire fortune. Or, il n’avait imprimé que très peu d’exemplaires – dans les trois cents si je me fie à ma mémoire, n’ayant pas retrouvé l’article que j’ai écrit vers 1985 sur le sujet dans “Les Nouvelles littéraires”.Bible_083v084r

Donc, si le livre était né dans sa forme moderne, il lui restait à devenir un support de diffusion «de masse». Près de cinq siècles ne seront pas superflus pour accoucher – dans quelques contrées privilégiées – de l’école publique, conséquence et cause de l’irruption du livre dans la conquête de l’humain vers son autonomie.

Ce n’est pas la technique, là non plus, qui a été seulement déterminante. Le long cheminement du Livre jusqu’au Droit et à l’Universel résulte des contenus dont les supports sont les véhicules. L’attelage n’a que la valeur de ce qu’il transporte.

Ce préambule pour laisser parler Claude Imbert : «[…] l’économie de la presse écrite, en France, souffre depuis longtemps d’une insuffisance de capital que, ces temps-ci, des aménagements financiers au Monde, au Figaro, à Libération tendent à réparer. Surtout, le coût des quotidiens est, chez nous, plombé par une pratique corporatiste et malthusienne du syndicat CGT du Livre, qui leur a infligé un handicap insurmontable dans leur composition, impression et distribution. Ajoutez enfin que la pénalisation d’une langueur économique nationale a, plus que chez nos grands voisins, réduit les ressources publicitaires. »

Le patron du Point tient bien là un discours de patron d’entreprise : il faut aux journaux plus de capital, moins de salariés et de la croissance, nom de dieu, pour la manne publicitaire. Il pense si peu au contenu – c’est-à-dire à la valeur d’intérêt qu’une information peut justifier par sa qualité –, qu’il ne différencie pas, ou secondairement, les journaux en question. Pour lui, au fond, il s’agit là d’une même matière, autrement appelée marchandise, dont la valeur d’échange tient à la loi du Marché – toujours ce dieu Marché.

Sun

Ainsi poursuit-il : «Tous ces freins expliquent le retard français dans les réformes, ailleurs engagées, pour adapter les quotidiens – contenant et contenu – au nouvel univers. Ainsi les Anglais, les Allemands expérimentent-ils avec succès des formats tabloïds – ou compacts – qui ne sont plus exclusivement dévolus à la presse populaire. Ainsi l’Italie conserve-t-elle une presse quotidienne créatrice et prospère en popularisant la vente ajoutée de livres : 44 millions en un an. (Le livre, c’est aussi de… l’écrit.) Quant à l’Angleterre et l’Allemagne, elles retrouvent, peu à peu, leurs enviables records

C’est y aller vite en besogne que de mettre dans le même sac le Times et le Sun, le Bild ou Die Zeit, le Giornale ou la Repubblica. C’est aussi sauter à pieds joints sur ces méthodes de marketing qui pousse les quotidiens à la vente forcée de livres ou de… lingerie féminine. [Lire à ce sujet].

« L’écrit, conclut Imbert, reste l’oxygène de toute civilisation. Le socle du Droit et de l’Universel. Il n’est pas venu, en six mille ans, à l’homme comme une «découverte». Il ne disparaîtra pas comme une technique.» L’écrit, peut-être… Mais l’information libre, distincte de la marchandise ?

–> Les images : La couverture du dernier Point… –> Deux pages de la Bible de Gutenberg, dite L42, en raison de ses 42 lignes par colonne. C’est le premier livre imprimé. –>Tout ça pour en arriver – aussi, mais pas seulement! – au très british et crapoteux Sun. Tous les “tabloïds” ne sont cependant pas de cette farine; la tendance est aujourd’hui au format réduit.

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