On n'est pas des moutons

Afrique(s)

Poussée d’intolérance au Maroc. “Much Loved” interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste maro­cain Nabil Ayouch, est un film remar­quable dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureuse­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­matographique : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­prenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abidar – superbe –, a été vio­lem­ment agressée le 5 novem­bre. Elle racon­te cela dans une tri­bune adressée au Monde [12/11/15 ], expli­quant aus­si pourquoi elle se voit con­trainte de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abidar vio­lem­ment agressée à Casablan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trou­ve au cen­tre d’une actu­al­ité per­ma­nente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les sit­u­a­tions sont vari­ables, et donc leur degré de grav­ité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux dif­férences de salaires entre hommes et femmes, à fonc­tions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de respon­s­abil­ité, du har­cèle­ment sex­uel, du machisme « ordi­naire ». On n’entrera même pas ici sur le lam­en­ta­ble débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la con­di­tion fémi­nine dans un des pays arabes les plus rétro­grades sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cette roy­auté d’un autre âge voudrait se drap­er dans une pré­ten­due moder­nité.

Dans son texte, la comé­di­enne donne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse per­son­nelle, une implaca­ble dénon­ci­a­tion d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films com­mer­ci­aux, j’ai obtenu le pre­mier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réal­isa­teur tal­entueux et inter­na­tionale­ment recon­nu, et parce que j’allais don­ner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais gran­di : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais aux­quelles on dit sans cesse qu’un jour elles ren­con­treront un homme riche qui les emmèn­era loin… Dès 14–15 ans, elles sor­tent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont dev­enues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de tra­vail, portée par Nabil Ayouch et mes parte­naires de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Cannes. J’y étais, c’était mag­ique. Mais dès le lende­main de sa présen­ta­tion, un mou­ve­ment de haine a démar­ré au Maroc. Un min­istre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne demande l’autorisation de le dif­fuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­cielle­ment inter­dite au Maroc, parce qu’il don­nait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film don­nait une image dégradante de la femme maro­caine, alors que ses héroïnes débor­dent de vie, de com­bat­iv­ité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pagne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux soci­aux et dans la pop­u­la­tion. Per­son­ne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les dis­cus­sions. La vio­lence aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisi­enne) et à mon encon­tre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le pre­mier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je pre­nais posi­tion ouverte­ment con­tre l’hypocrisie par des déc­la­ra­tions nom­breuses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sages de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a con­nu un bel accueil (j’ai notam­ment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­coph­o­nes, Angoulême en France et Namur en Bel­gique). Mais surtout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à vis­age décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine con­tre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­porte mal, on lui dit « tu fini­ras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes maro­caines. Chaque semaine, je reçois des men­aces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beau­coup se sont détournés de moi. Pen­dant des semaines, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors unique­ment pour des cours­es rapi­des, cachée sous une burqa (quel para­doxe, me sen­tir pro­tégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retombée. Alors jeu­di 5 novem­bre, le soir, je suis allée à Casablan­ca à vis­age décou­vert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhicule, ils ont roulé pen­dant de très longues min­utes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au vis­age tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­ri­ble. Les médecins à qui je me suis adressée pour les sec­ours et les policiers au com­mis­sari­at se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroy­able­ment seule… Un chirurgien esthé­tique a quand même accep­té de sauver mon vis­age. Ma han­tise était juste­ment d’avoir été défig­urée, de garder les traces de cette agres­sion sur mon vis­age, de ne plus pou­voir faire mon méti­er…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déc­la­ra­tions de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pagne de dén­i­gre­ment légitimée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les con­ser­va­teurs, nour­rie par les réseaux soci­aux si présents aujourd’hui… et qui con­tin­ue de tourn­er en rond et dans la vio­lence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une par­tie de la pop­u­la­tion, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homo­sex­uels dérangent, que les désirs de change­ment dérangent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loub­na Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mis­es en cir­cu­la­tion au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénon­cer l’immoralité !


Tunisie. “Charlie” et la suite

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L’actu­al­i­sa­tion du slo­gan « Char­lie » résume tout, hélas. Tout, c’est-à-dire, en référence aux atten­tats de jan­vi­er à Paris, une même analo­gie dans l’horreur fana­tique et mor­tifère ; un même but destruc­teur qui s’en prend à l’Histoire – celle de la Tunisie, à tra­vers le musée du Bar­do –; à l’Occident, désigné comme Satan à tra­vers ses touristes « dépravés »; et à la Démoc­ra­tie, assim­ilée à la déchéance laïque – donc anti-coranique. En prime, si on ose dire, cet odieux atten­tat – 22 morts, une cinquan­taine de blessés – ruine pour longtemps la chance­lante économie tunisi­enne en grande par­tie basée sur le tourisme.

L’« État islamique » vient ain­si de faire son entrée fra­cas­sante dans cette Tunisie qui, depuis qua­tre ans, par­ve­nait tant bien que mal à sauve­g­arder sa révo­lu­tion et ses frag­iles acquis. Ain­si con­traint à décréter l’« état de guerre », le gou­verne­ment tunisien tombe dans l’engrenage répres­sif qui s’attaque aux effets et non aux caus­es. Des caus­es d’ailleurs si pro­fondes qu’elles out­repassent les capac­ités réac­tives d’un petit État et même – c’est tout dire – celles de la « com­mu­nauté inter­na­tionale ». Ladite « com­mu­nauté » qui, par ses mem­bres voy­ous, ses machines de guerre, son économie de la Finance et du tout-Marchan­dise, a large­ment con­tribué à allumer la mèche ram­pante du fas­cisme islamiste.

Les reportages d’Envoyé spé­cial (France 2), notam­ment les pas­sages tournés à Sidi Bouzid d’où était par­tie la révo­lu­tion avec le sui­cide de Mohamed Bouaz­izi, mon­trent un tel cli­vage haineux entre salafistes et démoc­rates qu’on peut crain­dre le pire à court terme. Et com­ment ne pas voir la men­ace de ce cli­vage général dans notre monde en désar­roi ? N’en ver­ra-t-on pas les effets « col­latéraux » dès dimanche prochain dans les urnes bien de chez nous ?

 

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Mauritanie : condamné à mort pour apostasie – “avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet”

mauritanie

Moha­med Cheikh Ould Moha­med, détenu depuis le 2 jan­vier 2014, con­damné à mort pour apos­tasie

Un jeune Mau­ri­tanien jugé pour apos­tasie après un écrit con­sid­éré comme blasphé–matoire a été con­damné à mort mer­cre­di soir (24/12/14) par un tri­bunal de Nouad­hi­bou, port à l’extrême nord-ouest du pays.

Mohamed Cheikh Ould Mohamed, détenu depuis le 2 jan­vi­er 2014, avait plaidé non coupable mar­di 23 décem­bre à l’ouverture de son procès, le pre­mier du genre en Mau­ri­tanie. La peine de mort n’est pas abolie dans le pays où, selon Amnesty Inter­na­tion­al, la dernière exé­cu­tion date de 1987.

Le prévenu, proche de la trentaine, s’est évanoui à l’énoncé du ver­dict par la Cour crim­inelle de Nouad­hi­bou avant d’être ran­imé et con­duit en prison. L’annonce du juge­ment a été suiv­ie de bruyantes scènes de joie dans la salle d’audience et à tra­vers la ville de Nouad­hi­bou avec des rassem­ble­ments ponc­tués de con­certs de klax­on.

A l’audience, un juge a rap­pelé à l’accusé qu’il a été inculpé d’apostasie “pour avoir par­lé avec légèreté du prophète Mahomet” dans un arti­cle pub­lié briève­ment sur des sites inter­net mau­ri­taniens, dans lequel il con­tes­tait des déci­sions pris­es par le prophète Mahomet et ses com­pagnons durant les guer­res saintes.

Mohamed Cheikh Ould Mohamed avait expliqué que “son inten­tion n’était pas de porter atteinte au prophète, (…) mais de défendre une couche de la pop­u­la­tion mal con­sid­érée et mal­traitée, les forg­erons”, dont il est issu. Il a ensuite déclaré : “Si on peut com­pren­dre (à tra­vers mon texte) ce pour quoi je suis inculpé, je le nie com­plète­ment et m’en repens ouverte­ment.”

Mer­cre­di soir, les deux avo­cats com­mis d’office pour la défense ont insisté sur le repen­tir exprimé par l’accusé et estimé que cela devrait être pris en compte en sa faveur.

Plus tôt dans la journée, le pro­cureur de la République de Nouad­hi­bou avait req­uis la peine de mort à son encon­tre.

En ren­dant sa déci­sion, la cour a indiqué que le prévenu tombait sous le coup d’un arti­cle du code pénal mau­ri­tanien prévoy­ant la peine de mort pour “tout musul­man, homme ou femme, ayant renon­cé à l’islam, explicite­ment ou à tra­vers des actes ou paroles en ten­ant lieu”.

mauritanieEn févri­er, un célèbre avo­cat mau­ri­tanien, Me Mohame­den Ould Iched­dou, qui avait été sol­lic­ité par la famille de l’accusé, avait annon­cé qu’il renonçait à le défendre après des man­i­fes­ta­tions hos­tiles con­tre le jeune homme ain­si que lui-même et ses proches.

Dans son arti­cle con­tro­ver­sé, Mohamed Cheikh Ould Mohamed accu­sait la société mau­ri­tani­enne de per­pétuer un “ordre social inique hérité” de cette époque.

Plusieurs man­i­fes­ta­tions de colère avaient eu lieu à Nouad­hi­bou et à Nouak­chott, cer­tains protes­tataires allant jusqu’à réclamer sa mise à mort, le qual­i­fi­ant de “blas­phé­ma­teur”.

Selon des organ­i­sa­tions islamiques locales, c’est la pre­mière fois qu’un texte cri­tique de l’islam et du prophète est pub­lié en Mau­ri­tanie, République islamique où la charia (loi islamique) est en vigueur mais dont les sen­tences extrêmes comme les peines de mort et de fla­gel­la­tions ne sont plus appliquées depuis les années 1980.

[Avec AFP et lefigaro.fr]

Com­men­taire de Bernard Nan­tet, jour­nal­iste et african­iste, spé­cial­iste du Sahara (auteur de Le Sahara. His­toire, guer­res et con­quêtes , éd. Tal­landi­er).

Il y a quand même quelques chances que la “sen­tence” ne soit pas exé­cutée si les pres­sions inter­na­tionales sont suff­isantes, d’autant plus que la Mau­ri­tanie est parte­naire dans la lutte con­tre les islamistes. Toute­fois, c’est juste­ment en rai­son de cette ” rigueur ” religieuse que la Mau­ri­tanie est rel­a­tive­ment écartée de l’action des islamistes (un peu comme l’Arabie saou­dite !!!) qui leur donne moins de grain à moudre. L’embêtant, c’est que ça se passe à Nouad­hi­bou, loin de la “médi­ati­sa­tion ” qu’il peut y avoir à Nouak­chott.

Apparem­ment, il sem­ble que le jeune homme en ques­tion, de par la rai­son qu’il donne de son geste qu’on ne con­naît pas encore avec pré­ci­sion, serait issu de la caste des forg­erons, méprisée comme il se doit, partout au Sahara, y com­pris chez les Touareg, où la tra­di­tion fait des forg­erons des Juifs islamisés. Mépris ambigu cepen­dant comme tout ce qui con­cerne les arti­sans, car on a besoin d’eux pour faire les menus objets usuels en métal (sa femme est générale­ment potière et c’est elle qui fait les coussins).

Cette his­toire-là est à rap­procher de la con­damna­tion (je ne sais pas si c’était à la peine de mort) d’un Noir mau­re qui avait brûlé des pages d’un traité juridique tra­di­tion­nel (pas du Coran, il n’était pas fou à ce point-là) jus­ti­fi­ant l’esclavage. Il faut savoir que l’islam mau­ri­tanien se recon­naît de l’école malékite comme l’islam saharien et celui d’Afrique du Nord qui se basent sur la loi coranique (charia) pour régler tous les prob­lèmes d’ici-bas (et ceux de là-haut aus­si prob­a­ble­ment). Ces traités juridiques con­cer­nant la vie nomades (pâturages, cap­tifs, mariage, vie quo­ti­di­enne), ce sont les fameux man­u­scrits qui con­stituent les bib­lio­thèques ambu­lantes nomades.


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Bernard Nan­tet, jour­nal­iste et archéo­logue, spé­cial­iste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vi­er, les habi­tants de Ban­gui, la cap­i­tale cen­trafricaine, virent sur­gir des groupes de com­bat­tants sans uni­forme, le corps bardé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­tri­ces. Brusque­ment, l’Afrique de la brousse remon­tait à la sur­face avec ses tra­di­tions et son his­toire occultée par la longue par­en­thèse colo­niale et une indépen­dance mal assumée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Chari ne nous avait pas habitués à voir s’exprimer tant de haine opposant gens de la brousse, chris­tian­isés de fraîche date, et musul­mans, éleveurs ou com­merçants étab­lis depuis longtemps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupar­a­vant, un ancien min­istre, Michel Djo­to­dia, agrège en une coali­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour faire vac­iller un État rongé par la cor­rup­tion et le népo­tisme. La mise en coupe réglée du pays fit remon­ter à la sur­face les réc­its d’une époque où l’esclavage rav­ageait la région. Les opposants qui avaient fon­du sur la cap­i­tale cen­trafricaine rassem­blaient en l’occurrence des mer­ce­naires tcha­di­ens et soudanais, flan­qués de coupeurs de routes et de bra­con­niers venus épauler les reven­di­ca­tions de la minorité musul­mane mar­gin­al­isée,

Des mois de pil­lages, de destruc­tions et de tueries per­pétrés par les mem­bres de la Sélé­ka sus­citèrent la for­ma­tion de groupes d’autodéfense, les anti-bal­a­ka (anti-machettes), un surnom qui ren­voy­ait à des temps loin­tains où la kalach­nikov n’équipait pas encore les envahisseurs. L’irruption de mil­ices vil­la­geois­es dans cette guerre civile de basse inten­sité s’accompagna d’exactions et de mas­sacres envers les musul­mans locaux accusés – sou­vent à tort – d’avoir pactisé avec les pré­da­teurs.

La guerre civile en Sier­ra Leone (1991–2001) nous avait déjà mon­tré à quelles dérives meur­trières des mil­ices incon­trôlées pou­vaient se livr­er dans des con­flits internes. Issues des asso­ci­a­tions tra­di­tion­nelles de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­tisées en la cir­con­stance Forces de défense civile (CDF), ces mil­ices pro­gou­verne­men­tales sier­ra-léon­ais­es furent à l’origine de nom­breuses atroc­ités.

Dis­paru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935–2013), auteur d’une thèse sur les con­fréries de chas­seurs en Afrique occi­den­tale, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­tive et la défense des vil­lages. Autre­fois groupées en con­fréries ini­ti­a­tiques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion sociale, comme au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythique Ryan­gombe.

Avant que les com­pag­nies européennes con­ces­sion­naires n’exploitent le pays et les pop­u­la­tions de façon scan­daleuse (début du XXe siè­cle), les forêts de l’Oubangui-Chari servirent de refuge aux ani­mistes fuyant les razz­ias esclavagistes des­tinées à fournir au monde arabe et à l’Empire ottoman la force servile qui leur man­quait. Pre­mier des voyageurs du XIXe siè­cle à vis­iter la région, le Tunisien Mohamed el Toun­si, qui accom­pa­gna une razz­ia au Dar­four voisin (1803–1813), témoigna des pil­lages et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toires entiers comme le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­trafrique, aujourd’hui déserté.

À cette époque, le pays subit le con­tre­coup de la désta­bil­i­sa­tion du Tchad provo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­mane, anciens mer­ce­naires à la sol­de des pachas de Tripoli con­tre les nomades Toubous du Fez­zan, en Libye. Cette tribu arabe fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire ottoman reprit en main la régence de Tripoli, jugée trop faible pour s’opposer à la poussée française en Algérie (milieu du XIXe siè­cle). Dévasté, ses roy­aumes affaib­lis, le Tchad ne put s’opposer aux esclavagistes venus du Soudan. Par­mi ceux-ci fig­ure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chas­se aux ani­mistes qui se réfugièrent dans les forêts cen­trafricaines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée tra­di­tion­nelle des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­nario bien con­nu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégay­er. Les affron­te­ments meur­tri­ers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâtre (150 morts dans la dernière quin­zaine de jan­vi­er), met­tent de nou­veau aux pris­es les Ouled Sli­mane, anciens alliés de Kad­hafi, avec les Toubous. En effet, ces derniers ten­tent de récupér­er des ter­ri­toires au Fez­zan et des oasis, tel celui de Koufra dont ils furent jadis chas­sés.

Ain­si, ironie de l’Histoire, en Cen­trafrique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses razz­ias se rap­pelle au sou­venir des hommes à tra­vers les événe­ments dra­ma­tiques actuels qui, à pre­mière vue, pour­raient paraître sans aucun lien.

Arti­cle paru sur le Huff­in­g­ton Post


Mandela. Ah ce qu’on s’est mar­ré à Soweto !

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© Faber

Céré­monie en l’honneur de Man­dela à Sowe­to. Ah que voilà de vraies belles réjouis­sances mor­tu­aires ! De quoi ravir Brassens et sa nos­tal­gie des Funérailles d’antan : “O, que renaisse le temps des morts bouff­is d´orgueil / L´époque des m´as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil / Où, quitte à tout dépenser jusqu´au dernier écu / Les gens avaient à cœur d´mourir plus haut qu´leur cul.”  Brel aus­si : “J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse / Quand c’est qu’on m’mettra dans l’trou” (Le Mori­bond) .Mais pas du tout Fer­ré, trop mor­bide : “A mon enter­re­ment je ne veux que des morts / Des rossig­nols sans voix”.

Dans le stade de Sowe­to, il y eut même quelques sup­plé­ments au pro­gramme. Le gag du pseu­do tra­duc­teur en lan­gage des signes. Un Fran­cis Blanche noir, mât­iné de Lafesse… Illu­miné peut-être. Génial sûre­ment.


Dans les couliss­es de l’hommage à Man­dela par euronews-fr

Et puis les foli­chon­ner­ies de Barack Oba­ma avec l’aguichante blonde danoise, se tirant des por­traits comme des ados… Ah ce qu’on s’est mar­ré à Sowe­to ! 

Ben quoi, pour une fois qu’une  céré­monie du genre ne som­bre pas dans les tronch­es de cir­con­stance ! Certes,  les vraies funérailles sont encore à venir. Mais enfin, le show a eu lieu. Il fut excel­lent. Man­dela aurait appré­cié.


Mandela. De lui, on ne devrait publier que des photos en Noirs et Blancs

mandela

Non seule­ment j’ai changé le titre, trou­vant que celui-ci aurait dû s’imposer d’emblée (j’avais écrit “en noir et blanc”), mais j’ai aus­si rem­placé la pho­to. La précé­dente, bien meilleure, prove­nait de l’AFP et était due à Léon Neal, que je remer­cie en m’excusant pour l’emprunt involon­taire. Celle-ci sem­ble libre de droit. 

Paroles :

Être libre, ce n’est pas seule­ment se débar­rass­er de ses chaînes… C’est vivre de manière à respecter et ren­forcer la lib­erté des autres. [Remar­que : cette for­mu­la­tion est à rap­procher de la fameuse “Ma lib­erté s’arrête où com­mence celle des autres”. Tra­duc­tion man­deli­enne : “Ma Lib­erté com­mence avec celle des autres”. Intéres­sant, non ?]

Je n’étais pas un messie, mais un homme ordi­naire qui était devenu un leader en rai­son de cir­con­stances extra­or­di­naires.

C’est en revenant à un endroit où rien n’a bougé qu’on réalise le mieux à quel point on a changé.

La poli­tique peut être ren­for­cée par la musique, mais la musique a une puis­sance qui défie la poli­tique.

 – Nel­son Man­dela


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Bernard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du solide. Pas de ces bouquins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guerre au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labouré ce con­ti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tiable curiosité. Archéo­logue autant que jour­nal­iste – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fondeurs des couch­es explorées, selon les épo­ques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sède le don de ques­tion­ner les traces pour faire par­ler les hommes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­nal­iste, il ques­tionne « les gens », ceux de main­tenant pour attein­dre ce qui demeure du passé. Deux méth­odes qui, en fin de compte, se croisent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­roge-t-il aujourd’hui le Sahara, cet autre con­ti­nent dans le con­ti­nent, ou plutôt cet océan de pier­res, cail­loux, mon­tagnes. Et de sable. Ce désert immense et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de con­quêtes et de pou­voir. Ce lieu de con­fronta­tions que l’on peut dire exis­ten­tielles entre paysans séden­taires et nomades, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des envahisseurs, exploiteurs, trafi­quants en tous gen­res – aujourd’hui les armes, la drogue, les expé­di­ents du fon­da­men­tal­isme religieux, viles marchan­dis­es suc­cé­dant au com­merce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des esclaves aus­si, non sans forg­er une cer­taine sagesse nouée à l’infinitude des hori­zons.

Comme le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démythi­fi­er une con­trée exposée à l’exotisme, « Tombouc­tou l’inaccessible a cessé d’être la Mys­térieuse ». Il faut désor­mais se ren­dre à la dure réal­ité qui rejoint l’âpreté du « monde glob­al­isé », assoif­fé comme jamais de ressources « vitales », dont cet ura­ni­um d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­trales, devient un enjeu inter­na­tion­al et excite les ter­ror­istes.

On com­prend au fil de ces qua­tre cents pages très dens­es, à quel point le Sahara, depuis les temps immé­mo­ri­aux en pas­sant par sa tumultueuse his­toire (curieuse­ment liée aux pre­miers nav­i­ga­teurs) se trou­ve relié à l’« autre monde », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les coloni­sa­tions mod­ernes. Sans oubli­er les épopées fameuses, dont celle de l’Aéropostale avec l’escale non moins célèbre de Cap Juby (Laté­coère, Saint-Exupéry).

On sera éton­né égale­ment par le chapitre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Delacroix, Fro­mentin ; Isabelle Eber­hardt ; Paul Morand… et Albert Lon­dres). Vint ensuite « le temps des chercheurs », remar­quables défricheurs au long cours des mis­sions sci­en­tifiques.

L’ouvrage se ter­mine par un abon­dant chapitre inti­t­ulé « L ‘« Indépen­dance et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brûlante, qui ne se ter­mine pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­nal­iste rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvrage est à la fois pré­cieux par la richesse de con­tenu et par la qual­ité de l’écriture. Sa lec­ture en est facil­itée par d’innombrables inter­titres et tout un appareil­lage d’édition : chronolo­gie, glos­saire, carte, bib­li­ogra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en inspir­er. De même, pour d’autres raisons, qu’un cer­tain con­seiller prési­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Sahara. His­toire, guer­res et con­quêtes. Bernard Nan­tet.

Tal­landi­er édi­teur. 400 p. 22,90 €


Homélie du Mali. De la guerre et de la civilisation

Tout con­flit signe une cer­taine human­ité, celle qui se cherche en s’opposant tout en cher­chant son har­monie. Mais la guerre ? La guerre, c’est la part d’inhumanité, l’échec face au con­flit dans l’incapacité à le résoudre autrement que par la vio­lence – qui ne résout rien. Mais alors, la guerre au Mali ?

Tel est le thème de mon homélie domini­cale, ali­men­tée par l’échange de tweets suiv­ant :

 

– « Grac­chus Babeuf » : L’intervention au Mali pour ren­dre ser­vice à Are­va ? Non, on a un prési­dent de Gauche qui com­bat la Finance ? C’est ça j’ai bon ? Hein ? 


– Moi : Ces amal­games, c’est d’un nul ! Presqu’aussi binaire que les fous d’Allah.

– « G-B »: Sûre­ment, mais alors pourquoi ? Par bon­té d’âme ?

– Moi : Ben quoi, t’aurais lais­sé faire ces “libéra­teurs” ? Dis voir ta recette.

 

Fin de l’échange.

 

je penseDans sa si lente évo­lu­tion, l’humanité peine à se défaire de son ani­mal­ité. C’est aus­si que sa part instinc­tive lui pro­cure des avan­tages réels en ter­mes de survie et de repro­duc­tion notam­ment, ce que Dar­win qual­i­fi­ait de car­ac­tères béné­fiques pour l’espèce. L’agressivité relève de ces com­porte­ments béné­fiques, en même temps qu’elle se heurte à l’évolution sociale – la quête d’harmonie entre les indi­vidus et entre les groupes. C’est de cette évo­lu­tion qu’a émergé ce qu’on appelle la civil­i­sa­tion, cet effort des humains vers l’humanité en marche.

 

Évo­lu­tion lente, donc – à l’image tu temps long qui tra­verse préhis­toire et his­toire, selon une direc­tion non linéaire, en fait sin­ueuse au pos­si­ble et par­fois même régres­sive. En quoi il s’agit bien d’une con­struc­tion humaine, donc hési­tante et impar­faite, non téléologique, pour employ­er un gros mot qui sépare, là encore, les ten­ants du matéri­al­isme de ceux du déter­min­isme final­iste. Sépa­ra­tion qui cul­mine, en par­ti­c­uli­er aux Etats-Unis de manière vis­i­ble et même spec­tac­u­laire, entre sci­en­tifiques évo­lu­tion­nistes et créa­tion­nistes. Lesquels con­sid­èrent que l’origine du monde remonte à 6000 ans, puisque c’est écrit dans la Bible. Ces sor­nettes ayant aujourd’hui du mal à tenir debout – du moins dans les esprits un peu éclairés – leurs par­ti­sans se sont… adap­tés. Ain­si ont-ils « évolué » en adop­tant le con­cept du « des­sein intel­li­gent » (intel­li­gent design), ver­sion état­suni­enne du Grand hor­loger qui, dans l’Europe du XVI­I­Ie siè­cle, divi­sait déjà les ten­ants des Lumières.

Mais la guerre au Mali dans tout ça ?

N’est-ce pas la ques­tion : celle de la résis­tance à l’obscurantisme ? Les Maliens ne s’y trompent pas quand ils accla­ment l’intervention mil­i­taire française. Une néo-coloni­sa­tion ? Ou un rem­part con­tre ces fana­tiques assas­sins qui, au nom d’Allah et de la charia, tient, vio­lent, pil­lent ou, au « mieux », amputent, fou­et­tent, dégradent les femmes en les ter­rant chez elles ou en les voilant, détru­isent livres et bib­lio­thèques, inter­dis­ent la musique ?

 

Que la droite ump­iste, après avoir applau­di l’intervention française, se res­sai­sisse par oblig­a­tion idéologique et par­ti­sane, soit ! Que des gauchistes paten­tés s’enferrent comme à l’habitude dans leur rôle de ten­anciers de chapelles, bof ! Qu’un Mélen­chon pointe un doigt vengeur de prophète ! Mais pas cer­tains de mes potes de gauche, d’ordinaire éclairés, qui s’empêcheraient sous pré­texte de non-hol­lan­disme, non !

 

Si toute guerre est déplorable – voir le début de cette homélie –, elle l’est comme con­séquence de l’impossible har­monie en ce bas monde. Et non du fait qu’il n’y aurait pas de caus­es justes. Tout comme le sont les trois mots emblé­ma­tiques de notre République, et ce qui s’ensuit en ter­mes de jus­tice et de laïc­ité. D’humanité.


Côte d’ivoire. Les « processus de paix » face aux risques élevés d’un pays coupé en deux

Entre­tien avec Bernard Nan­tet, african­iste, auteur entre autres de Dic­tio­n­naire de l’Afrique (Larousse) et Chronolo­gie de l’Afrique (éd. TSH)

Les événe­ments de Côte d’ivoire peu­vent être dif­fi­ciles à com­pren­dre, pré­cisé­ment parce qu’ils sont traités de manière événe­men­tielle. La presse de con­som­ma­tion courante – comme on le dis­ait de la piquette – ignore la com­plex­ité, tend à généralis­er autant qu’à clicheton­ner. Pour des tas de raisons, c’est encore plus vrai pour l’Afrique, ain­si qu’un cer­tain dis­cours dakarois et prési­den­tiel l’a mon­tré jadis de façon déplorable. Bref, dans un blog non obnu­bilé par le temps, la longueur et le « client », on pou­vait essay­er de démêler l’écheveau ivoirien. C’est ce que fait ci-dessous Bernard Nan­tet, mon pote et com­père african­iste avec qui j’ai si sou­vent voy­agé en Afrique, et en par­ti­c­uli­er en Côte d’ivoire.

• À quoi tient, selon toi, le fameux cli­vage nord-sud ivoirien ?

– Bernard Nan­tet. Ça se passe à plusieurs niveaux. C’est d’abord un cli­vage économique, donc social for­cé­ment. Dans le sud, les gens sont beau­coup plus rich­es, c’est la région du cacao et du café, l’un et l’autre très appré­ciés sur le marché mon­di­al. Alors que dans le nord c’est du coton et de l’arachide, qui poussent beau­coup plus dif­fi­cile­ment parce que c’est un pays de savane. Cli­vage aus­si du fait que le nord est plus musul­man et le sud plutôt chré­tien et ani­miste ; mais au nord comme au sud on con­tin­ue à pra­ti­quer les reli­gions tra­di­tion­nelles. Donc on n’a pas affaire à de l’islam « pur » ni à du chris­tian­isme « pur ». En quoi il faut aus­si éviter d’opposer trop l’un à l’autre. Le cli­vage social tient à la fois de la plus grande pau­vreté du nord, mais aus­si au fait que le sud a besoin des bras du nord du pays et des pays voisins pour tra­vailler le cacao et le café de manière saison­nière.2Cte_dIvoire

• Oui, des tra­vailleurs venant du nord du pays mais aus­si des tra­vailleurs migrants, venus du Burk­i­na Faso notam­ment…

– …Oui. Et du Mali égale­ment. Il s’agit de pays de la savane, beau­coup plus soumise aux aléas de la sécher­esse, déjà que la sai­son sèche y dure par­fois six mois et plus ! D’où ces migra­tions vers le sud. C’est pour cette rai­son que les colons avaient créé la grande voie de chemin de fer Abid­jan-Oua­gadougou et ain­si faire venir les tra­vailleurs saison­niers par un aller-retour nord sud d’à peu près six mois.

• Cette voie fer­rée per­me­t­tait aus­si de reli­er le Burk­i­na Faso à l’océan.

– Certes, mais c’était d’abord pour faire venir la main-d’œuvre. Faire venir les tra­vailleurs et les ren­voy­er tout aus­si vite dès que la sai­son tirait à sa fin. D’autant qu’à l’époque les trans­ports routiers ne fonc­tion­naient pas.

• Je reviens un peu en arrière à pro­pos des don­nées religieuses dont tu as bien mon­tré la néces­sité d’en rel­a­tivis­er l’importance. Cepen­dant, tien­nent-elles quand même une place dans le con­flit actuel ?

– Je ne crois pas. On ne peut pas dire que la reli­gion compte en quoi que ce soit dans la sit­u­a­tion actuelle – je par­le des pra­tiques religieuses envers lesquelles les Africains sont très tolérants. Même si ça divise les pop­u­la­tions selon leurs manières de vivre. Par exem­ple, les musul­mans ont ten­dance à vouloir manger du riz, à la dif­férence des paysans du nord qui eux con­som­ment du mil qu’ils cul­tivent et qui coûte moins cher – c’est une céréale des cam­pagnes. On mange du riz quand on est en ville et qu’on a du tra­vail pour s’en pro­cur­er car il est plus cher que le mil, c’est une ques­tion de moder­nité. Les dif­férences sont donc plus mar­quées sur les gen­res de vie que sur les pra­tiques religieuses à pro­pre­ment par­ler. Je par­le des habi­tants du nord de l’Afrique occi­den­tale pas com­plète­ment islamisés, à la dif­férence des habi­tants des zones forestières qui ont plus ten­dance à manger du man­ioc, des patates douces, des ignames et du maïs – même s’il man­gent aus­si du riz, bien sûr ! Donc, ne pas trop se fix­er sur la reli­gion, même si elle tend à pren­dre de plus en plus d’importance avec l’islamisation crois­sante de l’Afrique.

• Et l’évangélisation aus­si…

– Ça ne joue que sur une frange assez mince, urbaine, bien moin­dre que l’islamisation. Il ne faut pas oubli­er qu’au début de la coloni­sa­tion, les Ivoiriens du sud avaient été con­ver­tis au chris­tian­isme pour évoluer ensuite vers le protes­tantisme et vers un syn­crétisme entre le chris­tian­isme et la reli­gion tra­di­tion­nelle. Lors de grandes grèves du début de la coloni­sa­tion, les tra­vailleurs s’appuyaient sur ce syn­crétisme avec églis­es indépen­dantes et pas­teurs « prophètes » pour s’opposer aux nou­velles cul­tures imposées par le colonisa­teur. L’évangélisme de Simone Gbag­bo renoue en quelque sorte avec ce syn­crétisme prophé­tique.

Lau­rent Gbag­bo (DR)

Alas­sane Ouat­tara (DR)

 

 

 

 

 

 

• Juste­ment, du point de vue de l’histoire et à pro­pos de la coloni­sa­tion, quelle place a-t-elle encore pu tenir dans les con­flits actuels ?

– Peu de place dans le con­flit lui-même, je crois. Parce que sous Gbag­bo, Bol­loré comme les autres grandes com­pag­nies français­es étaient très bien vues. Tout a com­mencé à la fin des années 80 lors de la crise économique qui a frap­pé la Côte d’ivoire du fait de la chute des prix du cacao et du café. C’est à ce moment-là qu’Houphouët-Boigny a fait appel à l’économiste Alas­sane Ouat­tara pour, comme on dit si bien, remet­tre de l’ordre dans l’économie ivoiri­enne – ce qui voulait dire tailler dans le secteur pub­lic. Ouat­tara fut min­istre de l’économie de 90 à 93, c’est-à-dire jusqu’à la mort d’Houphouët, et durant la péri­ode où il était déjà très malade. Autant dire que c’est Ouat­tara qui fai­sait alors la poli­tique économique de la Côte d’ivoire. Il a vrai­ment sabré dans le secteur pub­lic, pri­vati­sant à mort. Surtout, il a sup­primé la Caisse de com­pen­sa­tion économique créée dans les années 60, à l’époque du « mir­a­cle ivoirien ». Cette caisse per­me­t­tait de liss­er les écarts de ren­de­ments agri­coles d’une année sur l’autre ; quand l’année était bonne, on fai­sait des pro­vi­sions qui per­me­t­taient de pay­er les petits planteurs en cas de mévente. Il ne faut pas oubli­er qu’Houphouët-Boigny a fait toute sa car­rière poli­tique, dès avant l’indépendance, en tant que syn­di­cal­iste agri­cole – Sék­ou Touré, lui, prési­dent de la Guinée, était un syn­di­cal­iste des dock­ers, c’était très dif­férent ! Houphouët-Boigny est un syn­di­cal­iste des petits planteurs con­tre les gros. C’est ain­si qu’il est devenu prési­dent de la Côte d’ivoire à l’indépendance.

• C’est aus­si lui qui a mis en avant la « Françafrique » tout en imposant un  pou­voir dic­ta­to­r­i­al dont cer­tains sont restés nos­tal­giques…

– La Françafrique est un con­cept élaboré par Houphouët-Boigny qui voulait mon­tr­er la prox­im­ité de l’Afrique fran­coph­o­ne avec la France – pas seule­ment les hommes poli­tiques, mais aus­si les élites, les intel­lectuels et les Africains fran­coph­o­nes en général. À la mort d’Houphouët-Boigny en 93, c’est un Baoulé comme lui, Konan Bédié, alors prési­dent de l’Assemblée nationale, qui est devenu prési­dent de manière con­sti­tu­tion­nelle. En 1995, il est élu avec 96% des suf­frages… avant d’être ren­ver­sé en 99 par Robert Guéï lors d’un coup d’État mil­i­taire. Aux élec­tions d’octobre 2000, Guéï est bat­tu, mais refuse de recon­naître le résul­tat. Des man­i­fes­ta­tions fer­ont alors env­i­ron 300 morts. Guéï sera tué en 2002 lors du putsch organ­isé par les opposants du nord.

C’est à cette époque que Bédié a lancé le thème de l’« ivoir­ité », con­tre lequel Gbag­bo s’était d’ailleurs élevé en tant que social­iste. Thème qu’il ne repren­dra pas vrai­ment à son compte, même si ça a été beau­coup dit. Bref, il est devenu prési­dent en 2000 face à Guéï et Ouat­tara [Ndlr : comme nous l’a fait juste­ment remar­quer un com­men­ta­teur, voir ci-dessous, Ouat­tara n’avait pas été can­di­dat en 2000, pour cause de non “ivoir­ité”] et en 2002, donc, les putschistes du nord exi­gent que Ouat­tara devi­enne prési­dent. Le pays va se trou­ver coupé en deux moitiés nord et sud. Puis il y aura les « accords de Mar­cous­sis » et les bom­barde­ments de Bouaké qui causeront 9 morts et une cinquan­taine de blessés chez les mil­i­taires français, sans qu’on ait jamais bien su qui les avait ordon­nés. La réplique des Français a ensuite déclenché de vio­lentes émeutes anti-français­es.

• Après quoi les élec­tions furent reportées à plusieurs repris­es, finale­ment jusqu’en 2010, avec les con­séquences que l’on sait.

– Cha­cun des camps a accusé l’autre d’avoir trafiqué bul­letins et résul­tats. Le prob­lème élec­toral au sens strict c’est que tous les bureaux de vote n’étaient pas vrai­ment con­trôlés, en par­ti­c­uli­er ceux du nord, beau­coup plus clairsemés qu’au sud. Gbag­bo n’a pas accep­té le ver­dict de Ouat­tara et récipro­que­ment. Mais comme Ouat­tara était un ancien haut fonc­tion­naire du Fonds moné­taire inter­na­tion­al, il était con­sid­éré comme celui qui allait remet­tre la Côte d’ivoire sur pied – sinon l’Afrique de l’ouest et l’Afrique toute entière – c’est donc lui que la « com­mu­nauté inter­na­tionale » a choisi. Ain­si on avait d’un côté ce fils de marc­hand, libéral ten­dance néo ou ultra, ancien gou­verneur de la Banque cen­trale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de 1988 à 1990 ; et de l’autre un pro­fesseur d’histoire qui a passé sa thèse sur le marx­isme à Paris… Ils ne sont guère com­pat­i­bles pour gou­vern­er ensem­ble… D’autant qu’en 1992, Gbag­bo et sa femme avait été jetés en prison par Ouat­tara, pen­dant plus d’un an !

• Pourquoi finale­ment n’y a-t-il pas eu recompte des bul­letins ?

– Est-ce qu’on aurait pu les recompter, et dans quelles con­di­tions à nou­veau ? Et Gbag­bo n’était pas non plus des plus pro­pres tant en ce qui con­cerne les droits de l’homme, la dis­pari­tion du jour­nal­iste fran­co-cana­di­en Guy-André Kief­fer* ; l’assassinat de Jean Hélène*, de Radio France inter­na­tionale ; les exac­tions de son mou­ve­ment des « Jeunes patri­otes », etc. Peut-être aurait-il fal­lu un intérim avec Konan Bédié pen­dant un ou deux ans, le temps que les choses se cal­ment… Per­son­ne ne l’aurait vrai­ment souhaité, ni les antag­o­nistes, ni la « com­mu­nauté inter­na­tionale » qui mis­ait tant sur Ouat­tara. Quant à Gbag­bo, la presse occi­den­tale l’avait en quelque sorte “dans le nez” à cause des assas­si­nats de Kief­fer et Hélène.  C’est un fait que la Côte d’ivoire se trou­ve main­tenant vrai­ment coupée en deux. Je ne vois pas com­ment les choses pour­raient s’arranger.

• Surtout avec un déséquili­bre lié au fait que la cap­i­tale économique, Abid­jan, est plus forte­ment gbag­boïste.

– Oui, et le sud plus générale­ment. Et quand les habi­tants du nord vont arriv­er dans le sud pour s’y installer, com­ment cela va-t-il se pass­er, y com­pris chez les Baoulé de Konan Bédié ? Et tous les Akan du cen­tre et du sud-est, dont font par­tie les Baoulé (comme les Ashan­ti du Ghana), com­ment vont-ils aus­si réa­gir ? Le cli­vage va-t-il s’accentuer ? Com­ment faire pour que ce qu’on appelle tou­jours pudique­ment les « proces­sus de paix »  ne con­tin­u­ent pas à cacher de vrais con­flits ? Qu’en sera-t-il de la com­mis­sion « vérité et réc­on­cil­i­a­tion » pro­posée par Ouat­tara selon le mod­èle d’Afrique du Sud, on peut essay­er, pourquoi pas ? Il ne faut pas oubli­er que Gbag­bo et Ouat­tara se sont retrou­vés ensem­ble en 1995 dans un même bloc pour s’opposer aux élec­tions organ­isées par Konan Bédié, estimées non démoc­ra­tiques. Mais il s’est passé tant de choses entre-temps…

* Taper “Kief­fer” et “Jean Hélène” dans la case Rechercher, colonne de droite.


[Révoltes arabes]. A Cuba, place de la Révolution, on prépare le défilé au pas de l’oie

Cuba Libye Révolution yes© faber

Le pas de l’oie à Cuba, selon Yoani Sanchez sur “Generacion Y

 

Mon quarti­er con­naît une petite sec­ousse, un change­ment qui se présente sous la forme d’une couche d’asphalte neuve, d’ouvriers qui refont les rues et posent un revête­ment noirâtre qui dans quelques jours aura dur­ci sous les pneus des voitures. Nous sommes tous sur­pris. La joie serait le sen­ti­ment le plus courant si ce n’étaient les raisons qui ont con­duit à ces répa­ra­tions et la rai­son de ces travaux. Toute la Place de la Révo­lu­tion et la « zone blo­quée » où j’habite se pré­par­ent au grand défilé du 15 avril prochain*. Un grand défer­lement de puis­sance mil­i­taire qui pré­tend dis­suad­er tous ceux qui souhait­ent un change­ment à Cuba.

Depuis des semaines le park­ing du stade Lati­no-améri­cain est le siège de répéti­tions pour le pas de l’oie des sol­dats. Des jambes ten­dues à quar­ante cinq degrés, qui rap­pel­lent des mar­i­on­nettes tirées par un fil, par une corde qui se perd là-haut dans l’immensité du pou­voir.

Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de beau dans une parade mil­i­taire, ce qu’il peut y avoir d’émouvant dans le défilé de ces êtres syn­chrones et automa­tiques qui passent le vis­age tourné vers le leader dans la tri­bune. Mais le résul­tat je le con­nais bien : on dira ensuite que le gou­verne­ment est armé jusqu’aux dents et que ceux qui descen­dent dans la rue pour pro­test­er seront écrasés con­tre le sol qu’aujourd’hui même on est en train de répar­er.

Le pas des pelo­tons ten­tera de nous de nous aver­tir que le Par­ti n’a pas seule­ment des mil­i­taires pour le défendre mais aus­si des troupes anti-émeute et des corps d’élite. J’appellerais ça la choré­gra­phie de l’autoritarisme, mais d’autres préfèrent croire que ce sera une démon­stra­tion d’indépendance, d’une autonomie nationale qui ressem­ble en réal­ité à celle de Robin­son aban­don­né sur son île.

Mais au-delà de mes réti­cences envers les uni­formes, de mon allergie au défilé d’escadrons qui marchent à l’unisson, je suis aujourd’hui préoc­cupée par le goudron, par cet asphalte posé récem­ment que les chaînes des tanks vont endom­mager.”

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

* Note de GP: il s’agit de mar­quer le cinquan­te­naire du débar­que­ment de la baie des Cochons : le 15 avril 1961, ten­ta­tive d’invasion mil­i­taire de Cuba par des exilés cubains soutenus par les États-Unis.


Libye Tunisie. Question de regards

 

Revue de presse. La légende est celle de l’Histoire en marche…

 


SUR LES ROUTES DE TUNISIE — Que Redeyef est belle en ce jour !

Par Bernard Dréano

Respon­s­able du Cen­tre d’études et d’initiatives de sol­i­dar­ité inter­na­tionale (CEDETIM), Bernard Dréano a par­cou­ru la Tunisie, un mois après la chute du prési­dent Ben Ali. Il a accom­pa­g­né le mil­i­tant Mouhied­dine Cher­bib au tri­bunal, ren­con­tré des avo­cats, des familles de mar­tyrs et des syn­di­cal­istes de l’UGTT.  Voici son réc­it, comme un beau et fort témoignage.

14 févri­er 2011. Zine el-Abidine Ben Ali a fui la Tunisie depuis un mois.

Un ami de la Ligue tunisi­enne des droits de l’homme (LTDH) est venu me chercher à l’aéroport de Tunis-Carthage. Nous allons directe­ment au local de la Ligue rejoin­dre le groupe qui doit par­tir pour Gafsa.

La vil­la qui abrite le siège de la Ligue est un lieu emblé­ma­tique de la résis­tance à la dic­tature. La LTDH, fondée en 1976, n’a jamais cédé devant les pres­sions des pou­voirs de Bour­gui­ba puis de Ben Ali, les intim­i­da­tions et cen­sures, les empris­on­nements ou l’exil de cer­tains de ses respon­s­ables comme Khe­maïs Chem­mari, Khe­maïs Ksi­la, Mon­cef Mar­zou­ki. La Ligue n’a cessé de dénon­cer les atteintes au droit, la cor­rup­tion, la répres­sion et la tor­ture de mil­i­tants poli­tiques ou syn­di­caux, islamistes, com­mu­nistes, soci­aux-démoc­rates ou libéraux. Entr­er dans la vil­la de la Ligue, con­stam­ment sur­veil­lée par la police, c’était l’assurance d’être suivi, fiché, par­fois inter­pel­lé… J’en ai fait l’expérience.

Mais aujourd’hui, aucun flic à l’horizon. Aucun flic ? Pas tout à fait. Il y a, en civ­il, à l’intérieur du bâti­ment quelques policiers. Ils sont venus sol­liciter des con­seils pour créer un syn­di­cat indépen­dant dans la police !

À l’intérieur, je retrou­ve avec émo­tion Mokhtar Tri­fi, prési­dent de la Ligue depuis 2000 (aucun con­grès de la LTDH n’ayant pu se tenir depuis cette date du fait des pres­sions du pou­voir), et d’autres mem­bres de l’organisation. Et les exilés revenus au pays, Khé­maïs Ksi­la, Kamel Jen­doubi, le prési­dent du réseau euro-méditer­ranéen des droits de l’homme, et bien sûr Mouhied­dine Cher­bib.

(Lire la suite…)


Appel pour une intervention solidaire de l’Union européenne en Méditerranée

Une soix­an­taine d’organisations lan­cent un appel à l’Union européenne pour qu’elle inter­vi­enne de manière con­crète et sol­idaire dans le sou­tien aux peu­ples de Méditer­ran­née en révolte. En voici le texte :

© faber

Alors que des change­ments poli­tiques majeurs, annonçant la fin de régimes autori­taires, sont amor­cés au sud de la Méditer­ranée, les gou­verne­ments et les instances de l’Union européenne se mon­trent avant tout préoc­cupés de se pro­téger con­tre « les flux migra­toires incon­trôlables » que pour­raient entraîn­er ces boule­verse­ments. Les experts et les ser­vices diplo­ma­tiques, qui n’ont rien vu venir des mou­ve­ments poli­tiques en cours, ne craig­nent pas aujourd’hui d’affirmer que des mil­liers de migrants risquent de défer­ler sur les ter­ri­toires européens.

L’UE a adop­té en 2001 un dis­posi­tif dit de « pro­tec­tion tem­po­raire » pour les ressor­tis­sants d’Etats qui, vic­times d’une cat­a­stro­phe naturelle, de trou­bles poli­tiques dans leur pays ou de con­flits armés, auraient besoin en urgence de trou­ver un abri en Europe. Mais « à l’heure actuelle, il n’y a pas de flux de réfugiés en prove­nance de Libye », s’est empressée d’indiquer la Com­mis­sion européenne. Dans le même temps elle envoie des patrouilles sur ses fron­tières mar­itimes, via Fron­tex, pour empêch­er les réfugiés poten­tiels, assim­ilés à des migrants clan­des­tins, de tra­vers­er la Méditer­ranée !
Pen­dant ce temps, la sit­u­a­tion s’aggrave de jour en jour en Libye et à ses fron­tières. En Tunisie, où afflu­ent des dizaines de mil­liers de réfugiés, le dis­posi­tif est sat­uré, mal­gré les efforts déployés par les autorités locales. L’Europe ne peut pas con­tin­uer à faire comme si elle n’était pas con­cernée par le sort des dizaines ou cen­taines de mil­liers de per­son­nes qui ont besoin de pro­tec­tion dans les pays actuelle­ment trou­blés, ni par celui des migrants, orig­i­naires de divers autres pays arabes, africains, asi­a­tiques, qui y rési­dent.

L’Europe et la Libye. Tripoli, Munich, Guernica…

Cet extrait vidéo ne dure qu’une minute, une minute de trop dans l’horreur des pro­pos de cet innom­ma­ble despote, prêt à tuer encore et encore pour assou­vir sa démence. On s’était presque habitués aux révoltes qua­si « nor­males », sans « trop » de vic­times. Ce qui s’est enclenché en Libye sus­cite les plus grandes craintes. D’autant que les réac­tions inter­na­tionales sem­blent telle­ment tim­o­rées. A com­mencer par celles de notre gou­verne­ment – mais là, on s’est vrai­ment habitués. Tant de com­pro­mis­sions passées et si récentes avec tous ces régimes tox­iques – pour repren­dre un qual­i­fi­catif financier déjà effacé – ont semé assez de trou­bles dans les esprits accom­mod­ables, à l’éthique si élas­tique, au manque de droi­ture et de courage, assez de dérange­ments pour paral­yser la moin­dre action.

La rébel­lion ver­bale d’un groupe de diplo­mates, pub­liée dans Le Monde> de ce jour, con­stitue un signe de plus attes­tant de la déliques­cence de ce régime à vau-l’eau, bal­lot­té par les événe­ments sur lesquels il n’a aucune prise – on appelle d’ailleurs ça la realt-poli­tik, ici elle est élevée au rang des beaux-arts. Ce n’est évidem­ment pas un Berlus­coni qui va relever le niveau européen quant au drame libyen, ni s’agissant de l’histrion d’opérette, ni de la poli­tique de l’ancienne colonie sous per­fu­sion pétrolière libyenne. Merkel y va de son cou­plet hor­ri­fié et Cameron sem­ble porté dis­paru. Ain­si l’Europe se trou­ve-t-elle une fois de plus sans voix, atten­dant sans doute les instruc­tions en prove­nance d’outre-Atlantique.

Rien ne se répète jamais. S’il faut cepen­dant retenir les leçons de l’Histoire, je pense aux fameux accords de Munich. J’entends aus­si la voix trem­blant, émou­vante certes, et dra­ma­tique­ment impuis­sante de Léon Blum renonçant à l’intervention mil­i­taire con­tre l’Espagne fran­quiste. Je pense à ça et aus­si, c’était écrit, à Guer­ni­ca – à Guer­ni­ca le vil­lage basque mar­tyre , et bien sûr au célèbre tableau de Picas­so. Et j’ai peur pour la Libye, pour le peu­ple libyen livré à la folie meur­trière d’un mon­stre sans retenue.

Rue89 a mis en ligne les rares témoignages par­venant du pays qua­si coupé du monde. Une Suis­so-Libyenne vivant à Beng­hazi, dans l’est de la Libye appelle au sec­ours : “On a filmé ! On a les vidéos ! Mais ils ont coupé Inter­net. Ils tuent n’importe qui, une petite fille de 7 ans, notre voi­sine, qui se rendait dans un mag­a­sin. A quoi ça sert main­tenant d’avoir peur ? On a besoin des jour­nal­istes ! Pour que le monde sache ce que fait Mouam­mar Kad­hafi. Les gens dis­ent : “Ou nous, ou lui ! Ou Kad­hafi, ou le peu­ple !””.


Super-Boillon à Tunis, ambassadeur et “philosophe”…

http://www.youtube.com/watch?v=SnuH0fuXcSg

Je suis là pour vous expos­er une philoso­phie…” “Je suis pour le con­trat de con­fi­ance…” Ain­si cause le nou­v­el ambas­sadeur de la France, per­me­t­tez, entre Mon­sieur Homais et Mon­sieur Dar­ty. Quel mépris que ce mec ! « Dégage, petit Sarko ! » lui a aus­sitôt rétorqué la rue tunisi­enne, sans crain­dre le pléonasme qui fait mouche. Le tout fringant ambas­sadeur de France en Tunisie, le “Sarko-boy » Boris Boil­lon a été obligé de bouf­fer son cha­peau après son exploit du jour et présen­ter son mea-cul­pa le soir même. Sur son site Twit­ter d’abord -“Vrai­ment désolé si j’ai pu offenser. Ce n’était pas mon inten­tion”-, et puis à la télévi­sion nationale tunisi­enne same­di soir. “Je présente toutes mes excus­es à tout le peu­ple tunisien, a déclaré l’ambassadeur décrié. « J’ai une énergie et une volon­té bien déter­minée de pro­mou­voir des rela­tions bilatérales. J’ai été spon­tané plus que je n’aurais du l’être. Doré­na­vant je dois par­ler de manière plus polie”. Pré­ten­tion gou­jate et diplo­matie, ça fait deux ; ce n’est pas à l’école de son men­tor qu’un tel gom­meux aurait pu appren­dre ce b-a-ba, certes.

Ce qu’en dit sur son blog je jour­nal­iste tunisien Allal Sah­bi :

J’ai écouté l’intervention en arabe, l’échange avec les jour­nal­istes. La façon dont il fait cess­er le dia­logue : “kha­lass !“ (un peu l’équivalent de “bas­ta” en espag­nol), est extrême­ment méprisante, autori­taire et cas­sante. 

Déjà, il ne fal­lait pas envoy­er comme diplo­mate en Tunisie un type qui a aus­si chaude­ment appré­cié l’intervention US en Irak. Regardez plus bas d’ailleurs, pas un mot sur les vic­times humaines. Pas un mot  de com­pas­sion, pas de place pour l’humain. Il ne sait par­ler qu’en mil­lions et mil­liards de dol­lars, en parts de marché, c’est vrai­ment hon­teux, indé­cent !!!  Pas­cal Boni­face l’a très heureuse­ment épinglé au sujet de ses pris­es de posi­tions en Irak

Devant l’ambassade de France à Tunis, 20/2/11

“Ensuite, il est super­flu d’être arabo­phone quand on fait mon­tre d’autant de mépris. Il vaut mieux quelqu’un qui ne par­le pas un mot d’arabe, mais qui ne méprise pas à ce point ses inter­locu­teurs, et tout le peu­ple.

Il est dans la droite ligne du trop fameux “dis­cours de Dakar” : tout dans l’arrogance, la con­de­scen­dance et le mépris.
.  Il se qual­i­fie de pur  pro­duit “Sarko”, ce en quoi il a par­faite­ment rai­son.[…] Ce sarkoboy 2.0, sou­vent présen­té comme un James Bond de la diplo­matie aura fort à faire pour redor­er l’image de la France, démin­er le ter­rain poli­tique et retiss­er des liens avec la société civile. Sans compter la réor­gan­i­sa­tion d’un out­il diplo­ma­tique qui a mon­tré beau­coup de faib­less­es au moment de la révolte tunisi­enne.
Il incar­ne le pro­to­type de l’homo diplo­mati­cus mod­erne sous l’ère Sarkozy.”



Un « néo­con » à la française ?

 Ancien ambas­sadeur de France auprès des Emi­rats Arabes Unis, égale­ment en poste en Soma­lie, et en Tunisie, auteur du livre “Les Voies de la diplo­matie”, Charles Cret­tien a ain­si exprimé ses réti­cences dans une tri­bune au Monde  : « On ne nomme pas un ambas­sadeur comme on nomme un préfet. La diplo­matie est un dia­logue avec un pays étranger, son gou­verne­ment et son chef d’Etat. La nom­i­na­tion de Boris Boil­lon comme ambas­sadeur de France est la néga­tion de ce principe élé­men­taire, elle est donc choquante voire dan­gereuse pour les rela­tions à venir entre Paris et Tunis ».



  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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