Quelle lec­ture avoir des évé­ne­ments d’Ukraine qui soit ni mani­chéenne, ni sté­réo­ty­pée ? Tant les a prio­ri idéo­lo­giques imprègnent les avis « auto­ri­sés ». En voi­ci un de plus qui, cepen­dant, paraît plus auto­ri­sé – fai­sait auto­ri­té – que beau­coup  d’autres. Il émane de Jacques Sapir, direc­teur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et expert de l’économie russe et des ques­tions stra­té­giques. C’est à ce titre qu’il s’exprime sur la situa­tion en Ukraine dans le texte ci-des­sous dif­fu­sé par le Mou­ve­ment poli­tique d’émancipation popu­laire (M’PEP). Il se pro­nonce notam­ment pour une fédé­ra­li­sa­tion de l’Ukraine,  main­te­nue dans son inté­gri­té ter­ri­to­riale. Pro­po­si­tion déjà dépas­sée par l’actualité et l’annonce, ce matin même, du réfé­ren­dum qui, le 20 mars, enté­ri­ne­ra le rat­ta­che­ment de la Cri­mée à la Russie.

Urgence Ukraine, texte de Jacques Sapir

Le 5 mars 2014.

1.- Le mou­ve­ment de contes­ta­tion du pou­voir du Pré­sident Ianou­ko­vitch, mou­ve­ment dont la base était une révolte contre la cor­rup­tion bien plus qu’une volon­té d’adhésion à l’Union euro­péenne, a été débor­dé par des élé­ments ultra-natio­na­listes, dont cer­tains appar­tiennent à des grou­pus­cules fas­ci­sants. Ces élé­ments ont déli­bé­ré­ment cher­ché l’affrontement, en tirant sur les forces de sécu­ri­té, fai­sant prendre des risques incon­si­dé­rés aux autres mani­fes­tants qui étaient pris en otage. Ces mili­tants portent une large part de res­pon­sa­bi­li­té dans les morts de la place Mai­dan. Leur nombre oscille entre 10 000 et 20 000 ; ils étaient mino­ri­taires dans le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion, mais ils sont deve­nus poli­ti­que­ment domi­nants au fur et à mesure que la situa­tion se dégra­dait et que mon­tait la vio­lence des affron­te­ments. Ce sont eux qui ont cher­ché à prendre d’assaut le Par­le­ment, pro­vo­quant la réac­tion des forces de sécu­ri­té, et déclen­chant la séquence des évé­ne­ments qui a conduit à la fuite de Ianoukovitch.

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Pour­cen­tage de la popu­la­tion dont la langue mater­nelle est l’ukrainien (2001). Dans quatre oblasts, ce pour­cen­tage est mino­ri­taire. La langue natale n’est pas for­cé­ment la langue par­lée à l’âge adulte. [Ukra­nian cen­cus 2001]

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Pour­cen­tage de la popu­la­tion dont la langue mater­nelle est le russe (2001). [Ukraine_cencus_2001]

2.- Il faut ici rap­pe­ler que le Pré­sident et le Par­le­ment ont été régu­liè­re­ment élus. Mais, ces élec­tions (2010) avaient per­mis de mesu­rer com­bien la poli­tique ukrai­nienne était mar­quée par une divi­sion entre des popu­la­tions russes (et rus­so­phones) regrou­pées à l’Est du pays et des popu­la­tions ukrai­no­phonnes, dont une par­tie habite les régions qui, avant 1914, étaient soit dans l’empire Aus­tro-Hon­grois soit étaient en Pologne. L’Ukraine est un pays neuf, dont l’existence est fra­gi­li­sée par ces divi­sions. Ces der­nières ont été ren­for­cées par les évo­lu­tions éco­no­miques de ces dix der­nières années, qui ont vu les rela­tions avec la Rus­sie se déve­lop­per rapi­de­ment. L’Ukraine de l’Est, rus­so­phone, vit mieux que l’Ukraine de l’Ouest. Pour cette der­nière, l’Union euro­péenne repré­sente un pôle d’attraction impor­tant, même s’il est pro­ba­ble­ment ima­gi­naire compte tenu de la situa­tion éco­no­mique actuelle de l’UE.

3.- Le pou­voir légal a lui aus­si une part de res­pon­sa­bi­li­té dans ces évé­ne­ments tra­giques, que ce soit par un usage dis­pro­por­tion­né de la force au début des mani­fes­ta­tions, ou par ses hési­ta­tions par la suite qui ont démo­ra­li­sé une bonne part de ses sou­tiens. Il a été inca­pable de s’opposer à une logique mino­ri­taire, qui s’est expri­mée même au Par­le­ment lors du vote, au début du mois de février, de la loi sup­pri­mant le sta­tut de langue offi­cielle au russe (à côté de l’ukrainien). Ce vote appa­raît aujourd’hui comme un tour­nant sym­bo­lique car il a fait bas­cu­ler l’affrontement d’une logique de lutte pour la démo­cra­tie et contre la cor­rup­tion à une logique natio­na­liste-eth­ni­ciste. Les popu­la­tions tant russes que rus­so­phones des régions de l’Est de l’Ukraine et de la Cri­mée n’ont pu qu’être légi­ti­me­ment inquiètes de la rup­ture du pacte sur lequel était fon­dé l’Ukraine indé­pen­dante depuis 1991.

4.- Mais, l’opposition légale a aus­si une part de res­pon­sa­bi­li­té en par­ti­cu­lier dans son inca­pa­ci­té à faire res­pec­ter les accords signés avec le Pré­sident. Elle s’est lais­sée débor­der par les groupes ultra-natio­na­listes et n’a pu ni su les reprendre en main. Elle s’est aus­si ber­cée d’illusion sur le sou­tien que les pays de l’Union euro­péenne pour­raient lui apporter.

5.- À la suite des évé­ne­ments tra­giques de fin février s’est donc mis en place un pou­voir de fait à Kiev, pro­vo­quant un effon­dre­ment de la légi­ti­mi­té de l’État ukrai­nien. La dis­so­lu­tion d’unités de la police, qui n’avaient fait qu’obéir aux ordres, a pro­vo­qué une pro­fonde inquié­tude dans les régions de l’Est. Ce à quoi on assiste depuis le 28 février, soit la prise du pou­voir par des groupes pro-russes en Cri­mée, à Khar­kov, à Donetsk et même à Odes­sa, n’est que la suite logique du bas­cu­le­ment d’une lutte pour la démo­cra­tie et contre la cor­rup­tion vers un affron­te­ment eth­nique. C’est dans ce contexte qu’il faut com­prendre l’intervention mili­taire de la Rus­sie qui est en cours. Il faut ici ajou­ter qu’il y a en Ukraine pas moins de 17 réac­teurs nucléaires et de nom­breux centres de sto­ckage de maté­riaux fis­siles, ce qui repré­sente un autre dan­ger pour la sécu­ri­té de la région toute entière.

6.- Per­sonne, dans ces condi­tions, n’a inté­rêt, sauf les groupes extré­mistes, à une par­ti­tion de l’Ukraine. Ce n’est pas dans l’intérêt de la Rus­sie, qui certes y gagne­rait ce qu’elle pos­sède de fac­to déjà, soit l’industrie ukrai­nienne, mais qui ver­rait alors se pro­fi­ler une longue période d’affrontements avec l’UE et les Etats-Unis. Ce n’est pas non plus l’intérêt de l’UE, car il lui fau­drait por­ter lit­té­ra­le­ment à bout de bras l’Ukraine occi­den­tale (et la moi­tié de la popu­la­tion). Le coût éco­no­mique serait éle­vé dans une situa­tion où plus per­sonne ne veut payer pour autrui. Il serait aus­si répé­té sur de nom­breuses années, car l’on voit mal com­ment la situa­tion de l’Ukraine occi­den­tale pour­rait s’améliorer à court terme. Les consé­quences finan­cières seraient aus­si impor­tantes, car les banques euro­péennes, et en par­ti­cu­lier autri­chiennes, sont lour­de­ment expo­sées au risque ukrai­nien. De plus, l’UE pour­rait être tenue pour res­pon­sable de la situa­tion en Ukraine cen­trale et occi­den­tale et, avec la mon­tée rapide d’un désen­chan­te­ment qui n’est hélas que trop pro­bable, elle devrait affron­ter la mon­tée de sen­ti­ments pro-russes dans cette population.

7.- Il faut donc aujourd’hui que les diri­geants de l’UE et les diri­geants russes se ren­contrent d’urgence et éta­blissent une feuille de route pour une fédé­ra­li­sa­tion de l’Ukraine, mais main­te­nant son inté­gri­té ter­ri­to­riale. Des garan­ties doivent être appor­tées à la popu­la­tion rus­so­phone, et les groupes ultra-natio­na­listes doivent être d’urgence désar­més et réduits à l’impuissance. L’Ukraine peut vivre comme une Nation sou­ve­raine, mais à la condi­tion de trou­ver les formes de son inté­gra­tion éco­no­mique. Or, aujourd’hui, seule la Rus­sie et l’Union eur­asienne sont en mesure de four­nir un véri­table moteur au déve­lop­pe­ment du pays. L’Union euro­péenne doit ces­ser de pen­ser que la Rus­sie finan­ce­ra une Ukraine hos­tile. La Rus­sie doit pour sa part com­prendre le tro­pisme poli­tique et cultu­rel vers l’Europe d’une par­tie de la popu­la­tion ukrai­nienne. Les condi­tions d’un accord per­met­tant au pays de retrou­ver sa sta­bi­li­té sont pos­sibles. Elles cor­res­pondent aux inté­rêts tant de l’UE que de la Rus­sie. Il faut espé­rer que l’idéologie de l’affrontement ne l’emportera pas et que la rai­son triomphera.

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