Alger-la-Blanche, Alger-la-Grise (3)

Les clichés recèlent aussi du vrai. Même par temps chargé, Alger-la-Blanche, relève bien de la réalité visible. Mais la blancheur recouvre quelques noirceurs, passées et toujours actuelles. Nuances de gris tout au moins, disais-je (note précédente)… Au moment où le ciel se dégage, question météo. J’en ai profité pour une dérive dans la ville, mon mode préféré de déplacement urbain. Un vague plan d’attaque et, le nez en l’air, au gré du vent, selon le jeu des aimantations: les rues, les gens, les flux. Objectif néanmoins affirmé: la Casbah.

Point de départ, place Maurice-Audin. Quel symbole de me retrouver là, en un lieu honoré du nom d’un Français qui avait pris fait et cause pour l’Algérie indépendante ! J’ignore si son histoire est restée vivace chez les Algériens – peut-être à peine plus qu’en France…

Maurice Audin, jeune mathématicien, fut enlevé en 56 par les parachutistes et torturé. Son corps ne sera jamais retrouvé. De cette affaire, en particulier, sort en janvier 1958 le livre d’Henri Alleg, “La Question”, qui bouleverse les consciences et révèle au grand jour la pratique de la torture en Algérie. L’affaire va chambouler l’opinion, l’Église, les familles, les partis et aggraver la crise de la IVe République. C’est ainsi, à l’occasion du cinquantenaire de l’affaire qu’on a vu réapparaître Henri Alleg dans les médias français.

Curieuse journée, vraiment que la mienne ! Une plongée dans le colonialisme, aux côtés pas vraiment… positifs. Ça commence avec ce chauffeur de taxi soixantenaire qui me descend de ma colline d’Hydra. Tout de suite, il m’entreprend sur la guerre – «notre guerre», dit-il. Pas la moindre malveillance dans ses paroles ; au contraire, un désir de compréhension réciproque. «Avant, oui, c’était dur. On n’avait pas droit à l’instruction, alors on avait tous les boulots pénibles, on n’était que des manœuvres… Après, oui, ça a été mieux, au début surtout, dans les premières années. Et puis les combattants, enfin certains, ont réclamé leurs parts de gâteau. Un droit qu’ils disaient. Mon père lui, n’a rien demandé. Il disait qu’il avait fait son devoir, qu’il avait servi son idéal. Eux, ils ont tout pourri. C’est pour ça qu’on s’en sort pas !» 

Une bonne poignée de mains met fin à l’”édito” de la mi-journée… Un petit kiosque me tend ses journaux. Bon sang !, Le soir d’Algérie, encore tout chaud sorti des rotos, cartonne plein pot avec une photo sépia d’un para bien typé – et pour cause, c’est Schmitt, le gégène de la gégène. D’où la manchette : «Guerre d’Algérie. Nouveaux témoignages contre le général Schmitt». Je me prends un express pour engloutir les deux pages entières, annoncées comme une première partie. Il s’agit en fait, selon le journaliste, Mourad Benameur, du récit paru en 1958 de «H.G. Esmeralda, une juive d’origine berbère qui faisait partie d’un réseau d’aide aux blessés de la résistance algérienne. » Infirmière, elle avait été arrêtée le 6 août 1957, puis torturée et internée dans un camp, enfin libérée le 18 septembre. Ce récit, a été publié aux éditions Exils, à Paris. Le journaliste du Soir d’Algérie précise qu’il n’a pu parvenir à  joindre l’auteure pour une interview, cette dernière craignant, «cinquante après […] des représailles de ses tortionnaires».

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Une du “Soir d’Algérie” du 2 février 06 : Schmitt, le lieutenant de la gégène devenu gégène.

Témoignage terrible et poignant. «Esmeralda» raconte avec force détails son arrestation, suivie le jour-même et le lendemain matin de deux séances de torture à l’électricité, dans les locaux de «l’école Sarrouy, rue Montpensier, en plein centre ville». Elle décrit tout aussi précisément «le lieutenant Schmitt, grand brun à lunettes d’environ 35 ans, […] debout derrière une longue table». Ce même lieutenant Schmitt devenu par la suite général et chef d’état-major des armées françaises… Comme deviendra colonel le lieutenant Fleutiaux, également actif à l’école Sarrouy [témoignages de dizaines de rescapés des tortures], et qui témoigna à décharge en faveur de Schmitt devant la cour d’appel de Paris.

Je n’ai actuellement pas les moyens de vérifier ni de préciser ces informations. Je le ferai. Toujours est-il que je reprends ma dérive, qui me pousse vers la fameuse Grande poste, bel immeuble monumental, d’un blanc éclatant. C’est l’heure du déjeuner, plein de monde dans les rues, surtout autour de petites sandwicheries. Je m’arrête peu après devant un étal de photos historiques. De vraies photos en tirages noir et blanc – et gris ! – de figures de la révolution algérienne… Un jeune Algérien vient les commenter pour moi, dans mon dos; il les connaît tous, les Ben Bella, Boumedienne, Ferhat Abbas, Boudias et jusqu’à l’actuel Bouteflika, armes à la main… Il connaît aussi leurs hôtes, lors de visites plus ou moins officielles, les Castro, Hassan II, Nasser, et aussi Saddam Hussein…

Le jeune Algérien féru d’histoire contemporaine, c’est Samir. On fait connaissance. Il ne me propose rien à vendre – ce n’est d’ailleurs pas le genre des Algérois. Je le trouve sympathique au possible. On va manger une pizza. Il me raconte sa vie. Grise, bien grise sa vie de jeune. 24 ans, licence en marketing à l’université d’Alger. Et pas de boulot. Si ce n’est, dernièrement, trois mois dans une boutique à remplir des fiches de stock et à porter des colis. Dix heures par jour, six jours sur sept. 12.000 dinars le mois, environ 120 euros… Depuis, rien. Alors, il zone avec, à l’épaule, une petite sacoche et quelques dizaines de cartes postales d’occase, la plupart de France, parfois déjà écrites…

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Samir ou la quête d’espoir, de sens, de vie. Ou d’abord de travail.

Et à la maison ? Le père a été tué par les allumés de l’islam, en 97 dans un attentat. Il avait 57 ans. Ancien combattant, sa mort vaudra une pension à sa veuve : 15.000 dinars (150 euros) qui constituent en tout et pour tout les seuls revenus de la famille, soit six personnes : la mère, Samir, ses deux sœurs et ses deux frères.

Suite de ma dérive au prochain épisode. Ou comment, sur le chemin de la Casbah, je rencontre un politologue de la rue, avant de croiser le souvenir d’Ali-la-Pointe, héros de la guerre d’indépendance, parti en fumée avec l’explosion d’une maison, en pleine Casbah.

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trés bon récit
trés véridique
une algerienne

JFV

Il faudra approfondir vos connaissances,
Car en Aout 1957, il n’y avait aucun parachutiste à l’école Sarrouy,
Il y en avait effectivement, mais au 4 du boulevard Gambetta, au-dessus des escaliers de la place de Lyre.
Vérifier le texte de la fameuse Esméralda, il y a quelques invraisemblances !!!!

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