On n'est pas des moutons

Carnet de voyage

La gitane et le gadjo. C’était mon jour, c’était surtout le sien

Ce matin une vieille gitane en longue robe noire m’a fait les poches ; ça devait être écrit dans les lignes de sa main. Venue vers moi pour la manche, elle est repar­tie avec 50 euros tout neufs, ma carte ban­caire, celle des trans­ports et la troi­sième des musées. L’artiste a dis­pa­ru tout aus­si vite que je m’apercevais de la manœuvre ; j’ai eu beau arpen­ter la zone du délit : nib, degun !

Là-des­sus, aller racon­ter mes déboires au com­mis­sa­riat, y poi­reau­ter une heure avant d’apprendre qu’on pou­vait se plaindre sur inter­net. (On peut tout sur inter­net, même se faire vider les poches de son compte en banque.) Ce qui m’a pris une bonne demi-heure au cla­vier – j’imagine les béo­tiens du oueb, comme dans la séquence du film de Ken Loach, Daniel, je ne sais plus…

Je venais d’acheter ma dau­rade du ven­dre­di – soit 4 euros, à 12 le kilo ; de quoi je dédui­sis qu’elle devrait peser 333 grammes. Hmm… Mais sur le Vieux port, à Mar­seille, on chi­pote pas.

Fau­ché comme les blés d’automne, pas le moindre cen­time en poche, remon­tant à pied vers ma Bonne mère, creu­sé par tant d’émotions, je tente une halte place aux Huiles pour m’envoyer un aïo­li et une petite mousse sous le soleil. Re nib : plus aucun gar­go­tier n’accepte ici de chèque ! (Car il me res­tait encore ce recours aus­si démo­dé que démonétisé).

Par­ve­nu, si j’ose dire, à ma banque du coin pour ten­ter un ravi­taille­ment son­nant, etc. Je me fais dire par la gui­che­tière au large sou­rire que non, pas l’après-midi les sous-sous, seule­ment le matin. Comme dirait Ray­mond à Huguette : « On va pas vers le beau ma poule ! » 1

Je ter­mine mon ascen­sion pedi­bus (obli­gé : pas un euro, pas de carte de bus et, de toute façon, pas de bus non plus : grève.) Il n’aurait plus man­qué que je per­disse mes clés. J’avais seule­ment « per­du » mon porte-mon­naie, mon temps, et aus­si mon appé­tit. Si ça pou­vait me rendre plus svelte. La dau­rade atten­dra ce soir. Et ce soir, ma vieille gitane lève­ra son verre à la san­té du couillon de gad­jo 2 à la poche gar­nie. Bah! je lui dois quand même ces quelques lignes qui me ren­voient à Bras­sens et ses magni­fiques Stances à un cam­brio­leur… L’élégance du poète, jusque dans son aver­tis­se­ment : « Ne te crois pas du tout tenu de reve­nir / Ta moindre réci­dive abo­li­rait le charme / Laisse-moi je t’en prie, sur un bon sou­ve­nir ». Une élé­gance que je ne suis pas sûr de faire mienne si je croise à nou­veau la dame en noir… N’est pas poète qui veut.

Notes:

  1. Seuls les accros télé à Scènes de ménage com­pren­dront…
  2. Homme qui n’appartient pas à l’ethnie des Gitans ;  gad­gé ou gad­gie pour une femme.

Grèce, carnet de voyage. 6) Paros. À l’origine d’Aphrodite de Milo

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[Ph. Marie-Lan Nguyen]

Vénus-Aphro­dite de Milo, vedette du Louvre. [Ph. Marie-Lan Nguyen]

Iles des Cyclades, Paros, 14 juin 2016. Des cha­peaux et cas­quettes, che­mi­settes, t-shirts et la pano­plie pos­sible de sou­ve­nirs et coli­fi­chets. Étroite et tout en lon­gueur, la bou­tique de Nikó­laos, sur le port des pêcheurs, s’enfonce dans son obs­cu­ri­té que com­bat un néon bla­fard. Comme à Athènes, dans les rues tou­ris­tiques de Monas­ti­ra­ki, on se croi­rait dans un bazar, ou dans un souk. La pre­mière hypo­thèse ren­ver­rait aux guerres médiques (- Ve siècle) oppo­sant grecs et Mèdes, autre nom des Perses, les actuels Ira­niens. La seconde, plus vrai­sem­blable car moins loin­taine, serait liée à l’occupation des Otto­mans, les Turcs d’aujourd’hui – occu­pa­tion qui a tout de même duré quatre siècles !

De cette occu­pa­tion il reste au moins deux abcès de fixation :

L’île de Chypre, cou­pée en deux, un peu à la manière irlan­daise, ver­sion orien­tale. Voi­là plus de 40 ans (1974) que les deux com­mu­nau­tés, quand elles ne se font pas la guerre, s’observent en chiens de faïence 1 ;

La basi­lique Sainte-Sophie, fleu­ron de la chré­tien­té du temps où Istan­bul s’appelait Constan­ti­nople, car conçue au IVe par Constan­tin 1er, suc­ces­si­ve­ment basi­lique chré­tienne, mos­quée puis musée. En 2012, un grou­pus­cule isla­miste et natio­na­liste violent fait cam­pagne pour que le musée rede­vienne une mos­quée, notam­ment en orga­ni­sant une prière musul­mane sous la cou­pole byzan­tine. Un an après, Erdoğan déclare envi­sa­ger que cette trans­for­ma­tion ait lieu…

Alors, ne « leur » par­lez pas de ces « bar­bares » ! – au sens d’Hérodote : étran­gers par­lant un lan­gage incon­nu. Ou alors, « ils » vous en par­le­ront, par exemple, à pro­pos de l’accord par lequel l’Europe s’est défaus­sée sur la Tur­quie d’Erdoğan au sujet de l’accueil des réfu­giés – syriens notam­ment. Je me sou­viens avoir abor­dé la ques­tion, à l’école d’Architecture d’Athènes, avec Elef­the­ria 2, évo­quant alors le sens grec de l’hospitalité, remon­tant au moins à Homère et à L’Iliade

croix drapoÀ Athènes encore, mon ami Geor­gios, m’a fait remar­quer que la capi­tale grecque, mal­gré la pré­sence assez nom­breuse de musul­mans, est la seule en Europe à n’abriter aucune mos­quée… C’est que l’Église grecque demeure omni­po­tente, son hyper pré­sence – tant dénon­cée au plus fort de la crise grecque – bor­du­rant les limites d’une théo­cra­tie. Rap­pe­lons à ce sujet que les popes sont sala­riés de l’État 3 ; que les biens consi­dé­rables de l’Église échappent en par­tie à l’impôt ; que dans les écoles, chaque jour­née démarre par une prière col­lec­tive avec pré­sence obli­ga­toire (la prière elle-même ne l’est tou­te­fois pas…) ; que chaque église et tout édi­fice public sont sur­mon­tés du dra­peau natio­nal dont la hampe se ter­mine par une croix… [☞ Photo]

DSCF5136Oui, oui, je suis tou­jours là, dans mon souk de Paros…, à far­fouiller sur l’étagère où s’alignent les petits bustes en faux marbre blanc. Petits bustes mais grands hommes (on par­le­ra des femmes plus loin) de la Grèce antique. J’aimerais y trou­ver mon vieux pote Épi­cure 4, en guise de sou­ve­nir. Chaus­sant ses lunettes, Nikó­laos vient à ma res­cousse. Seuls Hip­po­crate, Poséi­don, Homère, Pytha­gore répondent à l’appel et aus­si Socrate. Va pour Socrate ! un brave type aus­si 5.

Sur ces entre­faites, com­ment ne pas cau­ser poli­tique ? Oui, de l’Europe en par­ti­cu­lier, et de Mme Mer­kel spé­cia­le­ment. L’Allemagne n’a pas la cote ici, ça non ! La France, oui… Ce qui me vaut un rabais de 50 cen­times d’euro sur mon buste socra­tique. Ain­si scel­lée, l’amitié fran­co-hel­lé­nique, aborde la ques­tion des mili­taires, État dans l’État, et deuxième plaie de la Grèce déplore Nikó­laos. Je résume : Tan­dis qu’ils nous ser­raient la cein­ture, nos poli­ti­ciens ont conti­nué à ache­ter des armes, à l’Allemagne et à la France – sous le pré­texte clas­sique de la droite grecque qui exploite le « dan­ger » turc ! Troi­sième plaie du pays : les arma­teurs richis­simes qui, eux non plus, ne paient pas ce qu’ils devraient payer en impôts. Les pavillons de com­plai­sance, c’est une injure à nos vingt pour cent de chô­meurs – et plus de la moi­tié chez les jeunes !

C’est alors qu’une cliente met fin à l’édito du jour.

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Paros est certes une île des Cyclades – on compte 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 24 sont habi­tées. Paros s’en dis­tingue, enfin elle s’en dis­tin­guait, par son marbre, qui fut le plus répu­té de l’Antiquité. D’une blan­cheur et d’une trans­lu­ci­di­té incom­pa­rables. Il se dit que Napo­léon exi­gea que son tom­beau fût en marbre de Paros… – ce dont je me contre­fous. Voi­ci pourquoi :

Par­lons pour com­men­cer de l’Ori­gine du monde, fameux tableau de Cour­bet datant de 1866 – 150 ans seule­ment [que, soit dit en pas­sant, Lacan s’était d’ailleurs payé, enfin que lui avaient payé ses for­tu­nés et névro­sés clients]. Eh bien ici, à Paros, nous sommes car­ré­ment à l’origine de l’origine… c’est-à-dire à l’origine de Vénus, issue des pro­fon­deurs géo­lo­giques – en mil­lions d’années. C’est en effet dans le marbre de Paros qu’a été sculp­tée la Vénus de Milo – 22 siècles…–, ce chef d’œuvre aujourd’hui expo­sé au Louvre 6, sculp­té non pas par Praxi­tèle comme on l’a cru un temps, mais plu­tôt par Alexandre d’Antioche.

Je passe sur les détails concer­nant la décou­verte de la sta­tue sans bras par un labou­reur sur l’île de Milos (on disait « Milo » jadis), puis négo­ciée et ven­due plu­sieurs fois avant d’être don­née au Louvre par Louis XVIII. Née de un ou deux blocs de marbre de Paros, il serait inté­res­sant de recons­ti­tuer l’itinéraire de cette sublime sta­tue, sans par­ler de son modèle – on peut rêver… – et de l’ensemble qui, au demeu­rant, aurait dû s’appeler l’Aphro­dite de Milo, car cette déesse de l’amour appar­tient plei­ne­ment à la Grèce et à sa mythologie.

14062016-DSCF6361Bien sûr, le jour­na­liste de ter­rain (même en retraite) s’est ren­du sur place, d’un coup de scoo­ter… Clas­sées site his­to­rique, les car­rières de Mara­thi sont aban­don­nées depuis le XIXe siècle. Lieu étrange : une val­lée aux flancs éven­trés, par­se­més de quelques bâti­ments en ruines et de mon­ceaux de pier­railles, restes de l’exploitation pas­sée. L’entêtant par­fum des immor­telles imprègne l’air chaud de juin. Pas le moindre guide, per­sonne alen­tour. Je trouve sans dif­fi­cul­té l’entrée de la pre­mière gale­rie, la plus par­lante des trois. Mes pho­tos s’imposent ici pour com­prendre mon évo­ca­tion de l’Ori­gine du monde – le tableau et la chose…  [Voir en tête de l’article, et ci-des­sous] Je ne suis pas des­cen­du au-delà de la zone la plus sombre… assi­mi­lable à une intru­sion dans l’intimité d’Aphrodite… 

Les anciennes mar­brières de Paros se trouvent à Mara­thi, à quelques kilo­mètres de Pari­kia, la « capi­tale » de l’île. Jusqu’au XIXe siècle, on y tirait le fameux marbre parien ou « lych­ni­tis ». Son appel­la­tion vient du fait que son tirage était effec­tué dans des gale­ries sou­ter­raines sous la lumière des lampes à huile (en grec : lych­nos).
La trans­pa­rence de ce marbre est excep­tion­nelle : la lumière y pénètre jusqu’à 7 cen­ti­mètres de pro­fon­deur (1,5 cen­ti­mètre pour le marbre dit « pen­té­lique », de la mon­tagne Penteli).
De ce marbre naquit, non seule­ment la Vénus de Milo, mais aus­si l’Hermès de Praxi­tèle, les korês de l’Acropole, la Vic­toire de Délos, la Vic­toire de Samo­thrace, le temple d’Apollon et le tré­sor des Sif­niens à Delphes, le temple de Zeus à Olym­pia et le temple d’Apollon à Délos. Plu­sieurs pièces du Musée Archéo­lo­gique de Paros sont consti­tuées de ce marbre.
Ces mar­brières sont les uniques mar­brières sou­ter­raines de lych­ni­tis au monde, alors qu’aux car­rières à ciel ouvert de la région on tirait de la magnésite.

C’est en remon­tant de ces pro­fon­deurs que je vais faire une de ces belles ren­contres qui illu­minent le Voyage. M’avançant le long d’un jar­di­net fleu­ri d’orchidées sublimes, il vient à ma ren­contre, tout sou­rire, main ten­due. Voi­ci Tas­sos : sculp­teur soli­taire, il vit et tra­vaille ici entre sa mai­son­nette et son ate­lier au grand air.

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Tas­sos. La belle rencontre.

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Marbre de Paros, roche de lumière.

Lui ne par­lant que le grec, et moi pas…, notre échange sera sur­tout ges­tuel, rehaus­sé d’onomatopées, et néan­moins des plus cha­leu­reux. Un rien sur­réa­liste, il me montre en se bidon­nant son ins­tal­la­tion, au sens artis­tique : un treuil en bois, un coup de mani­velle pour remon­ter une seau empli d’eau ima­gi­naire (tout est sec alen­tour) ; enfin, un volet peint en bleu ouvrant sur un miroir, un peigne et le mot « Kali­me­ra » (Bon­jour). Tas­sos fait sem­blant de s’éclabousser le visage, qu’il a tout pou­dré de blanc ain­si que la mous­tache. Nous « dis­cu­tons » un bon moment ; puis il m’indique sur un papier l’entrée de la troi­sième gale­rie. À mon retour, nous repren­drons notre par­lotte, notam­ment sur le marbre de Paros ; il me montre ses œuvres sculp­tées, sa pho­to en sol­dat, ses sacs de blé, dont je ne sai­sis pas la des­ti­na­tion… Quand il écarte les bras pour me signi­fier qu’il vit au para­dis, je lui demande de le prendre en pho­to. Voyez vous-même ! Enfin, il me fait un cadeau – pré­cieux : un mor­ceau de marbre, de cette roche si pure qu’elle laisse pas­ser le soleil. Il me l’emballe avec soin dans un papier blanc sur lequel il écrit son nom.

Rien n’aurait pu me faire plus plai­sir que ce cadeau !

(À suivre)

Pho­tos de gp, sauf mention

 

Notes:

  1. Depuis 1974, la par­tie nord de l’île, située au-delà de la ligne verte contrô­lée par les troupes de l’ONU, est sous occu­pa­tion mili­taire turque et en 1983, ce ter­ri­toire s’est pro­cla­mé Répu­blique turque de Chypre du Nord sans que celui-ci soit recon­nu par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, en dehors de la Tur­quie.
  2. Voir dans Grèce, car­net de voyage. 4) San­to­rin, consi­dé­ra­tions au-des­sus du vol­can
  3. Comme en Alsace-Moselle, depuis Napo­léon et le concor­dat…
  4. Voir : Grèce, car­net de voyage. 5) Paros. Conver­sa­tion rési­née avec Épi­cure
  5. Je m’y réfère dans tout le car­net, ou presque…
  6. En pas­sant : de quoi sont consti­tués les musées du monde, et les plus fameux d’entre eux, sinon de « pièces rap­por­tées » ?

Grèce, carnet de voyage. 5) Paros. Conversation résinée avec Épicure

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Iles des Cyclades, 13 juin 2016. Voi­là ce qui m’amène ce soir, ayant vidé une demi-bou­teille de ret­si­na [Voir enca­dré ci-des­sous] sous la ton­nelle d’une chouette taverne sur le port de Pari­kia, île cycla­dique de Paros, entre San­to­rin et le Pirée. Je m’y suis réga­lé de sar­dines grillées tout en devi­sant et papo­tant en « glo­bish ». Puis…

…Puis je me suis per­mis de conver­ser avec Épi­cure, vieux pote à la jeu­nesse éter­nelle. Non pas tant parce que je me tapais la cloche ; ou alors, si, jus­te­ment. Parce que voi­là bien un phi­lo­sophe grec de l’Antiquité qui demeure par­mi les plus mal connus, voire mécom­pris. « On » en a fait le chantre de l’hédonisme, le pape des jouis­seurs, voués aux plai­sirs insa­tiables. Contre-sens !

Le vin rési­né est un vin blanc ou rosé léger auquel est ajou­tée de la résine de pin au cours de la fer­men­ta­tion. La résine sta­bi­lise le vin, lui per­met­tant de mieux résis­ter à la cha­leur. Elle lui donne aus­si son goût si par­ti­cu­lier. Cette pra­tique remon­trait à l’Antiquité lorsque l’étanchéité des amphores à vin était assu­rée par un badi­geon­nage interne de résine. Ce goût  a été gar­dé comme une valeur gus­ta­tive. Dio­ny­sos s’est char­gé du reste…

Pour Épi­cure, en effet, il ne s’agit nul­le­ment de se goin­frer des plai­sirs à la manière du Gar­gan­tua de Rabe­lais, et autres hédo­nistes. L’important, pour lui, est de par­ve­nir à une auto­suf­fi­sance dans la gou­verne de sa vie, autre­ment de ne pas deve­nir dépen­dant en quoi que ce soit – on par­le­rait de nos jours d’addiction – à la bouffe notam­ment. La mesure des plai­sirs, dit-il, par l’exercice d’un « rai­son­ne­ment sobre » est la marque de cette auto­no­mie ; elle s’oppose à la recherche per­ma­nente et sans fin des jouis­sances immé­diates. En quoi notre époque, du point de vue « occi­den­tal », n’est nul­le­ment épi­cu­rienne ! En quoi un Pierre Rah­bi et sa « sobrié­té heu­reuse » le serait autre­ment plus qu’un Jean-Pierre Coffe (lequel, d’ailleurs, est mort…)

Le plai­sir, selon Épi­cure, est prin­cipe et but de la « vie heu­reuse », ce qui sup­pose une déli­mi­ta­tion réci­proque des plai­sirs et des peines ; à cet égard, la dou­leur est le mar­queur déter­mi­nant : il faut pri­vi­lé­gier les seuls dési­rs natu­rels et néces­saires ; le plai­sir qui en résulte implique l’exclusion de la dou­leur. On peut, dés lors, connaître l’ata­raxie, état de quié­tude sans troubles ni douleurs.

L’usage des drogues s’oppose à cette concep­tion épi­cu­rienne puisqu’elle conduit à l’insatisfaction et même à la dou­leur liée au manque, tout en créant une dépen­dance phy­sique, maté­rielle et morale – le contraire de l’autonomie.

« Quand nous disons que le plai­sir est notre but, nous n’entendons pas par là les plai­sirs des débau­chés ni ceux qui se rat­tachent à la jouis­sance maté­rielle, ain­si que le disent ceux qui ignorent notre doc­trine, ou qui sont en désac­cord avec elle, ou qui l’interprètent dans un mau­vais sens. Le plai­sir que nous avons en vue est carac­té­ri­sé par l’absence de souf­france cor­po­relle et de troubles de l’âme. » (Épi­cure, Lettre à Méné­cée)

« Il n’est pas pos­sible de vivre de façon bonne et juste, sans vivre avec plai­sir. » (Ibid.)

Telle était l’état de ma réflexion, hier soir dans ma taverne à Paros… Vous me direz : tout le monde ne peut s’offrir des sar­dines grillés arro­sées de ret­si­na face à la mer Égée ; pas « tout le monde » en effet, mais « du monde », s’agissant de ces mil­liers, voire mil­lions d’homos tou­ris­ti­cus, qui, sur toutes les mers, errent de port en port à bord d’hôtels flottants ?

J’en étais là, en pen­sant aus­si à ce qu’on appelle la « sagesse popu­laire » (décli­nai­son rela­tive de la phi­lo­so­phie) qui, au tra­vers d’une chan­son pour­tant très conne exprime un bon sens somme toute assez épi­cu­rien (mais trans­gres­sé à l’occasion de noces et beuveries !) :

Boire un petit coup c’est agréable
Boire un petit coup c’est doux
Mais il ne faut pas rou­ler des­sous la table
Boire un petit coup c’est agréable
Boire un petit coup c’est doux
 

Ne pas rou­ler des­sous la table, serait le zeste (ou le reste) d’épicurisme mêlé au bon sens populo…

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Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan

SatelliteIles des Cyclades, 11 juin 2016. Vient l’heure de phi­lo­so­pher un peu. 1 Aimer la sagesse en Grèce, sinon à quoi bon s’y trou­ver.  Je remonte phy­si­que­ment dans les temps anciens, encore plus anciens. Me voi­ci en effet « au des­sus du vol­can », sinon dedans ; dans la mâchoire de San­to­rin – Thi­ra en grec, Θήρα – avec ses îlots comme coin­cés en tra­vers du gosier.

Remon­tée dans le temps au double sens :

D’abord, une his­toire de déluge quand cette île des Cyclades explo­sa lit­té­ra­le­ment, vers 1550 avant JC, cau­sant un ras-de-marée apo­ca­lyp­tique (on ne disait pas encore tsu­na­mi, puisque le Japon n’existait pas ¿), et for­mant cette cal­dei­ra si par­ti­cu­lière, comme un immense chau­dron bor­dé de falaises ver­ti­gi­neuses, bible ouverte pour géo­logues.

santorin-carteLe nom antique de l’île est Thé­ra, de même que la ville antique fon­dée à l’époque archaïque. Selon les auteurs anciens, son pre­mier nom aurait été Kal­lis­té, « la plus belle » ou « la très belle » ; elle aurait été rebap­ti­sée Thé­ra en l’honneur du fon­da­teur mythique de la colo­nie dorienne, Thé­ras. Le nom de San­to­rin est venu des Véni­tiens au XIIIe siècle en réfé­rence à Sainte Irène, San­ta Iri­ni. De là San­to Rini puis San­to­ri­ni. Après le rat­ta­che­ment de l’archipel à la Grèce en 1840, celui-ci reprend offi­ciel­le­ment le nom antique de Thé­ra (ou Thi­ra) mais l’usage de San­to­rin a été conservé.

D’après les cher­cheurs, l’éruption est une des ori­gines pos­sibles du mythe de l’Atlantide. Elle pour­rait aus­si être à l’origine des « dix plaies d’Égypte ». Mais là, nous des­cen­dons de plu­sieurs crans dans le ration­nel vérifiable.

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Un livre ouvert pour géologues.

– Ensuite, remon­tée dans le temps cultu­rel. Le cata­clysme a sans doute accé­lé­ré l’implantation en Crète de la civi­li­sa­tion mycé­nienne (de Micènes en Grèce conti­nen­tale), au détri­ment de la civi­li­sa­tion minoenne (du roi légen­daire Minos) déve­lop­pée sur les îles de Crète et de San­to­rin de - 2700 à 1200. [Mer­ci qui ?]

Les consé­quences de tout cela – comme nous pour­rions spé­cu­ler sur les consé­quences dans le futur plus ou moins loin­tain du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur la « civi­li­sa­tion » qui sur­vi­vra – ont por­té sur la culture au sens plein : hié­rar­chie des croyances, des mythes, des pro­duc­tions poé­tiques, artis­tiques, et par­ti­cu­liè­re­ment archi­tec­tu­rales.

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Une vue du « chau­dron » depuis l’île de Thirasia.

Au-des­sus du vol­can, disais-je, au sens propre et pas seule­ment lit­té­raire 2. En effet, en 1950, un fort séisme dévas­ta les vil­lages de Fira et Oia, où j’ai fait halte. Le livre de Lowry, lui, se situe dans l’intermonde, entre le ciel et l’enfer. En m’accueillant hier, ma logeuse m’a assu­ré que « le para­dis, c’est ici ». Ça se peut bien. Sur­tout le para­dis des pri­vi­lé­giés, de la gent tou­ris­ti­ca, déver­sée par pleins fer­ries – et notam­ment les nou­veaux riches chi­nois. Main­te­nant que la Chine, sur­tout, a cap­té nos indus­tries de base, il nous reste à leur vendre nos pro­duits de l’industrie tou­ris­tique et des loi­sirs ; tant qu’ils ne dupli­que­ront pas ces mer­veilles comme Santorin…

Depuis mon char­mant coin de para­dis, donc, je consulte la télé ; sa dizaine de chaînes (dans les hôtels, des cen­taines) confirment l’état du monde mon­dia­li­sé. Mêmes débats caco­pho­niques sur décors hyper­co­lo­rés, mêmes cos­tumes bleu sombre des poli­ti­ciens dans l’hémicycle ; mêmes des­sins ani­més tapa­geurs cen­sés dis­traire les petits ; mêmes publi­ci­tés révul­santes. Pas de doute, l’Europe avance !

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Le timide dra­peau étoi­lé va-t-il par­tir en lambeaux ?

Europe : encore une inven­tion grecque ! Enfin le mot, sinon l’idée et la chose…

Dans la mytho­lo­gie, Europe (en grec ancien Εὐρώπη / Eurṓpē) est une prin­cesse phé­ni­cienne – je passe sur le pedigree…Selon une ver­sion du mythe, Europe, fille du roi de Tyr, une ville de Phé­ni­cie (actuel Liban) fit un rêve. Le jour même, Zeus la ren­con­tra sur une plage, se méta­mor­pho­sa en tau­reau blanc, afin de l’aborder sans l’apeurer et échap­per à la jalou­sie de son épouse Héra. Impru­dente, Europe s’approche de lui. Che­vau­chant l’animal, elle est enle­vée sur l’île de Crète…

…Et ils eurent beau­coup d’Européens !

600px-2_euros_GrèceJe viens de prendre mon billet de fer­ry pour Paros ; l’employé me rend la mon­naie, dont une pièce de deux euros. Je lui demande s’il en aurait une por­tant l’effigie d’Europe. Comme il n’en a pas, j’ajoute : « C’est sans doute à cause de la crise… » Il me répond, calme, sans acri­mo­nie : « Sans doute, et on devra s’en souvenir. »

J’avais for­cé­ment abor­dé cette ques­tion avec Geor­gios, à Athènes ; il m’avait répon­du : « La crise, il n’y a qu’à regar­der autour de soi… » Nous étions dans son quar­tier, à Exaer­chia, où la débrouille et la soli­da­ri­té arron­dissent les angles. Mais en géné­ral, pour ce que j’ai pu en voir, les dif­fi­cul­tés ne sont pas fla­grantes. Il n’y a ni plus ni moins de clo­chards à Athènes que dans les rues de Paris ou Mar­seille. Et, de même, les bars sont pleins de gens insou­ciants d’allure, et même gais… « Bien sûr, m’a fait remar­quer Elef­the­ria – « Liber­té » en grec ; peut-on por­ter plus beau pré­nom ? –, bien sûr, nous ne le mon­trons pas ! Mais la crise nous touche très dure­ment. Beau­coup de jeunes au chô­mage vivent chez leurs parents. Moi-même, j’ai de la chance, j’ai un emploi [elle est secré­taire à l’Université], mais je fais par­tie de cette classe moyenne qui doit désor­mais faire beau­coup de sacri­fices. Nous ne pou­vons même plus nous offrir de petits plai­sirs comme d’aller au théâtre, par exemple. Sur­tout, nous nous sommes sen­tis humi­liés quand nous avons été soup­çon­nés de tra­vailler peu et de tri­cher avec l’État. »

On ferait le même constat en France, et aus­si ailleurs dans l’Union…  Pas de doute, l’Europe avance !

Devant moi, le grand bleu égéen (de la mer Égée), des îles sur tout l’horizon, au proche et au loin­tain. Je me dis que l’Europe a repris d’une main ce qu’elle a don­né de l’autre. Sur­tout, elle a don­né aux riches, au détri­ment des pauvres. Comme le dit le vieil adage, les pauvres ne sont pas bien riches, certes… mais ils sont si nom­breux ! Oui, le grand nombre fait la richesse. En favo­ri­sant le sys­tème ban­caire, en sou­te­nant la Grèce des nou­velles indus­tries du Tou­risme, de la Culture et des Arts (en par­ti­cu­lier dès les Jeux olym­piques de 2004), elle a, en effet, embel­li et pour­vu d’équipements impor­tants (comme le métro, aus­si per­for­mant que beau) cer­taines par­ties du pays et sur­tout cer­tains lieux d’Athènes. Vue sous l’angle « macro », l’économie a engrais­sé – au détri­ment de l’économie quo­ti­dienne, celle des reve­nus, des loyers, du pain.

Cette par­tie de la popu­la­tion à hauts reve­nus n’a pas été frap­pée par la crise. Les beaux quar­tiers d’Athènes, comme dans la plu­part des capi­tales occi­den­tales, exhibent bou­tiques et de voi­tures de luxe. Ce cercle res­treint, déploie sa richesse osten­ta­toire et recouvre le petit monde deve­nu qua­si trans­pa­rent, assu­jet­ti aux miettes de l’indécent banquet. 

Je vais ren­trer au pays en rébel­lion, comme en l’ayant quit­té, dans les manifs et les grèves. J’ai croi­sé hier soir un groupe de 160 Bre­tons dont l’avion n’a pu décol­ler pour Brest… Il n’y a pas qu’à San­to­rin que le situa­tion est vol­ca­nique. D’ailleurs, comme aurait dit Mon­sieur Prud­homme 3, « Le char de l’Europe navigue sur un vol­can. »

–––––––

Ci-des­sous, un petit jeu de mes cartes pos­tales (cli­quer des­sus). Les pho­tos sont de bibi, sauf men­tion, et, comme les textes, sous Licence Crea­tive Com­mons [voir colonne de droite].

Notes:

  1. Je conti­nue à sou­li­gner en pas­sant cer­tains mots fran­çais de racines grecques.
  2. Au-des­sous du vol­can (Under the Vol­ca­no), roman de l’écrivain bri­tan­nique Mal­colm Lowry (1947). John Hus­ton en tira un film aus­si fameux.
  3. Mon­sieur Prud­homme, per­son­nage cari­ca­tu­ral du bour­geois fran­çais du XIXe siècle, créé par Hen­ri Mon­nier.

Athènes, carnet de voyage. 3) « Rencontres avec des hommes remarquables »*

Athènes, 9 juin 2016.  Il faut des jours pour connaître une ville comme Athènes, archi sécu­laire, si riche de beau­té et d’histoire. La par­cou­rir à pied, prendre les trans­ports en com­mun, s’y perdre, croi­ser les habi­tants. Des jours, et encore… Se méfier des pre­mières impres­sions, rare­ment les bonnes (contrai­re­ment à l’adage) ; ce sont celles des pré­ju­gés. Alors reve­nir sur ses pas, mar­cher, res­pi­rer, sen­tir. Odeurs, sons, lumières. Pas tou­jours « joli », « char­mant », dès lors que ça vit.

DSCF5670 Dans mes sou­ve­nirs, si loin­tains, la place Omo­nia fleu­rait bon le lieu pres­ti­gieux. Aujourd’hui, ça sent plu­tôt la pisse et la pau­vre­té. Pareil pour la rue Athi­nas, la déesse fon­da­trice et comme négli­gée dans cette artère peu enga­geante. On dépasse l’Hôtel de ville, quel­conque. Mais c’est là que je croise mon pre­mier « grand homme », et pas n’importe lequel : Péri­clès, en pied et en marbre.

Ça y est, j’ai mis le doigt dans l’engrenage his­to­rique ! C’est bien l’inconvénient avec ces innom­brables sta­tues : soit elles vous narguent et vous ren­voient à votre igno­rance crasse…, soit elles vous obligent à savoir. J’avais bien enten­du par­ler du « siècle de Péri­clès », comme d’une sorte d’âge d’or athé­nien… DSCF4917Pas de quoi nour­rir un topo his­to­rique, ni l’occasion d’en impo­ser un, dont je serai d’ailleurs inca­pable. Mais l’Histoire nous rat­trape, et tout spé­cia­le­ment ici, à chaque coin de rue ou presque, ne serait-ce que sur les plaques bleues émaillées (c’est aus­si leur rôle). De plus, l’étranger de pas­sage, se croit tenu de pous­ser le vice en fré­quen­tant nombre de musées.

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C’est ici, dans ce Musée de l’Acropole, que sont expo­sées cinq des six vraies caria­tides de l’Erechtéion. La cin­quième se trouve au Bri­tish Museum, à Londres. La sep­tième est en prime… [Ph. gp]

DSCF4964Ain­si, je sors du Musée de l’Acropole, le tout beau tout moderne : splen­dide en effet, un monu­ment en soi, bâti sur des ruines – la Grèce, pays de ruines et de mythes superbes – que l’on sur­plombe en mar­chant sur un plan­cher de verre ! Tan­dis que là-haut, sur cette col­line ins­pi­rée, d’abord cita­delle anti-bar­bares, des géné­ra­tions d’architectes et de bâtis­seurs géniaux ont ten­té de conju­rer le temps en édi­fiant un temple, puis d’autres, et même des théâtres… Tan­dis que d’autres géné­ra­tions de tra­vailleurs de la pierre se relaient encore, de nos jours, pour répa­rer, sau­ve­gar­der, restaurer.

Sur l’Acropole, le Par­thé­non, notam­ment, porte les stig­mates de sa si longue his­toire – vingt-cinq siècles ! En grec ancien, par­thé­non signi­fie « appar­te­ment de jeunes filles ». En l’occurrence, il s’agissait d’accueillir la sta­tue d’Athé­na, fille de Zeus, déesse de la sagesse, de la guerre, des arti­sans, des artistes et des ensei­gnants. Une sacrée charge ! D’autant qu’Athéna était aus­si la pro­tec­trice de la cité qui porte son nom. Sa sta­tue, d’ivoire et d’or mas­sif, fut détruite lors d’un incen­die, au Ve siècle. De mul­tiples répliques ont été pro­duites, dont celle qui domine l’Académie d’Athènes [pho­to ci-des­sous]. Encore et tou­jours des sta­tues donc. Et c’est là que je retombe sur mes pieds : à qui doit-on l’édification du Par­thé­non ? À Péri­clès, par­di !

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Deux mots et quelques sur ce Péri­clès, que la modes­tie ne devait pas étouf­fer. On l’a même dit assez méga­lo et déma­go sous ses allures de démo­crates. Ce qui a fait l’objet de livres savants. Tou­jours est-il qu’en grec ancien Περικλῆς / Per­iklễs, signi­fie lit­té­ra­le­ment « entou­ré de gloire ». Né à Athènes vers 495 av. J.-C, il y est mort en 429. [Mer­ci Wiki]. Il acquit sa gloire en guer­rier, sur les fronts des guerres médiques et celles du Pélo­pon­nèse – Thu­cy­dide, le « repor­ter de guerre » dont j’ai déjà par­lé ici, l’admirait beau­coup. Ce n’était pas le cas d’Aris­to­phane, poète et auteur de théâtre, ce Molière de bien avant (- Ve siècle), qui se le paie lit­té­ra­le­ment comme va-t-en guerre assoif­fé de pou­voir. Très près de nous, feu Umber­to Eco lui a taillé un cos­tume de popu­liste… Ce qui nous amè­ne­rait à enta­mer le cha­pitre énorme et inépui­sable de la Démo­cra­tie selon ses innom­brables pen­seurs grecs. Je m’en gar­de­rai bien – par faci­li­té de blo­gueur peu apte aux Tra­vaux d’Hercule. Mais l’actualité poli­ti­cienne, à Athènes comme à Paris et par­tout dans le monde méri­te­rait ce retour aux fon­de­ments his­to­riques et phi­lo­so­phiques. 1

J’en ai donc fini, pour ma part, avec cette pre­mière ren­contre. Lais­sons Périk­lès devant l’Hôtel de ville, pas­sons le grand mar­ché (ago­ra en grec) à pois­son et à viande [« vaut le détour » cepen­dant]. Et voi­là sur qui je tombe : Dio­gène, il se trou­vait en bas de la rue d’Athinas, accrou­pi sur le trot­toir, rata­ti­né sur ses genoux, tout maigre, presque nu, les côtes saillantes. Quand j’ai mis un euro dans sa sébile en plas­tique, il a levé les yeux et a sou­ri. C’était lui !

– Mais Dio­gène était de Sinope, pas d’Athènes. Et il logeait dans une jarre.

– Je sais, et alors ? Il était en vadrouille et venait sou­vent à Athènes. C’était bien lui ! (Je n’ai pas eu l’impudeur de le prendre en pho­to. Sans doute ne m’aurait-il  pas envoyé paître par un « Barre-toi de mon soleil ! » ?)

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Et voi­ci Hip­po­crate, ren­con­tré un peu plus loin, quar­tier de Psi­ri. Dégui­sé en vieux rocker, jouant de la gratte élec­trique devant le rideau bais­sé d’une phar­ma­cie sur lequel son image avait été bom­bée. C’était bien lui !

– Lui, le « père de la méde­cine », tu rigoles ?

– Vois com­bien son illustre por­trait pro­tège sa réin­car­na­tion moderne ! Et comme il nous pro­tège encore : Hip­po­crate fut le pre­mier méde­cin à avoir reje­té les super­sti­tions et les croyances qui attri­buaient la cause des mala­dies à des forces sur­na­tu­relles ou divines. Chapeau !

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Main­te­nant voi­ci Socrate, per­met­tez ! Je sor­tais de l’ancien Ago­ra, je l’ai repé­ré, déam­bu­lant, par­lant à voix haute et sans cesse. J’ai croi­sé son regard ami­cal. Il m’a accor­dé la per­mis­sion d’une pho­to. Et il m’a dit, en grec aca­dé­mique : « À tout à l’heure ! » Et ne l’ai plus revu.

– Ce n’est pas Socrate, il était laid comme un pou ! Le tien est beau comme Zeus.

– Alors, c’était Socrate dégui­sé en Zeus !

En vrai, il s’appelle Gar­ga­la. Ne par­lant ni anglais ni fran­çais, sauf pour dire « A tout à l’heure » et « Mer­ci », je ne sais ce que sa chienne de vie a pu lui réserver….

J’en viens à mes héros per­son­nels « modernes », en fait uni­ver­sels. Zor­ba, Alexis, celui qui m’a ame­né en Grèce à mes 17 ans, l’ado finis­sant que le Cré­tois Nikos Kazant­za­ki venait de tour­ne­bou­ler…. Celui-là de Zor­ba, mon exem­plaire du jour, soixan­te­naire che­nu, je l’ai vu hier dans Exar­chia atta­blé à une ter­rasse avec une jeune femme et un enfant, le teint rou­geaud, sou­rire au vent, par­lant fort, che­mise dépoi­traillées. C’était lui, bien sûr !

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Et la vielle copine de Zor­ba, la Bou­bou­li­na, n’était pas loin : aper­çue sur l’avenue Aka­di­mia, toute enfa­ri­née et empar­fu­mée, robe bleue à fleurs, hauts-talons sca­breux, des dread­locks jusqu’aux fesses. C’était elle, mais oui !

Ce voyage, je le vis comme un double retour aux sources :

– les miennes, celle de mon pas­sage de l’ado à l’adulte, si pos­sible à la vie d’homme ;

– les sources de notre civi­li­sa­tion dans ce monde si déso­rien­té. Ça ne pou­vait être plus essen­tiel, sur­tout vers la fin d’une existence.

–––––––––

*J’emprunte à Peter Brook le titre de son film consa­cré à la vie de Georges Gurd­jieff (1979).

Pho­tos de gp.

Notes:

  1. J’apprends que Mon­te­bourg sug­gère de rem­pla­cer les séna­teurs élus par des citoyens tirés au sort… Quoi, aurait-il eu connais­sance du sys­tème démo­cra­tique de la Grèce antique ? J’espère reve­nir sur ce cha­pitre.

Athènes, carnet de voyage. 2) Exárcheia, territoire anarchiste

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Athènes, 7 juin 2016.  J’ai quit­té dimanche le quar­tier de Metaxour­gio pour celui d’Exárcheia. Comme si j’avais migré des Ternes à Ménil­mon­tant, à Paris. Ou bien, à Mar­seille, de Vau­ban au cours Julien – ce qui est plus juste. Je me trouve à une enca­blure du Musée archéo­lo­gique et plus près encore de l’École poly­tech­nique. Comme qui dirait « au cœur du pro­blème » grec.

Quoi, pro­blème ? Depuis le « traîne-couillons » uni­ver­sel qui char­rie le tou­riste ici comme par­tout, Athènes pré­sente le charme des capi­tales à haut niveau cultu­rel-mar­chand ; son cir­cuit emprunte les hauts-lieux entre­te­nus car ren­tables. En jupette, avec leurs sou­liers à pom­pons, les gardes pré­si­den­tiels (evzones) per­pé­tuent leur rituel désuet – désuet en appa­rence, mais à sym­bo­lique pro­fonde : la fus­ta­nelle, cette jupe, serait for­mée de 400 plis rap­pe­lant les quatre siècles d’occupation turque (je revien­drai sur la ques­tion turque).

DSCF5528Le tou­risme se nour­rit gras­se­ment du folk­lore et de ses cli­chés. Mais quel heu­reux pri­vi­lège, ma foi, de dégus­ter un verre de ret­si­na (vin blanc rési­né) sur une ter­rasse au pied de l’Acropole ! La crise grecque, où ça ?

Ici, à Exár­cheia, ils connaissent. Pris entre deux quar­tiers bour­geois, Εξάρχεια (en grec moderne) est renom­mé pour être le foyer de l’anarchisme en Grèce. Anar­chie, mot grec à l’origine [je les sou­ligne désor­mais en pas­sant] : an, pré­fixe pri­va­tif : absence de, et arkhê, hié­rar­chie, com­man­de­ment. Je me régale ici de l’étymologie – encore du grec ! Que serions-nous sans ces racines ? [La que­relle du grec au col­lège n’est pas ano­dine ; pour en avoir été pri­vé, j’en mesure l’importance fon­da­men­tale un demi-siècle plus tard.] Je m’amuse à l’idée de taqui­ner l’étymologie du mot éty­mo­lo­gie : c’est ce qui éclaire le sens des mots et, ain­si, ouvre la pen­sée. On voit bien que tout se tient chez l’animal pen­sant-par­lant, et écri­vant et vivant à l’occasion.

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« Tout ou toute une his­toire »… Mar­tial, lec­teur scru­pu­leux, s’interroge sur l’accord de « tout » dans mon pré­cé­dent titre. Moi aus­si… J’ai véri­fié : « tout » est ici un adverbe, inva­riable, car il exprime le sens de « com­plè­te­ment », « tout à fait ». Mau­dit français !

Exár­cheia, donc. Rues étroites, plu­tôt sinis­trées d’allure : pas mal de rideaux métal­liques bais­sés, pein­tur­lu­rés, tag­gés comme le moindre recoin. Affiches à pleins murs. Cou­leurs vives sur la ver­dure des arbres, nom­breux. Quar­tiers de squats et aus­si d’imprimeurs, d’éditeurs, dis­quaires, bou­tiques, cyber­ca­fés et épi­ce­ries bio ; beau­coup  de librai­ries, par­fois chics ou bien car­ré­ment « anar », tan­dis que la « com’ » tente sa per­cée, avant-poste d’une boboï­sa­tion qui gagne vers les hau­teurs. Quar­tier « à part », sorte de no man’s land où la police est inter­dite de ter­ri­toire, ou alors seule­ment les robots-cops, quand ça chauffe pour de vrai.

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Je me dois ici de vous pré­sen­ter Geor­gios chez qui je loge, dans son coquet appart’ de la rue Solo­mou, tout en cou­leurs pim­pantes. La qua­ran­taine, regard écar­quillé et sou­rire radieux, il est prof d’informatique et pho­to­graphe che­vron­né. A par­cou­ru une par­tie du monde. Mais ne connaît pas, ou à peine, et de nom, ses ancêtres phi­lo­sophes des temps antiques – il est de son époque, dans l’ « ici et main­te­nant » de nos urgences sans ave­nir (ou alors lequel ?) Geor­gios parle un anglais « fluent » [L’anglais qui est deve­nu ici la seconde langue, comme dans tous les pays à langue régio­nale – salut les Qué­bé­cois de mon cœur ! L’anglais domi­na­teur, média­teur utile, et rata­ti­neur de par­ti­cu­la­ri­tés essen­tielles – tout se paie !] Geor­gios est aus­si cycliste urbain 1 (il y en a si peu à Athènes), mais hier, une por­tière lui est ren­tré dedans en lui cas­sant le bras, et le vélo. Depuis, je trouve que son english est deve­nu chao­tique et j’ai plus de mal à le com­prendre… Sa com­pagne, Alexia, aus­si sym­pa­thique et enjouée ; ingé­nieure, fran­cophone, mili­tante huma­ni­taire, Amnes­ty inter­na­tio­nal, etc.

DSCF5536C’est ain­si qu’hier soir (tard), je me suis retrou­vé avec eux deux sur une ter­rasse fes­toyante, en haut d’un vieil immeuble voi­sin tenu par « Noso­tros », non pas un squat mais ce qu’ils appellent un « espace social libre », lieu auto­gé­ré de résistance.

Résis­tance à quoi ? À tout, par­di ! C’est bien le moindre, quand on consi­dère l’état du pays, que l’on dit en déla­bre­ment – sur­tout l’état d’Athènes qui agglo­mère presque la moi­tié de la popu­la­tion grecque (plus de 4 mil­lions sur 10 mil­lions de Grecs envi­ron. 2 Bien sûr, ça ne se voit pas « en passant ».

Noso­tros (de l’espagnol, cette fois : nous), ras­semble des anar­chistes « soft », de la mou­vance anti-auto­ri­taire, des paci­fistes, plu­tôt non-vio­lents. Plu­tôt, car on ne sait jamais trop ce qui peut arri­ver. Et il s’en est pas­sé des choses dans cette Exar­cheia la noire 3 : C’est à Exar­cheia que com­mencent les émeutes de décembre 2008, après la mort d’un ado­les­cent de 15 ans, tué par balle par un poli­cier, dans une rue du quar­tier. C’est aus­si à Exar­cheia que débute le sou­lè­ve­ment contre la dic­ta­ture des Colo­nels en novembre 1973, lors de la révolte étu­diante de l’Uni­ver­si­té poly­tech­nique natio­nale d’Athènes et éva­cuée par les mili­taires put­schistes le 17 novembre 4

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Cette sculp­ture, à l’entrée de l’École poly­tech­nique, honore les vic­times du sou­lè­ve­ment de novembre 1973, quand les Colo­nels put­schistes décident d’une inter­ven­tion bru­tale. Dès les pre­mières heures du same­di matin 17 novembre 1973, un char-blin­dé pénètre de force au sein de l’université. La vio­lence de l’attaque est sau­vage : il y a offi­ciel­le­ment 34 morts, mais en véri­té beau­coup plus. Des cen­taines de bles­sés se cachent pour évi­ter l’arrestation. Des mil­liers d’arrêtés et d’emprisonnés vont subir la tor­ture par la police militaire.

Donc cette nuit, du haut de cette ter­rasse, de jeunes résis­tants refai­saient le monde, qui en a bien besoin. Un repas avait été pré­pa­ré spé­cia­le­ment en soli­da­ri­té avec des réfu­giés syriens – on sait qu’ils sont nom­breux à être pas­sés par l’île grecque de Les­bos – ou y avoir tré­pas­sé en mer. Aujourd’hui, le gou­ver­ne­ment grec a fer­mé la fron­tière, détour­nant le flux vers la Turquie.

Vu d’ici, de la gauche de gauche athé­nienne, Alexis Tsi­pras (actuel pre­mier ministre) est aus­si « popu­laire » de Valls et Hol­lande auprès de « Nuit debout ». Geor­gios, le bras droit dans le plâtre, raconte en rigo­lant l’histoire sui­vante : Tsi­pras, à la télé, évo­quant des sou­ve­nirs d’enfance, rap­pelle s’être cas­sé le bras gauche et que, gau­cher, il dut se faire droi­tier… « Ce qui ne lui fut pas bien dif­fi­cile », n’ont pas man­qué de com­men­ter les Grecs, goguenards…

C’est tout pour aujourd’hui ; j’étais par­ti pour vous pré­sen­ter d’autres amis, des illustres antiques, car j’ai flâ­né hier, selon ma dérive, dans l’ancien ago­ra. Et j’y ai croi­sé Socrate, si si ! Suite au pro­chain numé­ro (c’est ce qu’en pub, on appelle du tea­sing – qui ne vient pas du grec !)

PS - En ren­trant ce soir, Geor­gios m’apprend qu’un homme a été tué ce matin de deux balles de pis­to­let, sur la place Exár­cheia, là dans notre quar­tier, où je viens de pas­ser… Affaire de drogue, semble-t-il. Ce qui ne sau­rait guère effa­rou­cher un Marseillais…

Bonus (latin) : pano­ra­ma (grec) sur le quar­tier d’Exárcheia. Je revien­drai plus tard sur l’École poly­tech­nique. (Pho­tos de gp).

Notes:

  1. Je l’étais aus­si, jusqu’à ce que des malo­trus volent mes deux vélos, dont l’électrique de mes 70 balais, en grande par­tie finan­cé par de géné­reux action­naires. Je devais le signa­ler…
  2. La dia­spo­ra grecque (omo­ge­nia) repré­sen­te­rait quelque 6,5 mil­lions de per­sonnes sur les cinq conti­nents et prin­ci­pa­le­ment au États-Unis (de 3 à 4 mil­lions). Chi­ca­go, avec 300 000 Grecs est la troi­sième ville grecque du monde après Athènes et Salo­nique. Source : Biblio­monde. 
  3. Exar­cheia la noire, au cœur de la Grèce qui résiste, de Yan­nis You­loun­tas, pho­tos Maud You­loun­tas. Les Édi­tions Liber­taires, 2013. Un film a éga­le­ment été réa­li­sé par les mêmes auteurs.
  4. Z, le film de Cos­ta Gavras aurait pu/dû se tour­ner à Exar­cheia, mais la dic­ta­ture des colo­nels l’en empê­cha. Le tour­nage eut lieu à Alger qui, par son archi­tec­ture, res­semble beau­coup à Athènes.

Athènes, carnet de voyage. 1) Tout une Histoire

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Athènes, 5 juin 2016. Pour­quoi là ? Tout une his­toire – per­son­nelle. Et toute l’Histoire du monde – enfin cette par­tie qui remonte à l’Antiquité datée et à ce monde qui a ser­ti la Médi­ter­ra­née comme une perle pré­cieuse, ce bijou appe­lé civi­li­sa­tion – bien qu’elle ne soit pas unique. Si on s’en sou­vient tant, après vingt-six siècles, c’est parce qu’ils avaient inven­té l’alphabet – alpha, béta « Ils », ces Grecs lumi­neux à qui l’on doit l’irruption de la pen­sée pen­sante et donc cri­tique, l’élévation de la conscience d’être au monde, et dans quel monde au juste ? Et naî­tront ain­si le ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel et l’amour de la sagesse, la phi­lo­so­phie, puis les sciences, les arts, l’histoire, la poli­tique. Mais aus­si la guerre ! Et enfin la démo­cra­tie, tou­jours recommencée…

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Trois tiers pour consti­tuer une ville. Le qua­trième pour l’immortaliser. [Ph. gp]

On s’en sou­vient car ils ont beau­coup écrit… Non pas qu’ils aient inven­té l’écriture, elle venait des Sumé­riens, et peut-être même des Chi­nois si on remonte à la nuit des temps anciens. Mais les Perses, pro­ba­ble­ment, expor­tèrent cette inven­tion fon­da­trice lors de leurs inva­sions bar­bares – bar­bare : qui parle une autre langue, ain­si que le rap­porte Héro­dote 1, le père de l’Histoire et même du journalisme.

Hérodote et Thucydide, inventeurs de l'histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Héro­dote et Thu­cy­dide, inven­teurs de l’histoire. Bustes du Musée archéo­lo­gique de Naples. [d.r.]

Ses enquêtes autour de la Médi­ter­ra­née déli­mi­taient le monde connu. Il mesu­rait les dis­tances en stades… (ce que per­pé­tuent les jour­na­listes actuels quand ils disent « grand comme trois ter­rains de foot ») et, au delà, en jours de marche ou de navi­ga­tion à voile. Il décou­vrait le monde, alors si petit en appa­rence connue ; ce monde qu’il par­cou­rait pour l’agrandir, ain­si qu’un Can­dide pré-voltairien.

Il faut aus­si saluer Thu­cy­dide 2, conti­nua­teur d’Hérodote mais en repor­ter de guerre, celle du Pélo­pon­nèse. Pour dire bien vite que les écrits abondent, ins­cri­vant ain­si l’histoire grecque et ses œuvres innom­brables au Patri­moine de l’Humanité. Par­mi ces illustres auteurs se dis­tingue cepen­dant un cer­tain Socrate qui, lui, n’écrivait pas (en tout cas il n’a pas lais­sé d’écrit connu) ; il en char­geait ses dis­ciples et l’un d’eux tout par­ti­cu­liè­re­ment : Pla­ton.

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Les fon­da­teurs de l’Académie des arts : Socrate et son élève, Pla­ton. À l’arrière-plan, l’Université antique. [Ph. gp]

Socrate était un par­leur, un vrai beau par­leur, pas un bara­ti­neur. Entou­ré de ses élèves, il par­lait, mar­chait, ques­tion­nait, pré­ten­dait qu’il ne savait rien. Moyen­nant quoi il éle­va le doute au rang de la connais­sance… Mais ce pre­mier des scep­tiques et des ratio­na­listes, ques­tion­na tout autant les dieux – jusqu’à dou­ter de leur exis­tence. On ne lui par­don­na pas. Et il but la ciguë – jusqu’à la lie.

Je ne vais sur­tout pas pré­tendre ici racon­ter l’histoire de la Grèce « des ori­gines à nos jours »… Mais plu­tôt tenir un car­net de voyage, sur le mode impres­sion­niste et « déri­vant », au sens où Bre­ton puis les situs appré­hen­daient la ville en y déam­bu­lant comme un esquif sans voile, allant au gré des cou­rants sen­so­riels. Remar­quez que ces let­trés, à l’occasion un peu pré­ten­tieux sinon pom­peux, n’avaient rien inven­té. Mon­taigne, quelques siècles avant eux, avaient pra­ti­qué la chose sans besoin de la nommer :

« Moi, qui le plus sou­vent voyage pour mon plai­sir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trouve mal propre à mon­ter à che­val, je m’arrête. [...] Ai-je lais­sé quelque chose à voir der­rière moi ? j’y retourne. C’est tou­jours mon che­min. Je ne trace aucune ligne cer­taine ni droite, ni courbe. » 3

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Figu­rine de marbre de la col­lec­tion cycla­dienne du Musée natio­nal d’archéologie (3000 ans avant notre ère) [P. gp]

C’est qu’on n’invente rien ! ou si peu. Depuis des mil­lé­naires – pour ne pas remon­ter au Déluge et au-delà… – que l’Homme s’est mis à pen­ser, par­ler, créer, agir… il s’est beau­coup répé­té, a beau­coup copié et reco­pié, voire sin­gé, en croyant inno­ver. Les vraies inven­tions sont si rares, quelque fois acci­den­telles et, le plus sou­vent, for­melles. Rares, même dans les arts ! Picas­so et tant d’autres n’ont-ils pas « récu­pé­ré » les créa­tions afri­caines, sculp­tures et masques rituels notam­ment. Ou bien n’ont-ils pas « pom­pé » ces sculp­tures de l’époque dite cycla­dienne 4, dont peut s’enorgueillir le splen­dide Musée archéo­lo­gique d’Athènes ? [Gale­rie pho­to ci-des­sous. Cli­quer sur les vignettes pour les agrandir.]

Ce musée, j’y ai pas­sé l’après-midi com­plet, jusqu’à érein­te­ment. De la Culture grand C dans la splen­deur totale et dans des condi­tions muséo­lo­giques excep­tion­nelles.. Des col­lec­tions pré­his­to­riques remon­tant jusqu’à sept mil­lé­naires « avant » ; puis des sculp­tures par mil­liers, de marbre ou de bronze ; des céra­miques et des terres-cuites ; des bijoux en or ; des vases « à en lou­cher » aurait dit Bras­sens – si on me per­met cet ana­chro­nisme sacrilège…

Qu’on se ras­sure, je ne vais pas écrire un énième guide gré­co-savant. Plu­tôt ten­ter de vous embar­quer dans ma dérive athé­nienne (et au-delà, on ver­ra), toute sub­jec­tive, mais tout de même ancrée au sol, attes­tée par des pho­tos, rela­ti­ve­ment plus « objec­tives » certes. Voi­là pour ce pre­mier épisode.

Notes:

  1. Auteur d’une grande œuvre his­to­rique, les His­toires, éga­le­ment appe­lée Les Enquêtes, Héro­dote, est né vers 484 av. J.-C. à Hali­car­nasse en Grèce d’Asie mineure (Tur­quie actuelle), mort vers 420 av. J.-C.
  2. Homme poli­tique et his­to­rien athé­nien, né vers 460 av. J.-C., mort, peut-être assas­si­né, entre 400 et 395. Dans sa quête de « la véri­té », il a inven­té la rigueur métho­dique et aus­si le recou­pe­ment des sources d’information.
  3. Essais III, 9 De la vani­té.
  4. Des îles Cyclades. Objets datant d’environ 3000 ans avant notre ère.

Abyssinie. Ils étaient fous ces Romains qui volèrent l’obélisque d’Axoum

Car­net de voyage depuis la corne de l’Afrique (5/11/05)

Dji­bou­ti, ven­dre­di 4 novembre. Quid de ce raf­fut sou­dain dans mon hôtel ? Un groupe de ras­tas US fai­sant escale avant le pèle­ri­nage à Addis-Abe­ba ? Non point : cinq Ita­liens en goguette tou­ris­tique, débar­quant tout juste de la capi­tale éthio­pienne où ils ont été ser­vis ques­tion tou­risme : grèves, mani­fes­ta­tions, émeutes, fusillades. De vingt à qua­rante morts selon la télé d’Addis – au moins deux cents, selon leurs esti­ma­tions et recou­pe­ments… Pas de taxis et aucun trans­port, toutes les bou­tiques fer­mées, ain­si que les musées. Ils ont été ser­vis, ces visi­teurs de la pénin­sule – en fait, des ensei­gnants du lycée ita­lien d’Asmara, en Ery­thrée, seule vraie colo­nie ita­lienne durant une tren­taine d’années.

L’Italie mus­so­li­nienne et fas­ciste avait ten­té, en vain, de colo­ni­ser l’Abyssinie de 1935 à 1941. Cet épi­sode reste vivace dans les mémoires éthio­piennes„ d’autant qu’un des sym­boles de l’Éthiopie antique, une des obé­lisques d’Axoum, volées par les Ita­liens qui l’emmenèrent à Rome, ne fut res­ti­tuée qu’en avril dernier…

Le pre­mier tron­çon de l’obélisque, dont le retour avait été annon­cé à maintes reprises, est fina­le­ment arri­vé à Axoum à bord d’un Anto­nov, accueilli par des cen­taines de per­sonnes qui ont défi­lé aux rythmes de tam­bours pour mani­fes­ter leur joie. Les deux autres tron­çons ont été ache­mi­nés dans les jours suivants.

1axoum_1L’obélisque, une stèle funé­raire de plus de 150 tonnes, haute de 24 mètres, avait été empor­tée en Ita­lie en 1937, lors de la conquête de l’Ethiopie par les troupes de Mus­so­li­ni. Depuis, Addis Abe­ba n’avait ces­sé de récla­mer la res­ti­tu­tion de cet impor­tant ves­tige his­to­rique, témoi­gnage de la gran­deur pas­sée de la civi­li­sa­tion d’Axoum qui, du IIIe siècle avant Jésus-Christ au VIIIe siècle, a rayon­né dans la région.

Axoum fut la capi­tale d’un empire qui domi­nait la corne de l’Afrique, du Sou­dan jusqu’au Yémen. Les his­to­riens décrivent cette période comme l’apogée d’un pays regor­geant d’ivoire, de poudre d’or, d’esclaves, d’aromates et d’émeraudes, des­ti­nés au com­merce avec les autres puis­sants royaumes de l’époque. Selon les archéo­logues, l’obélisque fut éri­gé au IVe siècle, sous le règne du roi Eza­na, pour faire office de stèle funé­raire. Eza­na était alors sur­nom­mé le Constan­tin de l’Ethiopie, en réfé­rence au puis­sant empe­reur romain qui était son contemporain.

Si elle n’est plus qu’une petite ville de la pro­vince du Tigré, Axoum pro­fite lar­ge­ment de ce glo­rieux pas­sé. Ins­crite au patri­moine mon­dial de l’humanité en 1980, elle demeure le coeur iden­ti­taire et his­to­rique du pays. D’où l’obstination des Ethio­piens à récu­pé­rer la Flûte de Dieu, expres­sion for­gée par un poète local pour dési­gner l’obélisque.

 

La stèle du roi Eza­na, pre­mier roi chré­tien d’Axoum, relate en grec ses vic­toires, vers 330. L’obélisque res­ti­tuée n’a pas encore été redressée. 


Carnet d’Abyssinie. C’est donc vrai : le Nil bleu est bien bleu

Depuis la corne de l’Afrique, je tente de tenir un jour­nal de blog. La tech­nique dispose…

Quand mon ami Ber­nard Nan­tet m’a dédi­ca­cé son der­nier bou­quin, « His­toire du Nil », il a écrit : « On en revient tou­jours aux ori­gines… » Est-ce pour cela que j’y suis en ce moment ? Oui. L’Afrique, l’Abyssinie, le Rift – et Lucy. Et les sources du Nil, au cœur de notre his­toire com­mune, sans doute, nous autres les humains.

Donc, je confirme ce que j’avais seule­ment lu : le Nil bleu existe, je l’ai ren­con­tré hier après-midi ; je l’ai même tra­ver­sé à gué, car ses eaux sont basses et on fait de l’électricité avec le res­tant. Ce ne serait que pro­duc­tion somme toute éco­lo­gique ; sauf que le bar­rage détourne le cou­rant qui pro­dui­sait une des mer­veilles du monde : les chutes de Tis­sis­sat„ un déver­soir de quatre cents mètres de large plon­geant de cin­quante mètres dans un fra­cas vapo­reux. Comme c’est sai­son sèche, le bar­rage pompe tout, ou presque : il reste une pis­sette qui déçoit le visi­teur et une poule aux œufs d’or tou­ris­tique guère frin­gante. Ses contes­ta­taires pré­tendent que l’ouvrage aurait pu pro­duire tout aus­si bien en aval des chutes.

Et puis, le fait est que l’électricité en ques­tion, comme sou­vent, passe par-des­sus les pauvres huttes des pay­sans. Vous vous rap­pe­lez peut-être le récit que je rap­por­tais ici de Vic­tor Nun­zo, un Congo­lais en rébel­lion contre la Dette majus­cule : son vil­lage vit sous les lignes haute-ten­sion du méga-bar­rage édi­fié par le méga­lo-fou Mobu­tu. Les vil­la­geois paient une dette sans fin (va-t-elle être vrai­ment effa­cée par le FMI et la Banque mon­diale, à quelles condi­tions et avec quelles consé­quences ?), et les pylônes et les lignes bala­frant leur pay­sage – mais ils n’ont jamais vu un grain d’électron condes­cendre jusqu’à leur cahute. Eh bien, c’est tout comme ici : le cou­rant file ailleurs, pour éclai­rer la capi­tale ou pour rap­por­ter des sous par l’exportation au Sou­dan voi­sin et loin­tain.. Sur les trente cinq kilo­mètres sépa­rant le bar­rage de Bahar Dar, je le confirme aus­si : pour avoir par­cou­ru la route de nuit, pas le moindre vil­lage, pas la moindre hutte qui puissent s’illuminer autre­ment qu’à la flamme du bois d’eucalyptus.

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Pour ce qui est de la manne tou­ris­tique – toute encore rela­tive mais assu­ré­ment por­teuse, comme disent les ana­lystes finan­ciers –, elle apporte son habi­tuelle pol­lu­tion. Sur­tout celle des esprits, là comme ailleurs. Bien sûr l’Afrique ne sau­rait être un sanc­tuaire qu’il fau­drait pro­té­ger de quelque bar­ba­rie du pro­grès sur­ajou­tée à celles qui seraient « nor­males ». Et l’Ethiopie pas davan­tage, même au titre de « ber­ceau de l’humanité ». Mais voi­là qu’à Tis­sis­sat sur­gissent aus­si les sources du biz­ness. Rien de fla­grant encore. Une fois fran­chi le magni­fique pont de Tiso­ha Dil­dil (XVIIe) [pho­to d’en haut], les tout pre­miers mar­chands du temple s’activent. Oh, pas grand chose, juste les signes avant-cou­reurs d’un pro­ces­sus en marche : des enfants se sont pla­cés en avant-garde ; ils traquent le tou­riste et la pié­cette ou le bic ; ils tentent de vendre quelque cale­basses déco­rées ou des écharpes criardes pro­duites au pays.

Pour l’authenticité fre­la­tée, on a même ins­tal­lé, le long du sen­tier qui monte, des grands-mères au che­veu blanc qui ont réac­ti­vé leurs rouets d’antan et se remettent à l’ouvrage à la pre­mière alerte tou­ris­tique. On croise aus­si le joueur de flu­tiau qui souffle sans convic­tion et sans le moindre talent dans son roseau qu’il vou­dra vous vendre, après la pho­to. On marche encore et ce petit monde jap­peur – « mis­ter, mis­ter ! » – finit par deve­nir pénible. Le guide, un étu­diant de Bahar Dar (où il y a une uni­ver­si­té), n’aura de cesse de dis­per­ser cet essaim col­lant, au besoin à coups de pierre.

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La route vers les chutes monte et des­cend – rien de violent ­– dans un pay­sage somp­tueux sur fond pas­to­ral. On croise, avec sa hui­taine de bêtes en pâtu­rage, un grand vacher tou­chant le ciel, les bras accro­chés à son bâton der­rière l’épaule, qu’on croi­rait le Christ sur sa croix, le regard per­plexe devant cet autre trou­peau bigar­ré. Ou, dans le loin­tain, c’est une sil­houette dra­pée de blanc, ou d’indigo, ombrée par un para­pluie noir. A ce détail près, sans doute venu de Shan­ghai, on pour­rait se croire dans les temps bibliques, ceux des images col­por­tées, depuis les temps immé­mo­riaux, tou­jours pré­sentes dans les églises, ou mis en tech­ni­co­lor par Hol­ly­wood. Des pay­sages à cou­per le souffle, que ne balafre aucune auto­route, pas un che­min de fer, si peu de lignes élec­triques, donc…

Ça devait res­sem­bler à ça dans les temps de Jésus, à ce fas­ci­nant pays, une Afrique à lui tout seul et qui remonte aux temps des temps de l’humanité. Peu ou prou, « les Afriques », en une cin­quan­taine de pays, exhalent de ces par­fums anciens, fan­tas­més comme des para­dis per­dus, mythi­fiés comme dame Nature. Voi­là peut-être sans doute, je crois – ce que nous venons quê­ter dans les sables, les eaux limo­neuses, les corps gra­ciles ou puis­sants qui ne sau­raient cacher une réa­li­té autre­ment plus âpre, vio­lente, terrible.

Je m’égare à peine. Le gar­çon­net, venu por­ter là-haut sa bou­teille de Coca pour la com­mer­cia­li­ser au tou­riste, sonne bien la fin d’un temps. C’est ain­si. Et déferlent la mar­chan­dise, et la tech­no­lo­gie, ses por­tables, son nou­veau rap­port au monde.

Quel monde ?

Voi­là ce que me disait le Nil , ver­sion bleue, alors que ses eaux vont por­ter leur limon dans le nou­veau lac d’Assouan – encore l’électricité –, semence désor­mais per­due, sacri­fiée au kilowatt.

Je résume pour aujourd’hui, puisque la tech­nique devrait m’y auto­ri­ser (je prends l’avion, entre autres contra­dic­tions… ) : les eaux du Nil bleu sont ocres. Mais la roche de ses gorges livre des bleuis­se­ments. Mais les reflets contiennent autant l’argent que le bleu du ciel. Pho­tos à l’appui pour ceux qui ne croi­raient pas aux bons livres dus aux bons auteurs.

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A la pro­chaine, encore une his­toire d’eaux…

Gérard Pon­thieu, en Abyssinie

Quelques images en vrac, si elles passent. Pas de légende ni de mise en page.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

  • Twitter - Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sexpol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse postale !) 

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl). 
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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