Fukushima. Ou comment nos nucléocrates réarment le système – sans l'avoir désarmé

Une industrie, des capitaux, une technologie, un système et une vision du monde. Voilà tout ce qu’il y a à « sauver » derrière la catastrophe de Fukushima : rien de moins. En termes plus savants, on appelle ça un paradigme, un modèle sur lequel on avait cru bon de bâtir un système de valeurs – comptables, productivistes –, à défaut de pensée humaniste élevée. Ce qui fut donc réalisé et vient ainsi de se fracasser dans le chaos de la centrale nucléaire japonaise.

 

Mais cette catastrophe, que d’aucuns s’échinent encore, et on peut comprendre leur ardeur, à qualifier d’ « accident », trouve matière à dissimuler sa vraie réalité. D’abord par l’action concertée de ceux qui y ont l’intérêt le plus impérieux, le plus vital, si on ose dire. Simultanément par le jeu concurrentiel d’une actualité – le chaos plus général du monde – qui sert de divertissement à des enjeux pourtant autrement cruciaux pour l’avenir de l’humanité.

 

« Autrement cruciaux », à mes yeux, cela ne signifie nullement que je tiendrais pour « négligeables » les révoltes qui secouent le monde arabe, pas plus que celles qui déchirent ce magnifique pays de Côte d’ivoire. Pour nous en tenir à ces seules convulsions de la planète Terre, on peut dire qu’elles expriment le sinueux cheminement de l’Histoire, celles des hommes s’évertuant à s’affirmer comme tels : sensés, raisonnables sinon rationnels, et si possible poètes et aimants – un horizon encore bien éloigné, un programme pour quelques siècles au moins…

 

Une partie de la centrale dévastée, 24 mars 2011. Ph. Tepco.

Autrement cruciaux, en effet, me paraissent les convulsions de Fukushima et ce que recouvrent les gravats radioactifs, leurs émanations, sudations, éructations, écoulements et autres « humeurs » d’une sorte de « corps » inqualifiable, dont on redoute une agonie interminable. Rien d’organique pourtant là-dedans. Rien que de la technique à haute dose, en hyper-dose, à saturation. De cette Technique de démiurges qui en ont perdu le contrôle, pour avoir trop parié sur leur infaillibilité.

 

Dans un sens, en les considérant sous l’angle restreint de la folie humaine, les enjeux du nucléaire rejoignent ceux des conflits et guerres en cours. Ils en différent pourtant de manière radicale en ce qu’ils pèsent à terme comme une menace sur toute l’espèce, pas seulement sur des victimes immédiates. Car le déni opposé par les nucléocrates – qui décident selon les impératifs du nucléaire –  à la réalité de catastrophe en cours renvoie à la catastrophe prochaine, d’ailleurs prévue, comme on va le voir ci-dessous, par les “probabilistes”.

L’actualité fait donc diversion en mettant sur le même plan, deux catégories d’événements totalement distinctes – ce qui arrange bien les tenants de la thèse « accidentelle » de la catastrophe nucléaire japonaise.

 

L’édition du Monde de ce mercredi 6 avril apparaît de ce point de vue des plus révélatrices. On y trouve à la fois l’illustration de ce qui précède : Fukushima est désormais passée sous le pli qui divise la une du journal ouvrant sur la « reddition de Gbagbo » ; et  aussi l’échantillon complet des enjeux actuels et profonds concernant la catastrophe nucléaire.

 

Démonstration éclatante page 4 dont la presque moitié expose par un graphique fort explicité « l’arsenal des secours mis en œuvre », c’est-à-dire les diverses tentatives de ce qu’il faut bien appeler un bricolage – des bâches et des filets pour limiter les contaminations atmosphériques et maritimes ! Ou des barges pour contenir l’eau contaminée… (avant de les déverser où ?…). Mais pas de panique ! assurent à l’unisson les “responsables” japonais pratiquant le Mensonge – huitième degré de l’échelle des événements nucléaires –, c’est “sans danger pour la santé”…

 

Mais le plus parlant  réside dans les propos de ce qu’il faut bien appeler un nucléocrate – si le mot n’avait été inventé, il aurait surgi lors de cet entretien avec Jacques Repussard, qui dirige en France l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Pour ce haut-technocrate, l’urgence verbale – en clair, le baratin de communication (il doit être chèrement payé pour ça !) – se réduit à deux priorités: 1) Affirmer et confirmer bien haut la thèse de l’accident. 2) En appeler à un sursaut technique « encore plus », de façon à faire du même, mais en mieux…

 

Ce techniciste embouche ainsi l’air de la sûreté à renforcer, tout comme les membres du gouvernement entonnent leurs fameux « éléments de langage » pour seriner en choeur les sornettes décidées par leur chef. Extraits dans le vif :

 

« Dans tout accident nucléaire, tout accident technologique, il y a toujours trois composantes. D’abord l’élément initiateur, en l’occurrence dans le cas de Fukushima un aléa naturel : le séisme puis le tsunami. Ensuite, le comportement de l’installation : en quoi sa conception a permis à cet élément de déclencher un accident. Et le troisième élément, c’est la façon dont les hommes ont réagi.

 

« Sur les trois grands accidents graves dans l’histoire qui sont connus du public, Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, seul ce dernier a été engendré par une catastrophe naturelle. »

 

Traduction : C’est un accident dont les causes sont naturelles, elles-mêmes dues à une catastrophe… naturelle. En plus d’être imprévisible, que la nature est méchante !

 

Enfonçage de clou : « C’est l’élément nouveau, et c’est cela qui secoue le monde nucléaire, le met au défi. Globalement, le retour d’expérience de Fukushima prendra des années. Il faudra le mener à fond dans un pays comme la France, qui a fait un choix nucléaire très univoque, difficilement réversible. »

 

Traduction : On est « secoués », bon…, mais avec le temps (des années) on s’en remettra vite. Quant à revenir en arrière, euh… Et vive le roi « Rex » ! – le fameux « retour d’expérience » qui est au monde nucléaire ce que l’Évangile est aux croyants.

 

Passons sur les futurs « audits » – on sait ce que ça vaut dans la finance comme dans l’industrie en général…  Sautons sur le blabla relatif à l’accoutumance aux risques, car « il faut aussi préserver une capacité d’anticipation sur un socle scientifique » – ces Japonais, quels nuls ! Mais nous avons en France la fameuse méthode Coué : « Nous militons [sic] donc pour que l’analyse de ce qui est arrivé à Fukushima ne soit pas seulement un audit rapide, une correction des normes et de certains éléments évidents : il faut que cela conduise à faire avancer les recherches pour faire reculer le risque. » On appelle ça de la récupération vulgaire : tout ça, c’est dangereux, oui, et c’est bien pourquoi nous surgissons, tel Zorro, pour redresser tous ces travers et vaincre la méchante fatalité !

 

Oui, mais ça va coûter tout ça…, objecte le journaliste du Monde. Réponse pleine de bon sens gestionnaire du directeur de l’IRSN : « Ces coûts sont forcément élevés. Mais celui d’un accident est tellement énorme ! Pour l’exploitant, il se compte en prise de risque sur sa situation boursière, comme on le voit avec Tepco. C’est beaucoup plus que le prix du réacteur en cause. Et pour un pays, cela se compte en point de croissance. Face à cela, les coûts des travaux de renforcement sont peu de chose, de plus ils contribuent à l’activité, ce qui n’est pas négatif du point de vue de l’économie nationale.”

 

En somme la vie est belle, puisqu’” à toute chose malheur est bon” et que le nucléocrate, ne se sentant plus la moindre réserve, se lance froidement et avec entrain dans les probabilités appliquées à l’économie des accidents nucléaires :

 

« Or sur le parc mondial, 14 000 années-réacteur sont déjà passées, et les statistiques montrent qu’on est à 0,0002 accident grave par an, soit vingt fois plus qu’attendu selon les études probabilistes, qui ne savent pas bien prendre en compte l’aléa naturel et le facteur humain.

 

« Le nucléaire fait jeu égal [souligné par moi comme typique de la sémantique technocratique] avec l’industrie chimique. C’est insuffisant. On peut donc se poser la question : l’homme est-il en mesure de maîtriser cette technologie pour diviser au moins par deux ce risque d’accident ? Y a-t-il une barrière ? Ce serait une conclusion inquiétante, car cela signifierait qu’avec 1 000 réacteurs installés, un accident grave se produirait en moyenne tous les dix ans, ce qui n’est pas supportable. »

 

Mais “supportable” ça le serait alors avec une « en moyenne » tous les vingt ans ?… Oui, ce qui s’est passé confirme les probabilités : Tchernobyl, 1986 ; Fukushima, 2011. Soit 25 ans après… On nage en plein cynisme : « Il faut donc consolider la défense en profondeur vis-à-vis de l’aléa naturel, humain – terrorisme compris – et continuer à travailler sur la réduction des conséquences des accidents. »

 

Au moins, on ne pourra pas prétendre qu’on ne savait pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

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didson

Ce répulsif Repussard est désarmant et nous l’a sort nette…
“l’uranium c’est la santé, l’enrichir, c’est la conserver” pourrait-il nous chanter comme berceuse…

Laurence Morant

Oui, désarmant c’est le mot. Et la question est bien de désarmer tous ces guerriers de l’atome qui se croient investis d’une mission salvatrice de l’humanité, alors qu’ils contribuent à l’empoisonner. Ah les braves ! Ça, c’est la horde des ingénieurs, ceux qui n’iront pas se frotter aux radiations comme le font les travailleurs de la sous-traitance, pour des salaires de dix ou vingt fois moindres, en proportion inverses des risques de santé qu’ils subissent !

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