Cancer par carence d'amour, le « J’accuse » de Gian Laurens

Temps de lecture ± 6 mn

C’est un texte éprouvant qu’a écrit mon ami Gian Laurens 1, en témoignage de ce qu’il a vécu à travers la maladie et la mort en décembre 2016 de sa compagne, Cath, sa « bien aimée » qui, elle d’abord, a souffert le martyre pendant des mois de lutte et de déchéance fatale.</em>

Fatale ? peut-être pas, si…Telle est l’interrogation axiale autour de laquelle Gian, par-delà son indicible chagrin, a structuré son livre-récit-confession-réquisitoire. En jouant sur ces registres, Cancer par carence d’amour constitue un « J’accuse » virulent qui vise :

– d’une part, un système médical décrit, en l’occurrence, comme techniquement incompétent et humainement déplorable – cela pour les conditions du traitement de Cath et de ses atroces souffrances ;

– d’autre part, les causes possibles, sinon probables, de la maladie de Cath, cette cancérogenèse que Gian attribue à la « carence d’amour ». Non pas la sienne, certes non, mais la carence due aux « désordres familiaux », qu’il décrit non sans acrimonie, pour en arriver à la « conclusion impérative qu’il faut savoir se séparer à temps des personnes nocives, […] toxiques, fussent-elles mère et père, pour assurer la meilleure prévention possible du cancer sinon améliorer les chances de rémission. » ;

– enfin, et surtout semble-t-il, un règlement de compte avec lui-même autour de sa culpabilité de n’avoir pas « pu ni su » être le sauveur de sa bien-aimée…

Cath & GianSur le premier point, Gian oppose ses griefs à l’encontre de deux médecins de la clinique Pasteur de Toulouse, contre lesquels il déposera plainte auprès du Conseil de l’Ordre des médecins pour « dysfonctionnements majeurs et faits dramatiques et inhumains », et « fautes professionnelles graves ». En mars 2018, Gian est ainsi amené, son avocate ayant renoncé, à présenter lui-même son réquisitoire devant la Chambre disciplinaire du Conseil régional de l’Ordre des médecins. Il y dénonce : le défaut d’information préalable de Cath quant à la pause d’un cathéter ; les conditions de l’intervention entraînant les plus grandes douleurs ; les conséquences d’une radiothérapie causant des brûlures anormales et les pires souffrances ; et, comble de tout, l’absence d’empathie des deux médecins relevant d’une « grave carence d’humanité » 2. Tous points d’accusation qui seront rejetés par le tribunal de l’Ordre, qui déboutera donc le plaignant.

Pourquoi s’être ainsi engagé dans une lutte dont Gian précise qu’il prévoyait l’issue en sa défaveur ? Sans doute aucun par fidélité à sa compagne, par amour, mais aussi comme lanceur d’alerte face à ce qu’il considère comme un « scandale médico-légal ». Mais encore pour régler des comptes avec l’entourage familial de sa compagne tout autant, sinon plus, qu’avec lui-même.

La seconde partie du livre porte sur l’origine de la maladie de Cath et, par-delà, sur la cancérogénèse, le pourquoi du cancer – ce qui est le propre de la cancérologie, elle-même en butte à une certaine impuissance face à la malignité absolue, acculée à des recherches thérapeutiques aux résultats inégaux ou vains, souvent relatifs et limités en termes de rémissions. Des armées entières de thérapeutes et chercheurs se trouvent mobilisées dans cette guerre sans fin prévisible, limitée à de fragiles armistices.

Par contrecoup, une prétendue « médecine parallèle » s’est immiscée dans cet espace perdu en prétendant se substituer à la « médecine officielle », pour y placer ses rebouteux, illuminés, charlatans et escrocs ; quelquefois aussi des médecins en rupture, plus ou moins sincères ou inspirés, des sortes de défroqués adeptes de la solution miraculeuse – la leur évidemment. Ces derniers poussent sur un terreau « favorable » – à eux-mêmes d’abord –, entretenu par la relative impasse des thérapies « officielles » et, bien plus encore par la détresse des malades dont on peut comprendre, dans leurs souffrances et désarroi, qu’ils se tournent vers tous les possibles, promesses, espérances, croyances, etc.

Gian se situe en partie à la croisée de ces cheminements. Scientifique de formation (ingénieur chimiste), puis rallié dans les années 70 aux thèses reichiennes sur la Biopathie du cancer. 3 Il crée alors le Laboratoire d’orgonomie générale (LOG) qui se voulait lieu de recherche et d’expérimentation sur le mal-être des humains, dans la foulée des mouvements états-uniens du « Développement personnel », en y intégrant des dimensions psychologiques, corporelles et sociales. Une position que l’on peut qualifier de causaliste : tout effet se relie à des causes, ou même à une principale, voire unique. Le risque est ici d’ordre épistémologique, celui, en l’occurrence d’établir la validité des connaissances selon la subjectivité et les capacités critiques et autocritiques des différents auteurs.

C’est ici, peut-être, que la position de Gian, sous les formes multiples et intriquées de son engagement à la fois amoureux (fidélité totale), scientifique, éthique, civique et même politique au sens global, s’expose à une impasse du fait des croisements multiples de ses analyses et de ses affects, et de leur violence. C’est en quoi, je pense (point de vue éminemment subjectif) que l’essentiel du livre réside dans le chapitre du début intitulé « Autoréquisitoire ». Gian s’y dénude avec la même intégrité exprimée dans l’ensemble de son réquisitoire, qu’ici, en l’occurrence, il applique à lui-même.

Dans cet « autoréquisitoire », qu’il dit synonyme d’autocritique, Gian parle même d’« acte de contrition », ainsi précisé : « Ce devoir préalable, une possible purge, un exutoire contingent, concerne tout ce que je peux réunir sous le vocable “culpabilité”. […] J’emploie ce vocable, comme j’ai employé ou je vais employer les termes de faute, péché, contrition, mortification, etc. en étant conscient qu’ils relèvent fortement du vocabulaire religieux […] » Gian va même jusqu’à s’accuser « d’avoir été un imposteur pour avoir professé, longtemps avant la maladie de Cath, qu’il n’y avait pas de déterminisme du malheur – cancéreux, entre autres – et qu’à tout le moins la volonté pouvait le dissoudre. Mes sermons à la fois idéalistes et trompeurs ont pu séduire des crédules grâce à d’habiles formulations qui étaient moins l’expression de résultats scientifiques que les incantations d’une idéologie volontariste. » Imposture, donc, même si Gian en vient à se reprendre : « Mon désenchantement amer ne suffit pas à ruiner ma théorie ».

La « théorie » donc est celle contenue dans le titre du livre : Cancer par carence d’amour. Une carence comme il en serait des vitamines ou d’une insuffisance alimentaire. Pour Gian, sa Cath chérie a manqué des nécessaires vitamines d’amour parental, paternel comme maternel – ces père et mère qu’il accuse d’avoir explicitement abandonné leur fille par absence d’amour vital, et de ce fait de l’avoir livrée à un syndrome pour lequel il use d’un néologisme : l’« abandonnisme », en quoi il induira l’origine profonde de son mal de vivre, annonciateur du cancer fatal. Non pas que Cath eût forcément guéri sans cette carence, mais du moins eut elle été mieux armée pour faire face à la maladie, l’avoir pressentie à temps et, par une plus grande force psychique, en obtenir quelque rémission.

On peut parler ici de psychologisme, concept théorique établi à partir d’un facteur explicatif sujet à débat, voire réducteur au regard de la complexité abyssale de la question des causes du cancer. Certes, Gian ne se limite pas à cette position, mais il la rend dominante dans son analyse et, dans un sens, s’y enferme et, ce faisant, y concentre toute sa culpabilité : « Des mois durant, suite à la mort de Cath […], je me suis lamenté dans un état de dévastation insondable, de souffrance morale irrépressible, en répétant comme un disque rayé que je n’avais “ni su ni pu” la sauver. » Il poursuit : « Une telle formulation peut évoquer indirectement une prétention excessive, un fantasme de démiurge (déchu en l’occurrence) […] le fantasme de la toute-puissance. » « Péché d’orgueil », dit-il un peu plus loin… prenant peut-être conscience d’avoir joué le rôle d’un Pygmalion.

Annoncé comme un « autoréquisitoire », ce chapitre du livre apparaît comme le plus important. Gian s’y regarde dans une pleine et touchante sincérité, en un profond retour critique sur soi, en une tentative douloureuse de « déminer » la dévastatrice culpabilité qui l’enferme. Ce sentiment lui interdit de « retrouver » sa bien-aimée en la laissant à la propre responsabilité d’elle-même – celle qui revient à chacun quant à la conduite de sa vie. Peut-être lui resterait-il à se dire, en une dernière lucidité libératrice, qu’il a agi comme il a pu, de son mieux, dans le moment terrible qu’il vivait ? Et de s’accorder alors la délivrance de ses démons.

L’ouvrage n’est plus disponible.

 

Notes:

  1. Un ami très cher, une amitié d’un demi-siècle. Précision pour éclairer ma proximité avec celui qui n’est pas un auteur parmi d’autres.
  2. L’un d’eux avouera à l’audience qu’il ne savait pas prescrire la morphine…
  3. C’est le titre d’un des ouvrages de Wilhelm Reich (1897-1957), médecin autrichien et psychanalyste dissident, exilé aux Etats-Unis pour cause de nazisme dont il a par ailleurs, entre autres dans Psychologie de masse du fascisme (éd. Payot) analysé les ressorts irrationnels profonds, notamment liés au refoulement de la pulsion sexuelle.
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En médecine comme, dans l’exercice d’autres professions, les impératifs de carrières relèguent le bon vieil humanisme ou la simple gentillesse aux oubliettes. La même dérive se répand dans les relations familiales en favorisant la contagion de la toxicité…

Gérard Bérilley

Félicitations, Gérard, pour cette très belle et émouvante présentation du livre de ton ami Gian. Le risque, devant une telle souffrance, est de dire des banalités, des platitudes, voire des incongruités. Nous en sommes très loin ici avec ta présentation. Certaines pensées me sont venues, évidemment, à la lecture de ton texte et autour des trois points essentiels que tu mentionnes comme constituant l’architecture du livre de Gian. Plus je vieillis et moins je crois valable les explications psychologiques, et encore moins purement psychologiques, sur l’origine des maladies. La psychanalyse et ses dérivés ont fait fonction de vérités révélées qui… Lire la suite

La racine du mal c’est le pudental !
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