Les évé­ne­ments révo­lu­tion­naires qui secouent le monde arabe nous ques­tionnent à bien des égards. On ne manque pas de les com­men­ter, de les inter­pré­ter, de glo­ser. Les Arabes en pre­mier lieu, eux qui se voient, en grande par­tie semble-t-il, réins­crits dans le cou­rant de l’Histoire. Des tri­bunes, « libres opi­nions », et autres fleu­rissent ça et là dans les médias, comme en toute période d’effervescence. Le plai­sir n’est pas mince pour qui­conque se pré­oc­cupe du bien-être des humains et de la marche – si sou­vent clau­di­cante – du vaste monde, notre si petite planète.

Sans nul­le­ment vou­lant jouer les rabat-joie, inutile de rap­pe­ler aux dures réa­li­tés des len­de­mains de fêtes – elles s’en chargent toutes seules. Les Tuni­siens espèrent de beaux jours, tout comme les Égyp­tiens – sinon, à quoi bon avoir lut­té contre la tyran­nie avec une telle éner­gie ? Mais voi­là que, déjà, l’âpreté du monde glo­ba­li­sé les coince au tournant.

Mes réflexions aujourd’hui tourne autour d’un rap­pro­che­ment, déjà évo­qué ici en pas­sant, entre deux images, deux lieux, deux révo­lu­tions et deux pays. Je veux par­ler des place de la Libé­ra­tion (Tah­rir) au Caire et de la Révo­lu­tion, à La Havane, donc de l’Égypte et de Cuba. En fait, on pour­rait tout aus­si bien rap­pro­cher Cuba et la Tuni­sie qui, d’ailleurs, pré­sentent des don­nées socio­po­li­tiques plus com­pa­rables. Mais res­tons-en à la pre­mière hypo­thèse qui m’est souf­flée par le blog Gene­ra­cion Y de cette résis­tante cubaine, Yoa­ni San­chez qui, depuis plu­sieurs années, tient tête aux dic­ta­teurs cas­tristes. [Voir dans mes pré­cé­dents articles, via la case de recherche ci-contre].

Dans son article du 12 février, sous le titre « Égypte 2.0 » et sous cette pho­to de la fameuse place Tah­rir enva­hie par une marée humaine :

…voi­ci ce qu’elle écrit :

« Pénombre et lumière sur la Place Tah­rir, une phos­pho­res­cence rou­geoyante entre­cou­pée par les flashs des appa­reils pho­to et la lueur des écrans de télé­phones por­tables. Je n’y étais pas et pour­tant je sais ce qu’ont res­sen­ti cha­cun des Égyp­tiens réunis la nuit der­nière au centre du Caire. Moi qui n’ai jamais pu crier et pleu­rer de joie en public […], je confirme que je ferais la même chose, je res­te­rais sans voix, j’embrasserais les autres, je me sen­ti­rais légère comme si mes épaules étaient sou­dain libé­rées d’un énorme far­deau. Je n’ai pas vécu de révo­lu­tion, encore moins de révo­lu­tion citoyenne, mais cette semaine, mal­gré la pru­dence des jour­naux offi­ciels j’ai sen­ti que le canal de Suez et la mer des Caraïbes n’était pas si éloi­gnés, que les deux endroits n’étaient pas si différents.

« Pen­dant que les jeunes Égyp­tiens s’organisaient sur Face­book, nous assis­tions conster­nés à l’exposé pira­té d’un poli­cier cyber­né­tique, pour lequel les réseaux sociaux sont « l’ennemi ». Il a bien rai­son ce cen­seur de kilo­bits, et tous ses chefs, de craindre ces sites vir­tuels où les indi­vi­dus pour­raient se don­ner ren­dez-vous pour secouer les contrôles éta­tiques, par­ti­sans et idéo­lo­giques. En lisant les paroles du jeune Wael Gho­nim « Vous vou­lez un pays libre, don­nez leur inter­net !» Je com­prends mieux la dis­cré­tion dont font preuve  nos auto­ri­tés à l’heure de nous per­mettre ou non de nous connec­ter à la toile. Ils se sont habi­tués à avoir le mono­pole de l’information, à régu­ler ce qui nous arrive et à réin­ter­pré­ter pour nous ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur de nos fron­tières. Main­te­nant ils savent, parce que l’Égypte le leur a appris, que chaque pas qu’ils nous laissent faire dans le cybers­pace nous rap­proche de Tah­rir, nous porte à grande vitesse vers une place qui vibre et un dic­ta­teur qui démissionne. »

[Tra­duit par Jean-Claude Marou­by – merci !]

Bien qu’écrit entre ses lignes très sur­veillées, le mes­sage de Yao­ni San­chez est des plus clairs. Il se résume en oppo­si­tion avec cette autre pho­to, celle d’un de ces ras­sem­ble­ments monstres orga­ni­sés par le cas­trisme radieux. Sur cette place de la Révo­lu­tion s’est fina­le­ment échoué l’une des plus men­son­gères illu­sions de l’Histoire.

Cin­quante ans après sa révo­lu­tion, le peuple cubain ne s’est tou­jours pas libé­ré. Le sujet reste ouvert, appe­lant à des ana­lyses pous­sées. On s’en tien­dra là pour aujourd’hui.

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