nobel litterature 2015

© Ph. Peter Groth

En attribuant le Nobel de lit­téra­ture à Svet­lana Alex­ievitch, le jury de Stock­holm hon­ore une mag­nifique écrivaine et s’honore lui-même. Un choix courageux qui con­sacre une femme elle-même vouée à témoign­er du courage face au ter­ri­ble quo­ti­di­en de “héros ordi­naires”. Un choix qui s’inscrit dans un con­texte géo-poli­tique et écologique des plus trou­bles, affec­tant toute l’humanité.

Je suis d’autant plus sen­si­ble à cette recon­nais­sance que je dois à Svet­lana Alex­ievitch deux livres qui m’ont par­ti­c­ulière­ment boulever­sé : La Sup­pli­ca­tion (1997) et La Guerre n’a pas un vis­age de femme (1985).

2290300314Le pre­mier, sous-titré Tch­er­nobyl, chronique du monde après l’apocalypse, témoigne avec force de l’univers ter­ri­fi­ant d’après la cat­a­stro­phe ; les témoignages rassem­blés don­nent au drame sa dimen­sion pleine­ment humaine, dépeinte sans arti­fice aucun par les témoins et acteurs directs. Une « réal­ité noire », sig­ni­fi­ca­tion lit­térale de « Tch­er­nobyl », ain­si que le souligne un pho­tographe, expli­quant pourquoi il ne prend pas de pho­tos en couleur…

Plus loin, un liq­ui­da­teur racon­te com­ment se blo­quaient les dosimètres étalon­nés jusqu’à deux cents rönt­gens, tan­dis que des jour­naux écrivaient : « Au-dessus du réac­teur, l’air est pur » ! « On nous don­nait des diplômes d’honneur. J’en ai deux. Avec Marx, Engels, Lénine et des dra­peaux rouges. »

Une femme, épouse d’un liq­ui­da­teur, racon­te l’agonie de son homme : « Un matin, au réveil, il ne pou­vait pas se lever. Et ne pou­vait rien dire… Il ne pou­vait plus par­ler… Il avait de très grands yeux… C’est seule­ment à ce moment-là qu’il a eu peur… […] Il nous restait une année. […] L’homme que j’aimais telle­ment […] se trans­for­mait devant mes yeux… en un mon­stre… » Le reste de ce témoignage, oui, c’est une sup­pli­ca­tion ; elle est insup­port­able et pour­tant on se doit de la lire jusqu’au bout.

Pour l’Union sovié­tique, cette cat­a­stro­phe a son­né le début de la fin, qui eut lieu trois ans après. Ses caus­es en sont autant poli­tiques que tech­niques, con­trac­tion implo­sive d’un sys­tème dément et d’une incon­séquence sci­en­tiste.

Ce livre con­stitue aus­si le plaidoy­er le plus implaca­ble con­tre l’énergie nucléaire dite « paci­fiste ». Rap­pel : Il y a plus de 400 réac­teurs nucléaires dans le monde – dont 58 en France.

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Autre grand livre : La guerre n’a pas un vis­age de femme… mais les femmes ont été de toutes les guer­res. En par­ti­c­uli­er les femmes russ­es enrôlées dans l’Armée rouge et envoyées au front con­tre les Alle­mands : aux­il­i­aires de toutes sortes, de toutes corvées, blan­chisseuses de linge gorgé de sang, infir­mières, bran­car­dières, médecins, cuisinières, puis com­bat­tantes, tireurs d’élite. Des héroïnes au même titre que les liq­ui­da­teurs de Tch­er­nobyl. Avec leurs témoignages tout aus­si insup­port­a­bles.

• Svet­lana Alexan­drov­na Alex­ievitch, écrivaine et jour­nal­iste rus­so­phone, ukraini­enne par sa mère et biélorusse par son père, est une dis­si­dente irré­ductible, tant sous le régime sovié­tique que dans la Russie pou­tini­enne et la Biélorussie du dic­ta­teur Loukachenko.

On lui doit aus­si Cer­cueils de zinc (1991), sur la guerre sovié­to-afghane, Ensor­celés par la mort, réc­its (1995), sur les sui­cides de citoyens russ­es après la chute du com­mu­nisme et Derniers Témoins (2005), témoignages de femmes et d’hommes qui étaient enfants pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Enfin, en 2013, La Fin de l’homme rouge ou le temps du désen­chante­ment, recueille des cen­taines de témoignages dans l’ex-URSS (prix Médi­cis essai et « meilleur livre de l’année » par le mag­a­zine Lire.)

Le prix Nobel de lit­téra­ture la con­sacre pour « son œuvre poly­phonique, mémo­r­i­al de la souf­france et du courage à notre époque ».

 

Lire aus­si : Tch­er­nobyl – Fukushi­ma. 25 ans après, « la leçon de Tch­er­nobyl n’a pas été apprise »

Tch­er­nobyl. La ter­reur par le Men­songe

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