par Ber­nard Nantet

Alors que les mânes de Jean Hélène, de Guy-André Kief­fer et  d’Albert Zon­go planent encore sur les palais pré­si­den­tiels de Laurent Gbag­bo à Abid­jan et du men­tor d’Alassane Oua­ta­ra à Oua­ga­dou­gou, les clans locaux et les inté­rêts supra­na­tio­naux qui font le mal­heur de la Côte-d’Ivoire depuis une décen­nie en remettent une couche. Qu’auraient pen­sé ces trois jour­na­listes, aujourd’hui dis­pa­rus pour avoir vou­lu lor­gner de trop près les allées nau­séa­bondes des pou­voirs en place, du manque de dis­tance pris par nombre de leurs confrères dans le trai­te­ment des infor­ma­tions sur le sujet ?

Parions que le temps, les évé­ne­ments, les polé­miques fai­sant leurs œuvre, la Côte d’Ivoire  ne devienne, comme le Rwan­da, un de ces sujets sur les­quels, à trop se pas­sion­ner et à s’investir, on ne puisse plus reve­nir sur des enga­ge­ments trop lapi­daires…  ou un fonds de com­merce trop ren­table. (Où sont pas­sés les thu­ri­fé­raires et les com­mu­ni­cants de Kaga­mé face aux quatre mil­lions de morts du Kivu ? ).

Laurent Gbag­bo, en 2007. Ph. Wikipedia

Un una­ni­misme éton­nant fai­sant de Gbag­bo un hor­rible dic­ta­teur refu­sant de lais­ser la place à un vain­queur démo­cra­ti­que­ment élu a de quoi cho­quer, mais pose un pro­blème élé­men­taire. Pour­quoi ce ver­tueux pru­rit démo­cra­tique de Washing­ton, Paris, Bruxelles, de l’ONU, alors que des élec­tions récentes (Égypte, Bur­ki­na, Tuni­sie, etc) ont por­té au pou­voir des majo­ri­tés attei­gnant des scores à la sovié­tique ou qu’ailleurs, des réformes consti­tu­tion­nelles per­mettent de faire per­du­rer indé­fi­ni­ment des pré­si­dents inamovibles ?

Alas­sane Ouat­ta­ra en 2002. Ph. Wikipedia

Comme Kaga­mé, qui a fait ses classes à Fort Lea­ven­worth (USA), centre doc­tri­naire de l’armée amé­ri­caine, Ouat­ta­ra, enfant ché­ri du FMI à l’anagramme (« ADO » pour Alas­sane Dra­mane Ouat­ta­ra) qui ne s’invente pas, fait par­tie de cette nou­velle stra­té­gie d’après guerre froide visant à s’appuyer sur de nou­veaux diri­geants déta­chés des colo­ni­sa­teurs du pas­sé. (Hou ! la vilaine Fran­ça­frique, tarte à la crème ser­vie à grandes lou­chées et des­ti­née à faire oublier ces nou­veaux arri­vants et leurs maîtres à pen­ser de la finance mondialisée !)

Doit-on se réjouir de voir l’Afrique prendre ses dis­tances d’avec les anciennes métro­poles où ses cadres et son per­son­nel poli­tique et tech­nique ont été for­més ? Est-ce parce que dans le nou­veau grand jeu mon­dial qui se met en place entre les USA et la Chine, l’Europe, avec ses ves­tiges de socia­lisme, est consi­dé­ré comme un maillon trop faible pour s’opposer à une Chine au mao-capi­ta­lisme sans borne ? Ouat­ta­ra est-il un des res­pon­sables de cette « nou­velle Afrique » rêvée par le nou­vel ordre mondial ?

Aujourd’hui, le silence est retom­bé sur le Kivu pour le plus grand bon­heur des mul­ti­na­tio­nales minières. De son côté, l’Afrique de l’Ouest attend son grand homme qui sau­ra mettre de l’ordre dans ses éco­no­mies. Et pour­quoi pas en s’appuyant sur le réseau com­mer­cial diou­la vieux de sept siècles qui a don­né son uni­té cultu­relle à la savane ? C’est peut-être ce cal­cul que font ceux qui piaffent de le voir arri­ver aux « affaires ». Mais atten­tion, la savane n’est pas la forêt, et ce cli­vage eth­nique, exa­cer­bé par les tenants de l” »ivoi­ri­té », est une dan­ge­reuse ligne de faille qui risque de s’élargir en abîme.

Ne pas avoir vou­lu recomp­ter les voix de la Flo­ride en 2001 nous a valu la guerre en Irak, la mon­tée d’Al-Qaida et l’enlisement en Afgha­nis­tan. Ava­li­ser tels quels les résul­tats de la der­nière élec­tion ivoi­rienne, dans laquelle chaque can­di­dat est convain­cu de sa propre vic­toire comme des mani­pu­la­tions de son adver­saire, peut être lourd de consé­quences*. Et en plus, deman­der aux pays voi­sins de la CEDEAO d’intervenir mili­tai­re­ment, c’est lan­cer toute l’Afrique de l’Ouest dans un incon­nu fait de haines fra­tri­cides. (Le Gha­na ne s’y est d’ailleurs pas trom­pé en décla­rant qu’il se refu­se­rait à toute option mili­taire.) Rap­pe­lons-nous que c’est pour évi­ter une telle situa­tion que les Afri­cains ont déci­dé, lors de la créa­tion de l’OUA en 1963, de ban­nir les inter­ven­tions dans les pays voi­sins pour remettre en ques­tion les fron­tières colo­niales, ou en chan­ger le gouvernement.

Quoi qu’il en soit, les Ivoi­riens, et au-delà les Afri­cains, n’ont pas envie de voir recom­men­cer une guerre civile qui risque d’être encore plus meur­trière que celle qu’ils ont encore tous en mémoire.

* A-t-on déjà oublié cet échange relaté par Philippe Bernard [Le Monde, 11 déc. 2010] à l’occasion de la projection du documentaire « Françafrique, 50 années sous le sceau du secret »  : « … Plus précis, Michel Bonnecorse, le « Monsieur Afrique » de l’Élysée sous la présidence de Jacques Chirac (avant l’élection de Bongo), assure : « Nous, on a plein d’infos comme quoi Obamé (|“adversaire de M. Bongo, actuel président du Gabon] a eu 42 % et Ali Bongo 37 %. Et que ça a été quasiment inversé. »…»

Ber­nard Nan­tet est jour­na­liste et écri­vain africaniste

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