On n'est pas des moutons

Archive for mars, 2010

Guillon-Besson : « Ne pas rire des faibles »

Ouver­tu­rette à droite donc, et pas de fer­me­ture à « gauche ». Hirsch s’en va en douce, mais Kouch­ner et Bes­son res­tent. Au sujet de ce der­nier, ce n’est tout de même pas une raclée élec­to­rale qui va déci­der de la poli­tique de l’empereur. Bes­son donc demeure. Il demeure sur­tout la bête noire, le vilain canard, pour la gauche comme pour la droite. Il doit s’en payer de ces cau­che­mars! Ceux qu’il a cher­chés, il est vrai. En tête de Turc on ne trouve pas mieux. En quoi la der­nière charge contre lui de Sté­phane Guillon n’est pas en soi des plus cou­ra­geuses. Fallait-il tirer sur la bête aux abois, de sur­croît invi­tée sacri­fi­cielle de France inter au len­de­main même de l’élection qu’on sait? En tout cas, il fait face, parle de traque et de racisme à son endroit. Guillon, lui, pré­fère l’envers, la figure du traitre, la Mata-Hari de la poli­tique, ainsi qu’il en parle dans une inter­view à Bakchich-info :

« Bes­son. C’est une nou­velle figure, le traître. Les Fran­çais détestent. Ils sup­portent les oppor­tu­nistes, les canailles. Ils n’en veulent pas long­temps aux magouilleurs. Sur ce cré­neau des lâcheurs, vous avez le choix : Bes­son, Kouch­ner… Kouch­ner est le moins par­don­nable, parce qu’il repré­sen­tait de vraies valeurs : la géné­ro­sité, le méde­cin, les ONG… Bes­son, c’est Joe Dal­ton, c’est pas facile parce que c’est trop facile, et là ça devient dan­ge­reux. Ces deux-là doivent se sen­tir bien seuls quand ils se retrouvent chez eux. Ils n’ont plus d’image, et c’est la pire chose qui puisse arri­ver à quelqu’un. »

Guillon se sait intou­chable – rela­ti­ve­ment. Pour jouer une telle par­ti­tion, il se trouve pris dans une sorte de sur­en­chère l’obligeant à tirer à vue – c’est sa marque – avec des charges tou­jours plus vio­lentes, ce qui devient duraille à la longue. Com­ment se faire éjec­ter par la radio publique (d’État sar­ko­zyste) et périr ainsi en héros en proie à la vin­dicte revan­charde, au champ d’honneur de la libre expres­sion, en sol­dat hyper-connu de la cause caricaturale?

Mais pour intou­chable il n’en est pas moins dans le col­li­ma­teur des pou­voirs. Un vrai déra­page, à la Le Pen ou Frêche, et hop, débar­qué le gugusse, au nom des droits et de la dignité de l’Homme ! Val et Hees, ses employeurs de Radio France savent ça et doivent s’en trou­ver bien emmer­dés. Ainsi Jean-Luc Hees qui, lundi, s’est cru tenu de s’excuser auprès du ministre pour la chro­nique de Guillon. Sale bou­lot tout de même pour un Pdg. Ima­gi­nons celui de Renault s’excusant pour la caisse pour­rie que vous venez de lui ache­ter… L’implacable monde de la société spectaculaire.

Mais Bes­son peut se conso­ler. Il ne figure tout de même pas dans cette pire caté­go­rie, celle des inco­lores et des faibles, quasi invi­sibles, qui n’entrent même pas dans le champ de tir de Guillon : «  Éric Woerth et Luc Cha­tel : Catas­tro­phique, les inodores ! Je n’essaierai jamais de faire rire avec Éric Woerth. Luc Cha­tel, c’est pareil, il a appris son métier chez L’Oréal où il a été DRH. Ces types sont clo­nés. Ils ne font que répé­ter le dis­cours du patron. Guy Bedos m’a dit un jour : “Méfie– toi de cer­taines cibles”. Il ne faut pas rire des faibles. »


Société-médias. Voici donc venue l’ère des robots-journalistes ! (On y était presque déjà…)

monde-10310.1268235073.jpg Jour­na­listes, patrons de médias, socio­logues et autres curieux, alerte géné­rale ! Toute affaire ces­sante, si ce n’est déjà fait, précipitez-vous page 15 du Monde du 10/3/10 dont le titre dit tout : « L’ère des robots-journalistes ». Science-fiction ? Délire techno-azimuté ? Pas du tout ! Ce que raconte Yves Eudes dans sa page bien dénom­mée « Décryp­tages », c’est rien moins qu’une nou­velle révo­lu­tion qui, dans un mois un an„ va tou­cher la presse – l’ « impac­ter » comme diraient les mili­taires –au plus haut point, à savoir la rédac­tion auto­ma­tique infor­ma­ti­sée du tout-venant jour­na­lis­tique. Des expé­ri­men­ta­tions pous­sées sont déjà en cours, por­tant en par­ti­cu­lier sur la rédac­tion de comptes ren­dus spor­tifs. Le confrère du Monde s’est rendu sur le cam­pus d’Evanston, près de Chi­cago, pour tou­cher du doigt les pre­mières prouesses en ce domaine de l’intelligence artificielle.

Les pre­miers mena­cés par cette révo­lu­tion immi­nente, ce sont d’abord les pisse-copie débi­tant de manière quasi-automatique, déjà, des enfi­lades de phrases « toutes faites » enfa­ri­nées de cli­chés. Au fond, il n’est pas si éton­nant qu’un ordi­na­teur, animé par un pro­gramme un tant soit peu futé, par­vienne à répli­quer cette prose passe-partout. Elle s’applique ainsi sans grandes dif­fi­cul­tés aux comptes ren­dus de matches dont les résul­tats sont sou­vent qua­li­fiés de « logiques » – j’adore ! – tan­dis que les péri­pé­ties reviennent à une suc­ces­sion d’événements binaires : bien-mal, but-pas but, du pain béni ultra-fastoche pour puces élec­tro­niques. Idem pour les cours de la bourse : lan­gage codé, voca­bu­laire res­treint autour de trois indi­ca­teurs basiques : + — = Ça se com­plique un poil pour la météo, mais à peine.

Bien sûr, l’ordinateur et son pro­gramme ne vont pas tout inven­ter mais mou­li­ne­ront des don­nées quan­ti­ta­tives, et même qua­li­ta­tives simples, dont on les aura nourris.

Les déve­lop­pe­ments déjà à l’étude, pré­voient à court terme d’introduire des modes de trai­te­ment de l’information per­met­tant d’exprimer des nuances sty­lis­tiques, afin d’obtenir des articles fice­lés « à la mode » de tel jour­nal ou même de tel rédac­teur. Les pro­grammes d’IA (intel­li­gence arti­fi­cielle) savent en effet ana­ly­ser les com­po­santes des styles en ques­tion et de les réin­jec­ter dans la rédac­tion automatisée.

Même des jour­naux télé­vi­sés sont expé­ri­men­tés, pré­sen­tés par de « vrais » journalistes-robots ! Voyez d’ici la lignée post-darwinienne à haut ren­de­ment néo-libéraliste : PPDA-TF1 -> PPDA-Guignols -> PPDA-robot.

Le blème là-dedans ne réside pas seule­ment dans le mou­ron syn­di­cal à pré­voir… Il se pose sur­tout en termes de contenu infor­ma­tif, y com­pris, à échéance – puisqu’ « on n’arrête pas le pro­grès » ! – sur des articles très éla­bo­rés. Là, je devance les concep­teurs de la chose ultra-big-brotherienne, puisque ces der­niers pré­tendent que leur révo­lu­tion déga­gera d’autant les jour­na­listes, les vrais, des tâches fas­ti­dieuses qui empê­chaient leurs plus belles envo­lées pro­fes­sion­nelles et citoyennes ! Mon cul ! comme dirait Zazie. La seule réponse qui vaille à cet égard res­tant celle de l’esprit cri­tique de tout un cha­cun – selon que des résis­tants refu­se­ront de se cou­cher. Il en va de l’info comme de la bouffe, de la bonne patate comme de son erzatz ogm-isé : on peut n’y voir que couic ! Jusqu’à l’empoisonnement final. On peut aussi ne pas en mou­rir et conti­nuer à faire son gras en ron­ron­nant.

–––––––

PS. Pro­chaine étape, le bara­tin poli­tique ! Là, ce sera ultra-fastoche mais sur­tout inutile, le pro­gramme LDB (langue de bois) ayant fait ses preuves depuis si long­temps. Oui je sais, c’est démago et aussi fas­toche. Quoique.


Kapuscinski. Le reporter surpris entre réalité et fiction

Voilà que va sor­tir en France « Kapus­cinski Non-Fiction », une bio­gra­phie démys­ti­fiante, ou démy­thi­fiante, ce qui revient au même, consa­crée au jour­na­liste polo­nais Rys­zard Kapus­cinski, mort en 2007. Le mys­tère por­te­rait sur son accoin­tance avec le régime com­mu­niste. Le mythe sur le jour­na­lisme pra­ti­qué par celui qui en est sou­vent pré­senté comme le parangon.

ryszardkapuscinski.1268159656.jpgJe n’ai pas lu le livre en ques­tion, écrit par un autre Polo­nais, Artur Domos­lawski, jour­na­liste à Gazeta Wyborcza, le quo­ti­dien d’Adam Mich­nik, figure du mou­ve­ment Soli­dar­nosc. L’auteur, qui a côtoyé Kapus­cinski, a mené une enquête semble-t-il ser­rée (600 pages), et tra­vaillé sur les archives trans­mises par la veuve. Du bou­quin, je ne dirai  rien d’autre ici, et pour cause. Mais j’en pro­fite pour déve­lop­per quelques réflexions sur le métier d’informer et sur la connais­sance, livresque, que j’ai de « Kapu », sans l’avoir ren­con­tré, hélas, mais ayant fré­quenté la plu­part de ses livres publiés et ayant aussi quel­que­fois mar­ché sur ses traces africaines.

Par­tant pour l’Éthio­pie en 2005, je dois à mon ami Ber­nard Nan­tet, afri­ca­niste, archéo­logue, jour­na­liste d’avoir glissé dans mes bagages, qua­si­ment en douce, un livre pas mal écorné… C’est ainsi que je fis connais­sance et du Négus, et de l’auteur au nom « à cou­cher dehors ». Lire un tel ouvrage sur place, dans cette Éthio­pie pas­sée d’un empe­reur féo­dal à un dic­ta­teur marxo-sanguinaire (Men­gistu), au peuple mar­ty­risé tant par les démences poli­tiques que par les famines extrêmes…, lire de telles pages donc avait quelque chose de dou­ble­ment sai­sis­sant. « Négus » est resté introu­vable durant une ving­taine d’années et vient donc d’être réédité (Flam­ma­rion). C’est une sorte de monu­ment inclas­sable, s’agissant de la suc­ces­sion de scènes incroyables mon­trant par ses deux extré­mi­tés hor­ribles les fastes d’un régime et, en consé­quence de ceux-ci, le dénue­ment extrême de ses vic­times. Je garde notam­ment en mémoire le récit de ce ban­quet démen­tiel auquel Haïlé Sélas­sié avait convié des dizaines de chefs d’état lors d’un som­met de l’Organisation de l’unité afri­caine – dont le siège se trouve à Addis Abéba. Kapus­cinski cisèle là quelques pages mémo­rables mon­trant, par exemple, com­ment les domes­tiques jetaient aux men­diants les restes éhon­tés du fes­tin impé­rial, com­ment ces hordes en gue­nilles s’agglutinaient aux grilles de la rési­dence pour y hap­per quelque pitance. Com­ment, aussi, en ses tour­nées dans le pays pro­fond, l’empereur lan­çaient des pièces de mon­naie, par poi­gnées, à ses humbles sujets affamés…

Voilà, en quelques mots insuf­fi­sants, ce que raconte « Kapu » dans Négus paru en 1994. Voilà com­ment, à sa manière, il tisse ses suites de récits – publiés en feuille­tons dans la presse polo­naise, puis inter­na­tio­nale –, que l’on retrou­vera dans D’une guerre l’autre (1988), Le Shah ou la déme­sure du pou­voir (1986), Impe­rium (1993), Ébène (2000), La Guerre du foot et autres guerres et aven­tures (2003).

Repor­tage, récit, fic­tion ? Rys­zard Kapus­cinski, il est vrai, mélan­geait les genres et l’assumait comme, avec lui, quelques-uns de ses confrères qui se recon­nais­saient dans ce qu’on a appelé l’école polo­naise du repor­tage lit­té­raire. S’y étaient déjà adon­nés, avant eux et avant la chose, un Panaït Istrati (URSSVers l’autre flamme, 1927) un Joseph Kes­sel et, plus encore, un Albert Londres dont per­sonne, s’agissant de celui-là, ne sera allé véri­fié la réa­lité de ses per­son­nages croi­sés dans les bor­dels de Buenos-Aires ou aux bagnes de l’île du Diable et de Biribi. De même, après eux, on ne sau­rait jurer de la blan­cheur vir­gi­nale des repor­tages lau­réats des prix Albert-Londres et Pulit­zer, dont cer­tains furent à l’occasion convain­cus de bidon­nage. [À ce sujet, voir « Le prix Albert Londres n’immunise pas contre le mal­jour­na­lisme » de Jean-Pierre Tailleur].

Ainsi, l’auteur polo­nais du livre cri­tique sur « Kapu », pointe-t-il à de mul­tiples reprises erreurs, inco­hé­rences et même inven­tions par­se­mant les repor­tages étu­diés. Il relève, par exemple, que Haïlé Sélas­sié n’était pas illet­tré – sans me réfé­rer exac­te­ment au livre (que j’ai rendu !), je crois me sou­ve­nir qu’il décri­vait l’empereur d’Éthiopie comme n’écrivant ni ne signant jamais aucun docu­ment, qu’il se fai­sait lire…

« Kapu », c’est un fait, ne pre­nait pas de notes ! Voici ce qu’il en dit dans Auto­por­trait d’un repor­ter (2003) : « Le repor­ter fonc­tionne comme une bat­te­rie : il charge ses accu­mu­la­teurs, recueille, absorbe la réa­lité, ras­semble du maté­riau, et donc, pen­dant ces périodes, il n’a pas le temps d’écrire […] La situa­tion de voyage est trop pré­cieuse pour écrire. » A mon avis l’un n’empêche pas l’autre, au contraire, car il vaut mieux se fier à ses notes qu’à sa seule mémoire. Et les notes, si l’on sait les prendre bien, ren­forcent et l’observation et la mémo­ri­sa­tion des situa­tions. Mais j’ai connu des pre­neurs de notes obses­sion­nels qui étaient de piètres jour­na­listes, parce que davan­tage gref­fiers qu’observateurs attentifs.

En fait, la ques­tion passe tou­jours par celle, inévi­table, de la recom­po­si­tion du réel. A com­men­cer d’abord par la per­cep­tion dudit réel. Il est évident qu’un repor­ter filtre en per­ma­nence les infor­ma­tions déli­vrées par ses sens. Plus encore, il oriente ceux-ci – ses sens – en fonc­tion de sa « carte du monde » et de l’interprétation des évé­ne­ments qu’il observe, et qu’il ordonne au fur et à mesure de ce qu’il retient dans son inten­tion de rap­por­ter (repor­ter). A ce stade, le journaliste-reporter se com­porte comme tout témoin se construi­sant une opi­nion, puis un juge­ment, ou du moins un avis, sur un fait ou une situa­tion obser­vés. La dif­fé­rence devra rési­der dans ce que l’on peut qua­li­fier d’atti­tude pro­fes­sion­nelle : cette capa­cité dia­lec­tique interne créant un couple entre empa­thie et objec­ti­va­tion. D’un côté le regard humain, de pleine sub­jec­ti­vité sen­sible ; de l’autre cette dis­tan­cia­tion pro­pre­ment jour­na­lis­tique et à pré­ten­tion objec­tive. Et entre ces deux pôles, tout le champ « élec­trique » pro­duit par l’esprit cri­tique, le désir de com­pré­hen­sion, le souci de mise en pers­pec­tive dans un contexte informé et informant.

En ce sens, le tra­vail du repor­ter (comme tout tra­vail, d’ailleurs) est une lutte. Ici entre une matière ténue et enva­his­sante, sur­gis­sante et com­plexe, celle du maté­riau humain. Il y faut certes du métier, comme pou­vait en avoir accu­mulé « Kapu » dans son demi-siècle de barou­dage, à pra­ti­quer l’enquête selon Héro­dote, son maître (il empor­tait tou­jours ses Car­nets avec lui. Lire aussi Mes voyages avec Héro­dote, 2004). Lequel Héro­dote [vers 485 avant notre ère !], père fon­da­teur de l’histoire, dit-on, et sans doute aussi du jour­na­lisme, décou­vrait le monde à tâtons et sans bous­sole…, s’en lais­sant sou­vent conter au fil des mythes et des légendes, mais ayant à cœur de sépa­rer autant que pos­sible le bon grain de l’ivraie. C’est ainsi qu’il fut sans doute le pre­mier à citer ses sources et même par­fois à s’en mon­trer dis­tant, sinon même à les mettre en doute.

Ainsi, Rys­zard Kapus­cinski aurait-il failli au métier d’informer ? Je ne le crois pas car je le place dans cette caté­go­rie de jour­na­listes en effet lit­té­raires ayant renoncé à la pré­ten­tion d’objectivité, mais non de vérité, au pro­fit d’un enga­ge­ment huma­niste non dis­si­mulé – et non idéo­lo­gique pour autant. Il a ainsi rejoint cette caté­go­rie des roman­ciers et, plus géné­ra­le­ment, des artistes, dont la puis­sance évo­ca­trice dans leur sub­jec­ti­ve­ment assu­mée et déli­bé­rée repré­sen­ta­tion du monde, par­vient à une forme indé­niable de réa­lisme. Il en est ainsi notam­ment de cer­tains écri­vains, comme d’auteurs de théâtre et de cinéastes.

Reste la ques­tion de sa col­la­bo­ra­tion avec les ser­vices secrets com­mu­nistes. L’auteur du livre recon­naît [selon Libé­ra­tion du 08/03/2010] que le dos­sier de Kapus­cinski, consul­table à l’Institut polo­nais de la mémoire natio­nale, témoigne qu’il n’a jamais nui à quelqu’un et qu’il trans­met­tait des infor­ma­tions assez ano­dines sur les per­sonnes qu’il ren­con­trait à l’étranger. C’était alors, pour un jour­na­liste de l’Est, le prix à payer pour le droit à voya­ger. Cette pra­tique d” »échanges d’informations » demeure actuelle et en quelque sorte ordi­naire par le biais de ren­contres « infor­melles » entre repor­ters et autres envoyés spé­ciaux avec d’honorables cor­res­pon­dants des mis­sions diplo­ma­tiques de par le monde…

Par ailleurs, on peut aussi attendre de cette bio­gra­phie cri­tique qu’elle apporte son éclai­rage sur l’enga­ge­ment poli­tique du repor­ter. Sala­rié de l’agence d’État PAP, Kapus­cinski en était aussi l’unique « grand repor­ter », celui qui béné­fi­ciait du sta­tut d” »en dehors » de la Pologne. Un pri­vi­lège rela­tif et peut-être aussi une sorte de dette envers ses lec­teurs polo­nais. Com­ment ne pas voir qu’il a pu s’en acquit­ter pré­ci­sé­ment par le contenu même de ses repor­tages ? Com­ment ne pas éta­blir de paral­lèle entre les récits des fastes déca­dents de l’empire éthio­pien et leurs pen­dants dans l’empire com­mu­niste ? Autre­ment dit entre ses livres Négus et Impe­rium, consa­cré à l’URSS – sans oublier Le Shah ou la déme­sure du pou­voir. Oui, la déme­sure du pou­voir, le plus vaste des champs ouverts à la saga­cité d’un repor­ter. Dom­mage que « Kapu » ne soit pas allé jusqu’à le cou­vrir vers La Havane – et sans doute en fut-il indi­rec­te­ment empê­ché par son ami­tié avec Garcia-Marquez, affidé de Cas­tro. Nul n’étant par­fait, on le sait. On se conten­tera bien de la qua­lité d’homme.


Nucléaire civil : Des centaines de milliards d’euros… à quel prix ?

Retour en force du nucléaire, suite (et pas fin !). J’alertais ici il y a quelques jours sur le retour annoncé du nucléaire dit civil (comme civi­li­sa­tion…) à la faveur du réchauf­fe­ment clai­ronné. Rien de pro­phé­tique là-dedans, alors qu’il s’agit tout bon­ne­ment, si on ose dire, d’un effet direct de la main visible du Marché.

AFP du 8/3/10 :

«Paris accueille, lundi 8 et mardi 9 mars, une confé­rence minis­té­rielle, réunis­sant 65 pays, sur le thème de la « renais­sance » du nucléaire civil dans le monde, et les moyens de s’assurer que les Etats qui partent de zéro en la matière pour­ront se doter de cette source d’énergie dans les meilleures condi­tions de sûreté.

« Le pré­sident Nico­las Sar­kozy a annoncé la créa­tion d’un Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de l’énergie nucléaire regrou­pant les meilleurs ensei­gnants et cher­cheurs fran­çais, dans le cadre d’un réseau inter­na­tio­nal des­tiné à for­mer des spé­cia­listes du nucléaire civil dans le monde. Cet ins­ti­tut fera par­tie d’un réseau inter­na­tio­nal de « centres d’excellence » spé­cia­li­sés, dont le pre­mier sera mis en place en Jor­da­nie, a pré­cisé le pré­sident fran­çais lors de l’ouverture d’une confé­rence inter­na­tio­nale sur l’accès au nucléaire civil.

« Quelque soixante-cinq pays, dont une majo­rité d’émergents, sont conviés à Paris lundi et mardi dans le cadre de cette confé­rence. En ligne de mire, un mar­ché très pro­met­teur de plu­sieurs cen­taines de mil­liards d’euros. Cette confé­rence inter­vient alors que la filière fran­çaise du nucléaire (EDF, Areva, GDF-Suez…) a subi un revers majeur en décembre en lais­sant échap­per un contrat de 20 mil­liards de dol­lars (14,6 mil­liards d’euros) pour la construc­tion de quatre réac­teurs aux Emi­rats arabes unis. »

Au fond, la ques­tion du nucléaire relève d’une équa­tion sim­plis­sime : le pro­fit sans la pro­li­fé­ra­tion. Sauf qu’il s’agit d’une contra­dic­tion, aussi inso­luble que sa dis­si­mu­la­tion est éhon­tée. Com­ment pourrait-on, par quel miracle? mul­ti­plier le nombre d’installations nucléaires sans aug­men­ter le risque de dis­sé­mi­na­tion des pro­duits radio­ac­tifs hau­te­ment dan­ge­reux ? Par des règle­ments pardi ! répondent nos irres­pon­sables poli­ti­ciens – notons qu’il s’agit là de l’exact pen­dant à la poli­tique inté­rieure sar­ko­zienne consis­tant à empi­ler des lois tou­jours plus coer­ci­tives pour régler le… dérè­gle­ment de la société – que ladite poli­tique ne cesse d’aggraver. C’est tout conne­ment la poli­tique de Gri­bouille dou­blée de celle du sapeur Camem­ber, lequel étant passé maître dans l’art de creu­ser un trou pour en bou­cher un autre. Mais ici on ne joue plus dans le cocasse. Sans craindre de paraître pom­peux (sapeur), il ne s’agit rien de moins que de l’avenir de l’humanité.



CUBA. Nouvelle grève de la faim d’un opposant, durcissement du régime

Tan­dis que le régime cubain se dur­cit encore davan­tage sous le double effet de la crise et d’un accès de pro­tes­ta­tions, un autre dis­si­dent a entre­pris une grève de la faim. Guillermo Fariñas, psy­cho­logue et jour­na­liste de 48 ans, prend ainsi le relais de Orlando Zapata Tamayo qui, lui, est mort le 23 février à La Havane. Il avait cessé de s’alimenter durant plus de deux mois pour pro­tes­ter contre ses condi­tions de déten­tion et celles de plu­sieurs dizaines d’opposants incar­cé­rés. La déter­mi­na­tion déses­pé­rée de Guillermo Fariñas bute sur l’intransigeance du régime cas­triste. Un affron­te­ment qui fait craindre le pire, une fois de plus. D’autant qu’on apprend qu’il a perdu connais­sance hier.

L’interview de Guillermo Fariñas a été menée par le jour­na­liste espa­gnol Mau­ri­cio Vicent et publiée dans le quo­ti­dien madri­lène El Pais mardi der­nier. En voici la traduction.

20100303elpepuint_3.1267811207.jpgLe psy­cho­logue et jour­na­liste dis­si­dent Guillermo Fariñas a 48 ans et 23 grèves de la faim der­rière lui. Depuis qu’il a rendu sa carte de l’Union des Jeunes Com­mu­nistes, en 1989, en pro­tes­ta­tion contre l’exécution du géné­ral Arnaldo Ochoa*, il est entré dans l’opposition, et a passé, depuis, 11 ans et demi en pri­son. Il est consi­déré comme un dur. Sa der­nière grève de la faim, en 2006, pour deman­der le libre accès à inter­net pour tous les Cubains, dura plu­sieurs mois et il fal­lut l’opérer à plu­sieurs reprises pour lui sau­ver la vie. Il en garde de nom­breuses séquelles et sa famille, cette fois redoute un rapide dénoue­ment fatal.

Dans sa mai­son de Santa Clara, accom­pa­gné d’une ving­taine d’opposants, Fariñas reçoit El Pais alors qu’il en est à son sep­tième jour sans nour­ri­ture ni eau [l’interview a été publiée le 02/03/2010]. Il est extrê­me­ment faible, bien que conscient, et il peut encore mar­cher. Il a le regard illu­miné, et dit – c’en est effrayant – qu’il veut mou­rir pour deve­nir un « mar­tyre » et prendre le relais de Orlando Zapata. Il voit son corps comme un ins­tru­ment de plus pour « faire par­ve­nir Cuba à la liberté ». Sa mère, Ali­cia Her­nan­dez, et sa femme, Clara, s’opposent radi­ca­le­ment à cette pro­tes­ta­tion, bien qu’elles res­pectent sa déci­sion. Deux méde­cins lui rendent visite chaque jour, un dis­si­dent et un autre de l’État, qui suivent en per­ma­nence son évolution.

Quels objec­tifs recherchez-vous au tra­vers de cette grève ?

– Pre­miè­re­ment, que le gou­ver­ne­ment paie un coût poli­tique fort pour l’assassinat de Orlando Zapata Tamayo. En second lieu, si les auto­ri­tés ne sont ni cruelles ni inhu­maines, qu’elles libèrent immé­dia­te­ment les pri­son­niers poli­tiques qui sont malades et qui pour­raient bien­tôt deve­nir d’autres Zapata. Le troi­sième objec­tif est, si je meure, que le monde s’aperçoive que le gou­ver­ne­ment laisse mou­rir ses oppo­sants et que ce qu’il s’est passé avec Orlando n’est pas un cas isolé.

Mais quelle est votre demande concrète ?

– Que le gou­ver­ne­ment libère ces 26 pri­son­niers poli­tiques qui sont malades, et que, jusqu’aux propres ser­vices médi­caux du minis­tère on consi­dère qu’ils doivent être mis en liberté, puisqu’ils ne sur­vi­vront pas en prison.

Et s’ils ne les relâchent pas ?

– Je conti­nue­rai jusqu’aux der­nières conséquences…

Vous vou­lez mourir ?

– (Silence)… Oui, je veux mou­rir. Il est temps que le monde s’aperçoive que ce gou­ver­ne­ment est cruel, et qu’il y a des moments dans l’histoire des pays où il doit y avoir des martyres.

Vous vou­lez deve­nir un mar­tyre consciemment ?

– Même les psy­cho­logues du minis­tère de l’intérieur disent que c’est mon pro­fil : j’ai une grande voca­tion de mar­tyre… Orlando Zapata a été le pre­mier chaî­non dans l’intensification de la lutte pour la liberté de Cuba. Moi j’ai été celui qui a saisi le bâton de son relais, et quand je mour­rai, un autre le prendra.

Vous êtes sûr ? Vous croyez que cela va pro­vo­quer un sti­mu­lant pour le chan­ge­ment dans votre pays ?

– Moi je suis pes­si­miste. Je pense que le gou­ver­ne­ment ne va pas chan­ger. Je n’ai pas d’espérance. Le gou­ver­ne­ment cubain se trouve dans une passe dif­fi­cile, mais il ne va pas chan­ger, jusqu’à que nous soyons 50 oppo­sants en grève de la faim, ce qui serait un pro­blème au niveau de toute la société.

Votre père a com­battu aux côtés de Che Gue­vara au Congo. Votre mère était révo­lu­tion­naire. Vous-même avez été mili­taire et avez étu­dié en Union sovié­tique. Com­ment en êtes-vous arrivé à la dissidence ?

– Ce fut un long pro­ces­sus. Les évé­ne­ments de l’ambassade du Pérou en 1980** ont consti­tué le pre­mier désac­cord. J’avais pour rôle de main­te­nir l’ordre. Il y avait des dizaines de mil­liers de per­sonnes qui vou­laient par­tir. En URSS, je me suis rendu compte des nom­breuses per­ver­sions de ce régime auquel, en théo­rie, nous devions res­sem­bler. En 1989, avec l’exécution de Ochoa, j’ai com­plè­te­ment rompu. Depuis je ne me suis pas tu, et je ne me tai­rai pas jusqu’à ce que je meure.

Qu’est ce qu’il va se pas­ser maintenant ?

– Moi je me sens déjà très faible. J’ai mal à la tête et je com­mence à me déshy­dra­ter. Il arri­vera un moment où je m’effondrerai et per­drai connais­sance. Alors ma famille déci­dera [la mère et l’épouse disent qu’à ce moment elles le feront entrer à l’hôpital et le nour­ri­ront par voie parentérale].

Et quand vous vous réveille­rez à l’hôpital…

– S’ils me mettent dans une chambre fer­mée, où je ne pour­rai pas rece­voir de visite de mes frères de lutte, je deman­de­rai l’arrêt de l’alimentation médi­cale. S’ils me mettent dans un endroit où je pour­rai rece­voir la visite de mes cama­rades, même si ça doit être au tra­vers de vitres, dans la salle de soin inten­sif, pen­dant les horaires régle­men­taires des visites, je per­met­trai cette ali­men­ta­tion paren­té­rale, bien que je ne boi­rai ni man­ge­rai. Dans ce cas, je pour­rai vivre tant que Dieu le voudra.

Que croyez-vous que pensent de tout ça votre femme, votre fille (de huit ans), votre mère ?

– Quand j’ai pris la déci­sion de com­men­cer cette grève de la faim, ma mère est res­tée seize heures sans me par­ler. Main­te­nant, bien qu’elles s’y opposent tou­jours, elles res­pectent ma déci­sion. Je leur dis que pour le bien de la patrie, la famille doit souf­frir. J’imagine que la mère de Jose Marti a souf­fert, et aussi celle de Anto­nio Maceo [deux héros emblé­ma­tiques de l’indépendance de Cuba].

Tra­duc­tion Marine Ponthieu

Notes de GP :

* Le géné­ral Arnaldo Ochoa , ancien de la Sierra Maes­tra et « héros » de la guerre d’Angola, a été exé­cuté sous l’accusation de tra­fic de drogue au len­de­main d’un pro­cès de type sta­li­nien, avec « aveux » lar­ge­ment média­ti­sés par la télé­vi­sion. L’Histoire, quand elle par­lera, livrera une toute autre ver­sion. Par exemple, que les frères Cas­tro avaient confondu Ochoa dans des inten­tions put­schistes, avec d’autres mili­taires en oppo­si­tion au régime ; et cela au moment même où la CIA s’apprêtait à révé­ler la réa­lité d’un offi­ciel tra­fic de drogue entre Cuba et les FARC colom­biens. Un mar­ché aurait été imposé à Ochoa : la vie sauve contre la recon­nais­sance du tra­fic de drogue mené à son propre compte. Ainsi la « Révo­lu­tion » serait-elle lavée de tout soup­çon d’infamie… Ochoa « avoua » donc, mais fut exé­cuté un mois après le ver­dict le condam­nant à mort.

** En mars 1980, l’ambassade du Pérou à La Havane avait été lit­té­ra­le­ment enva­hie, en deux jours, par plus de 10 000 can­di­dats à l’émigration. L’affaire pro­vo­qua ensuite le départ vers les États-Unis de 127 000 « marie­li­tos », du nom du port cubain de Mariel.

»> Voilà bien­tôt deux mois que je suis sans nou­velles de deux amis cubains. J’ose espé­rer qu’il ne leur est rien arrivé de plus grave que l’interdiction totale d’envoyer des cour­riels depuis leurs lieux de travail.

De plus, sur son blog «  Gene­ra­cion Y  », l’opposante Yoani San­chez n’a plus déposé d’article depuis le 24 février – ce qui est tout à fait inhabituel.


Retour en force du nucléaire. « L’être humain n’est pas fait pour le nucléaire. », témoigne un sous-traitant accidenté

Je viens de rece­voir, sur ce blog, un tou­chant témoi­gnage venu en com­men­taire d’un pré­cé­dent papier (« Encore un inci­dent nucléaire au Tri­cas­tin : cent per­sonnes conta­mi­nées »). Fré­dé­ric Rage apporte son témoi­gnage per­son­nel qu’il inti­tule « Le men­songe nucléaire » : « Ancien sala­rié d’un société sous-traitante pour le nucléaire, je tra­vaillais sur des conte­neurs de trans­port de type A en cas­mat à la SOCATRI, j’ai été conta­miné, j’ai pris à moi seul 300 mil­li­rems de cobalt, depuis je fais des crises de tachy­car­die (16 g. de mau­vais cho­les­té­rol) preuves à l’appui, j’aurai dû être dans le coma. j’ai mon aînée qui a fait de l’eczéma à la nais­sance, mala­die très rare chez un nour­ris­son (preuves à l’appui). L’être humain n’est pas fait pour faire du nucléaire. 
Je n’ai jamais eu mon dos­sier médi­cal, aucune indem­ni­sa­tion, tout est caché à Euro­dif.
 Si une per­sonne a les moyens, je vou­drais bien récu­pé­rer mon dos­sier à Euro­dif.
 J’ai été conta­miné en 1992. »

« L’être humain n’est pas fait pour faire du nucléaire », ponc­tue Fré­dé­ric, qui sait de quoi il témoigne, jusque dans sa chair. Avec d’autres, déjà innom­brables, de Tcher­no­byl à Tri­cas­tin en pas­sant par toute la chaîne des « inci­dents » nucléaires, il pointe d’un doigt accu­sa­teur les limites d’une tech­nique cen­sée appor­ter le Pro­grès. La tech­nique ne rend jamais l’homme meilleur, ni plus sage. Elle lui per­met de mieux griller sa tar­tine du matin. Mais que fera-t-il ensuite de sa journée ?

Reve­nons sur ce qu’il faut bien appe­ler le retour en force du nucléaire, réchauffé sur le dos du climat…

En tant que scep­tique « patenté » (par moi-même…), je n’ai rien a priori contre les climato-sceptiques. Du moins jusqu’à ce qu’ils rap­pliquent avec leurs autres cer­ti­tudes, les mêmes, en néga­tif, qu’ils opposent à ces néo-croyants que sont les prê­cheurs de l’apocalypse. Je ne sau­rais dénier, comme une pro­ba­bi­lité, la pers­pec­tive de ladite apo­ca­lypse – celle de la fin d’un monde fini, si l’on s’en tient aux lois phy­siques et non pas aux spé­cu­la­tions sur­na­tu­relles. Mais si tout ça n’est quand même pas pour demain, ce n’est pas une rai­son pour en hâter la venue, ni sur­tout pour gâter cette « bonne vie » sur terre ; ni pour s’interdire d’espérer en elle et de se battre pour la faire adve­nir – du moins pour ceux, les plus nom­breux, qui en sont exclus.

Alors, même en admet­tant que la ques­tion du réchauf­fe­ment cli­ma­tique puisse se dis­cu­ter, je ne vois rien qui empêche de pré­ser­ver la qua­lité de vie ici bas et donc d’empêcher autant que pos­sible la pol­lu­tion éhon­tée de la pla­nète, c’est-à-dire son exploi­ta­tion la plus vorace. En quoi la lutte éco­lo­gique ne peut man­quer d’être scien­ti­fique – et politique.

Mais l’animal humain s’avère par­ti­cu­liè­re­ment tordu et même vice­lard. Ainsi, spé­cu­lant sur l’Apo­ca­lypse (majus­cule) à qui mieux-mieux clai­ron­née, peut-il oser sans ver­gogne en van­ter une autre, encore plus pos­si­ble­ment ter­rible ! C’est ce qu’on a pu voir hier soir sur France 3 dans un excellent docu­men­taire, « Nucléaire en alerte »*. On y voit entre autres – c’est ce qui m’a le plus hor­ri­fié –, deux repré­sen­tants (comme on dirait des VRP) d’Areva, se pour­lé­cher les babines à l’idée de se goin­frer avec les com­mandes de cen­trales nucléaires en train d’affluer du monde entier !

Ainsi les aler­teurs par excès en arrivent-ils à pro­duire des effets contraires à ceux qu’ils sou­haitent pro­duire. Tan­dis que nous serions tous per­dants. A la fois sur le plan cli­ma­to­lo­gique : car, même en décu­plant dans les cin­quante ans qui viennent, le nombre des réac­teurs nucléaires dans le monde, on sait que cela n’aurait pas d’incidence notable sur l’effet de serre et sur les dérè­gle­ments cli­ma­tiques. A for­tiori si ces dérè­gle­ments, comme le pré­tendent les climato-sceptiques, étaient dus pour par­tie aux cycles du soleil. Mais plus encore nous serions per­dants sur le plan de la sécu­rité phy­sique et sani­taire, ce qu’a bien mon­tré le docu­men­taire « Nucléaire en alerte ». En mul­ti­pliant par dix, ou plus, le nombre d’installations nucléaires dans le monde, on mul­ti­plie­rait d’autant les risques d’accidents et la pro­duc­tion de déchets, leur trans­port, leurs retrai­te­ments, leurs sto­ckage, sans oublier les ten­ta­tions et ten­ta­tives ter­ro­ristes abou­tis­sant à d’inévitables dis­sé­mi­na­tions et conta­mi­na­tions dans le monde entier. Sans igno­rer la ten­sion qui se pro­duira sur les réserves, elles aussi limi­tées, de mine­rai d’uranium.

Il est une variété de scien­ti­fiques par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse, agis­sant comme des néo-croyants, pèle­rins de leur dog­ma­tique infailli­bi­lité et à ce titre se pre­nant même pour Dieu. Ils ne sont peut-être pas majo­ri­taires mais demeurent très influents auprès de leurs pen­dants inté­gristes qui sévissent dans les sphères poli­tiques et éco­no­miques. Un Claude Allègre serait de ceux-là, bien qu’il semble ajou­ter quelques gouttes de moindre suf­fi­sance dans son vin de cer­ti­tude (serait-il, à ce prix, à nou­veau minis­trable ou retrai­table en sar­ko­zie ?). Ainsi, dans Le Monde [4/3/10] vient-il d’en rabattre un coup en recen­trant l’affaire du cli­mat sur plus de réflexion ques­tion­nante. Extraits : « La pla­nète est-elle mena­cée de réchauf­fe­ment ? Oui, de deux ou trois degrés dans… un siècle. Mais elle est aussi, peut-être, mena­cée de refroi­dis­se­ment. Faut-il conti­nuer à s’agiter dans des col­loques sans rien faire ou faut-il, comme nous le sug­gé­rons, s’adapter à toutes les éven­tua­li­tés ?

« Le CO2 est-il une menace ? L’excès de CO2, évi­dem­ment. Et cet excès doit être com­battu car, par exemple, il aci­di­fie l’océan et, de toute manière, il est de bonne pra­tique d’économiser les éner­gies fos­siles. Mais, en l’état, tout lui impu­ter — donc tout impu­ter à l’homme -, c’est s’égarer.

«  Y a-t-il une idéo­lo­gie du réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? C’est une évi­dence. Il faut retrou­ver les lois élé­men­taires du débat scien­ti­fique — ouvert, contra­dic­toire, sans a priori -, mais cer­tains éco­lo­gistes (ou se pré­sen­tant comme tels) s’arc-boutent : hors de notre pré carré, disent-ils, point de salut. De quoi ont-ils peur ? »

Certes, les éco­lo­gistes, – la plu­part sans doute – ont peur. Il y a de quoi et c’est pour­quoi leur frousse est deve­nue conta­gieuse, sous des allures par­fois mes­sia­niques. On l’explique, s’agissant du nucléaire – j’y reviens – qui consti­tue le vrai risque majeur, autre­ment mena­çant à plus court terme que le réchauf­fe­ment du cli­mat. Parce que la pro­ba­bi­lité d’un acci­dent est liée en pro­por­tion à la com­plexité des tech­niques, donc à leurs fai­blesses, aggra­vées par les propres fai­blesses humaines (huit acci­dents sur dix sont dus à l’homme). C’est en quoi les VRP d’Areva – et leurs com­plices politico-marchands – se com­portent en vul­gaires et irres­pon­sables pro­fi­teurs. Ils spé­culent notam­ment sur le temps qui a émoussé les mémoires à pro­pos de Tcher­no­byl (1986) et aussi, avant et après, d’une lita­nie d’incidents et d’accidents plus ou moins pas­sés à la trappe de l’actualité spec­ta­cu­laire. Le docu­men­taire mon­tré hier sur France 3 a bien rap­pelé l’impérieuse réa­lité du risque nucléaire, qui n’a rien à voir avec le risque indus­triel « ordi­naire ». Une catas­trophe nucléaire cause des dégâts humains, éco­lo­giques, éco­no­miques exor­bi­tants – c’est-à-dire sor­tant de l’acceptable, même comp­ta­ble­ment, dans le rap­port « avantages/coûts ».

L’exercice de crise mon­tré hier à la télé­vi­sion, tel que EDF et ses par­te­naires de sûreté les pra­tiquent régu­liè­re­ment, est censé ras­su­rer les popu­la­tions tout en fai­sant admettre la pro­ba­bi­lité de l’accident… Dou­teux et putas­sier para­doxe, enfoncé à coups de « com’ » envers une citoyen­neté rési­gnée, les habi­tants du Coten­tin en l’occurrence à qui l’on a imposé – hors consul­ta­tion démo­cra­tique, car per­sonne n’en aurait voulu –, de vivre dans la zone la plus nucléa­ri­sée du monde : deux réac­teurs nucléaires et un troi­sième en construc­tion (EPR), la plus grosse usine de retrai­te­ment des déchets radio­ac­tifs (La Hague) et en prime une base de sous-marins nucléaires (Cherbourg).

S’ils ont vu le film « Nucléaire en alerte » (dif­fusé de 23 heures à minuit et demi…), ils auront pu en faire quelques cau­che­mars. En décou­vrant par exemple que les fameuses enceintes de confi­ne­ment en béton (le dôme) s’avèrent poreuses aux gaz radio­ac­tifs et que, de plus, elles ne résis­te­raient pas à une sur­pres­sion interne liée à la fonte du cœur d’un réac­teur en perte de contrôle. Une simu­la­tion a d’ailleurs mon­tré son explo­sion, qui aurait les effets d’un autre Tcher­no­byl. C’est pour­quoi, les nou­veaux réac­teurs EPR en construc­tion (pro­blé­ma­tique) ajoutent une pro­tec­tion en acier dou­blant le dôme de béton. Et quoi d’autre encore pour pro­té­ger l’enceinte d’acier ? et conti­nuer ainsi à habiller la pou­pée russe qui sym­bo­lise bien, hélas, la fuite en avant face à une éner­gie injus­ti­fiable. Comme disait jadis le slo­gan, « l’assurance ne paraît chère qu’avant l’accident ».

––––––

* Nucléaire en alerte, de Tho­mas John­son, France 2009. 105 mn. Redif­fu­sion ce 5 mars à 2 h 30…


  • Twitter — Gazouiller

  • 2sexpolLa Revue Sex­pol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • iceberg

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)
  • Archives

  • Catégories

  • ouah__la_poilade_-_
    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances
    (Ber­trand Russel)
  • Un récent et com­pli­qué chan­ge­ment de ser­veur a causé la perte de quelques « car­tons », en l’occurrence cer­taines images. Les reverra-t-on un jour ? Hmmm…

    1emmen
  • Copyright © 1996-2010 C’est pour dire. All rights reserved.
    iDream theme by Templates Next | Powered by WordPress