On n'est pas des moutons

Afrique(s)

Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste maro­cain Nabil Ayouch, est un film remar­quable dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heu­reu­se­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­ma­to­gra­phique : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­pre­nant, mais, sur­tout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abi­dar – superbe –, a été vio­lem­ment agres­sée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tri­bune adres­sée au Monde [12/11/15 ], expli­quant aus­si pour­quoi elle se voit contrainte de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abi­dar vio­lem­ment agres­sée à Casa­blan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la socié­té qui se trouve au centre d’une actua­li­té per­ma­nente et à peu près géné­rale dans le monde, même si, bien sûr, les situa­tions sont variables, et donc leur degré de gra­vi­té. N’empêche, cela vaut dans nos socié­tés dites évo­luées. Que l’on songe aux dif­fé­rences de salaires entre hommes et femmes, à fonc­tions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de res­pon­sa­bi­li­té, du har­cè­le­ment sexuel, du machisme « ordi­naire ». On n’entrera même pas ici sur le lamen­table débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condi­tion fémi­nine dans un des pays arabes les plus rétro­grades sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cette royau­té d’un autre âge vou­drait se dra­per dans une pré­ten­due modernité.

Dans son texte, la comé­dienne donne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse per­son­nelle, une impla­cable dénon­cia­tion d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films com­mer­ciaux, j’ai obte­nu le pre­mier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réa­li­sa­teur talen­tueux et inter­na­tio­na­le­ment recon­nu, et parce que j’allais don­ner la parole à toutes celles avec les­quelles j’avais gran­di : ces petites filles des quar­tiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais aux­quelles on dit sans cesse qu’un jour elles ren­con­tre­ront un homme riche qui les emmè­ne­ra loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réa­lisent qu’elles sont deve­nues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de tra­vail, por­tée par Nabil Ayouch et mes par­te­naires de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le len­de­main de sa pré­sen­ta­tion, un mou­ve­ment de haine a démar­ré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a déci­dé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne demande l’autorisation de le dif­fu­ser. Much Loved déran­geait, parce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­ciel­le­ment inter­dite au Maroc, parce qu’il don­nait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les auto­ri­tés ont décla­ré que le film don­nait une image dégra­dante de la femme maro­caine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de com­ba­ti­vi­té, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pagne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux sociaux et dans la popu­la­tion. Per­sonne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà deve­nu le sujet numé­ro un de toutes les dis­cus­sions. La vio­lence aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tuni­sienne) et à mon encontre. Je déran­geais à mon tour, parce que j’avais le pre­mier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je pre­nais posi­tion ouver­te­ment contre l’hypocrisie par des décla­ra­tions nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sages de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a connu un bel accueil (j’ai notam­ment obte­nu le Prix de la meilleure actrice dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­co­phones, Angou­lême en France et Namur en Bel­gique). Mais sur­tout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclai­rés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à visage décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a cal­mé la haine contre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­porte mal, on lui dit « tu fini­ras comme Abi­dar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes maro­caines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me sou­te­nir, mais beau­coup se sont détour­nés de moi. Pen­dant des semaines, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors uni­que­ment pour des courses rapides, cachée sous une bur­qa (quel para­doxe, me sen­tir pro­té­gée grâce à une burqa…).

« Ces der­niers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retom­bée. Alors jeu­di 5 novembre, le soir, je suis allée à Casa­blan­ca à visage décou­vert. J’y ai été agres­sée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voi­ture, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhi­cule, ils ont rou­lé pen­dant de très longues minutes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui vou­laient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­rible. Les méde­cins à qui je me suis adres­sée pour les secours et les poli­ciers au com­mis­sa­riat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroya­ble­ment seule… Un chi­rur­gien esthé­tique a quand même accep­té de sau­ver mon visage. Ma han­tise était jus­te­ment d’avoir été défi­gu­rée, de gar­der les traces de cette agres­sion sur mon visage, de ne plus pou­voir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me sou­te­nir. J’ai fait des décla­ra­tions de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai déci­dé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pagne de déni­gre­ment légi­ti­mée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les conser­va­teurs, nour­rie par les réseaux sociaux si pré­sents aujourd’hui… et qui conti­nue de tour­ner en rond et dans la vio­lence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une par­tie de la popu­la­tion, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homo­sexuels dérangent, que les dési­rs de chan­ge­ment dérangent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loub­na Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en cir­cu­la­tion au Maroc, dans les­quelles des scènes por­no­gra­phiques ont été ajou­tées pour en dénon­cer l’immoralité !


Tunisie. « Charlie » et la suite

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L’actua­li­sa­tion du slo­gan « Char­lie » résume tout, hélas. Tout, c’est-à-dire, en réfé­rence aux atten­tats de jan­vier à Paris, une même ana­lo­gie dans l’horreur fana­tique et mor­ti­fère ; un même but des­truc­teur qui s’en prend à l’Histoire – celle de la Tuni­sie, à tra­vers le musée du Bar­do –; à l’Occident, dési­gné comme Satan à tra­vers ses tou­ristes « dépra­vés »; et à la Démo­cra­tie, assi­mi­lée à la déchéance laïque – donc anti-cora­nique. En prime, si on ose dire, cet odieux atten­tat – 22 morts, une cin­quan­taine de bles­sés – ruine pour long­temps la chan­ce­lante éco­no­mie tuni­sienne en grande par­tie basée sur le tourisme.

L’« État isla­mique » vient ain­si de faire son entrée fra­cas­sante dans cette Tuni­sie qui, depuis quatre ans, par­ve­nait tant bien que mal à sau­ve­gar­der sa révo­lu­tion et ses fra­giles acquis. Ain­si contraint à décré­ter l’« état de guerre », le gou­ver­ne­ment tuni­sien tombe dans l’engrenage répres­sif qui s’attaque aux effets et non aux causes. Des causes d’ailleurs si pro­fondes qu’elles outre­passent les capa­ci­tés réac­tives d’un petit État et même – c’est tout dire – celles de la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale ». Ladite « com­mu­nau­té » qui, par ses membres voyous, ses machines de guerre, son éco­no­mie de la Finance et du tout-Mar­chan­dise, a lar­ge­ment contri­bué à allu­mer la mèche ram­pante du fas­cisme islamiste.

Les repor­tages d’Envoyé spé­cial (France 2), notam­ment les pas­sages tour­nés à Sidi Bou­zid d’où était par­tie la révo­lu­tion avec le sui­cide de Moha­med Boua­zi­zi, montrent un tel cli­vage hai­neux entre sala­fistes et démo­crates qu’on peut craindre le pire à court terme. Et com­ment ne pas voir la menace de ce cli­vage géné­ral dans notre monde en désar­roi ? N’en ver­ra-t-on pas les effets « col­la­té­raux » dès dimanche pro­chain dans les urnes bien de chez nous ?

 

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Mauritanie : condamné à mort pour apostasie – « avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet »

mauritanie

Moha­med Cheikh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, condam­né à mort pour apostasie

Un jeune Mau­ri­ta­nien jugé pour apos­ta­sie après un écrit consi­dé­ré comme blasphé–matoire a été condam­né à mort mer­cre­di soir (24/12/14) par un tri­bu­nal de Nouadhi­bou, port à l’extrême nord-ouest du pays.

Moha­med Cheikh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, avait plai­dé non cou­pable mar­di 23 décembre à l’ouverture de son pro­cès, le pre­mier du genre en Mau­ri­ta­nie. La peine de mort n’est pas abo­lie dans le pays où, selon Amnes­ty Inter­na­tio­nal, la der­nière exé­cu­tion date de 1987.

Le pré­ve­nu, proche de la tren­taine, s’est éva­noui à l’énoncé du ver­dict par la Cour cri­mi­nelle de Nouadhi­bou avant d’être rani­mé et conduit en pri­son. L’annonce du juge­ment a été sui­vie de bruyantes scènes de joie dans la salle d’audience et à tra­vers la ville de Nouadhi­bou avec des ras­sem­ble­ments ponc­tués de concerts de klaxon.

A l’audience, un juge a rap­pe­lé à l’accusé qu’il a été incul­pé d’apostasie « pour avoir par­lé avec légè­re­té du pro­phète Maho­met  » dans un article publié briè­ve­ment sur des sites inter­net mau­ri­ta­niens, dans lequel il contes­tait des déci­sions prises par le pro­phète Maho­met et ses com­pa­gnons durant les guerres saintes.

Moha­med Cheikh Ould Moha­med avait expli­qué que « son inten­tion n’était pas de por­ter atteinte au pro­phète, (...) mais de défendre une couche de la popu­la­tion mal consi­dé­rée et mal­trai­tée, les for­ge­rons  », dont il est issu. Il a ensuite décla­ré : « Si on peut com­prendre (à tra­vers mon texte) ce pour quoi je suis incul­pé, je le nie com­plè­te­ment et m’en repens ouvertement. »

Mer­cre­di soir, les deux avo­cats com­mis d’office pour la défense ont insis­té sur le repen­tir expri­mé par l’accusé et esti­mé que cela devrait être pris en compte en sa faveur.

Plus tôt dans la jour­née, le pro­cu­reur de la Répu­blique de Nouadhi­bou avait requis la peine de mort à son encontre.

En ren­dant sa déci­sion, la cour a indi­qué que le pré­ve­nu tom­bait sous le coup d’un article du code pénal mau­ri­ta­nien pré­voyant la peine de mort pour « tout musul­man, homme ou femme, ayant renon­cé à l’islam, expli­ci­te­ment ou à tra­vers des actes ou paroles en tenant lieu ».

mauritanieEn février, un célèbre avo­cat mau­ri­ta­nien, Me Moha­me­den Ould Iched­dou, qui avait été sol­li­ci­té par la famille de l’accusé, avait annon­cé qu’il renon­çait à le défendre après des mani­fes­ta­tions hos­tiles contre le jeune homme ain­si que lui-même et ses proches.

Dans son article contro­ver­sé, Moha­med Cheikh Ould Moha­med accu­sait la socié­té mau­ri­ta­nienne de per­pé­tuer un « ordre social inique héri­té » de cette époque.

Plu­sieurs mani­fes­ta­tions de colère avaient eu lieu à Nouadhi­bou et à Nouak­chott, cer­tains pro­tes­ta­taires allant jusqu’à récla­mer sa mise à mort, le qua­li­fiant de « blasphémateur ».

Selon des orga­ni­sa­tions isla­miques locales, c’est la pre­mière fois qu’un texte cri­tique de l’islam et du pro­phète est publié en Mau­ri­ta­nie, Répu­blique isla­mique où la cha­ria (loi isla­mique) est en vigueur mais dont les sen­tences extrêmes comme les peines de mort et de fla­gel­la­tions ne sont plus appli­quées depuis les années 1980.

[Avec AFP et lefigaro.fr]

Com­men­taire de Ber­nard Nan­tet, jour­na­liste et afri­ca­niste, spé­cia­liste du Saha­ra (auteur de Le Saha­ra. His­toire, guerres et conquêtes , éd. Tallandier).

Il y a quand même quelques chances que la « sen­tence » ne soit pas exé­cu­tée si les pres­sions inter­na­tio­nales sont suf­fi­santes, d’autant plus que la Mau­ri­ta­nie est par­te­naire dans la lutte contre les isla­mistes. Tou­te­fois, c’est jus­te­ment en rai­son de cette  » rigueur  » reli­gieuse que la Mau­ri­ta­nie est rela­ti­ve­ment écar­tée de l’action des isla­mistes (un peu comme l’Arabie saou­dite !!!) qui leur donne moins de grain à moudre. L’embêtant, c’est que ça se passe à Nouadhi­bou, loin de la « média­ti­sa­tion  » qu’il peut y avoir à Nouakchott.

Appa­rem­ment, il semble que le jeune homme en ques­tion, de par la rai­son qu’il donne de son geste qu’on ne connaît pas encore avec pré­ci­sion, serait issu de la caste des for­ge­rons, mépri­sée comme il se doit, par­tout au Saha­ra, y com­pris chez les Toua­reg, où la tra­di­tion fait des for­ge­rons des Juifs isla­mi­sés. Mépris ambi­gu cepen­dant comme tout ce qui concerne les arti­sans, car on a besoin d’eux pour faire les menus objets usuels en métal (sa femme est géné­ra­le­ment potière et c’est elle qui fait les coussins).

Cette his­toire-là est à rap­pro­cher de la condam­na­tion (je ne sais pas si c’était à la peine de mort) d’un Noir maure qui avait brû­lé des pages d’un trai­té juri­dique tra­di­tion­nel (pas du Coran, il n’était pas fou à ce point-là) jus­ti­fiant l’esclavage. Il faut savoir que l’islam mau­ri­ta­nien se recon­naît de l’école malé­kite comme l’islam saha­rien et celui d’Afrique du Nord qui se basent sur la loi cora­nique (cha­ria) pour régler tous les pro­blèmes d’ici-bas (et ceux de là-haut aus­si pro­ba­ble­ment). Ces trai­tés juri­diques concer­nant la vie nomades (pâtu­rages, cap­tifs, mariage, vie quo­ti­dienne), ce sont les fameux manus­crits qui consti­tuent les biblio­thèques ambu­lantes nomades.


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Ber­nard Nan­tet, jour­na­liste et archéo­logue, spé­cia­liste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vier, les habi­tants de Ban­gui, la capi­tale cen­tra­fri­caine, virent sur­gir des groupes de com­bat­tants sans uni­forme, le corps bar­dé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­trices. Brus­que­ment, l’Afrique de la brousse remon­tait à la sur­face avec ses tra­di­tions et son his­toire occul­tée par la longue paren­thèse colo­niale et une indé­pen­dance mal assumée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Cha­ri ne nous avait pas habi­tués à voir s’exprimer tant de haine oppo­sant gens de la brousse, chris­tia­ni­sés de fraîche date, et musul­mans, éle­veurs ou com­mer­çants éta­blis depuis long­temps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupa­ra­vant, un ancien ministre, Michel Djo­to­dia, agrège en une coa­li­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour faire vaciller un État ron­gé par la cor­rup­tion et le népo­tisme. La mise en coupe réglée du pays fit remon­ter à la sur­face les récits d’une époque où l’esclavage rava­geait la région. Les oppo­sants qui avaient fon­du sur la capi­tale cen­tra­fri­caine ras­sem­blaient en l’occurrence des mer­ce­naires tcha­diens et sou­da­nais, flan­qués de cou­peurs de routes et de bra­con­niers venus épau­ler les reven­di­ca­tions de la mino­ri­té musul­mane marginalisée,

Des mois de pillages, de des­truc­tions et de tue­ries per­pé­trés par les membres de la Sélé­ka sus­ci­tèrent la for­ma­tion de groupes d’autodéfense, les anti-bala­ka (anti-machettes), un sur­nom qui ren­voyait à des temps loin­tains où la kalach­ni­kov n’équipait pas encore les enva­his­seurs. L’irruption de milices vil­la­geoises dans cette guerre civile de basse inten­si­té s’accompagna d’exactions et de mas­sacres envers les musul­mans locaux accu­sés – sou­vent à tort – d’avoir pac­ti­sé avec les prédateurs.

La guerre civile en Sier­ra Leone (1991-2001) nous avait déjà mon­tré à quelles dérives meur­trières des milices incon­trô­lées pou­vaient se livrer dans des conflits internes. Issues des asso­cia­tions tra­di­tion­nelles de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­ti­sées en la cir­cons­tance Forces de défense civile (CDF), ces milices pro­gou­ver­ne­men­tales sier­ra-léo­naises furent à l’origine de nom­breuses atrocités.

Dis­pa­ru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935-2013), auteur d’une thèse sur les confré­ries de chas­seurs en Afrique occi­den­tale, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­tive et la défense des vil­lages. Autre­fois grou­pées en confré­ries ini­tia­tiques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion sociale, comme au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythique Ryan­gombe.

Avant que les com­pa­gnies euro­péennes conces­sion­naires n’exploitent le pays et les popu­la­tions de façon scan­da­leuse (début du XXe siècle), les forêts de l’Oubangui-Chari ser­virent de refuge aux ani­mistes fuyant les raz­zias escla­va­gistes des­ti­nées à four­nir au monde arabe et à l’Empire otto­man la force ser­vile qui leur man­quait. Pre­mier des voya­geurs du XIXe siècle à visi­ter la région, le Tuni­sien Moha­med el Toun­si, qui accom­pa­gna une raz­zia au Dar­four voi­sin (1803-1813), témoi­gna des pillages et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toires entiers comme le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­tra­frique, aujourd’hui déserté.

À cette époque, le pays subit le contre­coup de la désta­bi­li­sa­tion du Tchad pro­vo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­mane, anciens mer­ce­naires à la solde des pachas de Tri­po­li contre les nomades Tou­bous du Fez­zan, en Libye. Cette tri­bu arabe fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire otto­man reprit en main la régence de Tri­po­li, jugée trop faible pour s’opposer à la pous­sée fran­çaise en Algé­rie (milieu du XIXe siècle). Dévas­té, ses royaumes affai­blis, le Tchad ne put s’opposer aux escla­va­gistes venus du Sou­dan. Par­mi ceux-ci figure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chasse aux ani­mistes qui se réfu­gièrent dans les forêts centrafricaines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée tra­di­tion­nelle des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­na­rio bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégayer. Les affron­te­ments meur­triers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâtre (150 morts dans la der­nière quin­zaine de jan­vier), mettent de nou­veau aux prises les Ouled Sli­mane, anciens alliés de Kadha­fi, avec les Tou­bous. En effet, ces der­niers tentent de récu­pé­rer des ter­ri­toires au Fez­zan et des oasis, tel celui de Kou­fra dont ils furent jadis chassés.

Ain­si, iro­nie de l’Histoire, en Cen­tra­frique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses raz­zias se rap­pelle au sou­ve­nir des hommes à tra­vers les évé­ne­ments dra­ma­tiques actuels qui, à pre­mière vue, pour­raient paraître sans aucun lien.

Article paru sur le Huf­fing­ton Post


Mandela. Ah ce qu’on s’est mar­ré à Soweto !

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© Faber

Céré­mo­nie en l’honneur de Man­de­la à Sowe­to. Ah que voi­là de vraies belles réjouis­sances mor­tuaires ! De quoi ravir Bras­sens et sa nos­tal­gie des Funé­railles d’antan : « O, que renaisse le temps des morts bouf­fis d´orgueil / L´époque des m´as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil / Où, quitte à tout dépen­ser jusqu´au der­nier écu / Les gens avaient à cœur d´mourir plus haut qu´leur cul. »  Brel aus­si : « J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse / Quand c’est qu’on m’mettra dans l’trou » (Le Mori­bond) .Mais pas du tout Fer­ré, trop mor­bide : « A mon enter­re­ment je ne veux que des morts / Des ros­si­gnols sans voix  ».

Dans le stade de Sowe­to, il y eut même quelques sup­plé­ments au pro­gramme. Le gag du pseu­do tra­duc­teur en lan­gage des signes. Un Fran­cis Blanche noir, mâti­né de Lafesse… Illu­mi­né peut-être. Génial sûrement.


Dans les cou­lisses de l’hommage à Man­de­la par euro­news-fr

Et puis les foli­chon­ne­ries de Barack Oba­ma avec l’aguichante blonde danoise, se tirant des por­traits comme des ados… Ah ce qu’on s’est mar­ré à Soweto ! 

Ben quoi, pour une fois qu’une  céré­mo­nie du genre ne sombre pas dans les tronches de cir­cons­tance ! Certes,  les vraies funé­railles sont encore à venir. Mais enfin, le show a eu lieu. Il fut excellent. Man­de­la aurait apprécié.


Mandela. De lui, on ne devrait publier que des photos en Noirs et Blancs

mandela

Non seule­ment j’ai chan­gé le titre, trou­vant que celui-ci aurait dû s’imposer d’emblée (j’avais écrit « en noir et blanc »), mais j’ai aus­si rem­pla­cé la pho­to. La pré­cé­dente, bien meilleure, pro­ve­nait de l’AFP et était due à Léon Neal, que je remer­cie en m’excusant pour l’emprunt invo­lon­taire. Celle-ci semble libre de droit. 

Paroles :

Être libre, ce n’est pas seule­ment se débar­ras­ser de ses chaînes… C’est vivre de manière à res­pec­ter et ren­for­cer la liber­té des autres. [Remarque : cette for­mu­la­tion est à rap­pro­cher de la fameuse « Ma liber­té s’arrête où com­mence celle des autres ». Tra­duc­tion man­de­lienne : « Ma Liber­té com­mence avec celle des autres ». Inté­res­sant, non ?]

Je n’étais pas un mes­sie, mais un homme ordi­naire qui était deve­nu un lea­der en rai­son de cir­cons­tances extraordinaires.

C’est en reve­nant à un endroit où rien n’a bou­gé qu’on réa­lise le mieux à quel point on a changé.

La poli­tique peut être ren­for­cée par la musique, mais la musique a une puis­sance qui défie la politique.

 – Nel­son Mandela


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Ber­nard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du solide. Pas de ces bou­quins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guerre au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labou­ré ce conti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tiable curio­si­té. Archéo­logue autant que jour­na­liste – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fon­deurs des couches explo­rées, selon les époques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sède le don de ques­tion­ner les traces pour faire par­ler les hommes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­na­liste, il ques­tionne « les gens », ceux de main­te­nant pour atteindre ce qui demeure du pas­sé. Deux méthodes qui, en fin de compte, se croisent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­roge-t-il aujourd’hui le Saha­ra, cet autre conti­nent dans le conti­nent, ou plu­tôt cet océan de pierres, cailloux, mon­tagnes. Et de sable. Ce désert immense et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de conquêtes et de pou­voir. Ce lieu de confron­ta­tions que l’on peut dire exis­ten­tielles entre pay­sans séden­taires et nomades, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des enva­his­seurs, exploi­teurs, tra­fi­quants en tous genres – aujourd’hui les armes, la drogue, les expé­dients du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux, viles mar­chan­dises suc­cé­dant au com­merce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des esclaves aus­si, non sans for­ger une cer­taine sagesse nouée à l’infinitude des horizons.

Comme le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démy­thi­fier une contrée expo­sée à l’exotisme, « Tom­bouc­tou l’inaccessible a ces­sé d’être la Mys­té­rieuse ». Il faut désor­mais se rendre à la dure réa­li­té qui rejoint l’âpreté du « monde glo­ba­li­sé », assoif­fé comme jamais de res­sources « vitales », dont cet ura­nium d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­trales, devient un enjeu inter­na­tio­nal et excite les terroristes.

On com­prend au fil de ces quatre cents pages très denses, à quel point le Saha­ra, depuis les temps immé­mo­riaux en pas­sant par sa tumul­tueuse his­toire (curieu­se­ment liée aux pre­miers navi­ga­teurs) se trouve relié à l’« autre monde », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les colo­ni­sa­tions modernes. Sans oublier les épo­pées fameuses, dont celle de l’Aéropostale avec l’escale non moins célèbre de Cap Juby (Laté­coère, Saint-Exupéry).

On sera éton­né éga­le­ment par le cha­pitre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Dela­croix, Fro­men­tin ; Isa­belle Ebe­rhardt ; Paul Morand… et Albert Londres). Vint ensuite « le temps des cher­cheurs », remar­quables défri­cheurs au long cours des mis­sions scientifiques.

L’ouvrage se ter­mine par un abon­dant cha­pitre inti­tu­lé « L ‘« Indé­pen­dance et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brû­lante, qui ne se ter­mine pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­na­liste rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvrage est à la fois pré­cieux par la richesse de conte­nu et par la qua­li­té de l’écriture. Sa lec­ture en est faci­li­tée par d’innombrables inter­titres et tout un appa­reillage d’édition : chro­no­lo­gie, glos­saire, carte, biblio­gra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en ins­pi­rer. De même, pour d’autres rai­sons, qu’un cer­tain conseiller pré­si­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Saha­ra. His­toire, guerres et conquêtes. Ber­nard Nantet.

Tal­lan­dier édi­teur. 400 p. 22,90 €


Homélie du Mali. De la guerre et de la civilisation

Tout conflit signe une cer­taine huma­ni­té, celle qui se cherche en s’opposant tout en cher­chant son har­mo­nie. Mais la guerre ? La guerre, c’est la part d’inhumanité, l’échec face au conflit dans l’incapacité à le résoudre autre­ment que par la vio­lence – qui ne résout rien. Mais alors, la guerre au Mali ?

Tel est le thème de mon homé­lie domi­ni­cale, ali­men­tée par l’échange de tweets suivant :

 

– « Grac­chus Babeuf » : L’intervention au Mali pour rendre ser­vice à Are­va ? Non, on a un pré­sident de Gauche qui com­bat la Finance ? C’est ça j’ai bon ? Hein ? 

– Moi : Ces amal­games, c’est d’un nul ! Presqu’aussi binaire que les fous d’Allah.

– « G-B »: Sûre­ment, mais alors pour­quoi ? Par bon­té d’âme ?

– Moi : Ben quoi, t’aurais lais­sé faire ces « libé­ra­teurs » ? Dis voir ta recette.

 

Fin de l’échange.

 

je penseDans sa si lente évo­lu­tion, l’humanité peine à se défaire de son ani­ma­li­té. C’est aus­si que sa part ins­tinc­tive lui pro­cure des avan­tages réels en termes de sur­vie et de repro­duc­tion notam­ment, ce que Dar­win qua­li­fiait de carac­tères béné­fiques pour l’espèce. L’agressivité relève de ces com­por­te­ments béné­fiques, en même temps qu’elle se heurte à l’évolution sociale – la quête d’harmonie entre les indi­vi­dus et entre les groupes. C’est de cette évo­lu­tion qu’a émer­gé ce qu’on appelle la civi­li­sa­tion, cet effort des humains vers l’humanité en marche.

 

Évo­lu­tion lente, donc – à l’image tu temps long qui tra­verse pré­his­toire et his­toire, selon une direc­tion non linéaire, en fait sinueuse au pos­sible et par­fois même régres­sive. En quoi il s’agit bien d’une construc­tion humaine, donc hési­tante et impar­faite, non téléo­lo­gique, pour employer un gros mot qui sépare, là encore, les tenants du maté­ria­lisme de ceux du déter­mi­nisme fina­liste. Sépa­ra­tion qui culmine, en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis de manière visible et même spec­ta­cu­laire, entre scien­ti­fiques évo­lu­tion­nistes et créa­tion­nistes. Les­quels consi­dèrent que l’origine du monde remonte à 6000 ans, puisque c’est écrit dans la Bible. Ces sor­nettes ayant aujourd’hui du mal à tenir debout – du moins dans les esprits un peu éclai­rés – leurs par­ti­sans se sont… adap­tés. Ain­si ont-ils « évo­lué » en adop­tant le concept du « des­sein intel­li­gent » (intel­li­gent desi­gn), ver­sion état­su­nienne du Grand hor­lo­ger qui, dans l’Europe du XVIIIe siècle, divi­sait déjà les tenants des Lumières.

Mais la guerre au Mali dans tout ça ?

N’est-ce pas la ques­tion : celle de la résis­tance à l’obscurantisme ? Les Maliens ne s’y trompent pas quand ils acclament l’intervention mili­taire fran­çaise. Une néo-colo­ni­sa­tion ? Ou un rem­part contre ces fana­tiques assas­sins qui, au nom d’Allah et de la cha­ria, tient, violent, pillent ou, au « mieux », amputent, fouettent, dégradent les femmes en les ter­rant chez elles ou en les voi­lant, détruisent livres et biblio­thèques, inter­disent la musique ?

 

Que la droite umpiste, après avoir applau­di l’intervention fran­çaise, se res­sai­sisse par obli­ga­tion idéo­lo­gique et par­ti­sane, soit ! Que des gau­chistes paten­tés s’enferrent comme à l’habitude dans leur rôle de tenan­ciers de cha­pelles, bof ! Qu’un Mélen­chon pointe un doigt ven­geur de pro­phète ! Mais pas cer­tains de mes potes de gauche, d’ordinaire éclai­rés, qui s’empêcheraient sous pré­texte de non-hol­lan­disme, non !

 

Si toute guerre est déplo­rable – voir le début de cette homé­lie –, elle l’est comme consé­quence de l’impossible har­mo­nie en ce bas monde. Et non du fait qu’il n’y aurait pas de causes justes. Tout comme le sont les trois mots emblé­ma­tiques de notre Répu­blique, et ce qui s’ensuit en termes de jus­tice et de laï­ci­té. D’humanité.


Côte d’ivoire. Les « processus de paix » face aux risques élevés d’un pays coupé en deux

Entre­tien avec Ber­nard Nan­tet, afri­ca­niste, auteur entre autres de Dic­tion­naire de l’Afrique (Larousse) et Chro­no­lo­gie de l’Afrique (éd. TSH)

Les évé­ne­ments de Côte d’ivoire peuvent être dif­fi­ciles à com­prendre, pré­ci­sé­ment parce qu’ils sont trai­tés de manière évé­ne­men­tielle. La presse de consom­ma­tion cou­rante – comme on le disait de la piquette – ignore la com­plexi­té, tend à géné­ra­li­ser autant qu’à cli­che­ton­ner. Pour des tas de rai­sons, c’est encore plus vrai pour l’Afrique, ain­si qu’un cer­tain dis­cours daka­rois et pré­si­den­tiel l’a mon­tré jadis de façon déplo­rable. Bref, dans un blog non obnu­bi­lé par le temps, la lon­gueur et le « client », on pou­vait essayer de démê­ler l’écheveau ivoi­rien. C’est ce que fait ci-des­sous Ber­nard Nan­tet, mon pote et com­père afri­ca­niste avec qui j’ai si sou­vent voya­gé en Afrique, et en par­ti­cu­lier en Côte d’ivoire.

• À quoi tient, selon toi, le fameux cli­vage nord-sud ivoirien ?

– Ber­nard Nan­tet. Ça se passe à plu­sieurs niveaux. C’est d’abord un cli­vage éco­no­mique, donc social for­cé­ment. Dans le sud, les gens sont beau­coup plus riches, c’est la région du cacao et du café, l’un et l’autre très appré­ciés sur le mar­ché mon­dial. Alors que dans le nord c’est du coton et de l’arachide, qui poussent beau­coup plus dif­fi­ci­le­ment parce que c’est un pays de savane. Cli­vage aus­si du fait que le nord est plus musul­man et le sud plu­tôt chré­tien et ani­miste ; mais au nord comme au sud on conti­nue à pra­ti­quer les reli­gions tra­di­tion­nelles. Donc on n’a pas affaire à de l’islam « pur » ni à du chris­tia­nisme « pur ». En quoi il faut aus­si évi­ter d’opposer trop l’un à l’autre. Le cli­vage social tient à la fois de la plus grande pau­vre­té du nord, mais aus­si au fait que le sud a besoin des bras du nord du pays et des pays voi­sins pour tra­vailler le cacao et le café de manière saisonnière.2Cte_dIvoire

• Oui, des tra­vailleurs venant du nord du pays mais aus­si des tra­vailleurs migrants, venus du Bur­ki­na Faso notamment…

– …Oui. Et du Mali éga­le­ment. Il s’agit de pays de la savane, beau­coup plus sou­mise aux aléas de la séche­resse, déjà que la sai­son sèche y dure par­fois six mois et plus ! D’où ces migra­tions vers le sud. C’est pour cette rai­son que les colons avaient créé la grande voie de che­min de fer Abid­jan-Oua­ga­dou­gou et ain­si faire venir les tra­vailleurs sai­son­niers par un aller-retour nord sud d’à peu près six mois.

• Cette voie fer­rée per­met­tait aus­si de relier le Bur­ki­na Faso à l’océan.

– Certes, mais c’était d’abord pour faire venir la main-d’œuvre. Faire venir les tra­vailleurs et les ren­voyer tout aus­si vite dès que la sai­son tirait à sa fin. D’autant qu’à l’époque les trans­ports rou­tiers ne fonc­tion­naient pas.

• Je reviens un peu en arrière à pro­pos des don­nées reli­gieuses dont tu as bien mon­tré la néces­si­té d’en rela­ti­vi­ser l’importance. Cepen­dant, tiennent-elles quand même une place dans le conflit actuel ?

– Je ne crois pas. On ne peut pas dire que la reli­gion compte en quoi que ce soit dans la situa­tion actuelle – je parle des pra­tiques reli­gieuses envers les­quelles les Afri­cains sont très tolé­rants. Même si ça divise les popu­la­tions selon leurs manières de vivre. Par exemple, les musul­mans ont ten­dance à vou­loir man­ger du riz, à la dif­fé­rence des pay­sans du nord qui eux consomment du mil qu’ils cultivent et qui coûte moins cher – c’est une céréale des cam­pagnes. On mange du riz quand on est en ville et qu’on a du tra­vail pour s’en pro­cu­rer car il est plus cher que le mil, c’est une ques­tion de moder­ni­té. Les dif­fé­rences sont donc plus mar­quées sur les genres de vie que sur les pra­tiques reli­gieuses à pro­pre­ment par­ler. Je parle des habi­tants du nord de l’Afrique occi­den­tale pas com­plè­te­ment isla­mi­sés, à la dif­fé­rence des habi­tants des zones fores­tières qui ont plus ten­dance à man­ger du manioc, des patates douces, des ignames et du maïs – même s’il mangent aus­si du riz, bien sûr ! Donc, ne pas trop se fixer sur la reli­gion, même si elle tend à prendre de plus en plus d’importance avec l’islamisation crois­sante de l’Afrique.

• Et l’évangélisation aussi…

– Ça ne joue que sur une frange assez mince, urbaine, bien moindre que l’islamisation. Il ne faut pas oublier qu’au début de la colo­ni­sa­tion, les Ivoi­riens du sud avaient été conver­tis au chris­tia­nisme pour évo­luer ensuite vers le pro­tes­tan­tisme et vers un syn­cré­tisme entre le chris­tia­nisme et la reli­gion tra­di­tion­nelle. Lors de grandes grèves du début de la colo­ni­sa­tion, les tra­vailleurs s’appuyaient sur ce syn­cré­tisme avec églises indé­pen­dantes et pas­teurs « pro­phètes » pour s’opposer aux nou­velles cultures impo­sées par le colo­ni­sa­teur. L’évangélisme de Simone Gbag­bo renoue en quelque sorte avec ce syn­cré­tisme prophétique.

Laurent Gbag­bo (DR)

Alas­sane Ouat­ta­ra (DR)

 

 

 

 

 

 

• Jus­te­ment, du point de vue de l’histoire et à pro­pos de la colo­ni­sa­tion, quelle place a-t-elle encore pu tenir dans les conflits actuels ?

– Peu de place dans le conflit lui-même, je crois. Parce que sous Gbag­bo, Bol­lo­ré comme les autres grandes com­pa­gnies fran­çaises étaient très bien vues. Tout a com­men­cé à la fin des années 80 lors de la crise éco­no­mique qui a frap­pé la Côte d’ivoire du fait de la chute des prix du cacao et du café. C’est à ce moment-là qu’Hou­phouët-Boi­gny a fait appel à l’économiste Alas­sane Ouat­ta­ra pour, comme on dit si bien, remettre de l’ordre dans l’économie ivoi­rienne – ce qui vou­lait dire tailler dans le sec­teur public. Ouat­ta­ra fut ministre de l’économie de 90 à 93, c’est-à-dire jusqu’à la mort d’Hou­phouët, et durant la période où il était déjà très malade. Autant dire que c’est Ouat­ta­ra qui fai­sait alors la poli­tique éco­no­mique de la Côte d’ivoire. Il a vrai­ment sabré dans le sec­teur public, pri­va­ti­sant à mort. Sur­tout, il a sup­pri­mé la Caisse de com­pen­sa­tion éco­no­mique créée dans les années 60, à l’époque du « miracle ivoi­rien ». Cette caisse per­met­tait de lis­ser les écarts de ren­de­ments agri­coles d’une année sur l’autre ; quand l’année était bonne, on fai­sait des pro­vi­sions qui per­met­taient de payer les petits plan­teurs en cas de mévente. Il ne faut pas oublier qu’Houphouët-Boigny a fait toute sa car­rière poli­tique, dès avant l’indépendance, en tant que syn­di­ca­liste agri­cole – Sékou Tou­ré, lui, pré­sident de la Gui­née, était un syn­di­ca­liste des dockers, c’était très dif­fé­rent ! Hou­phouët-Boi­gny est un syn­di­ca­liste des petits plan­teurs contre les gros. C’est ain­si qu’il est deve­nu pré­sident de la Côte d’ivoire à l’indépendance.

• C’est aus­si lui qui a mis en avant la « Fran­ça­frique » tout en impo­sant un  pou­voir dic­ta­to­rial dont cer­tains sont res­tés nostalgiques…

– La Fran­ça­frique est un concept éla­bo­ré par Hou­phouët-Boi­gny qui vou­lait mon­trer la proxi­mi­té de l’Afrique fran­co­phone avec la France – pas seule­ment les hommes poli­tiques, mais aus­si les élites, les intel­lec­tuels et les Afri­cains fran­co­phones en géné­ral. À la mort d’Hou­phouët-Boi­gny en 93, c’est un Baou­lé comme lui, Konan Bédié, alors pré­sident de l’Assemblée natio­nale, qui est deve­nu pré­sident de manière consti­tu­tion­nelle. En 1995, il est élu avec 96% des suf­frages… avant d’être ren­ver­sé en 99 par Robert Guéï lors d’un coup d’État mili­taire. Aux élec­tions d’octobre 2000, Guéï est bat­tu, mais refuse de recon­naître le résul­tat. Des mani­fes­ta­tions feront alors envi­ron 300 morts. Guéï sera tué en 2002 lors du putsch orga­ni­sé par les oppo­sants du nord.

C’est à cette époque que Bédié a lan­cé le thème de l’« ivoi­ri­té », contre lequel Gbag­bo s’était d’ailleurs éle­vé en tant que socia­liste. Thème qu’il ne repren­dra pas vrai­ment à son compte, même si ça a été beau­coup dit. Bref, il est deve­nu pré­sident en 2000 face à Guéï et Ouat­ta­ra [Ndlr : comme nous l’a fait jus­te­ment remar­quer un com­men­ta­teur, voir ci-des­sous, Ouat­ta­ra n’avait pas été can­di­dat en 2000, pour cause de non « ivoi­ri­té »] et en 2002, donc, les put­schistes du nord exigent que Ouat­ta­ra devienne pré­sident. Le pays va se trou­ver cou­pé en deux moi­tiés nord et sud. Puis il y aura les « accords de Mar­cous­sis » et les bom­bar­de­ments de Boua­ké qui cau­se­ront 9 morts et une cin­quan­taine de bles­sés chez les mili­taires fran­çais, sans qu’on ait jamais bien su qui les avait ordon­nés. La réplique des Fran­çais a ensuite déclen­ché de vio­lentes émeutes anti-françaises.

• Après quoi les élec­tions furent repor­tées à plu­sieurs reprises, fina­le­ment jusqu’en 2010, avec les consé­quences que l’on sait.

– Cha­cun des camps a accu­sé l’autre d’avoir tra­fi­qué bul­le­tins et résul­tats. Le pro­blème élec­to­ral au sens strict c’est que tous les bureaux de vote n’étaient pas vrai­ment contrô­lés, en par­ti­cu­lier ceux du nord, beau­coup plus clair­se­més qu’au sud. Gbag­bo n’a pas accep­té le ver­dict de Ouat­ta­ra et réci­pro­que­ment. Mais comme Ouat­ta­ra était un ancien haut fonc­tion­naire du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, il était consi­dé­ré comme celui qui allait remettre la Côte d’ivoire sur pied – sinon l’Afrique de l’ouest et l’Afrique toute entière – c’est donc lui que la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » a choi­si. Ain­si on avait d’un côté ce fils de mar­chand, libé­ral ten­dance néo ou ultra, ancien gou­ver­neur de la Banque cen­trale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de 1988 à 1990 ; et de l’autre un pro­fes­seur d’histoire qui a pas­sé sa thèse sur le mar­xisme à Paris… Ils ne sont guère com­pa­tibles pour gou­ver­ner ensemble… D’autant qu’en 1992, Gbag­bo et sa femme avait été jetés en pri­son par Ouat­ta­ra, pen­dant plus d’un an !

• Pour­quoi fina­le­ment n’y a-t-il pas eu recompte des bulletins ?

– Est-ce qu’on aurait pu les recomp­ter, et dans quelles condi­tions à nou­veau ? Et Gbag­bo n’était pas non plus des plus propres tant en ce qui concerne les droits de l’homme, la dis­pa­ri­tion du jour­na­liste fran­co-cana­dien Guy-André Kief­fer* ; l’assassinat de Jean Hélène*, de Radio France inter­na­tio­nale ; les exac­tions de son mou­ve­ment des « Jeunes patriotes », etc. Peut-être aurait-il fal­lu un inté­rim avec Konan Bédié pen­dant un ou deux ans, le temps que les choses se calment… Per­sonne ne l’aurait vrai­ment sou­hai­té, ni les anta­go­nistes, ni la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » qui misait tant sur Ouat­ta­ra. Quant à Gbag­bo, la presse occi­den­tale l’avait en quelque sorte « dans le nez » à cause des assas­si­nats de Kief­fer et Hélène.  C’est un fait que la Côte d’ivoire se trouve main­te­nant vrai­ment cou­pée en deux. Je ne vois pas com­ment les choses pour­raient s’arranger.

• Sur­tout avec un dés­équi­libre lié au fait que la capi­tale éco­no­mique, Abid­jan, est plus for­te­ment gbagboïste.

– Oui, et le sud plus géné­ra­le­ment. Et quand les habi­tants du nord vont arri­ver dans le sud pour s’y ins­tal­ler, com­ment cela va-t-il se pas­ser, y com­pris chez les Baou­lé de Konan Bédié ? Et tous les Akan du centre et du sud-est, dont font par­tie les Baou­lé (comme les Ashan­ti du Gha­na), com­ment vont-ils aus­si réagir ? Le cli­vage va-t-il s’accentuer ? Com­ment faire pour que ce qu’on appelle tou­jours pudi­que­ment les « pro­ces­sus de paix »  ne conti­nuent pas à cacher de vrais conflits ? Qu’en sera-t-il de la com­mis­sion « véri­té et récon­ci­lia­tion » pro­po­sée par Ouat­ta­ra selon le modèle d’Afrique du Sud, on peut essayer, pour­quoi pas ? Il ne faut pas oublier que Gbag­bo et Ouat­ta­ra se sont retrou­vés ensemble en 1995 dans un même bloc pour s’opposer aux élec­tions orga­ni­sées par Konan Bédié, esti­mées non démo­cra­tiques. Mais il s’est pas­sé tant de choses entre-temps…

* Taper « Kief­fer  » et « Jean Hélène  » dans la case Recher­cher, colonne de droite.


[Révoltes arabes]. A Cuba, place de la Révolution, on prépare le défilé au pas de l’oie

Cuba Libye Révolution yes© faber

Le pas de l’oie à Cuba, selon Yoani Sanchez sur « Generacion Y  »

 

« Mon quar­tier connaît une petite secousse, un chan­ge­ment qui se pré­sente sous la forme d’une couche d’asphalte neuve, d’ouvriers qui refont les rues et posent un revê­te­ment noi­râtre qui dans quelques jours aura dur­ci sous les pneus des voi­tures. Nous sommes tous sur­pris. La joie serait le sen­ti­ment le plus cou­rant si ce n’étaient les rai­sons qui ont conduit à ces répa­ra­tions et la rai­son de ces tra­vaux. Toute la Place de la Révo­lu­tion et la « zone blo­quée » où j’habite se pré­parent au grand défi­lé du 15 avril pro­chain*. Un grand défer­le­ment de puis­sance mili­taire qui pré­tend dis­sua­der tous ceux qui sou­haitent un chan­ge­ment à Cuba.

« Depuis des semaines le par­king du stade Lati­no-amé­ri­cain est le siège de répé­ti­tions pour le pas de l’oie des sol­dats. Des jambes ten­dues à qua­rante cinq degrés, qui rap­pellent des marion­nettes tirées par un fil, par une corde qui se perd là-haut dans l’immensité du pouvoir.

« Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de beau dans une parade mili­taire, ce qu’il peut y avoir d’émouvant dans le défi­lé de ces êtres syn­chrones et auto­ma­tiques qui passent le visage tour­né vers le lea­der dans la tri­bune. Mais le résul­tat je le connais bien : on dira ensuite que le gou­ver­ne­ment est armé jusqu’aux dents et que ceux qui des­cendent dans la rue pour pro­tes­ter seront écra­sés contre le sol qu’aujourd’hui même on est en train de réparer.

« Le pas des pelo­tons ten­te­ra de nous de nous aver­tir que le Par­ti n’a pas seule­ment des mili­taires pour le défendre mais aus­si des troupes anti-émeute et des corps d’élite. J’appellerais ça la cho­ré­gra­phie de l’autoritarisme, mais d’autres pré­fèrent croire que ce sera une démons­tra­tion d’indépendance, d’une auto­no­mie natio­nale qui res­semble en réa­li­té à celle de Robin­son aban­don­né sur son île.

« Mais au-delà de mes réti­cences envers les uni­formes, de mon aller­gie au défi­lé d’escadrons qui marchent à l’unisson, je suis aujourd’hui pré­oc­cu­pée par le gou­dron, par cet asphalte posé récem­ment que les chaînes des tanks vont endommager. »

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

* Note de GP: il s’agit de mar­quer le cin­quan­te­naire du débar­que­ment de la baie des Cochons : le 15 avril 1961, ten­ta­tive d’invasion mili­taire de Cuba par des exi­lés cubains sou­te­nus par les États-Unis.


Libye Tunisie. Question de regards

 

Revue de presse. La légende est celle de l’Histoire en marche…

 


SUR LES ROUTES DE TUNISIE - Que Redeyef est belle en ce jour !

Par Ber­nard Dréano

Res­pon­sable du Centre d’études et d’initiatives de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale (CEDETIM), Ber­nard Dréa­no a par­cou­ru la Tuni­sie, un mois après la chute du pré­sident Ben Ali. Il a accom­pa­gné le mili­tant Mou­hied­dine Cher­bib au tri­bu­nal, ren­con­tré des avo­cats, des familles de mar­tyrs et des syn­di­ca­listes de l’UGTT.  Voi­ci son récit, comme un beau et fort témoignage.

14 février 2011. Zine el-Abi­dine Ben Ali a fui la Tuni­sie depuis un mois.

Un ami de la Ligue tuni­sienne des droits de l’homme (LTDH) est venu me cher­cher à l’aéroport de Tunis-Car­thage. Nous allons direc­te­ment au local de la Ligue rejoindre le groupe qui doit par­tir pour Gafsa.

La vil­la qui abrite le siège de la Ligue est un lieu emblé­ma­tique de la résis­tance à la dic­ta­ture. La LTDH, fon­dée en 1976, n’a jamais cédé devant les pres­sions des pou­voirs de Bour­gui­ba puis de Ben Ali, les inti­mi­da­tions et cen­sures, les empri­son­ne­ments ou l’exil de cer­tains de ses res­pon­sables comme Khe­maïs Chem­ma­ri, Khe­maïs Ksi­la, Mon­cef Mar­zou­ki. La Ligue n’a ces­sé de dénon­cer les atteintes au droit, la cor­rup­tion, la répres­sion et la tor­ture de mili­tants poli­tiques ou syn­di­caux, isla­mistes, com­mu­nistes, sociaux-démo­crates ou libé­raux. Entrer dans la vil­la de la Ligue, constam­ment sur­veillée par la police, c’était l’assurance d’être sui­vi, fiché, par­fois inter­pel­lé… J’en ai fait l’expérience.

Mais aujourd’hui, aucun flic à l’horizon. Aucun flic ? Pas tout à fait. Il y a, en civil, à l’intérieur du bâti­ment quelques poli­ciers. Ils sont venus sol­li­ci­ter des conseils pour créer un syn­di­cat indé­pen­dant dans la police !

À l’intérieur, je retrouve avec émo­tion Mokh­tar Tri­fi, pré­sident de la Ligue depuis 2000 (aucun congrès de la LTDH n’ayant pu se tenir depuis cette date du fait des pres­sions du pou­voir), et d’autres membres de l’organisation. Et les exi­lés reve­nus au pays, Khé­maïs Ksi­la, Kamel Jen­dou­bi, le pré­sident du réseau euro-médi­ter­ra­néen des droits de l’homme, et bien sûr Mou­hied­dine Cherbib.

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Appel pour une intervention solidaire de l’Union européenne en Méditerranée

Une soixan­taine d’organisations lancent un appel à l’Union euro­péenne pour qu’elle inter­vienne de manière concrète et soli­daire dans le sou­tien aux peuples de Médi­ter­ran­née en révolte. En voi­ci le texte :

© faber

Alors que des chan­ge­ments poli­tiques majeurs, annon­çant la fin de régimes auto­ri­taires, sont amor­cés au sud de la Médi­ter­ra­née, les gou­ver­ne­ments et les ins­tances de l’Union euro­péenne se montrent avant tout pré­oc­cu­pés de se pro­té­ger contre « les flux migra­toires incon­trô­lables » que pour­raient entraî­ner ces bou­le­ver­se­ments. Les experts et les ser­vices diplo­ma­tiques, qui n’ont rien vu venir des mou­ve­ments poli­tiques en cours, ne craignent pas aujourd’hui d’affirmer que des mil­liers de migrants risquent de défer­ler sur les ter­ri­toires européens.

L’UE a adop­té en 2001 un dis­po­si­tif dit de « pro­tec­tion tem­po­raire » pour les res­sor­tis­sants d’Etats qui, vic­times d’une catas­trophe natu­relle, de troubles poli­tiques dans leur pays ou de conflits armés, auraient besoin en urgence de trou­ver un abri en Europe. Mais « à l’heure actuelle, il n’y a pas de flux de réfu­giés en pro­ve­nance de Libye », s’est empres­sée d’indiquer la Com­mis­sion euro­péenne. Dans le même temps elle envoie des patrouilles sur ses fron­tières mari­times, via Fron­tex, pour empê­cher les réfu­giés poten­tiels, assi­mi­lés à des migrants clan­des­tins, de tra­ver­ser la Méditerranée !
Pen­dant ce temps, la situa­tion s’aggrave de jour en jour en Libye et à ses fron­tières. En Tuni­sie, où affluent des dizaines de mil­liers de réfu­giés, le dis­po­si­tif est satu­ré, mal­gré les efforts déployés par les auto­ri­tés locales. L’Europe ne peut pas conti­nuer à faire comme si elle n’était pas concer­née par le sort des dizaines ou cen­taines de mil­liers de per­sonnes qui ont besoin de pro­tec­tion dans les pays actuel­le­ment trou­blés, ni par celui des migrants, ori­gi­naires de divers autres pays arabes, afri­cains, asia­tiques, qui y résident.

L’Europe et la Libye. Tripoli, Munich, Guernica…

Cet extrait vidéo ne dure qu’une minute, une minute de trop dans l’horreur des pro­pos de cet innom­mable des­pote, prêt à tuer encore et encore pour assou­vir sa démence. On s’était presque habi­tués aux révoltes qua­si « nor­males », sans « trop » de vic­times. Ce qui s’est enclen­ché en Libye sus­cite les plus grandes craintes. D’autant que les réac­tions inter­na­tio­nales semblent tel­le­ment timo­rées. A com­men­cer par celles de notre gou­ver­ne­ment – mais là, on s’est vrai­ment habi­tués. Tant de com­pro­mis­sions pas­sées et si récentes avec tous ces régimes toxiques – pour reprendre un qua­li­fi­ca­tif finan­cier déjà effa­cé – ont semé assez de troubles dans les esprits accom­mo­dables, à l’éthique si élas­tique, au manque de droi­ture et de cou­rage, assez de déran­ge­ments pour para­ly­ser la moindre action.

La rébel­lion ver­bale d’un groupe de diplo­mates, publiée dans Le Monde> de ce jour, consti­tue un signe de plus attes­tant de la déli­ques­cence de ce régime à vau-l’eau, bal­lot­té par les évé­ne­ments sur les­quels il n’a aucune prise – on appelle d’ailleurs ça la realt-poli­tik, ici elle est éle­vée au rang des beaux-arts. Ce n’est évi­dem­ment pas un Ber­lus­co­ni qui va rele­ver le niveau euro­péen quant au drame libyen, ni s’agissant de l’histrion d’opérette, ni de la poli­tique de l’ancienne colo­nie sous per­fu­sion pétro­lière libyenne. Mer­kel y va de son cou­plet hor­ri­fié et Came­ron semble por­té dis­pa­ru. Ain­si l’Europe se trouve-t-elle une fois de plus sans voix, atten­dant sans doute les ins­truc­tions en pro­ve­nance d’outre-Atlantique.

Rien ne se répète jamais. S’il faut cepen­dant rete­nir les leçons de l’Histoire, je pense aux fameux accords de Munich. J’entends aus­si la voix trem­blant, émou­vante certes, et dra­ma­ti­que­ment impuis­sante de Léon Blum renon­çant à l’intervention mili­taire contre l’Espagne fran­quiste. Je pense à ça et aus­si, c’était écrit, à Guer­ni­ca – à Guer­ni­ca le vil­lage basque mar­tyre , et bien sûr au célèbre tableau de Picas­so. Et j’ai peur pour la Libye, pour le peuple libyen livré à la folie meur­trière d’un monstre sans retenue. 

Rue89 a mis en ligne les rares témoi­gnages par­ve­nant du pays qua­si cou­pé du monde. Une Suis­so-Libyenne vivant à Ben­gha­zi, dans l’est de la Libye appelle au secours : « On a fil­mé ! On a les vidéos ! Mais ils ont cou­pé Inter­net. Ils tuent n’importe qui, une petite fille de 7 ans, notre voi­sine, qui se ren­dait dans un maga­sin. A quoi ça sert main­te­nant d’avoir peur ? On a besoin des jour­na­listes ! Pour que le monde sache ce que fait Mouam­mar Kadha­fi. Les gens disent : « Ou nous, ou lui ! Ou Kadha­fi, ou le peuple ! » ».


Super-Boillon à Tunis, ambassadeur et « philosophe »…

http://www.youtube.com/watch?v=SnuH0fuXcSg

« Je suis là pour vous expo­ser une phi­lo­so­phie… » « Je suis pour le contrat de confiance… » Ain­si cause le nou­vel ambas­sa­deur de la France, per­met­tez, entre Mon­sieur Homais et Mon­sieur Dar­ty. Quel mépris que ce mec ! « Dégage, petit Sar­ko ! » lui a aus­si­tôt rétor­qué la rue tuni­sienne, sans craindre le pléo­nasme qui fait mouche. Le tout frin­gant ambas­sa­deur de France en Tuni­sie, le « Sar­ko-boy » Boris Boillon a été obli­gé de bouf­fer son cha­peau après son exploit du jour et pré­sen­ter son mea-culpa le soir même. Sur son site Twit­ter d’abord -« Vrai­ment déso­lé si j’ai pu offen­ser. Ce n’était pas mon inten­tion »-, et puis à la télé­vi­sion natio­nale tuni­sienne same­di soir. « Je pré­sente toutes mes excuses à tout le peuple tuni­sien, a décla­ré l’ambassadeur décrié. « J’ai une éner­gie et une volon­té bien déter­mi­née de pro­mou­voir des rela­tions bila­té­rales. J’ai été spon­ta­né plus que je n’aurais du l’être. Doré­na­vant je dois par­ler de manière plus polie ». Pré­ten­tion gou­jate et diplo­ma­tie, ça fait deux ; ce n’est pas à l’école de son men­tor qu’un tel gom­meux aurait pu apprendre ce b-a-ba, certes.

Ce qu’en dit sur son blog je jour­na­liste tuni­sien Allal Sahbi :

« J’ai écou­té l’intervention en arabe, l’échange avec les jour­na­listes. La façon dont il fait ces­ser le dia­logue : “kha­lass !“ (un peu l’équivalent de “bas­ta” en espa­gnol), est extrê­me­ment mépri­sante, auto­ri­taire et cassante. 

« Déjà, il ne fal­lait pas envoyer comme diplo­mate en Tuni­sie un type qui a aus­si chau­de­ment appré­cié l’intervention US en Irak. Regar­dez plus bas d’ailleurs, pas un mot sur les vic­times humaines. Pas un mot  de com­pas­sion, pas de place pour l’humain. Il ne sait par­ler qu’en mil­lions et mil­liards de dol­lars, en parts de mar­ché, c’est vrai­ment hon­teux, indé­cent !!!  Pas­cal Boni­face l’a très heu­reu­se­ment épin­glé au sujet de ses prises de posi­tions en Irak

Devant l’ambassade de France à Tunis, 20/2/11

« Ensuite, il est super­flu d’être ara­bo­phone quand on fait montre d’autant de mépris. Il vaut mieux quelqu’un qui ne parle pas un mot d’arabe, mais qui ne méprise pas à ce point ses inter­lo­cu­teurs, et tout le peuple.

Il est dans la droite ligne du trop fameux “dis­cours de Dakar” : tout dans l’arrogance, la condes­cen­dance et le mépris.
.  Il se qua­li­fie de pur  pro­duit “Sar­ko”, ce en quoi il a par­fai­te­ment rai­son.[…] Ce sar­ko­boy 2.0, sou­vent pré­sen­té comme un James Bond de la diplo­ma­tie aura fort à faire pour redo­rer l’image de la France, démi­ner le ter­rain poli­tique et retis­ser des liens avec la socié­té civile. Sans comp­ter la réor­ga­ni­sa­tion d’un outil diplo­ma­tique qui a mon­tré beau­coup de fai­blesses au moment de la révolte tuni­sienne.
Il incarne le pro­to­type de l’homo diplo­ma­ti­cus moderne sous l’ère Sarkozy. »



Un « néo­con » à la fran­çaise ?

 Ancien ambas­sa­deur de France auprès des Emi­rats Arabes Unis, éga­le­ment en poste en Soma­lie, et en Tuni­sie, auteur du livre « Les Voies de la diplo­ma­tie », Charles Cret­tien a ain­si expri­mé ses réti­cences dans une tri­bune au Monde  : « On ne nomme pas un ambas­sa­deur comme on nomme un pré­fet. La diplo­ma­tie est un dia­logue avec un pays étran­ger, son gou­ver­ne­ment et son chef d’Etat. La nomi­na­tion de Boris Boillon comme ambas­sa­deur de France est la néga­tion de ce prin­cipe élé­men­taire, elle est donc cho­quante voire dan­ge­reuse pour les rela­tions à venir entre Paris et Tunis ». 


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

  • Twitter - Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sexpol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse postale !) 

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl). 
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les termes de la licence Crea­tive Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­ciale - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 France). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés comme tels.
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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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