Gideon Levy, 2011 (DR)

Gideon Levy, 2011 (DR)

Article de Gideon Levy, publié dans Haa­retz, le 6 juillet 2014 [1]. Tra­duc­tion SF pour l’UJFP (Union juive fran­çaise pour la paix), dif­fu­sé par la Ligue des Droits de l’Homme de Toulon.

Les jeunes de l’État juif attaquent des Pales­ti­niens dans les rues de Jéru­sa­lem, exac­te­ment comme les jeunes chez les gen­tils atta­quaient les Juifs dans les rues d’Europe. Les Israé­liens de l’État juif se déchaînent sur les réseaux sociaux, répan­dant une haine et un désir de ven­geance d’une ampleur dia­bo­lique sans pré­cé­dent. Des incon­nus de l’État juif sur une base pure­ment eth­nique. Ce sont les enfants de la géné­ra­tion natio­na­liste et raciste – la des­cen­dance de Netanyahou.

Depuis cinq ans main­te­nant ils n’ont enten­du qu’incitations, pro­pos alar­mistes et supré­ma­tie sur les Arabes de la part du véri­table ins­truc­teur de cette géné­ra­tion, le pre­mier ministre Ben­ja­min Neta­nya­hou. Pas un mot d’humanité, de com­pas­sion ou de trai­te­ment égal.

  Main­te­nant nous savons : dans l’État juif il n’y a de com­pas­sion et de sen­ti­ments humains que pour les Juifs, des droits uni­que­ment pour le Peuple Elu. L’État juif n’est que pour les Juifs

Ils ont gran­di dans le contexte de la reven­di­ca­tion pro­vo­cante de recon­nais­sance d’Israël comme « État juif » et ils ont tiré les conclu­sions qui s’imposent. Avant même la déli­mi­ta­tion de ce que signi­fie « État juif » - sera-ce un État qui met les tefi­lin (phy­lac­tères), embrasse les mezou­zot (des rou­leaux de prières enfer­més dans de petites boîtes métal­liques ou en bois qui sont fixées aux cham­branles des portes d’entrée), sanc­ti­fie des sor­ti­lèges, ferme le jour de Shab­bath et observe stric­te­ment les lois de la cash­rout – les masses ont compris.

La foule a d’emblée inté­rio­ri­sé la véri­table signi­fi­ca­tion : un État juif est un État dans lequel il n’y a place que pour les Juifs. Le sort des Afri­cains est d’être envoyé au centre de déten­tion de Holot dans le Néguev et celui des Pales­ti­niens est d’endurer des pogroms. C’est comme ça que ça marche dans un État juif : c’est à cette seule condi­tion qu’il peut être juif. Dans l’État juif en cours de consti­tu­tion, il n’y a même pas de place pour un Arabe qui fait de son mieux pour être un bon Arabe, comme l’écrivain Sayed Kashua. Dans un État juif, la pré­si­dente de l’Assemblée de la Knes­set, Ruth Cal­de­ron (du par­ti Yesh Atid – inutile de pré­ci­ser que c’est le « centre » de l’échiquier poli­tique) coupe la parole au dépu­té arabe Ahmed Tibi (de la liste arabe unie Ta’al) à peine reve­nu, bou­le­ver­sé, d’une visite à la famille de Shoa­fat, le jeune Arabe qui a été mas­sa­cré, et le ser­monne cyni­que­ment sur le thème qu’il doit aus­si faire réfé­rence aux trois jeunes Juifs mas­sa­crés (alors même qu’il venait de le faire).

Dans un État juif, la Cour Suprême auto­rise la démo­li­tion de la mai­son de la famille d’un homme sus­pec­té de meurtre avant même qu’il ne soit condam­né. Un État juif édicte des lois racistes et natio­na­listes. Les médias d’un État juif se com­plaisent sur le meurtre de trois étu­diants de yeshi­va et ignorent presque com­plè­te­ment le sort de plu­sieurs jeunes Pales­ti­niens du même âge qui ont été tués par des tirs de l’armée au cours des der­niers mois, géné­ra­le­ment sans raison.

Per­sonne n’a été puni pour ces actes – dans l’État juif il y a une loi pour les Juifs et une loi pour les Arabes, dont les vies valent peu. Pas un soup­çon de res­pect du droit inter­na­tio­nal ni des conven­tions inter­na­tio­nales. Dans l’État juif, il n’y a de com­pas­sion et d’humanité que pour les Juifs, des droits pour le seul Peuple Elu. L’État juif n’est que pour les Juifs.

La nou­velle géné­ra­tion qui gran­dit sous sa coupe est dan­ge­reuse à la fois pour elle-même et pour ce qui l’entoure. Neta­nya­hou est son ministre de l’éducation ; les médias mili­ta­ristes et natio­na­listes font office de poème péda­go­gique ; le sys­tème d’éducation qui l’emmène à Ausch­witz et à Hébron lui sert de guide.

Le sabra (natif d’Israël) d’aujourd’hui est une espèce nou­velle, piquante dehors comme dedans. Il n’a jamais ren­con­tré son homo­logue pales­ti­nien mais il sait tout de lui – le sabra sait qu’il est un ani­mal sau­vage, qu’il a seule­ment l’intention de le tuer, qu’il est un monstre, un terroriste.

Il sait qu’Israël n’a pas de par­te­naire pour la paix, puisque c’est ce qu’il a enten­tu un nombre incal­cu­lable de fois de la part de Neta­nya­hou, du ministre des Affaires étran­gères Avig­dor Lie­ber­man et du ministre de l’Économie, Naf­ta­li Ben­nett. De la bouche de Yair Lapid il a enten­du qu’il y a des « Zoa­bis » – en réfé­rence condes­cen­dante à la dépu­tée de la Knes­set Haneen Zoa­bi (du par­ti Balad).

Etre de gauche ou dési­reux de jus­tice dans l’État juif est consi­dé­ré comme un délit, la socié­té civile est tenue pour tri­cheuse, la vraie démo­cra­tie pour dia­bo­lique. Dans un État juif – dont rêvent non seule­ment la droite mais le sup­po­sé centre gauche incluant Tzi­pi Liv­ni et Lapid – la démo­cra­tie est floue.

Le prin­ci­pal pro­blème de l’État juif ce ne sont pas les skin­heads mais les embo­bi­neurs mora­li­sa­teurs, les voyous, l’extrême droite et les colons. Non pas les mar­gi­naux mais le cou­rant prin­ci­pal qui est en par­tie natio­na­liste et en par­tie indifférent.

Dans l’État juif, il ne reste rien de l’injonction biblique selon laquelle il faut être juste avec la mino­ri­té ou avec l’étranger. Il n’y a plus de ces Juifs qui ont mani­fes­té avec Mar­tin Luther King ou fait de la pri­son avec Nel­son Man­de­la. L’État juif, qu’Israël veut abso­lu­ment faire recon­naître par les Pales­ti­niens, doit d’abord se recon­naître lui-même. Au terme de la jour­née, après une semaine ter­rible, il semble qu’un État juif ce soit un État raciste, natio­na­liste, conçu uni­que­ment pour les Juifs.

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[1] “Our wret­ched Jewish state” : http://www.haaretz.com/opinion/.pre...

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