Film de Coline Serreau. Solutions pour aimer la terre

Ça tombe bien, au fond : le printemps, le tout proche temps des cerises, ce volcan qui nous ramène à notre juste taille de produits de la nature, et puis ce film comme une orchidée sur notre monde pourrissant… Je parle de Solutions locales pour un désordre global, de Coline Serreau. J’avais un peu résisté aux conseils d’une amie et à cause d’un méchant articulet de Télérama. Dira-t-on jamais assez les méfaits de la critique se faisant criticaille : inculte, surfaite, plus nuisible qu’un essaim de criquets sur un champ de mil.

Bien fait pour ma pomme, dira-t-on. Certes, pas obligé ni de les lire, ni surtout de les écouter. Le problème, c’est toujours le mélange des genres dans lequel l’information basique se trouve passée à la trappe ou, pire, assassinée. Ainsi, en moins d’un feuillet, la Mathilde Blottière [Télérama du 10 avril 2010] dézingue un film important, utile ô combien, nécessaire et intéressant – soit exactement l’inverse de son méchant papier. Lequel épuise ses maigres ressources à filer une vaine opposition entre le film de Coline Serreau et « Home » d’Arthus-Bertrand, le dandy et esthétisant geignard. A quoi bon s’échiner avec d’aussi ineptes propos ? A quoi bon, de même, dénigrer le féminisme exprimé dans le film en le reprochant à la cinéaste, alors qu’il se trouve justement exposé par des hommes ? C’est d’ailleurs l’un des axes majeurs de la problématique de ce documentaire, à savoir la dénonciation d’une agriculture passée aux mains des mâles, notamment lors du coup de force de la soi-disant « révolution verte », elle-même conséquence de l’industrialisation outrancière, elle-même aboutissement « logique » de la Guerre. La Guerre avec son grand G, et aboutissement de quoi ? de quelle névrose de ce mâle dominateur, frappadingue de la testostérone, n’ayant de cesse de dominer, violenter, assujettir la nature et en particulier la terre,sans oublier au passage, « accessoirement », la femme, « sa » chose ? Machisme et machinisme mêmes combats, mêmes convergences dans l’Histoire des drames humains culminant dans notre modernité en ses formes « civilisées » – c’est-à-dire en apparence proprettes et douillettes, très adaptées à la vaine dissimulation, vaine puisque le spectacle éclate au grand jour, pour qui veut le voir. Ce ne saurait être le cas de la critiqueuse, la télérameuse qui ne voit là que « métaphores lourdingues ».

Or, voilà que le numéro suivant du même hebdo [17 avril 2010], sort sa une et un dossier sur la question « Le monde paysan est-il condamné ? » On y retrouve l’essentiel de la problématique développée dans le film de Serreau, en particulier dans l’entretien avec l’agronome bien nommé, Marc Dufumier. Non seulement le constat est le même (désordre global), mais aussi les solutions (locales) – lesquelles passant tout de même par une Résistance à venir, ou alors c’en sera fait d’une sorte de fascisme vert-brun, couleur d’une terre-Terre uniforme parce que pillée, ruinée, traite jusqu’à la dernière goutte de vie, comme ces pauvres vaches transformées en « usines à pisser le lait ». Le tout au profit des Lactalis, Danone, Unilever ainsi que les Leclerc, Auchan et autres Carrefour – tandis que les paysans disparaissent , parfois en se suicidant : un million de moins en quarante ans, passant de 1 600 000 en 1970 à 600 000 aujourd’hui.

L’agriculture, c’est à la fois la chaîne de la vie – comment peut-elle ne pas être biologique ? – et celle de l’Histoire, grand H comme Humanité. Jusqu’à ce que l’homo sapiens se mette moins à penser qu’à compter et à entasser, pour mieux dominer sans doute, combler sa peur panique du lendemain et son vide intérieur proportionnel… Le « progrès » l’a jeté dans la démence, où il se vautre. Afin de perfectionner l’ « art » de la guerre il invente les plus puissants poisons (gaz moutarde), explosifs (nitrates), et les plus meurtriers engins à moteurs (tanks). Hélas la paix survient ! Alors guerre à la nature, guerre à la terre ! et en avant pesticides et engrais, tracteurs et charrues. Et que je te fouraille de mon soc puissant, mâle et fécondeur, cette salope de terre, cette traînée pleine de miasmes ! Et que je lui bourre la gueule de ma chimie du pétrole !

Agriculture de choc pour une industrie de guerre économique. Le maquereau exploite la pute autant qu’il méprise la femme. Le mac’ n’existe que dans son minable présent de consommateur immédiat, boulimique. Il se fout de demain, et plus encore du futur. Sans doute inconscient, en tout cas très con, con et mortifère, Il sème la stérilité.

Justement parlons aussi semences ! Un des enjeux majeurs de la vie sur terre et du devenir agricole. Tandis qu’on stocke les graines dans des coffres-forts, croyant préserver la biodiversité, des affairistes-industriels s’« ingénient » à en exploiter quelques spécimens restreints, qu’ils tripotent en bricolant les ADN, qu’ils verrouillent par la même occasion – pas touche ! et prière de cracher au bassinet en échange de « mes » semences OGM – appropriation du vivant, brevets commerciaux sur le bien commun de l’humanité ! Ainsi ce renversement total : du néolithique jusqu’au XIXe siècle, les agriculteurs sélectionnaient leurs propres semences. Désormais ils doivent adapter leurs terroirs aux quelques variétés que leur imposent les Pioneer et Monsanto ! Au nom de la productivité industrielle, des rendements en tous sens, pour des terres stérilisées qu’il faut d’autant engraisser pour qu’elles produisent, si c’est un jour possible, des tomates carrées plus faciles à loger dans les conteneurs pour hypermarchés !

Et ainsi de suite… Quelle suite au fait ? C’est bien la question : que nous réserve ce monde de dingues où le soja du Brésil (déforesté), vient nourrir des animaux bretons élevés en batteries, dont le lisier rend l’eau imbuvable et pollue la mer, tandis que le céréalier de la Beauce gave ses sillons d’engrais de synthèse…  Et comme Pierre Rabhi dit dans le film, « bientôt quand on se mettra à table, plutôt que de souhaiter bon appétit, faudra se souhaiter bonne chance »…

Voilà donc un film important, pour le moins. Parce qu’il réhabilite le beau mot de paysan, en déplorant le triste sort du cultivateur enchaîné à ses ennemis. Parce qu’il touche au noyau vital, celui qui nous a portés sur cette terre, où ne sommes jamais qu’en viager, sinon en sursis. D’où l’urgence d’y vivre à plein, pas à la manque !

>>> Les photos sont toutes tirées du film.

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la pie

Super le film de Coline serreau. Nous n’étions pas nombreux dans la salle mais à la fin il y a eu des applaudissements.

Jane JULIE

Pour une association, comment est-il possible de se procurer une copie du film de Coline Serreau, afin de le projeter dans une salle de mairie. Ensuite, nous envisageons de le colporter dans les villages aux alentours.
A qui devons-nous nous adresser ?
Merci de bien vouloir répondre.
Jane

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