On n'est pas des moutons

Alerte !

La gitane et le gadjo. C’était mon jour, c’était surtout le sien

Ce matin une vieille gitane en longue robe noire m’a fait les poches ; ça devait être écrit dans les lignes de sa main. Venue vers moi pour la manche, elle est repar­tie avec 50 euros tout neufs, ma carte ban­caire, celle des trans­ports et la troi­sième des musées. L’artiste a dis­pa­ru tout aus­si vite que je m’apercevais de la manœuvre ; j’ai eu beau arpen­ter la zone du délit : nib, degun !

Là-des­sus, aller racon­ter mes déboires au com­mis­sa­riat, y poi­reau­ter une heure avant d’apprendre qu’on pou­vait se plaindre sur inter­net. (On peut tout sur inter­net, même se faire vider les poches de son compte en banque.) Ce qui m’a pris une bonne demi-heure au cla­vier – j’imagine les béo­tiens du oueb, comme dans la séquence du film de Ken Loach, Daniel, je ne sais plus…

Je venais d’acheter ma dau­rade du ven­dre­di – soit 4 euros, à 12 le kilo ; de quoi je dédui­sis qu’elle devrait peser 333 grammes. Hmm… Mais sur le Vieux port, à Mar­seille, on chi­pote pas.

Fau­ché comme les blés d’automne, pas le moindre cen­time en poche, remon­tant à pied vers ma Bonne mère, creu­sé par tant d’émotions, je tente une halte place aux Huiles pour m’envoyer un aïo­li et une petite mousse sous le soleil. Re nib : plus aucun gar­go­tier n’accepte ici de chèque ! (Car il me res­tait encore ce recours aus­si démo­dé que démonétisé).

Par­ve­nu, si j’ose dire, à ma banque du coin pour ten­ter un ravi­taille­ment son­nant, etc. Je me fais dire par la gui­che­tière au large sou­rire que non, pas l’après-midi les sous-sous, seule­ment le matin. Comme dirait Ray­mond à Huguette : « On va pas vers le beau ma poule ! » 1

Je ter­mine mon ascen­sion pedi­bus (obli­gé : pas un euro, pas de carte de bus et, de toute façon, pas de bus non plus : grève.) Il n’aurait plus man­qué que je per­disse mes clés. J’avais seule­ment « per­du » mon porte-mon­naie, mon temps, et aus­si mon appé­tit. Si ça pou­vait me rendre plus svelte. La dau­rade atten­dra ce soir. Et ce soir, ma vieille gitane lève­ra son verre à la san­té du couillon de gad­jo 2 à la poche gar­nie. Bah! je lui dois quand même ces quelques lignes qui me ren­voient à Bras­sens et ses magni­fiques Stances à un cam­brio­leur… L’élégance du poète, jusque dans son aver­tis­se­ment : « Ne te crois pas du tout tenu de reve­nir / Ta moindre réci­dive abo­li­rait le charme / Laisse-moi je t’en prie, sur un bon sou­ve­nir ». Une élé­gance que je ne suis pas sûr de faire mienne si je croise à nou­veau la dame en noir… N’est pas poète qui veut.

Notes:

  1. Seuls les accros télé à Scènes de ménage com­pren­dront…
  2. Homme qui n’appartient pas à l’ethnie des Gitans ;  gad­gé ou gad­gie pour une femme.

Nucléaire. Une fois de plus, Greenpeace fait voler en éclats le dogme sécuritaire d’EDF

En s’introduisant ce jeu­di matin à l’intérieur du péri­mètre de la cen­trale nucléaire de Cat­te­nom, en Moselle, pour y déclen­cher un feu d’artifice, des mili­tants de Green­peace ont une fois de plus dénon­cé, en les démon­trant, la fra­gi­li­té et l’accessibilité de ces ins­tal­la­tions hau­te­ment radio­ac­tives. En l’occurrence, il s’agissait de la pis­cine d’entreposage du com­bus­tible nucléaire usé, bâti­ment par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rable puisque construit selon des normes ordi­naires d’entrepôts industriels.

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Cette opé­ra­tion vient tout à pro­pos illus­trer un rap­port d’experts indé­pen­dants 1 qui met en cause la sécu­ri­té des ins­tal­la­tions nucléaires fran­çaises et belges en poin­tant du doigt leur vul­né­ra­bi­li­té face aux risques d’attaques exté­rieures. Ces experts sont par­ti­cu­liè­re­ment inquiets concer­nant cer­taines ins­tal­la­tions des cen­trales fran­çaises : les pis­cines d’entreposage des com­bus­tibles nucléaires usés. Alors qu’elles peuvent conte­nir le volume de matière radio­ac­tive le plus impor­tant au sein des cen­trales, ces pis­cines sont très mal pro­té­gées ; elles consti­tuent une épée de Damo­clès au-des­sus de nos têtes.

En cas d’attaque exté­rieure, si une pis­cine est endom­ma­gée et qu’elle perd son eau, le com­bus­tible n’est plus refroi­di et c’est le début d’un acci­dent nucléaire : de la radio­ac­ti­vi­té s’échappe mas­si­ve­ment dans l’atmosphère, avec des consé­quences radio­lo­giques très graves.

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Le point faible des cen­trales, les pis­cines d’entreposage du com­bus­tible. Ici, à Fes­sen­heim – la plus vieille du parc nucléaire fran­çais. (Cli­quer pour agrandir).

En France, niveau 4 atteint

Le nucléaire 100 % sûr est un mythe. Même si les acci­dents sont rela­ti­ve­ment rares, leurs impacts sur la popu­la­tion, l’environnement et l’économie d’un pays sont effroyables. La France n’est pas à l’abri. Les acci­dents les plus graves jamais enre­gis­trés sont ceux de Tcher­no­byl (26 avril 1986) et de Fuku­shi­ma (11 mars 2011). Ils étaient de niveau 7. Mais d’autres acci­dents ont eu lieu aux États-Unis et au Royaume-Uni par exemple.

Les acci­dents nucléaires les plus graves en France (niveau 4) ont eu lieu à la cen­trale de St-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) en octobre 1969 et en mars 1980. Dans les deux cas, des com­bus­tibles ont fusion­né dans un des réac­teurs de la cen­trale. D’autres acci­dents nucléaires aus­si graves ont été évi­tés de jus­tesse dans d’autres centrales.

Certes, les inci­dents de niveau 2 ou 3 sont rela­ti­ve­ment rares en France : l’incendie d’un silo de sto­ckage à La Hague en 1981, une mau­vaise vis dans le sys­tème de pro­tec­tion de Gra­ve­lines en 1989, l’inondation de la cen­trale du Blayais en 1999, la perte de plu­to­nium à Cada­rache en 2009, etc. Mais l’Auto­ri­té de sûre­té nucléaire, char­gée du contrôle du nucléaire en France, recon­naît que plu­sieurs cen­taines d’écarts de niveau 0 et une cen­taine d’anomalies de niveau 1 ont lieu chaque année. Les inci­dents qui se sont pro­duits sur les sites du Tri­cas­tin en 2008 et de Gra­ve­lines en 2009 relèvent, offi­ciel­le­ment, de cette caté­go­rie 1.

Vu le nombre de réac­teurs nucléaires en France (58) et d’installations néces­saires à leur fonc­tion­ne­ment, tous les Fran­çais sont concer­nés par ce risque, mais aus­si les habi­tants des pays voi­sins, en rai­son de l’emplacement de cer­taines cen­trales nucléaires proches des fron­tières : Gra­ve­lines et Chooz à côté de la Bel­gique, Fes­sen­heim proche de l’Allemagne et de la Suisse (elle-même aus­si sous la menace du Bugey) ou encore Cat­te­nom en Lor­raine, à deux pas du Luxembourg.

Avec un parc nucléaire vieillis­sant et mal pro­té­gé, la pro­duc­tion d’électricité est aujourd’hui syno­nyme de dan­ger en France. Green­peace, tou­te­fois, ne se vou­drait pas fata­liste. L’organisation éco­lo­giste veut croire (ou fait sem­blant) qu’EDF peut encore faire le choix de se pas­ser du nucléaire et de déve­lop­per les éner­gies renou­ve­lables. « Plu­tôt que d’investir des dizaines de mil­liards dans le rafis­to­lage de vieux réac­teurs, estime Green­peace, et de pro­duire des déchets qui res­te­ront radio­ac­tifs pen­dant des cen­taines de mil­liers d’années, EDF peut déci­der d’investir dans des éner­gies qui sont sûres, propres et désor­mais bon mar­ché. Deman­dons à EDF de sor­tir du risque nucléaire, une bonne fois pour toutes. » 2

La réponse, les nucléo­crates d’EDF l’ont à nou­veau répé­tée hier dans les médias, dès la publi­ca­tion du rap­port de Green­peace. Ils ont res­sor­ti leur dogme – infaillible par défi­ni­tion – selon lequel l’électricien ne cesse de ren­for­cer ses sys­tèmes sécu­ri­taires autour de ses cen­trales. 3 Le feu d’artifice de ce matin fait voler en éclats spec­ta­cu­laires ces pieuses et incon­sé­quentes certitudes.

Notes:

  1. « La sécu­ri­té des réac­teurs nucléaires et des pis­cines d’entreposage du com­bus­tible en France et en Bel­gique, et les mesures de ren­for­ce­ment asso­ciées », octobre 2017. Contri­bu­teurs du rap­port : Oda Becker (Alle­magne), Manon Bes­nard (France), David Boilley (France), Ed Lyman (États-Unis), Gor­don Mac­Ker­ron (Royaume-Uni), Yves Mari­gnac (France), et Jean-Claude Zer­bib (France). Rap­port com­man­dé par Green­peace France.
  2. Green­peace lance une péti­tion en direc­tion d’EDF. On peut la signer ici.
  3. EDF dit avoir enga­gé un mon­tant de 700 mil­lions d’euros pour ren­for­cer la sur­veillance des ins­tal­la­tions. On voit leur effi­ca­ci­té… Quant à pro­té­ger réel­le­ment les pis­cines de sto­ckage, cela se chif­fre­rait en plu­sieurs dizaines de mil­liards. Déjà dans le rouge finan­cier, EDF n’en a pas les moyens et se trouve lit­té­ra­le­ment dans l’impasse.

Attentat de Barcelone : Kamel Daoud s’insurge contre le laxisme européen

Écri­vain et jour­na­liste algé­rien, Kamel Daoud s’est impo­sé, par­mi d’autres trop rares dans le monde musul­man, par son indé­pen­dance de juge­ment, la finesse de ses ana­lyses et de son écri­ture. Tan­dis que nos médias se lamentent sans fin sur les abo­mi­na­tions de Daesh, Kamel Daoud pointe ses réflexions sur leurs causes plu­tôt que sur leurs seuls effets. On ne sau­rait certes dénier les dimen­sions dra­ma­tiques des atten­tats. Mais leur mise en spec­tacle média­tique, l’étalage des témoi­gnages mul­tiples, les décla­ra­tions outrées ou va-t’en guerre, les recueille­ments et les prières publics, tout cela ne sert-il pas la stra­té­gie publi­ci­taire de ter­reur visée par l’État isla­mique ? En dénon­çant l’Arabie saou­dite comme « un Daesh qui a réus­si », Kamel Daoud va pré­ci­sé­ment à contre­cou­rant du dolo­risme ambiant qui masque une géo­po­li­tique – celle de ce qu’on appelle l’Occident – schi­zo­phrène, absurde, meur­trière et sans fin. [GP]

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« L’Arabie saou­dite est un Daesh qui a réussi »

Par Kamel Daoud

Une pen­sée pour Bar­ce­lone. Mais après la com­pas­sion il est temps de s’interroger : Dans sa lutte contre le ter­ro­risme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en ser­rant la main de l’autre. Méca­nique du déni, et de son prix. On veut sau­ver la fameuse alliance stra­té­gique avec l’Ara­bie saou­dite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un cler­gé reli­gieux qui pro­duit, rend légi­time, répand, prêche et défend le wah­ha­bisme, isla­misme ultra-puri­tain dont se nour­rit Daesh.

Le wah­ha­bisme, radi­ca­lisme mes­sia­nique né au XVIIIe siècle, a l’idée de res­tau­rer un cali­fat fan­tas­mé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puri­ta­nisme né dans le mas­sacre et le sang, qui se tra­duit aujourd’hui par un lien sur­réa­liste à la femme, une inter­dic­tion pour les non-musul­mans d’entrer dans le ter­ri­toire sacré, une loi reli­gieuse rigo­riste, et puis aus­si un rap­port mala­dif à l’image et à la repré­sen­ta­tion et donc l’art, ain­si que le corps, la nudi­té et la liber­té. L’Arabie saou­dite est un Daesh qui a réussi.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frap­pant : on salue cette théo­cra­tie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le prin­ci­pal mécène idéo­lo­gique de la culture isla­miste. Les nou­velles géné­ra­tions extré­mistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées dji­ha­distes. Elles ont été bibe­ron­nées par la Fat­wa Val­ley, espèce de Vati­can isla­miste avec une vaste indus­trie pro­dui­sant théo­lo­giens, lois reli­gieuses, livres et poli­tiques édi­to­riales et média­tiques agressives.

Vifs remer­cie­ments à Omar Lou­zi, direc­teur du site Amazigh24, et à Kamel Daoud, qui ont volon­tiers auto­ri­sé la dif­fu­sion de cet article sur « C’est pour dire ».

Amazigh24.ma dont le siège est à Rabat se pré­sente comme un site d’information géné­ra­liste, concer­nant le monde ama­zigh (rela­tif au peuple ber­bère et à sa langue) : Maroc, Algé­rie, Tuni­sie, Egypte, Libye, Niger, Mali, Iles Cana­ries, Mau­ri­ta­nie, … et la dia­spo­ra ama­zigh en Amé­rique du Nord et en Europe… Un site par­ti­ci­pa­tif, indé­pen­dant, qui donne la parole à tous les Ama­zighs dans le monde… quels que soient leurs domaines d’activité : affaires, poli­tique, culture. Le site se veut pro­gres­siste, huma­niste, ouvert et tolérant.

On pour­rait contre­car­rer : Mais l’Arabie saou­dite n’est-elle pas elle-même une cible poten­tielle de Daesh ? Si, mais insis­ter sur ce point serait négli­ger le poids des liens entre la famille régnante et le cler­gé reli­gieux qui assure sa sta­bi­li­té — et aus­si, de plus en plus, sa pré­ca­ri­té. Le piège est total pour cette famille royale fra­gi­li­sée par des règles de suc­ces­sion accen­tuant le renou­vel­le­ment et qui se rac­croche donc à une alliance ances­trale entre roi et prê­cheur. Le cler­gé saou­dien pro­duit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aus­si la légi­ti­mi­té du régime.

 

Il faut vivre dans le monde musul­man pour com­prendre l’immense pou­voir de trans­for­ma­tion des chaines TV reli­gieuses sur la socié­té par le biais de ses maillons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture isla­miste est aujourd’hui géné­ra­li­sée dans beau­coup de pays — Algé­rie, Maroc, Tuni­sie, Libye, Egypte, Mali, Mau­ri­ta­nie. On y retrouve des mil­liers de jour­naux et des chaines de télé­vi­sion isla­mistes (comme Echou­rouk et Iqra), ain­si que des cler­gés qui imposent leur vision unique du monde, de la tra­di­tion et des vête­ments à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une socié­té qu’ils consi­dèrent comme contaminée.

Il faut lire cer­tains jour­naux isla­mistes et leurs réac­tions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de « pays impies » ; les atten­tats sont la consé­quence d’attaques contre l’Islam ; les musul­mans et les arabes sont deve­nus les enne­mis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la ques­tion pales­ti­nienne, le viol de l’Irak et le sou­ve­nir du trau­ma colo­nial pour embal­ler les masses avec un dis­cours mes­sia­nique. Alors que ce dis­cours impose son signi­fiant aux espaces sociaux, en haut, les pou­voirs poli­tiques pré­sentent leurs condo­léances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situa­tion de schi­zo­phré­nie totale, paral­lèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saoudite.

Ceci laisse scep­tique sur les décla­ra­tions toni­truantes des démo­cra­ties occi­den­tales quant à la néces­si­té de lut­ter contre le ter­ro­risme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plu­tôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, com­ment empê­cher les géné­ra­tions futures de bas­cu­ler dans le dji­ha­disme alors qu’on n’a pas épui­sé l’effet de la Fat­wa Val­ley, de ses cler­gés, de sa culture et de son immense indus­trie éditoriale ?

Gué­rir le mal serait donc simple ? A peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saou­dite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échi­quiers au Moyen-Orient. On le pré­fère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il abou­tit par le déni à un équi­libre illu­soire : On dénonce le dji­ha­disme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le sou­tient. Cela per­met de sau­ver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aus­si un père : l’Arabie saou­dite et son indus­trie idéo­lo­gique. Si l’intervention occi­den­tale a don­né des rai­sons aux déses­pé­rés dans le monde arabe, le royaume saou­dien leur a don­né croyances et convic­tions. Si on ne com­prend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tue­ra des dji­ha­distes mais ils renaî­tront dans de pro­chaines géné­ra­tions, et nour­ris des mêmes livres.

Kamel Daoud


Trump / Kim Jong-un. Affreux, bêtes, méchants et surtout dangereux

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Trump - Kim Jong-un © faber 2017

Quand deux débiles et néan­moins chefs d’État prennent le monde pour une cour d’école ; quand dans leur bac à sable ils ont appor­té des jou­joux du genre mis­siles balis­tiques à tête nucléaire et autres râteaux et pelles démo­niaques… les humains un peu conscients ont de sérieuses rai­sons de s’inquiéter. Mais l’inquiétude demeure bien vaine, tout juste bonne à nous angois­ser face à l’impuissance rési­gnée. L’Histoire se nour­rit de ces « malades qui nous gou­vernent » – que nous les ayons élus, qu’ils aient usur­pé notre naï­ve­té, tra­hi nos « espé­rances », abu­sé de notre cré­du­li­té. Bref, que nous ayons, par un biais ou un autre, renon­cé à affir­mer nos dési­rs d’humains libres et vivants. Ce « Nous » de la majes­té du Peuple pas encore adulte, pas davan­tage debout. Il lui fau­dra encore bien du talent, bien du désir, bien de la gran­deur. Jusqu’à quand ?


EPR-Flamanville. Un couvercle de poids scelle la non-Autorité de non-Sûreté nucléaire

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[/wpmem_logged_in]« ASN » veut dire « Auto­ri­té de Sureté Nucléaire », enfin vou­lait dire. En vali­dant une cuve de réac­teur – pièce mai­tresse d’une ins­tal­la­tion nucléaire – non conforme aux exi­gences de sûre­té, cette ins­ti­tu­tion dénie tout sens à son « auto­ri­té » et, du même coup, à la notion de « sûre­té nucléaire » qui lui est consti­tu­tive. Ain­si, la cuve de la cen­trale nucléaire « EPR » de Fla­man­ville n’est pas conforme aux exi­gences de l’« art » nucléaire ; mais elle est tout de même vali­dée ! Du moins pour sept ans… Pour­quoi sept ? Chiffre magique peut-être ? – sept jours, sept pla­nètes, sept pétales de la rose… Au-delà de 2024, bah, on ver­ra bien ! 

La déci­sion n’est tou­te­fois pas encore défi­ni­tive ; il s’agit d’un pre­mier avis – son avis final sera ren­du d’ici fin octobre après « consul­ta­tion publique ». Quelle consul­ta­tion ? Mys­tère. À moins qu’il s’agisse d’une éven­tuelle prise de posi­tion de Nico­las Hulot, le nou­veau ministre de la chose « tran­si­toire » ; car le nucléaire se trouve bien à un croi­se­ment de route, dou­blé qu’il est désor­mais par les éner­gies renou­ve­lables dont les coûts sont deve­nus moindres que ceux de l’électricité nucléaire ; dou­blé aus­si par l’abandon pro­gres­sif de cette éner­gie si dan­ge­reuse, ain­si la Suisse qui vient de tran­cher la ques­tion par référendum.

Donc, le « gen­darme de l’atome » a renon­cé à sa mis­sion, dou­blé éga­le­ment par EDF et Are­va. En effet, les défauts de fabri­ca­tion de cette fameuse cuve avaient été poin­tés et signa­lés dès 2005 chez Creu­sot-Loire 1. Mais l’enjeu étaient tel pour EDF et Are­va, dans la panade finan­cière, que la com­mande a été main­te­nue et, sur­tout, la cuve ins­tal­lée, pla­çant l’ASN devant le fait accom­pli. Ce qui explique tout l’ambiguïté de sa posi­tion. Inva­li­der cette cuve – déjà ins­tal­lée, der­rière le dôme de béton – retar­de­rait la mise en route de l’EPR de plu­sieurs années, en l’alourdissant de plu­sieurs mil­liards dus aux tra­vaux de démo­li­tion et de recons­truc­tion par­tielles ain­si qu’à la perte d’exploitation. 2 L’enjeu est donc tel que la sûre­té a été sacri­fiée au nom des inté­rêts éco­no­miques. Ain­si en est-il des indus­tries du tout-libé­ral, et du nucléaire tout par­ti­cu­liè­re­ment, y com­pris là où il a gra­ve­ment « péché » : en Ukraine, en Rus­sie, au Japon et aux Etats-Unis – sans par­ler des nom­breux inci­dents et acci­dents, en France, mino­rés par leurs responsables.

À Fla­man­ville, l’ASN a donc dû pac­ti­ser avec « son » diable : va pour cette fois, mais EDF devra sur­veiller la « bête » malade et l’opérer fin 2024, en chan­geant le cou­vercle liti­gieux – d’ailleurs déjà com­man­dé au Japon : un aveu !

Jouer avec l’atome, quoi qu’en pré­tende les nucléo­crates et autres ado­ra­teurs des dogmes tech­no­lo­giques, est autre­ment plus incon­sé­quent que tout man­que­ment indus­triel hors nucléaire. Les acci­dents, on ne le sait que trop, sont sans appel, expo­sant des popu­la­tions entières à la mala­die, condam­nant à jamais des régions entières. Mais les Doc­teur Fola­mour demeurent inébran­lables, sauf en cas d’accident, et pour un temps seule­ment, ce temps du rejet puis de la méfiance qui passe si vite en vidant les mémoires col­lec­tives – le sys­tème média­tique s’y emploie.

La France est cham­pionne du monde dans la caté­go­rie de ces néo-néga­tion­nistes – l’histoire poli­tique, mili­taire, indus­trielle, finan­cière et tech­no­cra­tique se trouve tota­le­ment figée et imbri­quée dans cette sorte de reli­gio­si­té. Il fau­dra brû­ler beau­coup beau­coup de cierges pour la cin­quan­taine de réac­teurs hexa­go­naux tiennent bon, à com­men­cer par le cou­vercle de Flamanville.

 

Contre les apprentis-sorciers

L’AFFRANCHI JARDINIER

Cest dans les années 70 que Yves Gil­len et Annick Ber­trand posent leur rou­lotte sur un ter­rain en lisière de marais. Leur rêve : vivre en autar­cie et dépendre le moins pos­sible de la socié­té de consom­ma­tion. Plus de 40 ans plus tard, l’affranchi jar­di­nier fait tou­jours avec les moyens du bord pour sub­ve­nir à ses besoins fon­da­men­taux avec le sou­ci de pré­ser­ver l’environnement et d’embellir son cadre de vie. Jar­din pota­ger, pan­neaux pho­to­vol­taïques, mini-éolienne, cui­seur solaire, récu­pé­ra­tion d’eau de pluie, éolienne de pom­page, « douche du futur », machine à laver recy­clée et cus­to­mi­sée... À plus de 70 ans, Yves ne manque pas d’énergie et d’imagination pour conti­nuer à vivre comme il l’entend ! Un révo­lu­tion­naire rare, dans les actes.

Notes:

  1. Entre­prise tom­bée dans l’escarcelle de Bol­lo­ré, adepte du tout pro­fit – éga­le­ment pro­prié­taire de Canal +, qui rechigne à payer les auteurs…
  2. En cause éga­le­ment, l’EPR en construc­tion inter­mi­nable en Fin­lande, deux autres en Chine, et enfin les deux pré­vus à Hink­ley Point, en Angle­terre.

Interdire la corrida, « grand pas pour l’humanité »

La cor­ri­da est une abo­mi­na­tion, une indi­gni­té et, comme telle, une déqua­li­fi­ca­tion de ses pra­ti­quants – acteurs comme spec­ta­teurs – dans le genre humain. S’il en fal­lait encore une preuve, celle-ci ne suf­fi­rait donc pas encore ?

La « tra­di­tion » ne sau­rait consti­tuer un quel­conque argu­ment de jus­ti­fi­ca­tion d’une telle bou­che­rie à ciel ouvert. Un tel « argu­ment » serait du même ordre que celui jus­ti­fiant la muti­la­tion sexuelle des fillettes par l’excision.

La condi­tion et la place de l’animal dans nos socié­tés occi­den­tales font l’objet d’une mise en avant nou­velle et impor­tante, ame­nant les opi­nions publiques à mani­fes­ter une oppo­si­tion de plus en plus réso­lue à toutes formes de mal­trai­tance. C’est évi­dem­ment la cas pour les ani­maux d’élevage, leurs condi­tions de vie et de mort, en par­ti­cu­lier dans le règne du ren­de­ment pro­duc­tif et, pire, encore, dans les abat­toirs. Ces mou­ve­ments d’opinions rejoignent des remises en cause des modes ali­men­taires liés à une agri­cul­ture indus­trielle et aux désordres éco­lo­giques et sani­taires qui s’ensuivent.

Les spec­tacles de cor­ri­da, impli­quant la mise à mort des tau­reaux dans un « com­bat » aus­si inégal que cou­ru d’avance – sauf acci­dents, rares – doivent pro­vo­quer autant d’indignation et de pro­tes­ta­tion que les pra­tiques détes­tables dénon­cées dans les abat­toirs. Leur inter­dic­tion mar­que­rait un autre « grand pas pour l’humanité ».


Présidentielles. Pour Elzéard Bouffier, l’homme et ses arbres

L’Ange blanc, le Bour­reau de Béthune et Roger Cou­derc en mon­sieur Loyal… Image plus que jau­nie de la télé en noir & blanc. En cou­leur, sur écran plat et dans l’apparat des stu­dios pom­peux des grands moments vides, très peu pour moi. Devant l’affligeante par­tie de catch, j’ai tenu un quart d’heure, ques­tion de san­té. De plus cou­ra­geux m’ont résu­mé l’affaire, et ce matin, avec ma dose de radio, j’ai com­pris que j’en savais assez pour me dire que je n’avais rien per­du, sur­tout pas mon temps.

J’ai aus­si cru com­prendre que, sur le ring poli­ti­co-télé­vi­suel, l’une pra­ti­quait en effet le catch – coups bas et appels à la vin­dicte de la salle (le Peuple !) ; tan­dis que l’autre s’essayait plu­tôt à la boxe, dite fran­çaise en l’occurrence, donc sans exclure les coups de tatane. En gros, le com­bat était pipé, comme pré­vi­sible. D’un côté, un dogue qui jouait son va-tout dans la pro­voc, la hargne et les lita­nies men­son­gères ; de l’autre, un pré­si­den­tiable se devant de la jouer plus fin. Ce ne lui fut pas bien dif­fi­cile, au vu de la gros­sière charge oppo­sée. De ce seul point de vue on ne peut décla­rer le match nul, encore moins archi­nul. Car la forme aura par­lé, l’emportant sur le fond. C’est presque tou­jours le propre des com­bats télé­vi­sés, por­tés à ren­for­cer la bina­ri­té des com­por­te­ments et des idées (quand il y en a) et, fina­le­ment, à sacrer le mani­chéisme comme seule mode de pensée.

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Un ni-ni non ambigu…

Par­tant de là, sans besoin d’en rajou­ter sur le spec­tacle lui-même, il semble qu’« on » ne soit pas plus avan­cé après qu’avant. Et aus­si que le ni-ni ne repré­sente en rien un troi­sième pla­teau à la balance binaire. L’enjeu demeure, sauf à consi­dé­rer que « les jeux » sont faits. Il en fut ain­si, il y a peu, entre une naïve arri­vée et un fada dan­ge­reux qui, depuis, sème le souk sur toute la pla­nète. Car la déma­go­gie peut « payer », sur­tout en mon­naie de singe (en dol­lars comme en « nou­veaux » francs).

Mais enfin : même si, hier soir, je me suis abs­te­nu en fuyant l’affligeante joute déma­go­gique, je me retrouve bien rat­tra­pé le matin-même par l’évidence : faire l’autruche n’a jamais écar­té le danger.

Mon vieux pote Elzéard Bouf­fier 1, dor­mait hier soir du som­meil du juste ; il n’a d’ailleurs pas la télé. Il s’est levé au petit matin, pour arpen­ter son pays, avec son sac de glands, sa barre de fer… Tan­dis que la veille, des pos­tu­lants à gou­ver­ner la France, sinon le monde, n’ont pas même eu une parole pour évo­quer le désastre éco­lo­gique qui bou­le­verse la pla­nète, menace l’humanité entière ! Elzéard, ce matin, comme hier et demain, plante ses chênes, ses hêtres et bou­leaux. J’ai écrit ici que je vote­rai pour lui. Pour lui, en effet, je vote­rai. Au nom de l’Anarchie géné­reuse et comme disait un autre grand viveur, l’écrivain rou­main Panaït Istra­ti : Pour avoir aimé la terre.

> Cadeau de Gio­no, le plus beau mes­sage à l’humanité (pdf) : Gio­no-L_Homme_­qui_­plan­tait_des_arbres

Notes:

  1. Lire ici, et .

Macron ou Le Pen ? Entre deux maux, il faut choisir le moindre 

Par Serge Bourguignon, simple citoyen
onreflechit@yahoo.fr

Je suis effa­ré par tous ces gens, y com­pris des gens que j’aime et j’estime, qui croient dur comme fer que Macron et Le Pen, c’est pareil. Et je suis encore plus effa­ré par ceux pour qui Macron, c’est pire que Le Pen ! Aurait-on atteint le degré zéro de la conscience politique ?

La soupe néo­li­bé­rale, je ne la goûte guère. Elle détraque tou­jours plus notre bonne vieille Terre et ses habi­tants, en par­ti­cu­lier nous autres les z’humains. Il n’est pas inutile de le rap­pe­ler. Mais j’aime encore moins la soupe FHaine, qui me fait vomir et qui hélas ! ren­contre tel­le­ment d’écho aujourd’hui dans notre France : la can­di­date néo­fas­ciste (j’ai bien dit néo) a obte­nu bien plus de voix que son père en 2002. Si la façade a été réno­vée pour être plus « pré­sen­table », la réa­li­té empi­ri­que­ment obser­vable n’est pas belle à voir. Ce par­ti reste un ramas­sis de pétai­nistes et le soi-disant gaul­liste Phi­lip­pot y est mino­ri­taire. La ges­tion des muni­ci­pa­li­tés FN est inquié­tante, il y a beau­coup de témoi­gnages à ce sujet pour qui veut savoir. Et n’oublions pas que l’amère Le Pen a par­ti­ci­pé au bal de l’extrême droite euro­péenne le 27 jan­vier 2012, jour du 67e anni­ver­saire de la libé­ra­tion du camp de concen­tra­tion d’Auschwitz !...

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© Ph. Reu­ters. Cli­quer pour agrandir

Le Monde –28.01.2012
C’était son premier bal à Vienne, mais aussi l’occasion de resserrer ses contacts avec d’autres dirigeants de l’extrême droite européenne. La candidate du Front national à l’élection présidentielle française, Marine Le Pen, était l’hôte de marque, vendredi 27 janvier dans l’ancien palais impérial de la Hofburg, du fringant Heinz-Christian Strache, chef du Parti de la liberté (FPÖ), qui affiche son ambition de devenir chancelier d’Autriche. Avant de valser avec les étudiants  « combattants », adeptes de duels virils au sabre, la présidente du FN, en longue robe noire, a dû attendre que les forces de police aient éloigné des milliers de manifestants décidés à perturber la soirée. […]
Le bal des corporations estudiantines à Vienne est toujours un événement controversé. Principal réservoir de cadres du FPÖ, les Burschenschaften (de Bursch, jeune homme) comptent environ 4 000 membres, engagés leur vie durant dans des fraternités dont les noms – Aldania, Vandalia, Gothia, Silesia – cultivent une germanité mythique. L’une d’entre elles, Olympia, est considérée comme proche du néonazisme. […]
Cette année, les polémiques étaient d’autant plus vives que l’organisation du bal coïncidait avec le 67e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz.

Le FN aujourd’hui se pré­sente comme le défen­seur du peuple fran­çais contre la tech­no­cra­tique Union euro­péenne. Ce qui plaît dans ce dis­cours anti-UE, c’est qu’il offre un bouc-émis­saire facile aux élec­teurs, leur évi­tant par là-même la fatigue de pen­ser à des pro­blèmes com­plexes qui ne peuvent se résoudre d’un coup de baguette magique.  Il y a plein d’inconvénients à être dans l’UE, mais il y a aus­si quelques avan­tages. Et si l’on en sor­tait, il y aurait certes quelques avan­tages, mais quand même pas mal d’inconvénients. Mais pour séduire le bon peuple, on sim­pli­fie les choses, on lui fait miroi­ter des solu­tions miracles.

Ce que ne font jamais  les idéo­logues (qu’ils soient anti- ou pro-UE, d’ailleurs), et ceux qui boivent leurs paroles, c’est la part des choses. Or la réa­li­té est tou­jours mul­tiple et contra­dic­toire : la contra­dic­tion est l’essence même du vivant. Mais nous vivons à l’époque de l’ordinateur roi et de la pen­sée binaire, et dans le cirque élec­to­ral la réa­li­té est très sou­vent gom­mée d’un effet de manche, sans jamais être appré­hen­dée dans sa complexité.

Com­ment ne pas voir qu’il sera plus facile de s’opposer à Macron pré­sident qu’à Le Pen ? C’est la soi-disant proche du peuple Le Pen qui deman­dait l’interdiction des manifs pen­dant le mou­ve­ment d’opposition à la loi tra­vail, et non pas le ban­quier Macron. Il serait donc sage de choi­sir le moins nocif.

Citoyennes, citoyens, encore un effort pour être réel­le­ment républicains !

Rap­pel : Res publi­ca signi­fie la chose publique, qui appar­tient à tous.

S.B. (29 avril 2017)
onreflechit@yahoo.fr


Présidentielles. On n’a pas fini de rigoler (jaune)

J’ai même édi­té un timbre. Rien n’y a fait ! Un métier…

Je cède : tant de com­men­taires, ana­lyses, sup­pu­ta­tions, etc. déver­sés depuis des mois… Et rien sur ma can­di­da­ture, son échec, mon déses­poir, mon dépit ! À déses­pé­rer de la mer­dia­cra­tie. Ce néo­lo­gisme-valise syn­thé­tise à mer­veille le dégoût poli­ti­cien à l’encontre de la presse dans son ensemble – à l’exception tou­te­fois du Figa­ro et de Valeurs actuelles. Il réunit aus­si dans un même haut-le-cœur, Le Pen et Mélen­chon, outrance et amer­tume, triste alliance de contraires.

C’est en fait sous la pres­sion de mes innom­brables fans 1 que je reprends ma plume délais­sée sur ce blog depuis deux mois ! D’autres tâches m’avaient acca­pa­ré ; et puis, eh oui ! je n’ai pas réuni mes 500 signa­tures, pas même cinq… N’est pas Che­mi­nade qui veut, ni Pou­tou, ni Arthaud, etc. Ni dieu, ni césar, ni tri­bun. Ain­si en étais-je res­té à lInsou­mis « qui ne plan­tait rien », en tout cas qui s’est plan­té, à pas grand-chose, il est vrai – à deux points de Le Pen. À quoi cela tient-il, une foi­rade en poli­tique ? À un mot de trop, un déra­page ver­bal et fatal. Pour lui, son Alliance boli­va­rienne, au moment même où son cama­rade véné­zué­lien met­tait Cara­cas à feu et à sang. Il a eu beau ten­ter de rat­tra­per l’affaire avec un vague truc com­mer­cial guya­no-antillais, ben non, le coup était bien par­ti. Pour le Mar­cheur, une ivresse de trop, celle du pou­voir qui monte à la tête d’un Ras­ti­gnac si pres­sé, qui va devoir mâcher de la Rotonde comme l’autre avant lui avait dû bouf­fer du Fouquet’s pen­dant cinq ans.

À ce niveau, un trait de finesse s’impose. Des­sin de Charb, Char­lie Heb­do, 2016.

C’est dire si je compte m’obstiner à voter pour Elzéard Bouf­fier, qui plan­tait des arbres. 2 Rap­pel : mon can­di­dat (à défaut de ma propre can­di­da­ture…) est par­rai­né par un cer­tain Jean Gio­no, un fada de Manosque, Alpes de Haute-Pro­vence. Ce même Gio­no que ledit Mélen­chon a insul­té à la télé­vi­sion, en direct, quand le comé­dien Phi­lippe Tor­re­ton avait cru bon, éco­lo et géné­reux de lui offrir L’Homme qui plan­tait des arbres, dudit Gio­no : « [Un livre] fon­da­men­ta­le­ment immo­ral ! », avait tout aus­si­tôt lan­cé Mélen­chon. Quelle immo­ra­li­té, bigre ? Celle de « cette his­toire […] écrite pen­dant la guerre, et quand on lutte contre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se battre ! » 3

Quoi qu’il en soit, les élec­teurs de Manosque, magna­nimes ou indo­lents, n’en ont pas vou­lu au don­neur de leçon va-t’en guerre : ils l’ont pla­cé en tête à 22,5% des bul­le­tins… Pour qui vote­ront-ils le 7 mai si leur pré­fé­ré s’obstine dans le ni-ni ? Car, lorsqu’on lutte contre « le fas­cisme », est-il bien moral de ne pas s’engager, hein ? Or, voi­là le « Tri­bun du peuple » sou­dain muet, mou­ché sur sa droite extrême, en appe­lant à la vox populi/dei de ses 450 000 afi­cio­na­dos.

Sans légende, et désor­mais légendaire.

Je rap­pe­lais en note, dans mon article pré­cé­dent que, jusqu’à l’avènement d’Hitler, le Par­ti com­mu­niste alle­mand avait pour cible prio­ri­taire le Par­ti social-démo­crate ! Et on sait que l’Histoire peut bégayer – même si je ne sau­rais confondre lepe­nisme et nazisme. Les ana­thèmes sim­plistes et outran­ciers contre le Front natio­nal n’ont plus de prise ; ils sont même deve­nus contre-pro­duc­tifs en niant une réa­li­té (certes acca­blante et déplo­rable) encore véri­fiée par ces élec­tions : le FN est confir­mé comme pre­mier par­ti « ouvrier » – plus pré­ci­sé­ment ceux des lais­sés pour compte, ceux que « les élites » ignorent ou méprisent, ceux que « le sys­tème » condamne, tout comme les « euro­crates » bruxel­lois et les « hordes d’immigrés ». Sous les outrances ver­beuses et le ric­tus car­nas­sier de la can­di­date, il y a « du vrai » qui atteint un citoyen sur cinq (et plus encore dans quinze jours…). Et elle tape juste, la fron­tiste, en filant droit à Run­gis saluer comme Sar­ko­zy « la France qui se lève tôt », à l’encontre de celle des couche-tard de la Rotonde… 4

Quant à l’effondrement de Hamon, il sonne certes le glas du PS, mais aus­si d’un pro­gramme éco­lo­giste et uto­piste. Dans cette France des 35-40 heures, on ne doit pas oser désa­cra­li­ser la valeur tra­vail. 5 Ain­si ont voté les 387 citoyens de Fes­sen­heim autour de leur vieille, dan­ge­reuse et nour­ri­cière cen­trale : les nucléa­ristes y font le plein, Fillon en tête, sui­vi de Macron, Le Pen et même Dupont-Aignant – Mélen­chon et Hamon recueillant moins de 50 voix…

À pro­pos de Dupont-Aignant, ren­dons lui grâce, avec ses petits 5 pour cent, de nous avoir à la fois épar­gnés la Le Pen en tête de gon­dole 6, et sau­vés du spectre Fillon. Lequel,  avec « son air de curé qui a piqué dans les troncs » 7, n’était pas si loin du podium… On se console de peu. Mais on n’a pas fini de rigo­ler (jaune) car revoi­là Sar­ko et sa bande d’embusqués prêts à dégai­ner pour le troi­sième tour. Le pire n’est jamais cer­tain, dit-on par précaution.

Notes:

  1. Eh eh, le Jo !
  2. À moins, une fois de plus, d’un péril avé­ré…
  3. Voir mon papier sur le sujet.
  4. C’est au len­de­main de ce pre­mier tour que les pro­duc­teurs de « viandes racées  » lancent une sai­gnante cam­pagne de pub dans les médias… avec ce slo­gan fleu­rant sa terre pétai­niste : « Ini­tiez-vous aux plai­sirs racés  ». Si la notion de race s’applique aux vaches, pour­quoi plus aux hommes ?
  5. Sur­tout en impro­vi­sant bien labo­rieu­se­ment, c’est le cas de le dire, sur la ques­tion du reve­nu uni­ver­sel » !
  6. Il va se faire par­don­ner vite fait!
  7. Dézin­guage en règle lan­cé sur France Inter par Char­line Van­hoe­na­cker, du « com­plot média­tique ».

Mélenchon, l’homme qui ne plantait rien (ou qui plantait tout)

Jean-Luc-Melenchon

[Ph. Gerhard Valck, 2015, domaine public]

De la mélasse pré­si­den­tielle, que pour­rait-il sor­tir de bon ? Qu’ajouter à cette triste ques­tion ? « C’est pour dire » n’avait donc rien à dire sur ce cha­pitre. Sauf  à le consi­dé­rer sous la plume ins­pi­rée d’Eugène Pot­tier écri­vant L’Internationale : « Il n’est pas de sau­veurs suprêmes / Ni Dieu, ni César, ni Tri­bun ». L’air est aujourd’hui plu­tôt éven­té, mais le mes­sage reste d’une navrante actua­li­té. Ain­si m’est-il reve­nu l’autre soir (23/2/17) à la télé en regar­dant le spec­tacle mon­té autour de Jean-Luc Mélen­chon. 1

Mélen­chon, ce soir-là, n’a pas craint de se pré­sen­ter comme « un tri­bun » et même comme « le tri­bun du peuple ». Oui : « Je suis le tri­bun du peuple », a-t-il ren­ché­ri, modeste… On sait l’homme por­té à l’admiration de lui-même, qu’il clone à l’occasion par holo­gramme inter­po­sé, réus­sis­sant ain­si l’admirable syn­thèse du Spec­tacle à la fois poli­ti­cien & tech­no­lo­gique. « Miroir, mon beau miroir… », cette si vieille fas­ci­na­tion égo­cen­trique… De nos jours – à l’ère du tout média­tique – la conquête et l’exercice du pou­voir passent par la mise en spec­tacle du geste et de la parole, sur­tout de la parole. Il est signi­fi­ca­tif et cocasse que cette émis­sion de France 2 s’intitule Des Paroles et des Actes

Tan­dis que la poli­tique se résume au Verbe, à l’effet de tri­bune (pour tri­buns…), un gou­ver­ne­ment peut se res­treindre à un seul minis­tère, celui de la Parole. Cette pra­tique est, elle aus­si, vieille comme le monde poli­tique ; elle remonte même à la rhé­to­rique des Anciens, qui l’avaient éle­vée au rang du dis­cours phi­lo­so­phique. Disons qu’aujourd’hui, seul le dis­cours a sub­sis­té. Enfin, sur­tout le dis­cours, par­fois quelques idées. Aucun poli­ti­cien n’y échappe, sur­tout pas les can­di­dats à la pré­si­dence. Il peut être inté­res­sant, voire dis­trayant, de lire entre les lignes des ver­biages élec­to­raux, d’en décryp­ter aus­si les non-dits, à l’occasion expri­més par le corps – atti­tudes, gestes, tonalités.

À cet égard, la par­lure de Hol­lande ponc­tuée, et même truf­fée de « euh… », s’avère tout à fait révé­la­trice de sa gou­ver­nance à base d’hésitations, de doutes peut-être et de renon­ce­ments. 2 Celle de Mélen­chon, elle, si elle ne manque pas de souffle, res­pire peu et ne s’autorise aucun silence. Pas de place pour le doute ou le ques­tion­ne­ment dans cette parole péremp­toire, défi­ni­tive. Un pro­pos sou­vent abrupt, cas­sant, dont son auteur prend par­fois conscience ; alors, il tente de se reprendre par une pirouette, comme dans l’émission de jeu­di : « Eh, on peut plai­san­ter, je suis méri­dio­nal… il y a du Pagnol en moi ! » Ouais… Et du Gio­no aussi ?

Car Mélen­chon doit se prou­ver en huma­niste  3, ce qui ne lui semble donc pas si natu­rel… Voi­là qu’arrive l”« invi­té sur­prise » – tou­jours dans la même émis­sion –, le comé­dien Phi­lippe Tor­re­ton  4 Or, il a appor­té, pour l’offrir à Mélen­chon, le livre de Jean Gio­no, L’Homme qui plan­tait des arbres. « [Un livre] fon­da­men­ta­le­ment immo­ral ! », lance tout aus­si­tôt Mélen­chon. Éton­ne­ment du comé­dien, qui s’explique néan­moins sur le sens de ce choix lié à l’urgence éco­lo­gique, en lit un pas­sage et se lève pour l’offrir au poli­ti­cien du jour, que l’on relance : alors, quelle immo­ra­li­té ? « L’immoralité, lance Mélen­chon, vient du fait que cette his­toire est écrite pen­dant la guerre, et que quand on lutte contre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se battre ! »

L’ancien mili­taire – non : mili­tant trots­kyste, diri­geant de l’OCI (Orga­ni­sa­tion com­mu­niste inter­na­tio­na­liste) de Besan­çon (1972-79 selon Wiki­pé­dia), a lâché sa leçon de morale, celle du poli­ti­cien pro­fes­sion­nel qu’il n’a ces­sé d’être – puisque c’est un « métier ». Et ain­si de reprendre, en les sous-enten­dant, les accu­sa­tions vichystes et col­la­bo­ra­tion­nistes à l’encontre de Gio­no. Lequel avait pris le fusil à baïon­nette, enfin celui qu’on lui avait mis d’office dans les mains, dès jan­vier 1915, pour ses vingt ans, direc­tion la Somme, Ver­dun, le Che­min des dames, où il n’est « que » gazé alors qu’il y perd son meilleur ami et tant d’autres. Cho­qué par l’horreur de la guerre, les mas­sacres, la bar­ba­rie, l’atrocité de ce qu’il a vécu dans cet enfer, il devient un paci­fiste convain­cu. Jusques et y com­pris la seconde grande bar­ba­rie. En 1939, s’étant pré­sen­té au centre de mobi­li­sa­tion, il est arrê­té et déte­nu deux mois pour cause de paci­fisme (Il avait signé le tract « Paix immé­diate » lan­cé par l’anarchiste Louis Lecoin). Durant la guerre, il conti­nue à écrire et publie des articles dans des jour­naux liés au régime de Vichy. A la Libé­ra­tion, il est arrê­té, mais relâ­ché cinq mois plus tard sans avoir été incul­pé. 5

J’en reviens à notre sujet, sans m’en être vrai­ment éloi­gné, je crois. En refu­sant de consi­dé­rer pour ce qu’il est, le mes­sage pro­fond – éco­lo­giste avant la lettre, huma­niste et uni­ver­sel – de L’Homme qui plan­tait des arbres, pour pla­cer sa parole mora­li­sa­trice, le patron de La France insou­mise s’érige en Fou­quier-Tin­ville du Tri­bu­nal révo­lu­tion­naire. Il tranche. Il se pose en garant du « pur et dur », lui que les guerres ont heu­reu­se­ment épar­gné, qui n’a pas eu à résis­ter – l’arme à la main –, ni même à s’insoumettre. Lui qui, certes, connut les tran­chées du Par­ti socia­liste durant 32 ans (1976-2008) et, tour à tour, les affres du conseiller géné­ral de Mas­sy (1998-2004), du séna­teur de l’Essonne (2004-2010), du ministre sous Chi­rac-Jos­pin (2000-2002), du pré­sident du Par­ti de gauche (2009-2014), du dépu­té euro­péen depuis 2009. Que de com­bats héroïques, à mains nues cette fois ! (Quelle belle retraite en pers­pec­tive aus­si, non ?)

Il en a usé de la dia­lec­tique, de la stra­té­gie, de la tac­tique ! Il en a mâché de la parole ver­bale ! Tout ça pour rabais­ser le débat poli­tique à un cal­cul poli­ti­cien minable. Pour­tant, il l’assure :

– « À mon âge, je fais pas une car­rière ; je veux pas gâcher, détruire ; j’ai de la haine pour per­sonne ; il faut convaincre ! J’ai jamais été mélen­cho­niste ! [sic]

– Alors vous seriez prêt à vous reti­rer devant Benoît Hamon ?

Pour­quoi pas lui ? J’ai 65 ans, je veux pas dila­pi­der ! [re-sic]»

Alors Tor­re­ton, deve­nu pâle, semble jeter l’éponge. Non pas tant qu’il se soit dégon­flé, comme il a été dit, de lui poser LA ques­tion pour laquelle il avait été l’« invi­té sur­prise ». Non, on dirait plu­tôt qu’il com­prend alors que c’est cuit, que Mélen­chon ne démor­dra pas, que sa « voca­tion », son « métier » c’est de s’opposer, de bai­gner dans ce mari­got où il se com­plaît, où son égo enfle avec délice. Un demi-siècle de « métier » n’empêche pas, à l’évidence, de s’agripper à une pué­rile dia­lec­tique de cour d’école.

Et dès le len­de­main de l’émission, il pré­ten­dait sans ambages ne pas se sou­ve­nir d’avoir par­lé de rap­pro­che­ment avec le can­di­dat socia­liste. « J’ai dit ça hier soir ? Je ne m’en rap­pelle pas ! » a-t-il assu­ré. À la sor­tie d’un déjeu­ner avec le secré­taire natio­nal du PCF, Pierre Laurent, il a reje­té l’idée d’un ras­sem­ble­ment : « Ça n’a pas de sens aujourd’hui. De quoi parle-t-on ? Benoît Hamon dit qu’il pro­pose sa can­di­da­ture. Moi aus­si. Si vous vou­lez que le pro­gramme s’applique, la meilleure des garan­ties, c’est moi ! » Ain­si, pour lui, la ques­tion d’un ral­lie­ment ne se pose même pas. « Non, faut pas rêver, ça n’aura pas lieu. D’ailleurs, per­sonne ne le pro­po­sait », a-t-il asséné.

Le trots­kyste est reve­nu au galop : « Faut pas comp­ter sur nous pour aller faire l’appoint d’une force poli­tique qui a du mal à remon­ter sur le che­val ». Aurait-il donc choi­si « objec­ti­ve­ment » l’option Marine Le Pen ? 6 Ira-t-il ain­si jusqu’à refu­ser toute col­la­bo­ra­tion avec ce qui reste de la social-démo­cra­tie, sous enten­du avec Benoît Hamon, puisqu’investi par le Par­ti socia­liste ? Ou encore, estime-t-il que Macron va l’emporter, que l’affaire est pliée et que sa planche de salut, par consé­quent, réside encore et tou­jours dans les délices de l’éternelle oppo­si­tion, dans un hors-sol en quelque sorte, à l’abri de toute impu­re­té, de tout compromis.

Comme si la démo­cra­tie ce n’était pas l’art sub­til des arran­ge­ments accep­tables par le plus grand nombre – jamais par tous, évi­dem­ment. Comme si la vie même ne rele­vait pas en per­ma­nence de ses com­bi­nai­sons com­plexes, ni blanches ni noires. La pre­mière – la démo­cra­tie – se compte en siècles, par­fois seule­ment en années ; quelques semaines peuvent suf­fire à l’anéantir. La vie, elle, remonte à des mil­lions d’années ; elle reste à la mer­ci de la bêtise des humains.

Si je vote, ce sera pour Elzéard Bouf­fier, qui plan­tait des arbres.


En prime, le très beau film d’animation d’après le récit de Jean Gio­no, dit par Phi­lippe Noi­ret, réa­li­sé par Fré­dé­ric Back (1924-2013), Cana­da 1987. L’Homme qui plan­tait des arbres a rem­por­té l’Oscar du meilleur court métrage décer­né par l’Academy of Motion Pic­ture Arts and Sciences de Los Angeles, aux États-Unis, le 11 avril 1988.

Notes:

  1. Je dis bien spec­tacle, au sens de Guy Debord et sa Socié­té du spec­tacle (1967); c’est-à-dire au sens de la sépa­ra­tion entre réa­li­té et idéo­lo­gie, entre la vie et sa repré­sen­ta­tion. Dans ce sens la socié­té est deve­nue « une immense accu­mu­la­tion de spec­tacles », pro­lon­ge­ment de l’« immense accu­mu­la­tion de mar­chan­dises » énon­cée par Marx dans Le Capi­tal. Au « féti­chisme de la mar­chan­dise » (et des finances), puis à celui du Spec­tacle, il y aurait lieu aujourd’hui d’ajouter, à la façon d’un Jacques Ellul, le féti­chisme tech­no­lo­gique.
  2. Sur cette adé­qua­tion idéale « paroles/actes », voir ici mon article de 2014 sur Jau­rès.
  3. « Droit-de-l’hommiste », il est sans doute, car cela relève encore de la parole poli­tique, dif­fé­rente du sens de l’humain. Je me garde d’aborder ici le cha­pitre de ses tro­pismes lati­nos envers Cha­vez et les Cas­tro – sans par­ler de Pou­tine.
  4. De gauche, éco­lo­giste, il tient actuel­le­ment le rôle-titre dans La résis­tible Ascen­sion d’Arturo Ui, de Brecht – que j’ai vue et appré­ciée il y a peu à Mar­seille ; pièce ô com­bien actuelle sur le fas­cisme pré­sen­té en l’occurrence comme « résis­tible »… espé­rons !
  5. Dès 1934, Gio­no avait affir­mé un paci­fisme inté­gral ancré en pro­fon­deur dans ses sou­ve­nirs d’atrocités de la Grande Guerre. Le titre de son article paci­fiste publié dans la revue Europe en novembre 1934 « Je ne peux pas oublier » atteste de cette empreinte indé­lé­bile de la guerre dont il refuse toute légi­ti­ma­tion, même au nom de l’antifascisme. Il affirme dans « Refus d’obéissance », en 1937, que si un conflit éclate, il n’obéira pas à l’ordre de mobi­li­sa­tion.
  6. Rap­pel : Jusqu’à l’avènement d’Hitler, l’objectif prin­ci­pal du Par­ti com­mu­niste alle­mand demeu­rait la des­truc­tion du Par­ti social-démo­crate. Voir à ce sujet Sans patrie ni fron­tières, de Jan Val­tin, impla­cable témoi­gnage d’un marin alle­mand sur le sta­li­nisme en action. Ed. J-C Lat­tès, 1975.

La trouble casquette de Mehdi Meklat

mehdi-meklat

Lors de l’émission La Grande librai­rie, 17 février.

Il avait l’allure d’un jeune homme bien, un rien effron­té sans doute, sous sa cas­quette « chan­vrée »… Meh­di Mek­lat, 24 ans, s’était construit une cer­taine noto­rié­té avec son com­père Badrou : Bon­dy Blog, France Inter, Arte, Les Inrocks. Sym­pas, quoi, ces jeunes, porte-voix des ban­lieues autres que déses­pé­rantes. Jeu­di der­nier, on les retrouve même, l’Arabe et le Noir, comme incon­grus dans le décor de La Grande librai­rie, émis­sion de France 5 pour la sor­tie de leur bou­quin, Minute.

La mariée était trop belle : entre­temps, des inter­nautes exhument des tweets de Mek­lat à base d’injures anti­sé­mites, homo­phobes, racistes, miso­gynes. Sidé­ra­tion. Le jeune homme à cas­quette fleu­rie s’excuse, invoque un « per­son­nage fic­tif » caché der­rière son pseu­do­nyme (« Mar­ce­lin Des­champs »), his­toire de « ques­tion­ner la notion d’excès et de pro­vo­ca­tion »… Mais quand il eut déci­dé de reprendre sa vraie iden­ti­té de twit­teur, il prit tout de même soin d’intégrer à son compte ses délires pré­cé­dents. Florilège :

 

Quelques voix média­tiques s’élèvent cepen­dant pour prendre la défense de l’indéfendable. Pour excu­ser quoi ? Au nom de quoi ? Ce qui est sûr, c’est qu’une telle dupli­ci­té va ali­men­ter encore davan­tage la lepé­ni­sa­tion en marche. Peut-être est-ce même le but recher­ché, celui de Daesh en par­ti­cu­lier : cou­per en deux la socié­té fran­çaise, pous­ser à l’affrontement et, « idéa­le­ment » à la guerre civile.


Syrie. Guerre et paix, l’éternel conflit des hommes

La paix entre États, comme la paix civile, sont d’universels sym­boles de la paix du coeur. Ils en sont aus­si les effets.(Che­va­lier-Gheer­brant, Dic­tion­naire des symboles)

La ter­rible ago­nie d’Alep et de sa popu­la­tion touche l’humanité entière. Ou, du moins, devrait-elle la tou­cher – ce qui chan­ge­rait peut-être la face du monde. Mais son atro­ci­té ren­voie à ses causes, sou­vent incom­pré­hen­sibles. Des paral­lèles sont ten­tées avec l’Histoire récente : cer­tains voient en Syrie une guerre civile sem­blable à la guerre d’Espagne (1936-1939) qui fut le pré­lude au deuxième conflit mon­dial. Issa Goraieb, édi­to­ria­liste au quo­ti­dien fran­co­phone de Bey­routh, L’Orient-Le Jour, ten­tait ce rap­pro­che­ment l’an dernier :

« Les avions et pilotes russes dépê­chés à l’aide d’un Bachar el-Assad en mau­vaise pos­ture ne sont autres, en effet, que la légion Condor qu’offrait Hit­ler au dic­ta­teur Fran­cis­co Fran­co. À l’époque, l’Italien Mus­so­li­ni se char­geait, lui, d’expédier des com­bat­tants ; c’est bien ce que font aujourd’hui en Syrie les Ira­niens et leurs sup­plé­tifs du Hez­bol­lah, qui s’apprêteraient à lan­cer une offen­sive ter­restre majeure pour conso­li­der la Syrie utile de Bachar. Quant aux bri­gades inter­na­tio­nales, for­mées de volon­taires venant de divers points de la pla­nète pour prê­ter main-forte aux répu­bli­cains espa­gnols, c’est évi­dem­ment Daech qui en décline actuel­le­ment une réédi­tion des plus sul­fu­reuses. » [L’Orient-Le Jour, 03/10/2015]

« Sul­fu­reuse », c’est peu dire, sinon mal­adroit. De son côté, Jean-Pierre Filiu, ana­lyste de l’islam contem­po­rain, insiste aus­si sur ce paral­lèle his­to­rique, mar­quant bien une dif­fé­rence tran­chée :  «Si la Syrie est notre guerre d’Espagne, ce n’est pas du fait d’une assi­mi­la­tion fal­la­cieuse des dji­ha­distes aux bri­ga­distes, mais bien en rai­son de la non-inter­ven­tion occi­den­tale». [Media­part, 7/08/2016] Encore fal­lait-il le rap­pe­ler et le sou­li­gner : s’engager pour un idéal de libé­ra­tion poli­tique dif­fère fon­ciè­re­ment du renon­ce­ment dans le fana­tisme et l’asservissement religieux.

Pour Ziyad Makhoul, lui aus­si édi­to­ria­liste à L’Orient-Le Jour : « Ce n’est plus une ten­dance, ou un glis­se­ment pro­gres­sif. C’est une nou­velle réa­li­té. Le monde régresse à une vitesse insen­sée, que ce soit à cause des vicis­si­tudes de la glo­ba­li­sa­tion, de la tri­ba­li­sa­tion des esprits, ou de la résur­rec­tion de l’hyperreligieux. Ce monde qui est encore le nôtre s’obscurcit, se recro­que­ville dans ses pho­bies (de la lumière, de l’autre...) et se cal­feutre dans une bar­ba­rie (et une reven­di­ca­tion et une bana­li­sa­tion de cette bar­ba­rie) fon­ciè­re­ment moyen­âgeuse. » [15/12/16]

« Moyen­âgeuse »…  pas­sons sur cet ana­chro­nisme mal­heu­reux (l’histoire du Moyen Âge exige la nuance… his­to­rique). Mais soit, il y a de l’irrationnel dans la folie guer­rière des hommes à l’humanité rela­tive… D’où vient, en effet, cette tare frap­pant l’homo pour­tant sapiens – ain­si le décrit-on – inca­pable d’instaurer la paix comme mode de rela­tion entre ses congé­nères ? Cet espèce-là, bien dif­fé­ren­ciée des autres espèces ani­males en ce qu’elle est si capable de détruire ses sem­blables, et sans doute aus­si de s’autodétruire. J’entendais, dans le poste ce matin, Jean-Claude Car­rière s’interroger sur le sujet et pré­ci­sé­ment sur la Paix, avec majus­cule 1. Car l’Histoire (grand H) et toutes les his­toires, presque toutes, qui nour­rissent notam­ment la lit­té­ra­ture, le ciné­ma, les arts…, s’abreuvent à la guerre. On y voit sans doute un effet du poi­son violent qui tour­ne­boule les hommes, les mâles : la tes­to­sté­rone. Peu les femmes-femelles qui en fabriquent bien moins, ou qui le trans­forment mieux, en amour par exemple – sauf excep­tions, bien enten­du, dans les champs de com­pé­ti­tion de pou­voir, poli­tique et autres. Ce qui se tra­duit, soit dit en pas­sant, par des pri­sons peu­plées d’hommes à 90 pour cent…

Le même Jean-Claude Car­rière rele­vait aus­si que l’empire romain avait éta­bli la paix pen­dant plu­sieurs décen­nies sur l’ensemble de son immense domaine. « Pour­quoi ? Il accueillait toutes les croyances.  » 2 C’est bien l’objectif de la laï­ci­té – du moins dans le strict esprit de la loi fran­çaise de 1905. On peut y voir une réplique poli­tique et posi­tive à la folie humaine, vers son édi­fi­ca­tion et sa longue marche vers la Paix. On en est loin, pour en reve­nir à la guerre en Syrie. Pou­tine a su mon­trer et démon­trer « qu’il en a » [de la tes­to­sté­rone…], en quoi il est sou­te­nu et admi­ré par d’autres [qui en ont aus­si !], comme Jean-Luc Mélen­chon, pour ne par­ler que de lui.

Des nuances inté­res­santes, du point de vue poli­ti­co-diplo­ma­tique, ont été appor­tées hier soir [15/12/16] sur France 2 qui consa­crait une longue soi­rée à Vla­di­mir Pou­tine « des ori­gines à nos jours ». Nuan­cée, donc, l’analyse de l’ancien ministre des Affaires étran­gère, Hubert Védrine, fai­sant res­sor­tir l’inconséquence mépri­sante des « Occi­den­taux » face à la Rus­sie post-sovié­tique, en quête de recon­nais­sance inter­na­tio­nale – ce que l’Europe lui a refu­sé ! D’où, aus­si, les pous­sées de l’hormone en ques­tion… grande four­nis­seuse de guerres et de morts.


Jean-Claude Car­rière : « Je vou­drais bien que... par fran­cein­ter

Notes:

  1. Il vient de publier La Paix (Ed. Odile Jacob)
  2. Du même Ziyad Makhoul (L’Orient-Le Jour), cette note :  » Jacques Le Goff savait que l’Occident médié­val était né sur les ruines du monde romain, qu’il y avait trou­vé appui et han­di­cap à la fois, que Rome a été sa nour­ri­ture et sa para­ly­sie. Ce qui naî­tra des ruines et des cadavres d’Alep(-Est) risque d’être infi­ni­ment moins fas­ci­nant. Ter­ri­ble­ment plus mor­tel. »


Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (France Culture)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de presse de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Culture expri­mait avec force l’insoutenable folie meur­trière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­blables et, plus au-delà encore, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « classe poli­tique et média­tique »  glose sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en semble que plus déri­soire. Pour­tant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­tyre d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une femme raconte que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les secondes s’écoulent. Elle anti­cipe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redoute qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se rendre compte qu’elle est tou­jours vivante. Un immeuble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois minutes et inti­tu­lée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la ville assié­gée racontent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lorsque le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles résonnent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infir­mière, racontent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peuvent, sont deve­nus leur rou­tine quo­ti­dienne. Tous décrivent la ter­reur qui les sai­sit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gnages, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnante des manières, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­velle fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revanche, dès lun­di (à peine acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­tique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus vio­lentes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­cise tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bombes d’Alep laissent 250 000 per­sonnes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­cise ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­lente cam­pagne menée par l’armée syrienne sur le sec­teur de la deuxième ville du pays, tenu par les insurgés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 per­sonnes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­siles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incen­diaires s’ajoutent, éga­le­ment, des attaques chi­miques à la chlo­rine. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se déroulent, à pré­sent, au sol. La semaine der­nière, les forces loya­listes sont entrées pour la pre­mière fois dans un quar­tier au nord-est de la ville. Le régime a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancienne zone industrielle.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colonnes du Temps de Lau­sanne. Le jour­nal y raconte, notam­ment, com­ment sur place habi­tants et secou­ristes conti­nuent de fil­mer les scènes, plus insou­te­nables les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flammes, extir­pés de leur cou­veuse par des infir­mières pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien encore cet homme, visi­ble­ment proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arra­ché par une bombe (celui d’un voi­sin, d’un proche, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hurler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en viennent à regret­ter désor­mais les semaines pré­cé­dentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un méde­cin suisse (ori­gi­naire d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syriennes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une tren­taine de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moindre bloc opé­ra­toire qui fonc­tionne ». Les der­niers témé­raires qui ont ten­té, il y a quelques semaines, de for­cer les bar­rages, afin de faire entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tesse. Depuis, l’étau s’est encore res­ser­ré. Ici comme ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lances qui sont tra­quées par les drones russes, explique tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arrivent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lances convergent, l’aviation frappe. C’est ain­si qu’ils détruisent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semaine, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­nières rations ali­men­taires ont été dis­tri­buées le 13 novembre der­nier. Et tan­dis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bien­tôt géné­rale. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sables des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptères du régime, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­triotes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres termes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoindre à quit­ter la zone rebelle, mais seule­ment à se ter­rer sous le déluge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, elle, semble plus que jamais impuis­sante à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (russe et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette décla­ra­tion déses­pé­rée d’un membre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux choses : arrê­tez de pré­tendre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :


Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Com­ment ne pas en rajou­ter, inuti­le­ment, à ce flot média­tique mon­dial déver­sé à pro­pos de Trump et de son élec­tion ? Car le nom­bril du monde, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capi­tale du Capi­tal 1. Qu’un his­trion mil­liar­daire en prenne les gou­vernes, c’est dans « l’ordre des choses ». Dans un cer­tain ordre de cer­taines choses : celles de l’argent-roi en par­ti­cu­lier, de la crois­sance à tout-va, de l’exploitation sans bornes des res­sources natu­relles et des humains entre eux. Le cli­mat pla­né­taire n’est vrai­ment pas bon.

La nou­veau­té, cette fois, c’est que les Cas­sandre de tous poils en sont res­tés sur le cul. Tous médias confon­dus, ana­lystes, pré­vi­sion­nistes, son­deurs n’avaient envi­sa­gé « le pire » que sous l’angle qua­si anec­do­tique, une vision cau­che­mar­desque aus­si­tôt refou­lée, comme pour mieux en conju­rer l’éventualité. C’était impen­sable.

Tel­le­ment impen­sable que cet « ordre des choses » com­man­dait de ne pas y pen­ser. L’impensable résul­tait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet orga­nique du « clan Clin­ton », rejet tri­pal – car vécu au plus pro­fond d’êtres frus­trés éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, cultu­rel­le­ment. Trump va sans doute les « trum­per », puisque c’est un ban­dit poli­tique qui a su les séduire (au sens pre­mier : Détour­ner du vrai, faire tom­ber dans l’erreur) en sachant leur par­ler, avec le lan­gage de la vul­ga­ri­té dans lequel ledit peuple a la fai­blesse de se com­plaire et de se reconnaître.

Et cela, à l’opposé des « élites », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réa­li­té vécue en dehors des sphères de l’entre-soi. On peut mettre dans ce panier des « ins­truits cons ». 2 Dans cette caté­go­rie, on met­tra notam­ment la « classe » des jour­na­listes et assi­mi­lés. Je mets le mot entre guille­mets car il n’est pas exact, pas juste, en ce sens qu’il dési­gne­rait un ensemble homo­gène ; ce n’est pas le cas, car il faut consi­dé­rer les excep­tions, même si elles sont plu­tôt rares, sur­tout aux Etats-Unis. Par­mi elles, Michael Moore. Il a été l’un des rares à pres­sen­tir la vic­toire de Trump, dès le mois de juillet dans un article sur son site inti­tu­lé « Cinq rai­sons pour les­quelles Trump va gagner » 3.

moore-trump

Le réa­li­sa­teur 4 pré­voyait notam­ment une sorte de « Brexit de la Cein­ture de rouille », en réfé­rence aux États de la région à l’industrie sinis­trée des Grands Lacs tra­di­tion­nel­le­ment démo­crates et qui pour­tant ont élu des gou­ver­neurs répu­bli­cains depuis 2010. Selon Moore, cet arc est « l’équivalent du centre de l’Angleterre. Ce pay­sage dépri­mant d’usines en décré­pi­tude et de villes en sur­sis est peu­plé de tra­vailleurs et de chô­meurs qui fai­saient autre­fois par­tie de la classe moyenne. Aigris et en colère, ces gens se sont fait duper par la théo­rie des effets de retom­bées de l’ère Rea­gan. Ils ont ensuite été aban­don­nés par les poli­ti­ciens démo­crates qui, mal­gré leurs beaux dis­cours, fri­cotent avec des lob­byistes de Gold­man Sachs prêts à leur signer un beau gros chèque ».

Cette « pro­phé­tie » s’est réa­li­sée mar­di… D’ailleurs ce n’est pas une pro­phé­tie mais la déduc­tion d’une ana­lyse de ter­rain propre à la démarche de Moore. 5

Recon­nais­sons aus­si à un jour­na­liste fran­çais, Ignia­cio Ramo­net (ex-direc­teur du Monde diplo­ma­tique), d’avoir lui aus­si pen­sé l’« impen­sable ». Le 21 sep­tembre, il publiait sur le site Mémoire des luttes, un article sous le titre « Les 7 pro­po­si­tions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la crise dévas­ta­trice de 2008 (dont nous ne sommes pas encore sor­tis), plus rien n’est comme avant nulle part. Les citoyens sont pro­fon­dé­ment déçus, désen­chan­tés et déso­rien­tés. La démo­cra­tie elle-même, comme modèle, a per­du une grande part de son attrait et de sa crédibilité.

[…]

« Cette méta­mor­phose atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague popu­liste rava­geuse, incar­née à l’époque par le Tea Par­ty. L’irruption du mil­liar­daire Donald Trump dans la course à la Mai­son Blanche pro­longe cette vague et consti­tue une révo­lu­tion élec­to­rale que nul n’avait su pré­voir. Même si, appa­rem­ment, la vieille bicé­pha­lie entre démo­crates et répu­bli­cains demeure, en réa­li­té la mon­tée d’un can­di­dat aus­si aty­pique que Trump consti­tue un véri­table trem­ble­ment de terre. Son style direct, popu­la­cier, et son mes­sage mani­chéen et réduc­tion­niste, qui sol­li­cite les plus bas ins­tincts de cer­taines caté­go­ries sociales, est fort éloi­gné du ton habi­tuel des poli­ti­ciens amé­ri­cains. Aux yeux des couches les plus déçues de la socié­té, son dis­cours auto­ri­ta­ro-iden­ti­taire pos­sède un carac­tère d’authenticité qua­si inau­gu­ral. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irri­tés par le « poli­ti­que­ment cor­rect » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accu­sé de « raciste ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Et per­çoivent que la « parole libé­rée » de Trump sur les His­pa­niques, les Afro-Amé­ri­cains, les immi­grés et les musul­mans comme un véri­table soulagement.

[…]

« A cet égard, le can­di­dat répu­bli­cain a su inter­pré­ter, mieux que qui­conque, ce qu’on pour­rait appe­ler la « rébel­lion de la base ». Avant tout le monde, il a per­çu la puis­sante frac­ture qui sépare désor­mais, d’un côté les élites poli­tiques, éco­no­miques, intel­lec­tuelles et média­tiques ; et de l’autre côté, la base popu­laire de l’électorat conser­va­teur amé­ri­cain. Son dis­cours anti-Washing­ton, anti-Wall Street, anti-immi­grés et anti-médias séduit notam­ment les élec­teurs blancs peu édu­qués mais aus­si – et c’est très impor­tant –, tous les lais­sés-pour-compte de la glo­ba­li­sa­tion économique. »

Ramo­net détaille ensuite les « sept mesures » en ques­tion, que je vous invite à connaître pour mieux com­prendre en quoi les outrances de Trump – mise en avant, en effet, par le média­tisme mou­ton­nier et spec­ta­cu­laire – n’ont pu gom­mer le réa­lisme de ses pro­po­si­tions auprès des plus concer­nés, les lais­sés pour compte du libé­ra­lisme sau­vage et ravageur.

Mer­cre­di soir au JT de 20 heures sur France 2, Marine Le Pen n’a pas man­qué de tirer son épingle de ce jeu brouillé, devant un jour­na­liste en effet bien for­ma­té selon la pen­sée domi­nante, à l’image du « tout Clin­ton » por­tée par la fan­fare médiatique.

Pour la pré­si­dente du Front natio­nal,  « la démo­cra­tie, c’est pré­ci­sé­ment de res­pec­ter la volon­té du peuple. Et si les peuples réservent autant de sur­prises, der­niè­re­ment, aux élites, c’est parce que les élites sont com­plè­te­ment décon­nec­tées. C’est parce qu’elles refusent de voir et d’entendre ce que les peuples expriment. [… ces peuples] « on les nie, on les méprise, on les moque bien sou­vent. Et ils ne veulent pas qu’une petite mino­ri­té puisse déci­der pour eux ». Tout cela envoyé en toute séré­ni­té, sur la petite musique des « élites et du peuple » façon FN, une musi­quette qui en dit beau­coup sur les enjeux de l’élection de l’an prochain.

Notes:

  1. Les bourses du monde se sont « res­sai­sies » en quelques heures…
  2. C’était l’expression de mon père pour dési­gner les poli­ti­ciens et les tech­no­crates ; je la trouve juste, et je suis fier de citer ma source…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notam­ment Roger et moi (sur la crise dans l’automobile) ou encore Bow­ling for Colum­bine (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de masse états-uniens, comme les autres ailleurs, reflètent cette sépa­ra­tion élite/peuple ; autre­ment dit entre ceux qui parlent « du peuple » (les ana­lystes dis­tin­gués se pla­çant en posi­tion haute…), et ceux qui parlent « au peuple » (le plus sou­vent, hélas, les chaînes « popu­laires » – celles des télés-réa­li­té chères à Trump – et les « tabloïds », chantres du diver­tis­se­ment vul­gaire). On retrouve là aus­si le cli­vage entre jour­na­lisme de ter­rain et jour­na­lisme assis. Ce qui me rap­pelle une sen­tence émise par un confrère afri­cain : « Il vaut mieux avoir de la pous­sière sous les semelles que sous les fesses » ! À ce pro­pos, on aura noté que nos médias hexa­go­naux ont dépla­cé des cohortes de jour­na­listes-pro­phètes pour « cou­vrir » l’élection états-unienne. Et, où se sont-ils amas­sés, ces chers jour­na­listes : dans le nom­bril du nom­bril du monde, à Man­hat­tan, par­di ! En avez-vous lu, vu et enten­du depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michi­gan), à Baton Rouge (Loui­siane), à Ama­rillo (Texas) ?… par exemple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sexpol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse postale !) 

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl). 
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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