une_2007_12_29.1199037861.jpgA prio­ri, idée esti­mable que ce « Voyage du bon côté de la pla­nète ». J’ai lu avec atten­tion et en entier ce Libé­ra­tion de same­di inti­tu­lé « Le Libé des solu­tions – 2008, et si on se bou­geait ? » Le numé­ro a été concoc­té avec de jeunes Repor­ters d’espoirs, du nom de l’association du même nom, posant que tout n’est pas noir dans le monde et que le jour­na­lisme peut aus­si reflé­ter une cer­taine réa­li­té posi­tive, sans naï­ve­té si pos­sible. Dire que « ça part d’un bon sen­ti­ment » revien­drait à poi­gnar­der l’initiative. Écar­tons la per­fi­die. D’autant qu’en géné­ral, le jour­na­lisme se montre peu apte à l’auscultation interne, ni sur­tout au ques­tion­ne­ment sur sa fonc­tion pro­fonde. Il va, et c’est ain­si, de son pas trop assuré. 

Donc Libé a emboî­té le contre-pas pro­po­sé par ces « espé­ran­tistes », sous la hou­lette de Jean-Claude Guiille­baud, membre de l’association sou­te­nue par un œcu­mé­nique comi­té ras­sem­blant entre autres… : Yann Arthus-Ber­trand, Mau­rice Druon, Xavier Emmanuelli
Nico­las Hulot, Denis Jeam­bar, Laurent Jof­frin, Domi­nique Lapierre, Hubert Reeves, etc. Le patron de Libé avait déjà expri­mé son sou­hait d’un jour­na­lisme « posi­tif ». Pas­sage à l’acte same­di 29 dans l’entre-deux des fêtes, avec un ren­fort bien­ve­nu alors que la rédac­tion est déplumée.

J’ai donc lu, ain­si d’ailleurs que les 23 réac­tions de lec­teurs – dans l’ensemble ravis de l’initiative. Oui, c’est bien de mon­trer que tout n’est pas pour­ri puisque des excep­tions existent… Mais deux aspects m’ont frap­pé. Qu’il s’agisse des roses de Jala­la­bad, du sel de Gui­née, des arbres du Sahel, des micro-cré­dits, des forêts sau­vées au Laos et au Cam­bodge, etc., dans tous les cas il s’agit d’une ini­tia­tive Nord »> Sud prise par un mes­sie euro­péen. Une fois de plus, nous sommes dans l’humanitaire au sens « bonnes œuvres char­gées de bonnes intentions ».

L’autre aspect tient au fait que dans tous les cas éga­le­ment il s’agit d’ini­tia­tives indi­vi­duelles avec, au départ, l’histoire d’un homme ou plus rare­ment d’une femme. Au point que les papiers sont tous iden­ti­que­ment struc­tu­rés : un pro­blème, une situa­tion »> un homme, une solution.

Mais alors, si les solu­tions (indi­vi­duelles) ne manquent pas, pour­quoi le monde conti­nue-t-il à aller de mal en pis ?

Le ques­tion­ne­ment peut paraître dur : sommes-nous dans ces his­toires – louables à pre­mière vue – dans un sché­ma fon­ciè­re­ment autre que celui de l’Arche de Zoé ? – inten­tions a prio­ri esti­mables, com­por­te­ments irres­pon­sables et incon­sé­quents. La dif­fé­rence tient en l’occurrence dans le résul­tat appa­rent – dans le spec­tacle du résultat.

Cette atti­tude n’est-elle pas symp­to­ma­tique de notre monde et de son désar­roi poli­tique autant que géné­ral ? Ce monde auquel on tend désor­mais, de plus en plus, à pro­po­ser des actes et des solu­tions indi­vi­duels – puisque c’en est fini des idéaux, sinon de l’Histoire… À la soli­da­ri­té humaine, sub­sti­tuons les actions huma­ni­taires, indi­vi­duelles et spec­ta­cu­laires, héroïques et tech­niques. Ce qu’un inter­naute, cité ici , dénonce dans ce qu’il appelle l’effet Bande de Gaza : Sur­tout ne rien faire qui soit une solu­tion de fond. Ou encore l’effet Table rase : Éli­mi­ner les acquis sociaux ou les tra­di­tions de soli­da­ri­té, en uti­li­sant avec oppor­tu­nisme tous les thèmes de pro­pa­gande pos­sible, (voire en exploi­tant ou pro­vo­cant des catas­trophes - finan­cières, détour­ne­ment des bud­gets de la sécu en France - natu­relles - vio­lences inté­rieures - guerres). 

Au fond, n’y a-t-il pas dans cette condes­cen­dance de supé­rio­ri­té un vrai racisme à base d’une sorte de pos­tu­lat latent, par­fois expri­mé, selon lequel « ils ne sont pas capables de s’en sor­tir sans nous » ? Au nom de quoi on conti­nue de faire à la place des inté­res­sés, les­quels en effet laissent faire. Puisqu’il n’y a rien d’autre à faire…

S’il s’agit, selon Jean-Claude Guille­baud dans son édi­to, de « résis­ter à une forme d’hémiplégie jour­na­lis­tique », ce numé­ro de Libé rate son coup en tom­bant dans l’inversion ten­dance « fleur bleue ». Y aurait-il donc deux jour­na­lismes oppo­sés, l’un sombre et l’autre éclai­rant ? Ou bien une seule néces­si­té impé­rieuse, celle de mon­trer – tou­jours – la com­plexi­té du monde, entre le pire et le meilleur ?

Les « solu­tions » de Libé, tant pis, elles res­semblent à la pub et au slo­gan banane balan­cé de la une à la der par… Suez : « Vous allez aimer 2008 ». Voi­là bien là des créa­tifs-posi­tifs pour clai­ron­ner une année qui s’annonce… comme une autre.

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