On n'est pas des moutons

Carnet de voyage

La gitane et le gadjo. C’était mon jour, c’était surtout le sien

Ce matin une vieille gitane en longue robe noire m’a fait les poches ; ça devait être écrit dans les lignes de sa main. Venue vers moi pour la manche, elle est repar­tie avec 50 euros tout neufs, ma carte ban­caire, celle des trans­ports et la troisième des musées. L’artiste a dis­paru tout aus­si vite que je m’apercevais de la manœu­vre ; j’ai eu beau arpen­ter la zone du délit : nib, degun !

Là-dessus, aller racon­ter mes déboires au com­mis­sari­at, y poireauter une heure avant d’apprendre qu’on pou­vait se plain­dre sur inter­net. (On peut tout sur inter­net, même se faire vider les poches de son compte en banque.) Ce qui m’a pris une bonne demi-heure au clavier – j’imagine les béo­tiens du oueb, comme dans la séquence du film de Ken Loach, Daniel, je ne sais plus…

Je venais d’acheter ma dau­rade du ven­dre­di – soit 4 euros, à 12 le kilo ; de quoi je dédui­sis qu’elle devrait peser 333 grammes. Hmm… Mais sur le Vieux port, à Mar­seille, on chipote pas.

Fauché comme les blés d’automne, pas le moin­dre cen­time en poche, remon­tant à pied vers ma Bonne mère, creusé par tant d’émotions, je tente une halte place aux Huiles pour m’envoyer un aïoli et une petite mousse sous le soleil. Re nib : plus aucun gar­goti­er n’accepte ici de chèque ! (Car il me restait encore ce recours aus­si démodé que démonétisé).

Par­venu, si j’ose dire, à ma banque du coin pour ten­ter un rav­i­taille­ment son­nant, etc. Je me fais dire par la guichetière au large sourire que non, pas l’après-midi les sous-sous, seule­ment le matin. Comme dirait Ray­mond à Huguette : « On va pas vers le beau ma poule ! » 1

Je ter­mine mon ascen­sion ped­ibus (obligé : pas un euro, pas de carte de bus et, de toute façon, pas de bus non plus : grève.) Il n’aurait plus man­qué que je perdisse mes clés. J’avais seule­ment « per­du » mon porte-mon­naie, mon temps, et aus­si mon appétit. Si ça pou­vait me ren­dre plus svelte. La dau­rade atten­dra ce soir. Et ce soir, ma vieille gitane lèvera son verre à la san­té du couil­lon de gad­jo 2 à la poche gar­nie. Bah! je lui dois quand même ces quelques lignes qui me ren­voient à Brassens et ses mag­nifiques Stances à un cam­bri­oleur… L’élégance du poète, jusque dans son aver­tisse­ment : « Ne te crois pas du tout tenu de revenir / Ta moin­dre récidive aboli­rait le charme / Laisse-moi je t’en prie, sur un bon sou­venir ». Une élé­gance que je ne suis pas sûr de faire mienne si je croise à nou­veau la dame en noir… N’est pas poète qui veut.

Notes:

  1. Seuls les accros télé à Scènes de ménage com­pren­dront…
  2. Homme qui n’appartient pas à l’ethnie des Gitans ;  gadgé ou gadgie pour une femme.

Grèce, carnet de voyage. 6) Paros. À l’origine d’Aphrodite de Milo

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[Ph. Marie-Lan Nguyen]

Vénus-Aphrodite de Milo, vedette du Lou­vre. [Ph. Marie-Lan Nguyen]

Iles des Cyclades, Paros, 14 juin 2016. Des cha­peaux et cas­quettes, chemisettes, t-shirts et la panoplie pos­si­ble de sou­venirs et col­ifichets. Étroite et tout en longueur, la bou­tique de Nikólaos, sur le port des pêcheurs, s’enfonce dans son obscu­rité que com­bat un néon bla­fard. Comme à Athènes, dans les rues touris­tiques de Mona­s­ti­ra­ki, on se croirait dans un bazar, ou dans un souk. La pre­mière hypothèse ren­ver­rait aux guer­res médiques (- Ve siè­cle) opposant grecs et Mèdes, autre nom des Pers­es, les actuels Iraniens. La sec­onde, plus vraisem­blable car moins loin­taine, serait liée à l’occupation des Ottomans, les Turcs d’aujourd’hui – occu­pa­tion qui a tout de même duré qua­tre siè­cles !

De cette occu­pa­tion il reste au moins deux abcès de fix­a­tion :

L’île de Chypre, coupée en deux, un peu à la manière irlandaise, ver­sion ori­en­tale. Voilà plus de 40 ans (1974) que les deux com­mu­nautés, quand elles ne se font pas la guerre, s’observent en chiens de faïence 1 ;

La basilique Sainte-Sophie, fleu­ron de la chré­tien­té du temps où Istan­bul s’appelait Con­stan­tino­ple, car conçue au IVe par Con­stan­tin 1er, suc­ces­sive­ment basilique chré­ti­enne, mosquée puis musée. En 2012, un grou­pus­cule islamiste et nation­al­iste vio­lent fait cam­pagne pour que le musée rede­vi­enne une mosquée, notam­ment en organ­isant une prière musul­mane sous la coupole byzan­tine. Un an après, Erdoğan déclare envis­ager que cette trans­for­ma­tion ait lieu…

Alors, ne « leur » par­lez pas de ces « bar­bares » ! – au sens d’Hérodote : étrangers par­lant un lan­gage incon­nu. Ou alors, « ils » vous en par­leront, par exem­ple, à pro­pos de l’accord par lequel l’Europe s’est défaussée sur la Turquie d’Erdoğan au sujet de l’accueil des réfugiés – syriens notam­ment. Je me sou­viens avoir abor­dé la ques­tion, à l’école d’Architecture d’Athènes, avec Eleft­he­ria 2, évo­quant alors le sens grec de l’hospitalité, remon­tant au moins à Homère et à L’Iliade

croix drapoÀ Athènes encore, mon ami Geor­gios, m’a fait remar­quer que la cap­i­tale grecque, mal­gré la présence assez nom­breuse de musul­mans, est la seule en Europe à n’abriter aucune mosquée… C’est que l’Église grecque demeure omnipo­tente, son hyper présence – tant dénon­cée au plus fort de la crise grecque – bor­du­rant les lim­ites d’une théocratie. Rap­pelons à ce sujet que les popes sont salariés de l’État 3 ; que les biens con­sid­érables de l’Église échap­pent en par­tie à l’impôt ; que dans les écoles, chaque journée démarre par une prière col­lec­tive avec présence oblig­a­toire (la prière elle-même ne l’est toute­fois pas…) ; que chaque église et tout édi­fice pub­lic sont sur­mon­tés du dra­peau nation­al dont la hampe se ter­mine par une croix… [☞ Pho­to]

DSCF5136Oui, oui, je suis tou­jours là, dans mon souk de Paros…, à far­fouiller sur l’étagère où s’alignent les petits bustes en faux mar­bre blanc. Petits bustes mais grands hommes (on par­lera des femmes plus loin) de la Grèce antique. J’aimerais y trou­ver mon vieux pote Épi­cure 4, en guise de sou­venir. Chaus­sant ses lunettes, Nikólaos vient à ma rescousse. Seuls Hip­pocrate, Poséi­don, Homère, Pythagore répon­dent à l’appel et aus­si Socrate. Va pour Socrate ! un brave type aus­si 5.

Sur ces entre­faites, com­ment ne pas causer poli­tique ? Oui, de l’Europe en par­ti­c­uli­er, et de Mme Merkel spé­ciale­ment. L’Allemagne n’a pas la cote ici, ça non ! La France, oui… Ce qui me vaut un rabais de 50 cen­times d’euro sur mon buste socra­tique. Ain­si scel­lée, l’amitié fran­co-hel­lénique, abor­de la ques­tion des mil­i­taires, État dans l’État, et deux­ième plaie de la Grèce déplore Nikólaos. Je résume : Tan­dis qu’ils nous ser­raient la cein­ture, nos politi­ciens ont con­tin­ué à acheter des armes, à l’Allemagne et à la France – sous le pré­texte clas­sique de la droite grecque qui exploite le « dan­ger » turc ! Troisième plaie du pays : les arma­teurs richissimes qui, eux non plus, ne paient pas ce qu’ils devraient pay­er en impôts. Les pavil­lons de com­plai­sance, c’est une injure à nos vingt pour cent de chômeurs – et plus de la moitié chez les jeunes !

C’est alors qu’une cliente met fin à l’édito du jour.

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Paros est certes une île des Cyclades – on compte 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 24 sont habitées. Paros s’en dis­tingue, enfin elle s’en dis­tin­guait, par son mar­bre, qui fut le plus réputé de l’Antiquité. D’une blancheur et d’une translu­cid­ité incom­pa­ra­bles. Il se dit que Napoléon exigea que son tombeau fût en mar­bre de Paros… – ce dont je me con­tre­fous. Voici pourquoi :

Par­lons pour com­mencer de l’Orig­ine du monde, fameux tableau de Courbet datant de 1866 – 150 ans seule­ment [que, soit dit en pas­sant, Lacan s’était d’ailleurs payé, enfin que lui avaient payé ses for­tunés et névrosés clients]. Eh bien ici, à Paros, nous sommes car­ré­ment à l’origine de l’origine… c’est-à-dire à l’origine de Vénus, issue des pro­fondeurs géologiques – en mil­lions d’années. C’est en effet dans le mar­bre de Paros qu’a été sculp­tée la Vénus de Milo – 22 siè­cles…–, ce chef d’œuvre aujourd’hui exposé au Lou­vre 6, sculp­té non pas par Prax­itèle comme on l’a cru un temps, mais plutôt par Alexan­dre d’Antioche.

Je passe sur les détails con­cer­nant la décou­verte de la stat­ue sans bras par un laboureur sur l’île de Milos (on dis­ait « Milo » jadis), puis négo­ciée et ven­due plusieurs fois avant d’être don­née au Lou­vre par Louis XVIII. Née de un ou deux blocs de mar­bre de Paros, il serait intéres­sant de recon­stituer l’itinéraire de cette sub­lime stat­ue, sans par­ler de son mod­èle – on peut rêver… – et de l’ensemble qui, au demeu­rant, aurait dû s’appeler l’Aphrodite de Milo, car cette déesse de l’amour appar­tient pleine­ment à la Grèce et à sa mytholo­gie.

14062016-DSCF6361Bien sûr, le jour­nal­iste de ter­rain (même en retraite) s’est ren­du sur place, d’un coup de scoot­er… Classées site his­torique, les car­rières de Marathi sont aban­don­nées depuis le XIXe siè­cle. Lieu étrange : une val­lée aux flancs éven­trés, parsemés de quelques bâti­ments en ruines et de mon­ceaux de pier­railles, restes de l’exploitation passée. L’entêtant par­fum des immortelles imprègne l’air chaud de juin. Pas le moin­dre guide, per­son­ne alen­tour. Je trou­ve sans dif­fi­culté l’entrée de la pre­mière galerie, la plus par­lante des trois. Mes pho­tos s’imposent ici pour com­pren­dre mon évo­ca­tion de l’Orig­ine du monde – le tableau et la chose…  [Voir en tête de l’article, et ci-dessous] Je ne suis pas descen­du au-delà de la zone la plus som­bre… assim­i­l­able à une intru­sion dans l’intimité d’Aphrodite… 

Les anci­ennes mar­brières de Paros se trou­vent à Marathi, à quelques kilo­mètres de Parikia, la « cap­i­tale » de l’île. Jusqu’au XIXe siè­cle, on y tirait le fameux mar­bre parien ou « lych­ni­tis ». Son appel­la­tion vient du fait que son tirage était effec­tué dans des galeries souter­raines sous la lumière des lam­pes à huile (en grec : lych­nos).
La trans­parence de ce mar­bre est excep­tion­nelle : la lumière y pénètre jusqu’à 7 cen­timètres de pro­fondeur (1,5 cen­timètre pour le mar­bre dit « pen­télique », de la mon­tagne Pen­teli).
De ce mar­bre naquit, non seule­ment la Vénus de Milo, mais aus­si l’Hermès de Prax­itèle, les korês de l’Acropole, la Vic­toire de Délos, la Vic­toire de Samoth­race, le tem­ple d’Apollon et le tré­sor des Sifniens à Delphes, le tem­ple de Zeus à Olympia et le tem­ple d’Apollon à Délos. Plusieurs pièces du Musée Archéologique de Paros sont con­sti­tuées de ce mar­bre.
Ces mar­brières sont les uniques mar­brières souter­raines de lych­ni­tis au monde, alors qu’aux car­rières à ciel ouvert de la région on tirait de la mag­nésite.

C’est en remon­tant de ces pro­fondeurs que je vais faire une de ces belles ren­con­tres qui illu­mi­nent le Voy­age. M’avançant le long d’un jar­dinet fleuri d’orchidées sub­limes, il vient à ma ren­con­tre, tout sourire, main ten­due. Voici Tas­sos : sculp­teur soli­taire, il vit et tra­vaille ici entre sa maison­nette et son ate­lier au grand air.

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Tas­sos. La belle ren­con­tre.

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Mar­bre de Paros, roche de lumière.

Lui ne par­lant que le grec, et moi pas…, notre échange sera surtout gestuel, rehaussé d’onomatopées, et néan­moins des plus chaleureux. Un rien sur­réal­iste, il me mon­tre en se bidon­nant son instal­la­tion, au sens artis­tique : un treuil en bois, un coup de maniv­elle pour remon­ter une seau empli d’eau imag­i­naire (tout est sec alen­tour) ; enfin, un volet peint en bleu ouvrant sur un miroir, un peigne et le mot « Kalimera » (Bon­jour). Tas­sos fait sem­blant de s’éclabousser le vis­age, qu’il a tout poudré de blanc ain­si que la mous­tache. Nous « dis­cu­tons » un bon moment ; puis il m’indique sur un papi­er l’entrée de la troisième galerie. À mon retour, nous repren­drons notre par­lotte, notam­ment sur le mar­bre de Paros ; il me mon­tre ses œuvres sculp­tées, sa pho­to en sol­dat, ses sacs de blé, dont je ne sai­sis pas la des­ti­na­tion… Quand il écarte les bras pour me sig­ni­fi­er qu’il vit au par­adis, je lui demande de le pren­dre en pho­to. Voyez vous-même ! Enfin, il me fait un cadeau – pré­cieux : un morceau de mar­bre, de cette roche si pure qu’elle laisse pass­er le soleil. Il me l’emballe avec soin dans un papi­er blanc sur lequel il écrit son nom.

Rien n’aurait pu me faire plus plaisir que ce cadeau !

(À suiv­re)

Pho­tos de gp, sauf men­tion

 

Notes:

  1. Depuis 1974, la par­tie nord de l’île, située au-delà de la ligne verte con­trôlée par les troupes de l’ONU, est sous occu­pa­tion mil­i­taire turque et en 1983, ce ter­ri­toire s’est proclamé République turque de Chypre du Nord sans que celui-ci soit recon­nu par la com­mu­nauté inter­na­tionale, en dehors de la Turquie.
  2. Voir dans Grèce, car­net de voy­age. 4) San­torin, con­sid­éra­tions au-dessus du vol­can
  3. Comme en Alsace-Moselle, depuis Napoléon et le con­cor­dat…
  4. Voir : Grèce, car­net de voy­age. 5) Paros. Con­ver­sa­tion rés­inée avec Épi­cure
  5. Je m’y réfère dans tout le car­net, ou presque…
  6. En pas­sant : de quoi sont con­sti­tués les musées du monde, et les plus fameux d’entre eux, sinon de « pièces rap­portées » ?

Grèce, carnet de voyage. 5) Paros. Conversation résinée avec Épicure

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Iles des Cyclades, 13 juin 2016. Voilà ce qui m’amène ce soir, ayant vidé une demi-bouteille de retsi­na [Voir encadré ci-dessous] sous la ton­nelle d’une chou­ette tav­erne sur le port de Parikia, île cycladique de Paros, entre San­torin et le Pirée. Je m’y suis régalé de sar­dines gril­lées tout en devisant et papotant en “glo­bish”. Puis…

…Puis je me suis per­mis de con­vers­er avec Épi­cure, vieux pote à la jeunesse éter­nelle. Non pas tant parce que je me tapais la cloche ; ou alors, si, juste­ment. Parce que voilà bien un philosophe grec de l’Antiquité qui demeure par­mi les plus mal con­nus, voire mécom­pris. « On » en a fait le chantre de l’hédonisme, le pape des jouis­seurs, voués aux plaisirs insa­tiables. Con­tre-sens !

Le vin rés­iné est un vin blanc ou rosé léger auquel est ajoutée de la résine de pin au cours de la fer­men­ta­tion. La résine sta­bilise le vin, lui per­me­t­tant de mieux résis­ter à la chaleur. Elle lui donne aus­si son goût si par­ti­c­uli­er. Cette pra­tique remon­trait à l’Antiquité lorsque l’étanchéité des amphores à vin était assurée par un badi­geon­nage interne de résine. Ce goût  a été gardé comme une valeur gus­ta­tive. Dionysos s’est chargé du reste…

Pour Épi­cure, en effet, il ne s’agit nulle­ment de se goin­fr­er des plaisirs à la manière du Gar­gan­tua de Rabelais, et autres hédon­istes. L’important, pour lui, est de par­venir à une auto­suff­i­sance dans la gou­verne de sa vie, autrement de ne pas devenir dépen­dant en quoi que ce soit – on par­lerait de nos jours d’addiction – à la bouffe notam­ment. La mesure des plaisirs, dit-il, par l’exercice d’un « raison­nement sobre » est la mar­que de cette autonomie ; elle s’oppose à la recherche per­ma­nente et sans fin des jouis­sances immé­di­ates. En quoi notre époque, du point de vue « occi­den­tal », n’est nulle­ment épi­curi­enne ! En quoi un Pierre Rah­bi et sa « sobriété heureuse » le serait autrement plus qu’un Jean-Pierre Coffe (lequel, d’ailleurs, est mort…)

Le plaisir, selon Épi­cure, est principe et but de la « vie heureuse », ce qui sup­pose une délim­i­ta­tion réciproque des plaisirs et des peines ; à cet égard, la douleur est le mar­queur déter­mi­nant : il faut priv­ilégi­er les seuls désirs naturels et néces­saires ; le plaisir qui en résulte implique l’exclusion de la douleur. On peut, dés lors, con­naître l’atarax­ie, état de quié­tude sans trou­bles ni douleurs.

L’usage des drogues s’oppose à cette con­cep­tion épi­curi­enne puisqu’elle con­duit à l’insatisfaction et même à la douleur liée au manque, tout en créant une dépen­dance physique, matérielle et morale – le con­traire de l’autonomie.

« Quand nous dis­ons que le plaisir est notre but, nous n’entendons pas par là les plaisirs des débauchés ni ceux qui se rat­tachent à la jouis­sance matérielle, ain­si que le dis­ent ceux qui ignorent notre doc­trine, ou qui sont en désac­cord avec elle, ou qui l’interprètent dans un mau­vais sens. Le plaisir que nous avons en vue est car­ac­térisé par l’absence de souf­france cor­porelle et de trou­bles de l’âme. » (Épi­cure, Let­tre à Ménécée)

« Il n’est pas pos­si­ble de vivre de façon bonne et juste, sans vivre avec plaisir. » (Ibid.)

Telle était l’état de ma réflex­ion, hier soir dans ma tav­erne à Paros… Vous me direz : tout le monde ne peut s’offrir des sar­dines gril­lés arrosées de retsi­na face à la mer Égée ; pas « tout le monde » en effet, mais « du monde », s’agissant de ces mil­liers, voire mil­lions d’homos touris­ti­cus, qui, sur toutes les mers, errent de port en port à bord d’hôtels flot­tants ?

J’en étais là, en pen­sant aus­si à ce qu’on appelle la « sagesse pop­u­laire » (décli­nai­son rel­a­tive de la philoso­phie) qui, au tra­vers d’une chan­son pour­tant très conne exprime un bon sens somme toute assez épi­curien (mais trans­gressé à l’occasion de noces et beu­ver­ies !) :

Boire un petit coup c’est agréable
Boire un petit coup c’est doux
Mais il ne faut pas rouler dessous la table
Boire un petit coup c’est agréable
Boire un petit coup c’est doux
 

Ne pas rouler dessous la table, serait le zeste (ou le reste) d’épicurisme mêlé au bon sens pop­u­lo…

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Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan

SatelliteIles des Cyclades, 11 juin 2016. Vient l’heure de philoso­pher un peu. 1 Aimer la sagesse en Grèce, sinon à quoi bon s’y trou­ver.  Je remonte physique­ment dans les temps anciens, encore plus anciens. Me voici en effet « au dessus du vol­can », sinon dedans ; dans la mâchoire de San­torin – Thi­ra en grec, Θήρα – avec ses îlots comme coincés en tra­vers du gosier.

Remon­tée dans le temps au dou­ble sens :

D’abord, une his­toire de déluge quand cette île des Cyclades explosa lit­térale­ment, vers 1550 avant JC, cau­sant un ras-de-marée apoc­a­lyp­tique (on ne dis­ait pas encore tsuna­mi, puisque le Japon n’existait pas ¿), et for­mant cette caldeira si par­ti­c­ulière, comme un immense chau­dron bor­dé de falais­es ver­tig­ineuses, bible ouverte pour géo­logues.

santorin-carteLe nom antique de l’île est Théra, de même que la ville antique fondée à l’époque archaïque. Selon les auteurs anciens, son pre­mier nom aurait été Kallisté, « la plus belle » ou « la très belle » ; elle aurait été rebap­tisée Théra en l’honneur du fon­da­teur mythique de la colonie dori­enne, Théras. Le nom de San­torin est venu des Véni­tiens au XII­Ie siè­cle en référence à Sainte Irène, San­ta Iri­ni. De là San­to Rini puis San­tori­ni. Après le rat­tache­ment de l’archipel à la Grèce en 1840, celui-ci reprend offi­cielle­ment le nom antique de Théra (ou Thi­ra) mais l’usage de San­torin a été con­servé.

D’après les chercheurs, l’éruption est une des orig­ines pos­si­bles du mythe de l’Atlantide. Elle pour­rait aus­si être à l’origine des « dix plaies d’Égypte ». Mais là, nous descen­dons de plusieurs crans dans le rationnel véri­fi­able.

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Un livre ouvert pour géo­logues.

– Ensuite, remon­tée dans le temps cul­turel. Le cat­a­clysme a sans doute accéléré l’implantation en Crète de la civil­i­sa­tion mycéni­enne (de Micènes en Grèce con­ti­nen­tale), au détri­ment de la civil­i­sa­tion minoenne (du roi légendaire Minos) dévelop­pée sur les îles de Crète et de San­torin de — 2700 à 1200. [Mer­ci qui ?]

Les con­séquences de tout cela – comme nous pour­rions spéculer sur les con­séquences dans le futur plus ou moins loin­tain du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur la « civil­i­sa­tion » qui sur­vivra – ont porté sur la cul­ture au sens plein : hiérar­chie des croy­ances, des mythes, des pro­duc­tions poé­tiques, artis­tiques, et par­ti­c­ulière­ment archi­tec­turales.

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Une vue du “chau­dron” depuis l’île de Thi­ra­sia.

Au-dessus du vol­can, dis­ais-je, au sens pro­pre et pas seule­ment lit­téraire 2. En effet, en 1950, un fort séisme dévas­ta les vil­lages de Fira et Oia, où j’ai fait halte. Le livre de Lowry, lui, se situe dans l’intermonde, entre le ciel et l’enfer. En m’accueillant hier, ma logeuse m’a assuré que « le par­adis, c’est ici ». Ça se peut bien. Surtout le par­adis des priv­ilégiés, de la gent touris­ti­ca, déver­sée par pleins fer­ries – et notam­ment les nou­veaux rich­es chi­nois. Main­tenant que la Chine, surtout, a cap­té nos indus­tries de base, il nous reste à leur ven­dre nos pro­duits de l’industrie touris­tique et des loisirs ; tant qu’ils ne dupli­queront pas ces mer­veilles comme San­torin…

Depuis mon char­mant coin de par­adis, donc, je con­sulte la télé ; sa dizaine de chaînes (dans les hôtels, des cen­taines) con­fir­ment l’état du monde mon­di­al­isé. Mêmes débats cacoph­o­niques sur décors hyper­col­orés, mêmes cos­tumes bleu som­bre des politi­ciens dans l’hémicycle ; mêmes dessins ani­més tapageurs cen­sés dis­traire les petits ; mêmes pub­lic­ités révul­santes. Pas de doute, l’Europe avance !

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Le timide dra­peau étoilé va-t-il par­tir en lam­beaux ?

Europe : encore une inven­tion grecque ! Enfin le mot, sinon l’idée et la chose…

Dans la mytholo­gie, Europe (en grec ancien Εὐρώπη / Eurṓpē) est une princesse phéni­ci­enne – je passe sur le pedigree…Selon une ver­sion du mythe, Europe, fille du roi de Tyr, une ville de Phéni­cie (actuel Liban) fit un rêve. Le jour même, Zeus la ren­con­tra sur une plage, se méta­mor­phosa en tau­reau blanc, afin de l’aborder sans l’apeurer et échap­per à la jalousie de son épouse Héra. Impru­dente, Europe s’approche de lui. Chevauchant l’animal, elle est enlevée sur l’île de Crète…

…Et ils eurent beau­coup d’Européens !

600px-2_euros_GrèceJe viens de pren­dre mon bil­let de fer­ry pour Paros ; l’employé me rend la mon­naie, dont une pièce de deux euros. Je lui demande s’il en aurait une por­tant l’effigie d’Europe. Comme il n’en a pas, j’ajoute : « C’est sans doute à cause de la crise… » Il me répond, calme, sans acri­monie : « Sans doute, et on devra s’en sou­venir. »

J’avais for­cé­ment abor­dé cette ques­tion avec Geor­gios, à Athènes ; il m’avait répon­du : « La crise, il n’y a qu’à regarder autour de soi… » Nous étions dans son quarti­er, à Exaer­chia, où la débrouille et la sol­i­dar­ité arrondis­sent les angles. Mais en général, pour ce que j’ai pu en voir, les dif­fi­cultés ne sont pas fla­grantes. Il n’y a ni plus ni moins de clochards à Athènes que dans les rues de Paris ou Mar­seille. Et, de même, les bars sont pleins de gens insou­ciants d’allure, et même gais… « Bien sûr, m’a fait remar­quer Eleft­he­ria – « Lib­erté » en grec ; peut-on porter plus beau prénom ? –, bien sûr, nous ne le mon­trons pas ! Mais la crise nous touche très dure­ment. Beau­coup de jeunes au chô­mage vivent chez leurs par­ents. Moi-même, j’ai de la chance, j’ai un emploi [elle est secré­taire à l’Université], mais je fais par­tie de cette classe moyenne qui doit désor­mais faire beau­coup de sac­ri­fices. Nous ne pou­vons même plus nous offrir de petits plaisirs comme d’aller au théâtre, par exem­ple. Surtout, nous nous sommes sen­tis humil­iés quand nous avons été soupçon­nés de tra­vailler peu et de trich­er avec l’État. »

On ferait le même con­stat en France, et aus­si ailleurs dans l’Union…  Pas de doute, l’Europe avance !

Devant moi, le grand bleu égéen (de la mer Égée), des îles sur tout l’horizon, au proche et au loin­tain. Je me dis que l’Europe a repris d’une main ce qu’elle a don­né de l’autre. Surtout, elle a don­né aux rich­es, au détri­ment des pau­vres. Comme le dit le vieil adage, les pau­vres ne sont pas bien rich­es, certes… mais ils sont si nom­breux ! Oui, le grand nom­bre fait la richesse. En favorisant le sys­tème ban­caire, en sou­tenant la Grèce des nou­velles indus­tries du Tourisme, de la Cul­ture et des Arts (en par­ti­c­uli­er dès les Jeux olympiques de 2004), elle a, en effet, embel­li et pourvu d’équipements impor­tants (comme le métro, aus­si per­for­mant que beau) cer­taines par­ties du pays et surtout cer­tains lieux d’Athènes. Vue sous l’angle “macro”, l’économie a engrais­sé – au détri­ment de l’économie quo­ti­di­enne, celle des revenus, des loy­ers, du pain.

Cette par­tie de la pop­u­la­tion à hauts revenus n’a pas été frap­pée par la crise. Les beaux quartiers d’Athènes, comme dans la plu­part des cap­i­tales occi­den­tales, exhibent bou­tiques et de voitures de luxe. Ce cer­cle restreint, déploie sa richesse osten­ta­toire et recou­vre le petit monde devenu qua­si trans­par­ent, assu­jet­ti aux miettes de l’indécent ban­quet.  

Je vais ren­tr­er au pays en rébel­lion, comme en l’ayant quit­té, dans les man­i­fs et les grèves. J’ai croisé hier soir un groupe de 160 Bre­tons dont l’avion n’a pu décoller pour Brest… Il n’y a pas qu’à San­torin que le sit­u­a­tion est vol­canique. D’ailleurs, comme aurait dit Mon­sieur Prud­homme 3, « Le char de l’Europe nav­igue sur un vol­can. »

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Ci-dessous, un petit jeu de mes cartes postales (cli­quer dessus). Les pho­tos sont de bibi, sauf men­tion, et, comme les textes, sous Licence Cre­ative Com­mons [voir colonne de droite].

Notes:

  1. Je con­tin­ue à soulign­er en pas­sant cer­tains mots français de racines grec­ques.
  2. Au-dessous du vol­can (Under the Vol­cano), roman de l’écrivain bri­tan­nique Mal­colm Lowry (1947). John Hus­ton en tira un film aus­si fameux.
  3. Mon­sieur Prud­homme, per­son­nage car­i­cat­ur­al du bour­geois français du XIXe siè­cle, créé par Hen­ri Mon­nier.

Athènes, carnet de voyage. 3) « Rencontres avec des hommes remarquables »*

Athènes, 9 juin 2016.  Il faut des jours pour con­naître une ville comme Athènes, archi sécu­laire, si riche de beauté et d’histoire. La par­courir à pied, pren­dre les trans­ports en com­mun, s’y per­dre, crois­er les habi­tants. Des jours, et encore… Se méfi­er des pre­mières impres­sions, rarement les bonnes (con­traire­ment à l’adage) ; ce sont celles des préjugés. Alors revenir sur ses pas, marcher, respir­er, sen­tir. Odeurs, sons, lumières. Pas tou­jours « joli », « char­mant », dès lors que ça vit.

DSCF5670 Dans mes sou­venirs, si loin­tains, la place Omo­nia fleu­rait bon le lieu pres­tigieux. Aujourd’hui, ça sent plutôt la pisse et la pau­vreté. Pareil pour la rue Athi­nas, la déesse fon­da­trice et comme nég­ligée dans cette artère peu engageante. On dépasse l’Hôtel de ville, quel­conque. Mais c’est là que je croise mon pre­mier « grand homme », et pas n’importe lequel : Péri­clès, en pied et en mar­bre.

Ça y est, j’ai mis le doigt dans l’engrenage his­torique ! C’est bien l’inconvénient avec ces innom­brables stat­ues : soit elles vous nar­guent et vous ren­voient à votre igno­rance crasse…, soit elles vous oblig­ent à savoir. J’avais bien enten­du par­ler du « siè­cle de Péri­clès », comme d’une sorte d’âge d’or athénien… DSCF4917Pas de quoi nour­rir un topo his­torique, ni l’occasion d’en impos­er un, dont je serai d’ailleurs inca­pable. Mais l’Histoire nous rat­trape, et tout spé­ciale­ment ici, à chaque coin de rue ou presque, ne serait-ce que sur les plaques bleues émail­lées (c’est aus­si leur rôle). De plus, l’étranger de pas­sage, se croit tenu de pouss­er le vice en fréquen­tant nom­bre de musées.

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C’est ici, dans ce Musée de l’Acropole, que sont exposées cinq des six vraies cari­atides de l’Erechtéion. La cinquième se trou­ve au British Muse­um, à Lon­dres. La sep­tième est en prime… [Ph. gp]

DSCF4964Ain­si, je sors du Musée de l’Acropole, le tout beau tout mod­erne : splen­dide en effet, un mon­u­ment en soi, bâti sur des ruines – la Grèce, pays de ruines et de mythes superbes – que l’on sur­plombe en marchant sur un planch­er de verre ! Tan­dis que là-haut, sur cette colline inspirée, d’abord citadelle anti-bar­bares, des généra­tions d’architectes et de bâtis­seurs géni­aux ont ten­té de con­jur­er le temps en édi­fi­ant un tem­ple, puis d’autres, et même des théâtres… Tan­dis que d’autres généra­tions de tra­vailleurs de la pierre se relaient encore, de nos jours, pour répar­er, sauve­g­arder, restau­r­er.

Sur l’Acropole, le Parthénon, notam­ment, porte les stig­mates de sa si longue his­toire – vingt-cinq siè­cles ! En grec ancien, parthénon sig­ni­fie « apparte­ment de jeunes filles ». En l’occurrence, il s’agissait d’accueillir la stat­ue d’Athé­na, fille de Zeus, déesse de la sagesse, de la guerre, des arti­sans, des artistes et des enseignants. Une sacrée charge ! D’autant qu’Athéna était aus­si la pro­tec­trice de la cité qui porte son nom. Sa stat­ue, d’ivoire et d’or mas­sif, fut détru­ite lors d’un incendie, au Ve siè­cle. De mul­ti­ples répliques ont été pro­duites, dont celle qui domine l’Académie d’Athènes [pho­to ci-dessous]. Encore et tou­jours des stat­ues donc. Et c’est là que je retombe sur mes pieds : à qui doit-on l’édification du Parthénon ? À Péri­clès, par­di !

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Deux mots et quelques sur ce Péri­clès, que la mod­estie ne devait pas étouf­fer. On l’a même dit assez méga­lo et déma­go sous ses allures de démoc­rates. Ce qui a fait l’objet de livres savants. Tou­jours est-il qu’en grec ancien Περικλῆς / Perik­lễs, sig­ni­fie lit­térale­ment « entouré de gloire ». Né à Athènes vers 495 av. J.-C, il y est mort en 429. [Mer­ci Wiki]. Il acquit sa gloire en guer­ri­er, sur les fronts des guer­res médiques et celles du Pélo­pon­nèse – Thucy­dide, le « reporter de guerre » dont j’ai déjà par­lé ici, l’admirait beau­coup. Ce n’était pas le cas d’Aristo­phane, poète et auteur de théâtre, ce Molière de bien avant (- Ve siè­cle), qui se le paie lit­térale­ment comme va-t-en guerre assoif­fé de pou­voir. Très près de nous, feu Umber­to Eco lui a tail­lé un cos­tume de pop­uliste… Ce qui nous amèn­erait à entamer le chapitre énorme et inépuis­able de la Démoc­ra­tie selon ses innom­brables penseurs grecs. Je m’en garderai bien – par facil­ité de blogueur peu apte aux Travaux d’Hercule. Mais l’actualité politi­ci­enne, à Athènes comme à Paris et partout dans le monde mérit­erait ce retour aux fonde­ments his­toriques et philosophiques. 1

J’en ai donc fini, pour ma part, avec cette pre­mière ren­con­tre. Lais­sons Périk­lès devant l’Hôtel de ville, pas­sons le grand marché (ago­ra en grec) à pois­son et à viande [« vaut le détour » cepen­dant]. Et voilà sur qui je tombe : Dio­gène, il se trou­vait en bas de la rue d’Athinas, accroupi sur le trot­toir, ratat­iné sur ses genoux, tout mai­gre, presque nu, les côtes sail­lantes. Quand j’ai mis un euro dans sa sébile en plas­tique, il a levé les yeux et a souri. C’était lui !

– Mais Dio­gène était de Sinope, pas d’Athènes. Et il logeait dans une jarre.

– Je sais, et alors ? Il était en vadrouille et venait sou­vent à Athènes. C’était bien lui ! (Je n’ai pas eu l’impudeur de le pren­dre en pho­to. Sans doute ne m’aurait-il  pas envoyé paître par un « Barre-toi de mon soleil ! » ?)

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Et voici Hip­pocrate, ren­con­tré un peu plus loin, quarti­er de Psiri. Déguisé en vieux rock­er, jouant de la grat­te élec­trique devant le rideau bais­sé d’une phar­ma­cie sur lequel son image avait été bom­bée. C’était bien lui !

– Lui, le « père de la médecine », tu rigoles ?

– Vois com­bi­en son illus­tre por­trait pro­tège sa réin­car­na­tion mod­erne ! Et comme il nous pro­tège encore : Hip­pocrate fut le pre­mier médecin à avoir rejeté les super­sti­tions et les croy­ances qui attribuaient la cause des mal­adies à des forces sur­na­turelles ou divines. Cha­peau !

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Main­tenant voici Socrate, per­me­t­tez ! Je sor­tais de l’ancien Ago­ra, je l’ai repéré, déam­bu­lant, par­lant à voix haute et sans cesse. J’ai croisé son regard ami­cal. Il m’a accordé la per­mis­sion d’une pho­to. Et il m’a dit, en grec académique : « À tout à l’heure ! » Et ne l’ai plus revu.

– Ce n’est pas Socrate, il était laid comme un pou ! Le tien est beau comme Zeus.

– Alors, c’était Socrate déguisé en Zeus !

En vrai, il s’appelle Gar­gala. Ne par­lant ni anglais ni français, sauf pour dire « A tout à l’heure » et « Mer­ci », je ne sais ce que sa chi­enne de vie a pu lui réserv­er….

J’en viens à mes héros per­son­nels « mod­ernes », en fait uni­versels. Zor­ba, Alex­is, celui qui m’a amené en Grèce à mes 17 ans, l’ado finis­sant que le Cré­tois Nikos Kazantza­ki venait de tournebouler…. Celui-là de Zor­ba, mon exem­plaire du jour, soix­an­te­naire chenu, je l’ai vu hier dans Exarchia attablé à une ter­rasse avec une jeune femme et un enfant, le teint rougeaud, sourire au vent, par­lant fort, chemise dépoitrail­lées. C’était lui, bien sûr !

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Et la vielle copine de Zor­ba, la Boubouli­na, n’était pas loin : aperçue sur l’avenue Akadimia, toute enfar­inée et empar­fumée, robe bleue à fleurs, hauts-talons scabreux, des dread­locks jusqu’aux fess­es. C’était elle, mais oui !

Ce voy­age, je le vis comme un dou­ble retour aux sources :

– les miennes, celle de mon pas­sage de l’ado à l’adulte, si pos­si­ble à la vie d’homme ;

– les sources de notre civil­i­sa­tion dans ce monde si désori­en­té. Ça ne pou­vait être plus essen­tiel, surtout vers la fin d’une exis­tence.

–––––––––

*J’emprunte à Peter Brook le titre de son film con­sacré à la vie de Georges Gur­d­ji­eff (1979).

Pho­tos de gp.

Notes:

  1. J’apprends que Mon­te­bourg sug­gère de rem­plac­er les séna­teurs élus par des citoyens tirés au sort… Quoi, aurait-il eu con­nais­sance du sys­tème démoc­ra­tique de la Grèce antique ? J’espère revenir sur ce chapitre.

Athènes, carnet de voyage. 2) Exárcheia, territoire anarchiste

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Athènes, 7 juin 2016.  J’ai quit­té dimanche le quarti­er de Metax­our­gio pour celui d’Exárcheia. Comme si j’avais migré des Ternes à Ménil­montant, à Paris. Ou bien, à Mar­seille, de Vauban au cours Julien – ce qui est plus juste. Je me trou­ve à une enca­blure du Musée archéologique et plus près encore de l’École poly­tech­nique. Comme qui dirait « au cœur du prob­lème » grec.

Quoi, prob­lème ? Depuis le « traîne-couil­lons » uni­versel qui char­rie le touriste ici comme partout, Athènes présente le charme des cap­i­tales à haut niveau cul­turel-marc­hand ; son cir­cuit emprunte les hauts-lieux entretenus car renta­bles. En jupette, avec leurs souliers à pom­pons, les gardes prési­den­tiels (evzones) per­pétuent leur rit­uel désuet – désuet en apparence, mais à sym­bol­ique pro­fonde : la fus­tanelle, cette jupe, serait for­mée de 400 plis rap­pelant les qua­tre siè­cles d’occupation turque (je reviendrai sur la ques­tion turque).

DSCF5528Le tourisme se nour­rit grasse­ment du folk­lore et de ses clichés. Mais quel heureux priv­ilège, ma foi, de déguster un verre de retsi­na (vin blanc rés­iné) sur une ter­rasse au pied de l’Acropole ! La crise grecque, où ça ?

Ici, à Exárcheia, ils con­nais­sent. Pris entre deux quartiers bour­geois, Εξάρχεια (en grec mod­erne) est renom­mé pour être le foy­er de l’anarchisme en Grèce. Anar­chie, mot grec à l’origine [je les souligne désor­mais en pas­sant] : an, pré­fixe pri­vatif : absence de, et arkhê, hiérar­chie, com­man­de­ment. Je me régale ici de l’étymologie – encore du grec ! Que seri­ons-nous sans ces racines ? [La querelle du grec au col­lège n’est pas anodine ; pour en avoir été privé, j’en mesure l’importance fon­da­men­tale un demi-siè­cle plus tard.] Je m’amuse à l’idée de taquin­er l’étymologie du mot éty­molo­gie : c’est ce qui éclaire le sens des mots et, ain­si, ouvre la pen­sée. On voit bien que tout se tient chez l’animal pen­sant-par­lant, et écrivant et vivant à l’occasion.

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Tout ou toute une his­toire”… Mar­tial, lecteur scrupuleux, s’interroge sur l’accord de “tout” dans mon précé­dent titre. Moi aus­si… J’ai véri­fié : “tout” est ici un adverbe, invari­able, car il exprime le sens de “com­plète­ment”, “tout à fait”. Mau­dit français !

Exárcheia, donc. Rues étroites, plutôt sin­istrées d’allure : pas mal de rideaux métalliques bais­sés, pein­turlurés, tag­gés comme le moin­dre recoin. Affich­es à pleins murs. Couleurs vives sur la ver­dure des arbres, nom­breux. Quartiers de squats et aus­si d’imprimeurs, d’éditeurs, dis­quaires, bou­tiques, cyber­cafés et épiceries bio ; beau­coup  de librairies, par­fois chics ou bien car­ré­ment « anar », tan­dis que la « com’ » tente sa per­cée, avant-poste d’une boboï­sa­tion qui gagne vers les hau­teurs. Quarti­er “à part”, sorte de no man’s land où la police est inter­dite de ter­ri­toire, ou alors seule­ment les robots-cops, quand ça chauffe pour de vrai.

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Je me dois ici de vous présen­ter Geor­gios chez qui je loge, dans son coquet appart’ de la rue Solo­mou, tout en couleurs pim­pantes. La quar­an­taine, regard écar­quil­lé et sourire radieux, il est prof d’informatique et pho­tographe chevron­né. A par­cou­ru une par­tie du monde. Mais ne con­naît pas, ou à peine, et de nom, ses ancêtres philosophes des temps antiques – il est de son époque, dans l’ « ici et main­tenant » de nos urgences sans avenir (ou alors lequel ?) Geor­gios par­le un anglais « flu­ent » [L’anglais qui est devenu ici la sec­onde langue, comme dans tous les pays à langue régionale – salut les Québé­cois de mon cœur ! L’anglais dom­i­na­teur, médi­a­teur utile, et ratatineur de par­tic­u­lar­ités essen­tielles – tout se paie !] Geor­gios est aus­si cycliste urbain 1 (il y en a si peu à Athènes), mais hier, une por­tière lui est ren­tré dedans en lui cas­sant le bras, et le vélo. Depuis, je trou­ve que son eng­lish est devenu chao­tique et j’ai plus de mal à le com­pren­dre… Sa com­pagne, Alex­ia, aus­si sym­pa­thique et enjouée ; ingénieure, fran­cophone, mil­i­tante human­i­taire, Amnesty inter­na­tion­al, etc.

DSCF5536C’est ain­si qu’hier soir (tard), je me suis retrou­vé avec eux deux sur une ter­rasse fes­toy­ante, en haut d’un vieil immeu­ble voisin tenu par « Nosotros », non pas un squat mais ce qu’ils appel­lent un « espace social libre », lieu auto­géré de résis­tance.

Résis­tance à quoi ? À tout, par­di ! C’est bien le moin­dre, quand on con­sid­ère l’état du pays, que l’on dit en délabre­ment – surtout l’état d’Athènes qui agglomère presque la moitié de la pop­u­la­tion grecque (plus de 4 mil­lions sur 10 mil­lions de Grecs env­i­ron. 2 Bien sûr, ça ne se voit pas « en pas­sant ».

Nosotros (de l’espagnol, cette fois : nous), rassem­ble des anar­chistes “soft”, de la mou­vance anti-autori­taire, des paci­fistes, plutôt non-vio­lents. Plutôt, car on ne sait jamais trop ce qui peut arriv­er. Et il s’en est passé des choses dans cette Exarcheia la noire 3 : C’est à Exarcheia que com­men­cent les émeutes de décem­bre 2008, après la mort d’un ado­les­cent de 15 ans, tué par balle par un polici­er, dans une rue du quarti­er. C’est aus­si à Exarcheia que débute le soulève­ment con­tre la dic­tature des Colonels en novem­bre 1973, lors de la révolte étu­di­ante de l’Uni­ver­sité poly­tech­nique nationale d’Athènes et évac­uée par les mil­i­taires putschistes le 17 novem­bre 4

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Cette sculp­ture, à l’entrée de l’École poly­tech­nique, hon­ore les vic­times du soulève­ment de novem­bre 1973, quand les Colonels putschistes déci­dent d’une inter­ven­tion bru­tale. Dès les pre­mières heures du same­di matin 17 novem­bre 1973, un char-blindé pénètre de force au sein de l’université. La vio­lence de l’attaque est sauvage : il y a offi­cielle­ment 34 morts, mais en vérité beau­coup plus. Des cen­taines de blessés se cachent pour éviter l’arrestation. Des mil­liers d’arrêtés et d’emprisonnés vont subir la tor­ture par la police mil­i­taire.

Donc cette nuit, du haut de cette ter­rasse, de jeunes résis­tants refai­saient le monde, qui en a bien besoin. Un repas avait été pré­paré spé­ciale­ment en sol­i­dar­ité avec des réfugiés syriens – on sait qu’ils sont nom­breux à être passés par l’île grecque de Les­bos – ou y avoir tré­passé en mer. Aujourd’hui, le gou­verne­ment grec a fer­mé la fron­tière, détour­nant le flux vers la Turquie.

Vu d’ici, de la gauche de gauche athéni­enne, Alex­is Tsipras (actuel pre­mier min­istre) est aus­si « pop­u­laire » de Valls et Hol­lande auprès de « Nuit debout ». Geor­gios, le bras droit dans le plâtre, racon­te en rigolant l’histoire suiv­ante : Tsipras, à la télé, évo­quant des sou­venirs d’enfance, rap­pelle s’être cassé le bras gauche et que, gauch­er, il dut se faire droiti­er… « Ce qui ne lui fut pas bien dif­fi­cile », n’ont pas man­qué de com­menter les Grecs, gogue­nards…

C’est tout pour aujourd’hui ; j’étais par­ti pour vous présen­ter d’autres amis, des illus­tres antiques, car j’ai flâné hier, selon ma dérive, dans l’ancien ago­ra. Et j’y ai croisé Socrate, si si ! Suite au prochain numéro (c’est ce qu’en pub, on appelle du teas­ing – qui ne vient pas du grec !)

PS — En ren­trant ce soir, Geor­gios m’apprend qu’un homme a été tué ce matin de deux balles de pis­to­let, sur la place Exárcheia, là dans notre quarti­er, où je viens de pass­er… Affaire de drogue, sem­ble-t-il. Ce qui ne saurait guère effarouch­er un Mar­seil­lais…

Bonus (latin) : panora­ma (grec) sur le quarti­er d’Exárcheia. Je reviendrai plus tard sur l’École poly­tech­nique. (Pho­tos de gp).

Notes:

  1. Je l’étais aus­si, jusqu’à ce que des mal­otrus volent mes deux vélos, dont l’électrique de mes 70 bal­ais, en grande par­tie financé par de généreux action­naires. Je devais le sig­naler…
  2. La dias­po­ra grecque (omoge­nia) représen­terait quelque 6,5 mil­lions de per­son­nes sur les cinq con­ti­nents et prin­ci­pale­ment au États-Unis (de 3 à 4 mil­lions). Chica­go, avec 300 000 Grecs est la troisième ville grecque du monde après Athènes et Salonique. Source : Bib­liomonde. 
  3. Exarcheia la noire, au cœur de la Grèce qui résiste, de Yan­nis Youloun­tas, pho­tos Maud Youloun­tas. Les Édi­tions Lib­er­taires, 2013. Un film a égale­ment été réal­isé par les mêmes auteurs.
  4. Z, le film de Cos­ta Gavras aurait pu/dû se tourn­er à Exarcheia, mais la dic­tature des colonels l’en empêcha. Le tour­nage eut lieu à Alger qui, par son archi­tec­ture, ressem­ble beau­coup à Athènes.

Athènes, carnet de voyage. 1) Tout une Histoire

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Athènes, 5 juin 2016. Pourquoi là ? Tout une his­toire – per­son­nelle. Et toute l’Histoire du monde – enfin cette par­tie qui remonte à l’Antiquité datée et à ce monde qui a ser­ti la Méditer­ranée comme une per­le pré­cieuse, ce bijou appelé civil­i­sa­tion – bien qu’elle ne soit pas unique. Si on s’en sou­vient tant, après vingt-six siè­cles, c’est parce qu’ils avaient inven­té l’alphabet – alpha, béta « Ils », ces Grecs lumineux à qui l’on doit l’irruption de la pen­sée pen­sante et donc cri­tique, l’élévation de la con­science d’être au monde, et dans quel monde au juste ? Et naîtront ain­si le ques­tion­nement exis­ten­tiel et l’amour de la sagesse, la philoso­phie, puis les sci­ences, les arts, l’histoire, la poli­tique. Mais aus­si la guerre ! Et enfin la démoc­ra­tie, tou­jours recom­mencée…

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Trois tiers pour con­stituer une ville. Le qua­trième pour l’immortaliser. [Ph. gp]

On s’en sou­vient car ils ont beau­coup écrit… Non pas qu’ils aient inven­té l’écriture, elle venait des Sumériens, et peut-être même des Chi­nois si on remonte à la nuit des temps anciens. Mais les Pers­es, prob­a­ble­ment, exportèrent cette inven­tion fon­da­trice lors de leurs inva­sions bar­bares – bar­bare : qui par­le une autre langue, ain­si que le rap­porte Hérodote 1, le père de l’Histoire et même du jour­nal­isme.

Hérodote et Thucydide, inventeurs de l'histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Hérodote et Thucy­dide, inven­teurs de l’histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Ses enquêtes autour de la Méditer­ranée délim­i­taient le monde con­nu. Il mesurait les dis­tances en stades… (ce que per­pétuent les jour­nal­istes actuels quand ils dis­ent « grand comme trois ter­rains de foot ») et, au delà, en jours de marche ou de nav­i­ga­tion à voile. Il décou­vrait le monde, alors si petit en apparence con­nue ; ce monde qu’il par­courait pour l’agrandir, ain­si qu’un Can­dide pré-voltairien.

Il faut aus­si saluer Thucy­dide 2, con­tin­u­a­teur d’Hérodote mais en reporter de guerre, celle du Pélo­pon­nèse. Pour dire bien vite que les écrits abon­dent, inscrivant ain­si l’histoire grecque et ses œuvres innom­brables au Pat­ri­moine de l’Humanité. Par­mi ces illus­tres auteurs se dis­tingue cepen­dant un cer­tain Socrate qui, lui, n’écrivait pas (en tout cas il n’a pas lais­sé d’écrit con­nu) ; il en chargeait ses dis­ci­ples et l’un d’eux tout par­ti­c­ulière­ment : Pla­ton.

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Les fon­da­teurs de l’Académie des arts : Socrate et son élève, Pla­ton. À l’arrière-plan, l’Université antique. [Ph. gp]

Socrate était un par­leur, un vrai beau par­leur, pas un baratineur. Entouré de ses élèves, il par­lait, mar­chait, ques­tion­nait, pré­tendait qu’il ne savait rien. Moyen­nant quoi il éle­va le doute au rang de la con­nais­sance… Mais ce pre­mier des scep­tiques et des ratio­nal­istes, ques­tion­na tout autant les dieux – jusqu’à douter de leur exis­tence. On ne lui par­don­na pas. Et il but la ciguë – jusqu’à la lie.

Je ne vais surtout pas pré­ten­dre ici racon­ter l’histoire de la Grèce « des orig­ines à nos jours »… Mais plutôt tenir un car­net de voy­age, sur le mode impres­sion­niste et « déri­vant », au sens où Bre­ton puis les situs appréhendaient la ville en y déam­bu­lant comme un esquif sans voile, allant au gré des courants sen­soriels. Remar­quez que ces let­trés, à l’occasion un peu pré­ten­tieux sinon pom­peux, n’avaient rien inven­té. Mon­taigne, quelques siè­cles avant eux, avaient pra­tiqué la chose sans besoin de la nom­mer :

« Moi, qui le plus sou­vent voy­age pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trou­ve mal pro­pre à mon­ter à cheval, je m’arrête. […] Ai-je lais­sé quelque chose à voir der­rière moi ? j’y retourne. C’est tou­jours mon chemin. Je ne trace aucune ligne cer­taine ni droite, ni courbe. » 3

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Fig­urine de mar­bre de la col­lec­tion cycla­di­enne du Musée nation­al d’archéologie (3000 ans avant notre ère) [P. gp]

C’est qu’on n’invente rien ! ou si peu. Depuis des mil­lé­naires – pour ne pas remon­ter au Déluge et au-delà… – que l’Homme s’est mis à penser, par­ler, créer, agir… il s’est beau­coup répété, a beau­coup copié et recopié, voire singé, en croy­ant innover. Les vraies inven­tions sont si rares, quelque fois acci­den­telles et, le plus sou­vent, formelles. Rares, même dans les arts ! Picas­so et tant d’autres n’ont-ils pas « récupéré » les créa­tions africaines, sculp­tures et masques rit­uels notam­ment. Ou bien n’ont-ils pas « pom­pé » ces sculp­tures de l’époque dite cycla­di­enne 4, dont peut s’enorgueillir le splen­dide Musée archéologique d’Athènes ? [Galerie pho­to ci-dessous. Cli­quer sur les vignettes pour les agrandir.]

Ce musée, j’y ai passé l’après-midi com­plet, jusqu’à érein­te­ment. De la Cul­ture grand C dans la splen­deur totale et dans des con­di­tions muséologiques excep­tion­nelles.. Des col­lec­tions préhis­toriques remon­tant jusqu’à sept mil­lé­naires « avant » ; puis des sculp­tures par mil­liers, de mar­bre ou de bronze ; des céramiques et des ter­res-cuites ; des bijoux en or ; des vas­es « à en louch­er » aurait dit Brassens – si on me per­met cet anachro­nisme sac­rilège…

Qu’on se ras­sure, je ne vais pas écrire un énième guide gré­co-savant. Plutôt ten­ter de vous embar­quer dans ma dérive athéni­enne (et au-delà, on ver­ra), toute sub­jec­tive, mais tout de même ancrée au sol, attestée par des pho­tos, rel­a­tive­ment plus « objec­tives » certes. Voilà pour ce pre­mier épisode.

Notes:

  1. Auteur d’une grande œuvre his­torique, les His­toires, égale­ment appelée Les Enquêtes, Hérodote, est né vers 484 av. J.-C. à Hali­car­nasse en Grèce d’Asie mineure (Turquie actuelle), mort vers 420 av. J.-C.
  2. Homme poli­tique et his­to­rien athénien, né vers 460 av. J.-C., mort, peut-être assas­s­iné, entre 400 et 395. Dans sa quête de “la vérité”, il a inven­té la rigueur méthodique et aus­si le recoupe­ment des sources d’information.
  3. Essais III, 9 De la van­ité.
  4. Des îles Cyclades. Objets datant d’environ 3000 ans avant notre ère.

Abyssinie. Ils étaient fous ces Romains qui volèrent l’obélisque d’Axoum

Car­net de voy­age depuis la corne de l’Afrique (5/11/05)

Dji­bouti, ven­dre­di 4 novem­bre. Quid de ce raf­fut soudain dans mon hôtel ? Un groupe de ras­tas US faisant escale avant le pèleri­nage à Addis-Abe­ba ? Non point : cinq Ital­iens en goguette touris­tique, débar­quant tout juste de la cap­i­tale éthiopi­enne où ils ont été servis ques­tion tourisme : grèves, man­i­fes­ta­tions, émeutes, fusil­lades. De vingt à quar­ante morts selon la télé d’Addis – au moins deux cents, selon leurs esti­ma­tions et recoupe­ments… Pas de taxis et aucun trans­port, toutes les bou­tiques fer­mées, ain­si que les musées. Ils ont été servis, ces vis­i­teurs de la pénin­sule – en fait, des enseignants du lycée ital­ien d’Asmara, en Ery­thrée, seule vraie colonie ital­i­enne durant une trentaine d’années.

L’Italie mus­solin­i­enne et fas­ciste avait ten­té, en vain, de colonis­er l’Abyssinie de 1935 à 1941. Cet épisode reste vivace dans les mémoires éthiopi­ennes„ d’autant qu’un des sym­bol­es de l’Éthiopie antique, une des obélisques d’Axoum, volées par les Ital­iens qui l’emmenèrent à Rome, ne fut resti­tuée qu’en avril dernier…

Le pre­mier tronçon de l’obélisque, dont le retour avait été annon­cé à maintes repris­es, est finale­ment arrivé à Axoum à bord d’un Antonov, accueil­li par des cen­taines de per­son­nes qui ont défilé aux rythmes de tam­bours pour man­i­fester leur joie. Les deux autres tronçons ont été achem­inés dans les jours suiv­ants.

1axoum_1L’obélisque, une stèle funéraire de plus de 150 tonnes, haute de 24 mètres, avait été emportée en Ital­ie en 1937, lors de la con­quête de l’Ethiopie par les troupes de Mus­soli­ni. Depuis, Addis Abe­ba n’avait cessé de réclamer la resti­tu­tion de cet impor­tant ves­tige his­torique, témoignage de la grandeur passée de la civil­i­sa­tion d’Axoum qui, du IIIe siè­cle avant Jésus-Christ au VII­Ie siè­cle, a ray­on­né dans la région.

Axoum fut la cap­i­tale d’un empire qui dom­i­nait la corne de l’Afrique, du Soudan jusqu’au Yémen. Les his­to­riens décrivent cette péri­ode comme l’apogée d’un pays regorgeant d’ivoire, de poudre d’or, d’esclaves, d’aromates et d’émeraudes, des­tinés au com­merce avec les autres puis­sants roy­aumes de l’époque. Selon les archéo­logues, l’obélisque fut érigé au IVe siè­cle, sous le règne du roi Ezana, pour faire office de stèle funéraire. Ezana était alors surnom­mé le Con­stan­tin de l’Ethiopie, en référence au puis­sant empereur romain qui était son con­tem­po­rain.

Si elle n’est plus qu’une petite ville de la province du Tigré, Axoum prof­ite large­ment de ce glo­rieux passé. Inscrite au pat­ri­moine mon­di­al de l’humanité en 1980, elle demeure le coeur iden­ti­taire et his­torique du pays. D’où l’obstination des Ethiopi­ens à récupér­er la Flûte de Dieu, expres­sion forgée par un poète local pour désign­er l’obélisque.

 

La stèle du roi Ezana, pre­mier roi chré­tien d’Axoum, relate en grec ses vic­toires, vers 330. L’obélisque resti­tuée n’a pas encore été redressée.


Carnet d’Abyssinie. C’est donc vrai : le Nil bleu est bien bleu

Depuis la corne de l’Afrique, je tente de tenir un jour­nal de blog. La tech­nique dis­pose…

Quand mon ami Bernard Nan­tet m’a dédi­cacé son dernier bouquin, « His­toire du Nil », il a écrit : « On en revient tou­jours aux orig­ines… » Est-ce pour cela que j’y suis en ce moment ? Oui. L’Afrique, l’Abyssinie, le Rift – et Lucy. Et les sources du Nil, au cœur de notre his­toire com­mune, sans doute, nous autres les humains.

Donc, je con­firme ce que j’avais seule­ment lu : le Nil bleu existe, je l’ai ren­con­tré hier après-midi ; je l’ai même tra­ver­sé à gué, car ses eaux sont bass­es et on fait de l’électricité avec le restant. Ce ne serait que pro­duc­tion somme toute écologique ; sauf que le bar­rage détourne le courant qui pro­dui­sait une des mer­veilles du monde : les chutes de Tis­sis­sat„ un déver­soir de qua­tre cents mètres de large plongeant de cinquante mètres dans un fra­cas vaporeux. Comme c’est sai­son sèche, le bar­rage pompe tout, ou presque : il reste une pis­sette qui déçoit le vis­i­teur et une poule aux œufs d’or touris­tique guère fringante. Ses con­tes­tataires pré­ten­dent que l’ouvrage aurait pu pro­duire tout aus­si bien en aval des chutes.

Et puis, le fait est que l’électricité en ques­tion, comme sou­vent, passe par-dessus les pau­vres huttes des paysans. Vous vous rap­pelez peut-être le réc­it que je rap­por­tais ici de Vic­tor Nun­zo, un Con­go­lais en rébel­lion con­tre la Dette majus­cule : son vil­lage vit sous les lignes haute-ten­sion du méga-bar­rage édi­fié par le méga­lo-fou Mobu­tu. Les vil­la­geois paient une dette sans fin (va-t-elle être vrai­ment effacée par le FMI et la Banque mon­di­ale, à quelles con­di­tions et avec quelles con­séquences ?), et les pylônes et les lignes bal­afrant leur paysage – mais ils n’ont jamais vu un grain d’électron con­de­scen­dre jusqu’à leur cahute. Eh bien, c’est tout comme ici : le courant file ailleurs, pour éclair­er la cap­i­tale ou pour rap­porter des sous par l’exportation au Soudan voisin et loin­tain.. Sur les trente cinq kilo­mètres séparant le bar­rage de Bahar Dar, je le con­firme aus­si : pour avoir par­cou­ru la route de nuit, pas le moin­dre vil­lage, pas la moin­dre hutte qui puis­sent s’illuminer autrement qu’à la flamme du bois d’eucalyptus.

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Pour ce qui est de la manne touris­tique – toute encore rel­a­tive mais assuré­ment por­teuse, comme dis­ent les ana­lystes financiers –, elle apporte son habituelle pol­lu­tion. Surtout celle des esprits, là comme ailleurs. Bien sûr l’Afrique ne saurait être un sanc­tu­aire qu’il faudrait pro­téger de quelque bar­barie du pro­grès sura­joutée à celles qui seraient « nor­males ». Et l’Ethiopie pas davan­tage, même au titre de « berceau de l’humanité ». Mais voilà qu’à Tis­sis­sat sur­gis­sent aus­si les sources du biz­ness. Rien de fla­grant encore. Une fois franchi le mag­nifique pont de Tiso­ha Dildil (XVIIe) [pho­to d’en haut], les tout pre­miers marchands du tem­ple s’activent. Oh, pas grand chose, juste les signes avant-coureurs d’un proces­sus en marche : des enfants se sont placés en avant-garde ; ils traque­nt le touriste et la piécette ou le bic ; ils ten­tent de ven­dre quelque cale­bass­es décorées ou des écharpes cri­ardes pro­duites au pays.

Pour l’authenticité fre­latée, on a même instal­lé, le long du sen­tier qui monte, des grands-mères au cheveu blanc qui ont réac­tivé leurs rou­ets d’antan et se remet­tent à l’ouvrage à la pre­mière alerte touris­tique. On croise aus­si le joueur de flu­ti­au qui souf­fle sans con­vic­tion et sans le moin­dre tal­ent dans son roseau qu’il voudra vous ven­dre, après la pho­to. On marche encore et ce petit monde jappeur – « mis­ter, mis­ter ! » – finit par devenir pénible. Le guide, un étu­di­ant de Bahar Dar (où il y a une uni­ver­sité), n’aura de cesse de dis­pers­er cet essaim col­lant, au besoin à coups de pierre.

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La route vers les chutes monte et descend – rien de vio­lent ­– dans un paysage somptueux sur fond pas­toral. On croise, avec sa huitaine de bêtes en pâturage, un grand vach­er touchant le ciel, les bras accrochés à son bâton der­rière l’épaule, qu’on croirait le Christ sur sa croix, le regard per­plexe devant cet autre trou­peau bigar­ré. Ou, dans le loin­tain, c’est une sil­hou­ette drapée de blanc, ou d’indigo, ombrée par un para­pluie noir. A ce détail près, sans doute venu de Shang­hai, on pour­rait se croire dans les temps bibliques, ceux des images col­portées, depuis les temps immé­mo­ri­aux, tou­jours présentes dans les églis­es, ou mis en tech­ni­col­or par Hol­ly­wood. Des paysages à couper le souf­fle, que ne bal­afre aucune autoroute, pas un chemin de fer, si peu de lignes élec­triques, donc…

Ça devait ressem­bler à ça dans les temps de Jésus, à ce fasci­nant pays, une Afrique à lui tout seul et qui remonte aux temps des temps de l’humanité. Peu ou prou, « les Afriques », en une cinquan­taine de pays, exha­lent de ces par­fums anciens, fan­tas­més comme des par­adis per­dus, mythi­fiés comme dame Nature. Voilà peut-être sans doute, je crois – ce que nous venons quêter dans les sables, les eaux limoneuses, les corps graciles ou puis­sants qui ne sauraient cacher une réal­ité autrement plus âpre, vio­lente, ter­ri­ble.

Je m’égare à peine. Le garçon­net, venu porter là-haut sa bouteille de Coca pour la com­mer­cialis­er au touriste, sonne bien la fin d’un temps. C’est ain­si. Et défer­lent la marchan­dise, et la tech­nolo­gie, ses porta­bles, son nou­veau rap­port au monde.

Quel monde ?

Voilà ce que me dis­ait le Nil , ver­sion bleue, alors que ses eaux vont porter leur limon dans le nou­veau lac d’Assouan – encore l’électricité –, semence désor­mais per­due, sac­ri­fiée au kilo­watt.

Je résume pour aujourd’hui, puisque la tech­nique devrait m’y autoris­er (je prends l’avion, entre autres con­tra­dic­tions… ) : les eaux du Nil bleu sont ocres. Mais la roche de ses gorges livre des bleuisse­ments. Mais les reflets con­ti­en­nent autant l’argent que le bleu du ciel. Pho­tos à l’appui pour ceux qui ne croiraient pas aux bons livres dus aux bons auteurs.

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A la prochaine, encore une his­toire d’eaux…

Gérard Pon­thieu, en Abyssinie

Quelques images en vrac, si elles passent. Pas de légende ni de mise en page.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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