Mai 68. Bilan d’exploitation et prises de bénéfice

Par Gian Laurens

Tous les soixante-huitards ne se sont pas reconvertis en chantres de leur ennemi politique d’hier amélioré à la sauce ultralibérale. Mais elles ont bien changé avec l’âge, ces figures de proue qui haranguaient la foule du Quartier Latin il y a cinquante ans, et l’expression « retourner sa veste » est bien insuffisante au regard du prodige de leurs (r)évolutions personnelles.

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Le toutou européen de Macron, de type yorkshire

À tout seigneur tout honneur, citons le n° 1 de Mai-1968, Daniel Cohn-Bendit, qui poursuivit son anarchisme par définition antiparlementaire par une longue carrière de député européen et appela lors de la campagne présidentielle de 2017 à voter Emmanuel Macron, lequel devait rapidement recevoir le titre de président des riches. Cohn-Bendit avait aussi appelé le peuple à voter pour la constitution européenne du traité de Maastricht (2005), ce que les votants refusèrent à 55 %. Il approuva deux ans plus tard le traité de Lisbonne qui se dispensait de demander comme précédemment son avis au peuple. Dans l’éloge macroniste, au nom du réalisme politico-économique, il fut rejoint par Romain Goupil, ancien leader lycéen (trotskyste) de Mai, et cinéaste officiel du Cinquantenaire.

Autres figures françaises de la soumission aux temps modernes : André Glucksmann, maoïste dur et pur, devenu partisan pro-chiraquien des essais atomiques et de l’alliance atlantiste (vers 1995), va-t-en-guerre aux côtés de Bernard Henri-Lévy pour intervenir en Libye en 2011 (sous Sarkozy) et y créer un chaos durable générateur de monstrueux trafics de migrants et d’esclavage. Encore : Alain Geismar, n° 2 de Mai, passé de la Gauche Prolétarienne pro-maoïste radicale de 1968 aux hautes sphères du pouvoir sagement républicain, tant du côté de l’Éducation nationale, où il devint inspecteur général (et en tant que tel, terrorisa plusieurs jeunes profs) que du Parti socialiste, où il œuvra comme éminence grise. Avec Geismar, Serge July, pareillement maoïste, rédigea en 1968 le brûlot Vers la guerre civile, ce qui ne l’empêcha pas de devenir patron de presse influent avec Libération, journal qui abandonna progressivement mais sûrement ses prétentions militantes subversives pour devenir au début du XXIe siècle l’écho des bobos et de leur « bien-pensance », et plus généralement du politiquement correct. July fut par ailleurs chroniqueur dans des médias droitiers, comme L’Express ou Europe 1 (jusqu’en 1994 et 1995, respectivement).

On pourrait faire encore figurer sur la liste certains autres people qui brillèrent sur les barricades ou plutôt dans des assemblées générales comme celles de la Sorbonne, par exemple Bernard Kouchner, compagnon de route de l’Union des Étudiants Communistes en 68 et qui, peut-être parce que membre actif des Comités Vietnam de l’époque, incitera le gouvernement français à accueillir les boat-people fuyant la dictature communiste entre 1980 et 1989 (c’est à cette occasion qu’il cofonda Médecins du Monde). Il deviendra cependant plus tard ministre des gouvernements Fillon du président Sarkozy (de 2007 à 2012), nettement moins portés sur la générosité humanitaire.

Un record de la traîtrise semble bien avoir été battu, mais pas de ce côté-ci de l’Atlantique, avec Jerry Rubin, efficace quoique truculent militant de la cause libertaire et antimilitariste des années 1960-70 aux USA, quand il créa le parti Yippie, celui de la jeunesse. Dix ans plus tard, dès la fin de la guerre du Viêt-Nam, il fonda le mouvement Yuppie, le parti des jeunes businessmen ambitieux et rapidement riches (Rubin a été un des premiers financiers d’Apple et un supporter républicain actif de Ronald Reagan). Cependant, il mourra en quelque sorte toujours anar (à 56 ans), après avoir été renversé par une voiture alors qu’il traversait une rue très fréquentée… en dehors des clous.

Mais pour ces quelques têtes d’affiche qui ont tourné casaque, combien de sans-grades sont restés fidèles à leurs idéaux de jeunesse et de liberté-hors-du-pouvoir-et-des-feux-de-la-rampe ? Ils se comptent par milliers ceux qui ont poursuivi leurs engagements révolutionnaires dans des structures associatives, l’action sociale, le militantisme écologique, qui se sont mis à expérimenter des solutions alternatives avec lieux de vie, agriculture biologique, artisanat, ateliers et entreprises de niveaux modestes. Beaucoup se sont investis, pour rester cohérents avec eux-mêmes, comme bénévoles dans des activités de service de proximité non payants, auprès de personnes âgées, de gamins en difficulté scolaire, d’ex-taulards en nécessité de réinsertion, de handicapés médiocrement secourus, de chômeurs abandonnés par les « pouvoirs publics » et les syndicats, de migrants pas seulement économiques stigmatisés par les bien-pensants, de laissés-pour-compte plus ou moins inclassables. Ils n’ont pas baissé les bras, ils se sont adaptés, ont mis leur imagination de Mai au service d’une possibilité de vie meilleure que celle que promettait partout ailleurs la société spectaculaire-marchande de profit-horizon-indépassable et de compétition tous-azimuts systématique.

La question de la félonie-de-degrés-variables pose indirectement celle de l’ingratitude de ceux qui ont ultérieurement profité des avancées sociales, culturelles et morales de Mai, alors même qu’ils s’étaient appliqués à les dénoncer, les conspuer et les combattre. Des cadres, des non-grévistes, des jaunes se sont opposés, et plus d’une fois à coups de poing ou par une autre forme violente, à la grève et au mouvement des occupations. Très généralement, ces opposants se caractérisaient par leur idéologie de droite. Il aurait été dès lors très logique qu’ils refusent les bénéfices acquis au terme des accords de Grenelle, et crachent avec mépris sur les 10 % d’augmentation de leur fiche de paye ! On sait que ça n’a jamais été le cas.

Pareillement, des bons cathos s’étaient opposés à l’avortement et avaient applaudi les députés de droite les plus réactionnaires, agonissant d’injures nazifiantes l’ex-déportée Simone Veil dans l’hémicycle fin 1974. Selon eux, chaque femme enceinte aurait dû garder son fœtus dépisté trisomique jusqu’à la naissance. On sait que ça n’a pas souvent été le cas.

Ceux qui avaient vilipendé la libération des mœurs auraient dû renoncer au concubinage, on sait encore que ça n’a pas été toujours le cas. Parmi ceux qui ont dénoncé Mai 68 avec virulence figure un paradoxal apôtre de paix, le cardinal Lustiger, qui a perdu à cette occasion l’ascendant immanent sur ses ouailles et une fraction de ses prêtres, devenus pédophiles.

Posons-nous maintenant la question centrale de l’après-décennie-d’après-68 : quel bilan rétrospectif dresser alors ? Que reste-t-il vingt, trente, cinquante ans après ?

Pour ma part, je pointe une opposition centrale : les droits essentiels des femmes – contraception, avortement, égalité souveraine, … – sont maintenus. 1 Mais dans le même temps, les droits des travailleurs régressent continument : de moins en moins de CDI, flexibilité et précarité accrues des statuts et situations, turn over incessant, démotivation, troubles psycho-sociaux et burn outs en hausse, rétractation de chacun sur son statut égocentrique quitte à faire d’infamantes compromissions, tout en se lamentant comme des pleureuses après avoir été « remerciés » dans la plus cynique des ingratitudes.

De ces deux points de vue-là, on pourrait pronostiquer une société où les femmes de plus en plus libres seraient de moins en moins embêtées par des hommes pourtant de plus en plus désœuvrés pour cause de remplacement de leurs postes de travail par des robots de plus en plus performants grâce à l’intelligence de plus en plus artificielle. La révolution des mœurs progresse, la révolution sociale régresse.

d.r.

On pourrait énumérer d’autres couples antithétiques comme, par exemple, la dissipation d’un autoritarisme suranné versus l’expansion d’un désordre incivique qui n’a rien de subversif puisqu’il pourrit essentiellement la vie de gens qui sont en bas de l’échelle sociale. On établit ainsi un bilan en forme d’entités passablement antagonistes : au Mai 68 qui prônait le triomphe nietzschéen de l’individu hautement conscient de son rôle social dans une recherche du bonheur collectif s’est substituée une pseudo-société – un agglomérat informel amorphe – d’êtres atomisés, profondément égocentriques, incapables d’empathie même minimale pour le lointain (parler de « prochain » serait proprement incongru), abouliques et anxieux.

Acquis socioculturels apparemment durables versus remises en question aussi radicales et rapides d’autres droits sociaux : mais n’est-ce pas ainsi que va, du moins jusqu’ici, la dynamique révolutionnaire qui, d’un côté, rend impossible tout retour en arrière et, de l’autre, laisse revenir le balancier, effaçant les gains qui n’étaient donc que provisoires ?

Les Révolutionnaires de 1789 s’épuisent à promouvoir la République et la liberté, Bonaparte attend dans l’ombre le moment de devenir Napoléon pour circonvenir l’une et violenter l’autre. Les Résistants s’éreintent longuement dans les maquis et s’exténuent dans les geôles tout au long de l’Occupation, de Gaulle attend dans son abri londonien la libération de Paris pour y parader, et les « résistants de septembre », pas fatigués le moins du monde, sortent opportunément de leurs réserves précautionneuses pour s’autoproclamer maîtres des lieux. La mise en garde extrémiste d’un Saint-Just (« Ceux qui ne font la révolution qu’à moitié ne font que creuser leur propre tombeau ») n’y a rien pu : il y a eu jusqu’ici dans la révolution un potentiel cyclique inéluctable en deux temps successifs, une avancée indéniable qui confirme la marche globalement méliorative de l’Histoire puis un retour de manivelle réactionnaire. Ce rétropédalage est-il dû à un manque de radicalité révolutionnaire ? Ou bien plutôt à une volonté d’en corriger les excès ?

Il serait par ailleurs absurde qu’au nom d’un retournement prévisible de la situation révolutionnaire en son contraire réactionnaire, du moins en son affadissement, on s’abstienne de faire la révolution. Tenter de traiter la maladie, ne serait-ce que pour une rémission temporaire, est tout de même préférable à ne pas se soigner du tout. Et pour ce qui concerne Mai 68, il faut se rendre à l’évidence : même si l’agitation subversive courait à peu près sur tous les campus du monde capitaliste (et pas qu’occidental), c’est seulement en France qu’elle a pris cette gigantesque dimension et a réussi à gagner le monde ouvrier pour une grève générale d’ampleur historiquement inégalée. Durant cette parenthèse, extraordinaire mais limitée à l’Hexagone, le reste du monde restait solidement capitaliste. Et on ne peut guère établir un parallèle avec la Révolution française contre laquelle se coalisèrent, en vain, les monarchies du reste de l’Europe scandalisées par le régicide. En 68, les « forces » révolutionnaires françaises, plutôt pacifistes malgré un discours insurrectionnel, n’avaient aucune armée pour protéger leurs idéaux, a fortiori les exporter. La situation domestique était pour le moins équivoque : fin mai, en se rendant à Baden-Baden, de Gaulle a semblé tenté par le soutien du commandement militaire en la personne du général Massu, ce qui aurait pu conduire l’armée à relayer les CRS et opérer une répression à la versaillaise, comme au temps ultime de la Commune.

Aurait-on pu compter à tout le moins sur la passivité de la plus grande partie de cette armée, c’est-à-dire les appelés, très généralement non-étudiants, comme cela avait été le cas durant la guerre d’Algérie ? Pas sûr. Les engagés possiblement allergiques aux étudiants et aux ouvriers auraient pu tirer, du moins sur des foules de dimensions réduites (et avec l’essoufflement du mouvement, aurait-on pu compter sur des centaines de milliers de manifestants répétitivement regroupés, seule configuration capable de dissuasion de fusillade ?) Finalement, en se limitant à la Métropole et à sa décennie flamboyante, en laissant dans l’Histoire la libération sexuelle, l’émancipation des femmes, la chute des églises catholique et communiste, en sapant l’autoritarisme et relançant l’esprit libertaire, Mai 68 a fait l’optimum.

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Notes:

  1. L’affaire Weinstein en 2017 et la dénonciation publique du scandale du harcèlement , vont peut-être conduire à une extension prometteuse, quoique problématique,  de ces droits.

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3 Commentaires sur "Mai 68. Bilan d’exploitation et prises de bénéfice"

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(…des hommes pourtant de plus en plus désœuvrés pour cause de remplacement de leurs postes de travail par des robots de plus en plus performants grâce à l’intelligence de plus en plus artificielle…)
Cette intelligence étant perçue par la “moitié” de l’homme, comme se situant au-dessous de la ceinture, …majorité populaire…! , reste à généraliser la robotisation du mécanisme de procréation. Quant aux stimuli sensitifs et 68 réflexions poétiques, ils sont déjà et désormais virtuels.
Merci l’avenir optimum.

Dany-le-Rouge vient de s’asséner le coup de grâce, avec son dernier ouvrage “Sous les crampons, la plage”, où il fait l’apologie du foot compétitif qui, avec la politique, sont ses deux passions. On relira JM Brohm et M Perelman, “Le football, une peste émotionnelle” (2006), puis on fera avec W Reich l’analyse caractérielle du toutou à µ (micron) : phallique-narcissique – impuissant orgastique, éternel inassouvi qui va sans cesse chercher plus loin si l’herbe est plus verte. Mais trop vieux pour remplacer Marine au RN.

Texte très important, de premier ordre, et qui donne à penser, remarquable synthèse sur l’héritage de mai 68. Bravo. Quant aux parvenus de l’après 68, les Cohn-Bendit, les Goupil, Glucksmann, July, Rubin, etc., je suis persuadé qu’ils n’étaient “révolutionnaires” que de ressentiment, le ressentiment étant une tricherie par rapport à soi-même, une illusion d’être ce que l’on prétend être alors que l’on ressemble étrangement à ce que l’on critique, que l’on voudrait être au fond ce que l’on critique, mais qu’on ne le peut pas. Le ressentiment est une jalousie, l’impuissance d’une jalousie, c’est pourquoi il n’est jamais généreux et… Lire la suite
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