jean-jaurèsC’est un dis­cours pro­non­cé en 1903 devant les élèves du lycée d “Albi dans lequel il a fait ses débuts comme ensei­gnant, 32 ans plus tôt, après avoir obte­nu l’agrégation de phi­lo­so­phie. Jau­rès brosse à cette occa­sion un pre­mier bilan de sa vie, évoque « l’insensible fuite des jours… », une réflexion sur le temps qui passe ; la confiance dans l’avenir, dans la mémoire, mais aus­si sa fidé­li­té à son pas­sé, son angoisse devant les risques de guerre, la mon­tée des périls (un de ses pre­miers grands dis­cours sur ce thème), sa défense non pas de l’utopie de la paix mais du réa­lisme de la paix. 

Jau­rès pri­vi­lé­gie l’action et la volon­té des hommes et vante le cou­rage dont il fait un des res­sorts de son dis­cours et de sa vie. Jau­rès expose sa phi­lo­so­phie per­son­nelle, faite de luci­di­té et de dés­in­té­res­se­ment ; c’est dans cet éloge du cou­rage qu’il pro­nonce sa for­mule célèbre : « Le cou­rage, c’est d’aller à l’idéal et de com­prendre le réel ».

Extraits sur le thème du courage.

[…]

L’humanité est mau­dite, si pour faire preuve de cou­rage elle est condam­née à tuer éternellement.

■ Le cou­rage, c’est de ne pas livrer sa volon­té au hasard des impres­sions et des forces ; c’est de gar­der dans les las­si­tudes inévi­tables l’habitude du tra­vail et de l’action.

■ Le cou­rage dans le désordre infi­ni de la vie qui nous sol­li­cite de toutes parts, c’est de choi­sir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebu­ter du détail minu­tieux ou mono­tone ; c’est de deve­nir, autant qu’on le peut, un tech­ni­cien accom­pli ; c’est d’accepter et de com­prendre cette loi de la spé­cia­li­sa­tion du tra­vail qui est la condi­tion de l’action utile, et cepen­dant de ména­ger à son regard, à son esprit, quelques échap­pées vers le vaste monde et des pers­pec­tives plus étendues.

La cause des Arméniens

« Voi­là dix-huit ans que l’Europe avait insé­ré dans le trai­té de Ber­lin (13 juillet 1878) l’engagement solen­nel de pro­té­ger la sécu­ri­té, la vie, l’honneur des Armé­niens […] que l’Europe devrait deman­der des conptes annuels et exer­cer un contrôle annuel sur les réformes et sur les garan­ties intro­duites par le sul­tan dans ses rela­tions avec ses sujets d’Asie Mineure. Où sont ces comptes? sont ces contrôles? 

[…] Devant tout ce sang ver­sé, devant ces abo­mi­na­tions et ces sau­va­ge­ries, devant cette vio­la­tion de la parole de la France et du droit humain, pas un cri n’est sor­ti de vos bouches, pas une parole n’est sor­tie de vos consciences, et vous avez assis­té, muets et, par consé­quent, com­plices, à l’extermination complète ... »

Jean Jau­rès, dis­cours du 3 novembre 1896 à la Chambre.

Ces paroles rendent assour­dis­sant la parole feu­trée de nos actuels « socia­listes » à pro­pos du mar­tyre des Pales­ti­niens.

■ Le cou­rage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un pra­ti­cien et un philosophe.

■ Le cou­rage, c’est de com­prendre sa propre vie, de la pré­ci­ser, de l’approfondir, de l’établir et de la coor­don­ner cepen­dant à la vie générale.

■ Le cou­rage, c’est de sur­veiller exac­te­ment sa machine à filer ou à tis­ser pour qu’aucun fil ne se casse, et de pré­pa­rer cepen­dant un ordre social plus vaste et plus fra­ter­nel où la machine sera la ser­vante com­mune des tra­vailleurs libérés.

■ Le cou­rage, c’est d’accepter les condi­tions nou­velles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la com­plexi­té presque infi­nie des faits et des détails, et cepen­dant d’éclairer cette réa­li­té énorme et confuse par des idées géné­rales, de l’organiser et de la sou­le­ver par la beau­té sacrée des formes et des rythmes.

■ Le cou­rage, c’est de domi­ner ses propres fautes, d’en souf­frir mais de ne pas être acca­blé et de conti­nuer son chemin.

■ Le cou­rage, c’est d’aimer la vie et de regar­der la mort d’un regard tran­quille ; c’est d’aller à l’idéal et de com­prendre le réel ; c’est d’agir et de se don­ner aux grandes causes sans savoir quelle récom­pense réserve à notre effort l’univers pro­fond, ni s’il lui réserve une récompense.

■ Le cou­rage, c’est de cher­cher la véri­té et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du men­songe triom­phant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applau­dis­se­ments imbé­ciles et aux huées fanatiques. »

Jean JAURÈS, Extrait du Dis­cours à la Jeu­nesse, Albi 1903

L’intégralité du dis­cours ici.

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Jean Jau­rès © Archives nationales

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