Grèce, carnet de voyage. 6) Paros. À l’origine d’Aphrodite de Milo

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[Ph. Marie-Lan Nguyen]
Vénus-Aphrodite de Milo, vedette du Louvre. [Ph. Marie-Lan Nguyen]

Iles des Cyclades, Paros, 14 juin 2016. Des chapeaux et casquettes, chemisettes, t-shirts et la panoplie possible de souvenirs et colifichets. Étroite et tout en longueur, la boutique de Nikólaos, sur le port des pêcheurs, s’enfonce dans son obscurité que combat un néon blafard. Comme à Athènes, dans les rues touristiques de Monastiraki, on se croirait dans un bazar, ou dans un souk. La première hypothèse renverrait aux guerres médiques (- Ve siècle) opposant grecs et Mèdes, autre nom des Perses, les actuels Iraniens. La seconde, plus vraisemblable car moins lointaine, serait liée à l’occupation des Ottomans, les Turcs d’aujourd’hui – occupation qui a tout de même duré quatre siècles !

[D]e cette occupation il reste au moins deux abcès de fixation :

L’île de Chypre, coupée en deux, un peu à la manière irlandaise, version orientale. Voilà plus de 40 ans (1974) que les deux communautés, quand elles ne se font pas la guerre, s’observent en chiens de faïence 1 ;

La basilique Sainte-Sophie, fleuron de la chrétienté du temps où Istanbul s’appelait Constantinople, car conçue au IVe par Constantin 1er, successivement basilique chrétienne, mosquée puis musée. En 2012, un groupuscule islamiste et nationaliste violent fait campagne pour que le musée redevienne une mosquée, notamment en organisant une prière musulmane sous la coupole byzantine. Un an après, Erdoğan déclare envisager que cette transformation ait lieu…

Alors, ne « leur » parlez pas de ces « barbares » ! – au sens d’Hérodote : étrangers parlant un langage inconnu. Ou alors, « ils » vous en parleront, par exemple, à propos de l’accord par lequel l’Europe s’est défaussée sur la Turquie d’Erdoğan au sujet de l’accueil des réfugiés – syriens notamment. Je me souviens avoir abordé la question, à l’école d’Architecture d’Athènes, avec Eleftheria 2, évoquant alors le sens grec de l’hospitalité, remontant au moins à Homère et à L’Iliade

croix drapoÀ Athènes encore, mon ami Georgios, m’a fait remarquer que la capitale grecque, malgré la présence assez nombreuse de musulmans, est la seule en Europe à n’abriter aucune mosquée… C’est que l’Église grecque demeure omnipotente, son hyper présence – tant dénoncée au plus fort de la crise grecque – bordurant les limites d’une théocratie. Rappelons à ce sujet que les popes sont salariés de l’État 3 ; que les biens considérables de l’Église échappent en partie à l’impôt ; que dans les écoles, chaque journée démarre par une prière collective avec présence obligatoire (la prière elle-même ne l’est toutefois pas…) ; que chaque église et tout édifice public sont surmontés du drapeau national dont la hampe se termine par une croix… [☞ Photo]

DSCF5136Oui, oui, je suis toujours là, dans mon souk de Paros…, à farfouiller sur l’étagère où s’alignent les petits bustes en faux marbre blanc. Petits bustes mais grands hommes (on parlera des femmes plus loin) de la Grèce antique. J’aimerais y trouver mon vieux pote Épicure 4, en guise de souvenir. Chaussant ses lunettes, Nikólaos vient à ma rescousse. Seuls Hippocrate, Poséidon, Homère, Pythagore répondent à l’appel et aussi Socrate. Va pour Socrate ! un brave type aussi 5.

Sur ces entrefaites, comment ne pas causer politique ? Oui, de l’Europe en particulier, et de Mme Merkel spécialement. L’Allemagne n’a pas la cote ici, ça non ! La France, oui… Ce qui me vaut un rabais de 50 centimes d’euro sur mon buste socratique. Ainsi scellée, l’amitié franco-hellénique, aborde la question des militaires, État dans l’État, et deuxième plaie de la Grèce déplore Nikólaos. Je résume : Tandis qu’ils nous serraient la ceinture, nos politiciens ont continué à acheter des armes, à l’Allemagne et à la France – sous le prétexte classique de la droite grecque qui exploite le « danger » turc ! Troisième plaie du pays : les armateurs richissimes qui, eux non plus, ne paient pas ce qu’ils devraient payer en impôts. Les pavillons de complaisance, c’est une injure à nos vingt pour cent de chômeurs – et plus de la moitié chez les jeunes !

C’est alors qu’une cliente met fin à l’édito du jour.

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Paros est certes une île des Cyclades – on compte 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 24 sont habitées. Paros s’en distingue, enfin elle s’en distinguait, par son marbre, qui fut le plus réputé de l’Antiquité. D’une blancheur et d’une translucidité incomparables. Il se dit que Napoléon exigea que son tombeau fût en marbre de Paros… – ce dont je me contrefous. Voici pourquoi :

Parlons pour commencer de l’Origine du monde, fameux tableau de Courbet datant de 1866 – 150 ans seulement [que, soit dit en passant, Lacan s’était d’ailleurs payé, enfin que lui avaient payé ses fortunés et névrosés clients]. Eh bien ici, à Paros, nous sommes carrément à l’origine de l’origine… c’est-à-dire à l’origine de Vénus, issue des profondeurs géologiques – en millions d’années. C’est en effet dans le marbre de Paros qu’a été sculptée la Vénus de Milo – 22 siècles…–, ce chef d’œuvre aujourd’hui exposé au Louvre 6, sculpté non pas par Praxitèle comme on l’a cru un temps, mais plutôt par Alexandre d’Antioche.

Je passe sur les détails concernant la découverte de la statue sans bras par un laboureur sur l’île de Milos (on disait « Milo » jadis), puis négociée et vendue plusieurs fois avant d’être donnée au Louvre par Louis XVIII. Née de un ou deux blocs de marbre de Paros, il serait intéressant de reconstituer l’itinéraire de cette sublime statue, sans parler de son modèle – on peut rêver… – et de l’ensemble qui, au demeurant, aurait dû s’appeler l’Aphrodite de Milo, car cette déesse de l’amour appartient pleinement à la Grèce et à sa mythologie.

14062016-DSCF6361Bien sûr, le journaliste de terrain (même en retraite) s’est rendu sur place, d’un coup de scooter… Classées site historique, les carrières de Marathi sont abandonnées depuis le XIXe siècle. Lieu étrange : une vallée aux flancs éventrés, parsemés de quelques bâtiments en ruines et de monceaux de pierrailles, restes de l’exploitation passée. L’entêtant parfum des immortelles imprègne l’air chaud de juin. Pas le moindre guide, personne alentour. Je trouve sans difficulté l’entrée de la première galerie, la plus parlante des trois. Mes photos s’imposent ici pour comprendre mon évocation de l’Origine du monde – le tableau et la chose…  [Voir en tête de l’article, et ci-dessous] Je ne suis pas descendu au-delà de la zone la plus sombre… assimilable à une intrusion dans l’intimité d’Aphrodite… 

Les anciennes marbrières de Paros se trouvent à Marathi, à quelques kilomètres de Parikia, la « capitale » de l’île. Jusqu’au XIXe siècle, on y tirait le fameux marbre parien ou « lychnitis ». Son appellation vient du fait que son tirage était effectué dans des galeries souterraines sous la lumière des lampes à huile (en grec : lychnos).
La transparence de ce marbre est exceptionnelle : la lumière y pénètre jusqu’à 7 centimètres de profondeur (1,5 centimètre pour le marbre dit « pentélique », de la montagne Penteli).
De ce marbre naquit, non seulement la Vénus de Milo, mais aussi l’Hermès de Praxitèle, les korês de l’Acropole, la Victoire de Délos, la Victoire de Samothrace, le temple d’Apollon et le trésor des Sifniens à Delphes, le temple de Zeus à Olympia et le temple d’Apollon à Délos. Plusieurs pièces du Musée Archéologique de Paros sont constituées de ce marbre.
Ces marbrières sont les uniques marbrières souterraines de lychnitis au monde, alors qu’aux carrières à ciel ouvert de la région on tirait de la magnésite.

C’est en remontant de ces profondeurs que je vais faire une de ces belles rencontres qui illuminent le Voyage. M’avançant le long d’un jardinet fleuri d’orchidées sublimes, il vient à ma rencontre, tout sourire, main tendue. Voici Tassos : sculpteur solitaire, il vit et travaille ici entre sa maisonnette et son atelier au grand air.

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Tassos. La belle rencontre.
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Marbre de Paros, roche de lumière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lui ne parlant que le grec, et moi pas…, notre échange sera surtout gestuel, rehaussé d’onomatopées, et néanmoins des plus chaleureux. Un rien surréaliste, il me montre en se bidonnant son installation, au sens artistique : un treuil en bois, un coup de manivelle pour remonter une seau empli d’eau imaginaire (tout est sec alentour) ; enfin, un volet peint en bleu ouvrant sur un miroir, un peigne et le mot « Kalimera » (Bonjour). Tassos fait semblant de s’éclabousser le visage, qu’il a tout poudré de blanc ainsi que la moustache. Nous « discutons » un bon moment ; puis il m’indique sur un papier l’entrée de la troisième galerie. À mon retour, nous reprendrons notre parlotte, notamment sur le marbre de Paros ; il me montre ses œuvres sculptées, sa photo en soldat, ses sacs de blé, dont je ne saisis pas la destination… Quand il écarte les bras pour me signifier qu’il vit au paradis, je lui demande de le prendre en photo. Voyez vous-même ! Enfin, il me fait un cadeau – précieux : un morceau de marbre, de cette roche si pure qu’elle laisse passer le soleil. Il me l’emballe avec soin dans un papier blanc sur lequel il écrit son nom.

Rien n’aurait pu me faire plus plaisir que ce cadeau !

(À suivre)

Photos de gp, sauf mention

 

Notes:

  1. Depuis 1974, la partie nord de l’île, située au-delà de la ligne verte contrôlée par les troupes de l’ONU, est sous occupation militaire turque et en 1983, ce territoire s’est proclamé République turque de Chypre du Nord sans que celui-ci soit reconnu par la communauté internationale, en dehors de la Turquie.
  2. Voir dans Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan
  3. Comme en Alsace-Moselle, depuis Napoléon et le concordat…
  4. Voir : Grèce, carnet de voyage. 5) Paros. Conversation résinée avec Épicure
  5. Je m’y réfère dans tout le carnet, ou presque…
  6. En passant : de quoi sont constitués les musées du monde, et les plus fameux d’entre eux, sinon de « pièces rapportées » ?
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Marine

Il te ressemble un peu ce Tassos ! (bon, peut-être plus encore vu dans le fond d’une de ces galeries de carrière)

Vite fait parce qu’il est tard et que je suis d’humeur joueuse !
Devant la l’aphrodite de Milo on ne reste pas de marbre et voyant sa beauté les bras m’en sont tombés, boum!
Mais malgré l’instant taquin, dont on a besoin en ces temps plus que troubles, j’ai lu le texte bien sur !!!!
Pff, j’ai un morceau de marbre de Carrare il parait que Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni s’est assis dessus quand il est venu choisir un caillou pour sculpter son Bacchus ( sans jeu de mot )!

@plus Agathobule va…

Merci pour ce bel article, le marbre si blanc, la mer et le soleil si bleus, tout ce passé si riche … un moment de rêve.
Bernadette

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