Centenaire de l’Armistice. Nous qui désirons la paix… Qui a gagné la guerre ?

par Gian Laurens

Temps de lecture ± 10 mn

Avec son ouvrage paru l’an dernier, 14-18, la réalité cachée 1, Gian Laurens prenait les devants : se prémunir des « commémos » officielles du centenaire de l’Armistice et, pour le moins, de ses enflures prévisibles. C’était toutefois sans compter sur le travail des historiens et de certains médias (France Culture, notamment) qui ont su leur donner la parole et, ainsi, ne pas sombrer dans l’imagerie des temps passés (pas si anciens, il est vrai – voir sous De Gaulle, les caricaturales émissions de l’ORTF, voix de la France). Bien qu’en ces temps d’« itinérance mémorielle »… et présidentielle, le pire pouvait être craint – on s’en tiendra à la polémique autour de Pétain. Bref, une démystification n’est jamais de trop et c’est ainsi que Gian Laurens apporte sa pierre à la compréhension de cette horreur toujours qualifiée de « Grande guerre », en y ajoutant un puissant appel à la paix. Les extraits publiés ci-dessous proviennent de l’avant-propos et de l’épilogue.

14-18, la réalité cachée, Gian Laurens Dès l’adolescence, la Grande Guerre m’a hanté pour sa monstruosité globale mais aussi pour ses zones d’ombre, que je devinais atroces. Quelques décennies ont passé, et j’ai décidé d’apporter mon éclairage. Voici, parmi d’autres, quelques considérations iconoclastes auxquelles je suis parvenu, au terme d’un exigeant travail de recherche. Il y a là, je crois, de quoi commémorer le centenaire de 1914-1918 d’une autre façon que celle de la larmoyante doxa des micros autorisés et des tribunes officielles.

Impéritie des généraux, qui confirmèrent la terrible tare chronique de l’armée française : être toujours en retard d’une guerre. En 1914, ils se croyaient encore en 1870, quand ils se rêvaient alors au temps de Napoléon 1er (et en 1940, ils se croiront encore en 1914, pour ne rien dire de l’inadaptation à la guerre asymétrique contre le terrorisme depuis le début du XXIe siècle : concédons qu’ils partagent cependant l’irresponsabilité avec les politiques). Toutefois, ils apprirent vite à s’éloigner du front et commander depuis leurs abris à l’arrière, sans regarder cependant à la dépense.

Vers la mi-1918, et juste après la guerre, surgit subitement la grippe espagnole, qui en fut le contrecoup instantané pour beaucoup de victimes. En quelques mois, il y eut considérablement plus de morts civiles que de soldats tués durant les quatre années et demie du conflit : en Occident, l’angoisse loin du front fut plus meurtrière que les obus et les gaz.

Centenaire de l'Armistice. Chemin des Dames.
Dans une tranchée du Chemin des Dames.

Les tranchées françaises étaient fragiles et boueuses, les allemandes bétonnées, drainées et plus profondes. Le soldat français fut moins bien équipé (uniforme, fusil, canon) que l’allemand, et il fut plus rudoyé que ce dernier par ses supérieurs. De même, les chevaux des Français furent plus durement malmenés que ceux de leurs alliés britanniques, et avec un moindre rendement. Les chevaux, l’autre terrible hécatombe des champs de bataille…

Les officiers allemands, au front, avaient la latitude de ne pas exécuter un ordre s’ils le jugeaient irréaliste car décalé, et n’étaient pas poursuivis, alors que leurs homologues français étaient dans ce cas assurés de passer en cour martiale, aussi persévéraient-ils dans les massacres inutiles.

La troupe, de part et d’autre, devint progressivement et massivement alcoolique (sinon, l’alcoolisme préexistant s’aggrava nettement) : rhum ou schnaps avant l’assaut, et mauvais vin ou mauvaise bière après, furent abondamment servis par l’intendance et des mercantis avisés. Mais ce fut la société civile qui prendra ultérieurement en charge les problèmes induits (asocialité, cirrhoses, délinquance, divorces…), exonérant l’armée des conséquences de ce qu’elle avait provoqué.

Clemenceau, « Père la Victoire » ? Un titre bien usurpé : c’est à cause de son intransigeance extrême, sa volonté d’humilier et de faire payer au-delà de l’absurde l’Allemagne, qu’il l’amena directement au revanchisme national-socialiste, et programma donc la Seconde Guerre Mondiale. L’outil de sa vengeance, le Traité de Versailles, fut une immense supercherie, un chiffon de papier qui prétendait respecter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, alors qu’il n’en fut presque rien sur le terrain, quand furent spoliés maints peuples européens et coloniaux (que ce document solennel ait été perdu est symptomatique).

Et qui donne le la en Europe, cent ans après ?

Conséquence majeure immédiate de la Grande Guerre, la très sévère loi de 1920 réprimant l’avortement fut un énorme fiasco législatif, puisqu’elle n’entraina aucun essor nataliste mais aggrava la situation sanitaire des femmes qui avortaient (clandestinement). Cela dit, paradoxalement, l’énorme effort de guerre des femmes permit le début de leur émancipation collective : la guerre, cette affaire d’hommes, fit naître le féminisme.

Sortie épuisée du conflit, la France ne s’en remettra pas, elle plongera dans un déni dépressif qui l’amènera en ligne droite à la Débâcle et la Défaite de 1940. Et à ce qu’elle soit « championne » internationale du pessimisme, et accessoirement des antidépresseurs. Mais a-t-elle vraiment gagné la guerre en 1918, aussi terriblement meurtrie sur son sol, face à une Allemagne épargnée sur le sien, et qui ne s’est jamais considérée vaincue mais trahie ? Et qui donne le la en Europe, pour ne pas dire qui y règne en maître, cent ans après ?

Un sentiment national largement majoritaire perdure : la France a gagné la guerre contre l’Allemagne. Vraiment ? Et qui l’a gagnée en 1945 ? Les États-Uniens débarqués en Normandie pour, essentiellement, assurer leur suprématie commerciale ? Ou les Soviétiques menacés d’esclavage voire d’extermination, et responsables de la neutralisation de neuf soldats allemands sur dix ?

Centenaire de l'Armistice. Chanson de Craonne, carnet d'un poilu retrouvé dans les tranchées.
La Chanson de Craonne (du nom du village de l’Aisne) est une chanson contestataire, interdite par le commandement militaire.
[…] Dans l’avant-propos, j’ai laissé entendre combien différait du discours officiel ma perception de la Grande Guerre, et que cela me taraudait depuis longtemps. Le temps passant, je m’étais rendu compte que des inepties, incohérences ou étrangetés la concernant étaient fréquemment ignorées, à tout le moins sous-estimées par beaucoup. Et la survenue de la commémoration du centenaire n’y changeait pas grand-chose (à quelques exceptions près, on l’a vu, comme la prise en compte des souffrances des animaux dans le conflit).

Bien sûr il y avait souvent, par ailleurs, des avis indignés sur d’autres absurdités et injustices que celles qui font ici l’objet de mes préoccupations. Ils étaient et restent manifestement plus classiques, telles la compassion pour les millions de victimes, l’horreur de la charcuterie industrielle et la monstruosité des fusillades pour l’exemple, entre autres, avis que je partageais. Mais il me semblait assez clair que s’était solidement établi un discours dominant bien lissé qui se résumait, in fine, à : « Ils ont fait leur devoir. » Ce consensus bien-pensant se déclinait depuis les manuels scolaires jusqu’aux commémorations officielles des 11 novembres successifs. Cette histoire réglementaire avait des allures de pensée unique quasi orwellienne. Aussi m’apparaissait-il important d’ouvrir une brèche dans le monolithe. […]

J’avais initialement écrit un préambule, plus tard abandonné, dans lequel je précisais que ces pages m’étaient inspirées par deux êtres chers qui avaient été des victimes de la Grande Guerre. Mon grand-père paternel Julien, soldat du 109e puis du 110e R.A., en était une, indubitablement, qui avait écrit le mot « Souffrance » au dos d’une photo où il posait en uniforme avec une mine grave. Aucun nationalisme chez cet habile tonnelier dans le civil, très attentionné à mon endroit. Pas de chauvinisme non plus chez ma grand-mère maternelle Catherine, couturière-fourreur de son état et qui fut d’une grande tendresse pour moi. Elle avait été victime collatérale en tant que femme parmi les femmes de cette époque terrible, nullement récompensées pour leurs efforts opiniâtres durant le conflit (je concède volontiers que leurs statuts victimaires ne soient pas de même nature).

C’étaient deux êtres profondément humains, mes tuteurs de résilience affectueux et généreux, ils ont été chacun à leur façon maltraités par l’Histoire, alors qu’ils ont donné une bonne partie de leurs vies à faire le bien. Ce sont la couturière et le tonnelier qui construisent et sont dans la vie et le vrai, pas le va-t-en-guerre et le barbare qui détruisent et sont dans la mort et sa faux. Et c’est aussi par devoir de gratitude pour eux que j’ai pu soulever ces quelques lièvres, ordinairement ignorés, comme divers chapitres de ce livre.

Je voudrais également que la reconnaissance posthume de ces deux « héros » inconnus soit un encouragement à faire de même, pour ceux qui comptent dans leur ascendance de tels personnages ordinairement oubliés par l’Histoire. Je mesure cependant le dérisoire qu’il peut y avoir dans ma requête, et devine qu’on va s’interroger sur l’utilité d’un tel travail de mémoire. Comme premier élément de réponse, je dirai qu’il est nécessaire de tempérer l’ardeur de celui auquel on assiste depuis le début de la commémoration solennelle du centenaire, qui va sans doute se poursuivre jusqu’à une possible apothéose en forme de fastes républicains en novembre 2018. […]

Tu n’en reviendras pas

(Poème de Louis Aragon, mobilisé en 1917 comme brancardier, puis adjudant médecin auxiliaire).

Centenaire de l'Armistice. Monument de Nieul-sur-Mer (Charente maritime) - Ph. GL
Nieul-sur-Mer (Charente maritime) – Ph. GL
Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu
Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille
Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre

Et toi le tatoué l’ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux
On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n’être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève
Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secoue
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac la laine et la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Mais quelle est la véritable utilité de cette grande cérémonie nationale, sinon, au-delà de l’infinitésimale minute de silence pour les morts pour la patrie (morts à la guerre, en Alsace-Moselle), la glorification des valeurs guerrières, qui sont celles, dans notre monde ultralibéral, de la compétition, du profit, de la conquête, de la suprématie, de la croissance, et ce au prix de l’irrépressible destruction du vivant ? Et si je suis tenu d’approfondir ma réponse quant à la valeur des commémorations familiales auxquelles j’invite, je préciserai encore : tant que nous nous emploierons à tirer les leçons du passé guerrier et en montrer l’inhumaine inanité, et à concevoir des options alternatives pacifiques, nous limiterons l’essor de la barbarie et offrirons un héritage honorable à certains de ceux qui nous suivent, comme nous avons bénéficié des efforts de certains qui nous ont précédés, et qui n’ont louangé ni la guerre militaire, ni l’économique, mais la paix. […]

L’avènement d’un capitalisme mondial de la prédation généralisée

Le Traité de Versailles, cette extraordinaire machination perverse qui allait inéluctablement précipiter le Monde dans une nouvelle charcuterie d’une bien plus grande ampleur, et opérer en le confirmant irrémédiablement l’effacement de l’Europe du podium du Monde ? […]

L’essentiel, c’est la détestation de la violence barbare, qui doit conduire aux moyens de l’empêcher, sinon la limiter. C’est dans ce sens que j’ai fondamentalement conçu ma présente contribution, en pointant ces absurdités et ces folies.

La Première Guerre Mondiale, par ses dimensions industrielles, a préfiguré l’avènement d’un capitalisme mondial de la prédation généralisée, dont nous connaissons aujourd’hui la forme exacerbée qui fait craindre un gigantesque désastre planétaire. Paradoxalement, la guerre asymétrique contre le terrorisme pourrait en freiner la dynamique, mais d’autre part, ce n’est pas l’armée actuelle, corsetée dans ses archaïsmes, qui peut la gagner.

Nous voilà acculés à la guerre alors que nous n’y sommes pas prêts, et que nous perdons un temps précieux à éviter qu’elle soit longue et très cruelle. Et le devenir de la guerre ne peut être isolé du sort qui est réservé à la planète toute entière. L’irrépressible fuite en avant exponentielle d’une bonne partie de l’humanité, dans son pullulement non maîtrisé et dans sa consommation frénétique, qui entraînent la destruction irrémédiable d’une foule d’espèces animales et végétales, l’exploitation effrénée des ressources et le saccage inexorable de l’environnement, ne peut cependant pas se concevoir sans limites. Et l’indispensable prise de conscience de suffisamment de gens, pour que s’arrête et a fortiori s’inverse cette inflation mortelle, semble aujourd’hui très lointaine.

À moins qu’en prenant une ampleur subite, sous forme d’un gigantesque coup de semonce, la guerre puisse jouer le rôle d’un réveil brutal et sortir les foules d’une torpeur qui n’aurait que l’apparence de l’irréversible. Une loterie dont l’issue pourrait aussi être terriblement détestable. En bout de compte, il reste ceci : nous qui désirons la paix devons nous employer à agir pour que le bouleversement en cours soit moins irrémédiable que salutaire. Et quelle que soit sa taille, il n’y a pas de combat pour la paix qui soit dérisoire.

Notes:

  1. Éd. Jourdan, Waterloo, 2017, 310 p., 18,90 €
Partager

4
  Subscribe  
plus récent plus ancien plus apprécié
M'avertir en cas de
HEROUARD

Merci Gian. J’ai eu les yeux mouillés en te lisant. Mon grand-père maternel, le capitaine de santé navale Jean Daude, engagé au printemps 1915 dans la campagne de Gallipoli, “l’un des désastres militaires les plus retentissants des armées alliées” https://www.lhistoire.fr/dardanelles-le-traumatisme, ne s’en est jamais remis. Par un effet de dominos dans sa vie privée trop complexe à raconter, c’est certainement une des raisons de son suicide à l’âge de 42 ans. Je lis ton papier le lendemain du jour où j’ai vu une pièce “formidable” au sens ancien du terme http://www.letarmac.fr/la-saison/archives/p_s-parfois-le-vide/spectacle-146/. Mon ami Raharimanna ne parle pas de la grande… Lire la suite

Euvrard

Bel avant-goût du bouquin ! Question, peut-être abordée dans ce livre: Pétain fut-il vraiment ce “héros de la grande guerre” qu’on nous présente aujourd’hui ? et que Macron tente de récupérer, bien mal.

Gian

Oui, je rapporte que Pétain n’a commandé à Verdun que moins des 2 premiers mois et que son mérite alors fut d’innover en faisant tourner les régiments qui ne restaient sur place que quelques semaines, alors que ce furent les même régiments allemands qui s’usèrent durant les 10 mois de la bataille : leur avantage – en particulier topographique – d’assaillants fut perdu à cause de cette erreur tactique ; au crédit de Pétain, encore, il a été un “économiseur” de vies en reprenant la bataille du Chemin des Dames en 1917 qu’avait perdu Nivelle qui ne fut pas du tout économe…… Lire la suite

Faber

Je me souviens avec émotion des paroles de mon père, mosellan et malgré-nous (enrôlé dans l’armée allemande), il avait 18 ans en 42. Revenu de l’enfer, son plus grand voyage, disait-il. “On a beaucoup perdu en gagnant la guerre”. Il avait de l’humour. L’humour désespéré qu’on sert le dimanche midi.

Translate »