Cette page d’Alexis de Toc­que­ville : « De la Démo­cra­tie en Amé­rique », Livre II, 1840 (10/18, 1963). Sans com­men­taire, sinon d’avoir pris la liber­té de mettre en ita­lique quelques lignes… prophétiques.

« Il y a un pas­sage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.

« Lorsque le goût des jouis­sances maté­rielles se déve­loppe chez un de ces peuples plus rapi­de­ment que les lumières et que les habi­tudes de la liber­té, il vient un moment où les hommes sont empor­tés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nou­veaux qu’ils sont prêts à sai­sir. Pré­oc­cu­pés du seul soin de faire for­tune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la for­tune par­ti­cu­lière de cha­cun d’eux à la pros­pé­ri­té de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils pos­sèdent ; ils les laissent volon­tiers échap­per eux-mêmes(…)

« Si, à ce moment cri­tique, un ambi­tieux habile vient à s’emparer du pou­voir, il trouve que la voie à toutes les usur­pa­tions est ouverte. Qu’il veille quelque temps à ce que tous les inté­rêts maté­riels pros­pèrent, on le tien­dra aisé­ment quitte du reste. Qu’il garan­tisse sur­tout le bon ordre. Les hommes qui ont la pas­sion des jouis­sances maté­rielles découvrent d’ordinaire com­ment les agi­ta­tions de la liber­té troublent le bien-être, avant que d’apercevoir com­ment la liber­té sert à se le pro­cu­rer ; et, au moindre bruit des pas­sions poli­tiques qui pénètrent au milieu des petites jouis­sances de leur vie pri­vée, ils s’éveillent et s’inquiètent ; pen­dant long­temps la peur de l’anarchie les tient sans cesse en sus­pens et tou­jours prêts à se jeter hors de la liber­té au pre­mier désordre.

« Je convien­drai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cepen­dant que c’est à tra­vers le bon ordre que tous les peuples sont arri­vés à la tyran­nie. Il ne s’ensuit pas assu­ré­ment que les peuples doivent mépri­ser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suf­fise. Une nation qui ne demande à son gou­ver­ne­ment que le main­tien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître. (…)

« Il n’est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ain­si que sur nos théâtres, une mul­ti­tude repré­sen­tée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d’une foule absente ou inat­ten­tive ; seuls ils agissent au milieu de l’immobilité uni­ver­selle ; ils dis­posent, sui­vant leur caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyran­nisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’étonne en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans les­quelles peut tom­ber un grand peuple… »

Share Button