Un ultralibéraliste lance son cri du cœur : «Vive la concentration des médias !»

Deux articles dans “Le Monde” [29/03/05] viennent alimenter ma dernière note sur le sujet, «JOURNAUX. La crise atteint le cœur des rédactions». L’un, intitulé « L’information face à la communication » émane du Syndicat national des journalistes-CGT, l’autre d’un universitaire. Bien sûr, il est recommandé de lire l’un et l’autre, tandis que je m’empresse, en particulier, d’empoigner le second qui vaut son pesant de moutarde ultralibéraliste.

Ultralibéraliste. C’est bien le mot, choisi contre vents et correcteur pour qualifier la démarche idéologique et militante de son auteur, Patrick Eveno, qui se présente comme «maître de conférences à l’université Paris-I – Panthéon-Sorbonne et secrétaire général de la Société pour l’histoire des médias», excusez du peu. Bref, ce prof, tente la provoc’. En intitulant son ode au libéralisme ultra «Vive la concentration des médias!», il ne fait jamais que mettre ses gros sabots dans le plat qui nous est régulièrement servi par maints politiciens et médias de masse. Un plat national, en quelque sorte, insipide et néanmoins au goût mondialiste de raz de marée financier.

«Contrairement à une idée reçue, écrit le professeur, les médias français sont peu concentrés, c’est même la cause principale de leur faiblesse ». La preuve : il n’y a jamais eu autant de financiers «divers» à se partager la galette médiatique ! Cette bénédiction a débuté avec le désengagement de l’État en 1982 (merci qui ?) et, aujourd’hui, il n’est que d’aligner les nouveaux proprios, ce que fait l’enfonceur d’idée reçue : «Bouygues, Arnault, Pinault, Dassault, Rothschild, pour ne citer que les plus célèbres, sont des acteurs récents des médias. […] En outre, le groupe Hersant a été scindé en deux, entre France-Antilles et la Socpresse, qui, elle-même, revend une partie des titres acquis […] Enfin, des investisseurs étrangers, Bertelsmann, Emap, Pearson, sont arrivés sur le marché des médias français. Dans ce panorama en constante évolution, Lagardère Hachette est le seul groupe français de dimension internationale. Il se renforce dans les médias, à mesure qu’il se désengage de l’armement, son métier d’origine. En bref, le marché des médias français est très peu concentré.»

Le chiffre d’affaires comme valeur suprême

Pour enfoncer le clou, notre professeur en ultralibéralisme compare les chiffres d’affaires des grands groupes de presse européens. Où il apparaît, comparaison étant raison, que «notre» Lagardère fait figure de minable aux côtés des Bertelsmann, Murdoch, Pearson – qui tous, sont, bien sûr, des modèles en matière de pluralisme d’expression ; d’ailleurs, pour achever de nous convaincre, il va même jusqu’à citer dans ses modèles de concentration celui de… Berlusconi, autre grand démocrate, comme on sait.

S’ensuit une litanie de millions d’euros, seul critère de classement digne d’intérêt pour cet universitaire dont la largeur de vue et la portée des idées ne sauraient dépasser celle des entrepreneurs qu’il vénère.

Son credo se confond avec l’entreprise aux seules finalités du profit – ce mot haïssable en soi, dès lors qu’il rabaisse toute valeur humaine à celle de l’enrichissement morbide. Jamais, dans son laïus, ne lui vient le moindre questionnement sur la nature spécifique des médias d’information. A quoi bon ! D’ailleurs, le mal est venu de la Libération, quand la presse française «a été restructurée sur des bases politiques, avec peu de capitaux et une très faible rentabilité»… L’horreur absolue.

Tandis que la pauvreté, qu’il semble ignorer, ne concerne que ses «arguments» les plus affligeants. Ainsi estime-t-il, par exemple, que les «Bouygues, Arnault, Pinault, Dassault, Rothschild, etc. [posent néanmoins] problème parce que ce sont des actionnaires extérieurs aux médias. Ces derniers visent rarement la création d’un groupe de presse ou de médias, mais recherchent plutôt l’influence qu’ils espèrent retirer de la possession d’un ou plusieurs titres. C’est là une particularité française, qui ravale notre démocratie au rang des puissances bananières.»

1madelinfig_1Puissances bananières… Je connaissais l’expression «république bananière», désignant des pays d’allure vaguement démocratique, mais sous la coupe réglée d’intérêts privés imposant leur loi, comme dans les dictatures d’Amérique latine… Mais en fait, non. Notre professeur continue à parler chiffres. Il ne lit pas la presse, ou alors Le Figaro, qu’il cite, puisqu’il y trouve arguments financiers pour combattre tout «durcissement des lois sur la concentration» – qui pénaliserait Lagardère ! Seul celui-ci paraît trouver grâce à ses yeux de comptable.

Le pluralisme par la concentration !…

Le débat démocratique ? Il tente de l’effleurer dans le dernier tiers de son texte, ne craignant pas de s’appuyer sur une idée renversante – tenez-vous bien : «La vraie question n’est donc pas celle de la concentration, mais celle de la capacité des médias français à fournir une information diversifiée et pluraliste.» J’adore l’articulation donc / mais qui, balayant la contradiction, instaure le paradoxe. A la manière, d’ailleurs, dont procède l’habituel discours chiraquien, à grands coups de «naturellement», son adverbe préféré par lequel il noue les «évidences» à la naturalisation de ses solutions.

Démonstration selon Eveno : « Prenons l’exemple de Ouest-France, qui certes étend son empire, mais n’a pas le monopole de l’information sur le grand Ouest : même avec des télévisions locales, il restera confronté aux régionales de FR3, aux informations nationales des autres chaînes, aux quotidiens nationaux, aux gratuits, aux magazines, aux multiples radios, etc. Et la TNT ne fera qu’amplifier l’offre.»

Mais allez-y donc, professeur, dire aux Bretons que l’imperium d’Ouest-France va les rendre plus heureux, parce que mieux informés grâce à la concentration capitaliste! Allez prêcher vos homélies ineptes dans les rédactions concernées – et en particulier dans celles du Télégramme, cet Astérix aux 200.000 exemplaires, dopé à la potion magique… de l’information encore indépendante et diversifiée !

En clair, faire du fric

En additionnant le même au pareil, cet ultralibéral montre son incapacité à discerner entre la liberté d’informer et la liberté d’entreprendre. Car, en clair, il s’agit de l’unique liberté qui compte – c’est le cas de le dire : celle de faire du fric. Avec tout et n’importe quoi, y compris avec le fondamental droit des citoyens à l’information non inféodée au capital – puisqu’il faut bien, à la fin, revenir au langage de base ! Et appeler un chat un chat, un financier un capitaliste !

Je n’ai jamais eu le «feeling» marxiste, s’agissant d’idéologie et de politique. Bien au contraire. Mais, bon sang, de tels discours nous y ramènent bien, au Marx de l’économie et de la sociologie considérées comme outils méthodiques d’analyse et de critique d’une société allant à sa perte ! Au secours Karl, ils deviennent vraiment barges ! Regarde ce qu’il ose encore écrire :

«Plutôt que de penser les médias en termes politiques, il vaudrait mieux les penser en termes d’économie d’entreprise, de taille critique, de rentabilité.»

Mais je m’énerve… Car, au fond, tant mieux si de tels propos s’expriment. Tant mieux si l’ultralibéralisme avance à visage découvert, que l’on sache bien à quoi il nous expose, nous qui voulons rêver une société de citoyens informés.

Toute valeur se trouve ainsi asservie à l’Entreprise, toute activité vouée au Profit. L’homme au service de l’Économie. Patrick Eveno, maître de conférences au Panthéon !, caresse de pauvres rêves, limités comme ceux d’un harpagon. Des rêves petits qui, en ultime obsession, achèvent de se fracasser avec ses dernières lignes : «Il vaudrait mieux, assène-t-il encore, réfléchir à la question principale : comment faire pour rentabiliser les groupes de presse, afin qu’ils attirent des capitaux qui cherchent des profits et non de l’influence, afin que les quotidiens prospèrent, afin qu’ils puissent investir sur le Net pour y développer de nouvelles formes d’audience ?».

→ Paru dans le même numéro du Monde et intitulé «L’information face à la communication», l’article signé Michel Diard, secrétaire général du Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT) et Alain Goguey, membre du bureau national, prend l’exact contre-pied du texte d’Eveno. Je ne manquerai pas d’y revenir.

→ → L’image : Madelin tient la Une du quotidien des “idées saines”. Un vrai scoop.

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Sabin

Très beau papier, un régal 🙂

L’air de rien, Le Monde aussi a bien “joué le jeu”, d’accoler deux articles aussi diamétralement opposés, après cela, libre au lecteur de faire son choix.

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