« 31 juillet 1914, Jaurès est arrivé tard à L’Humanité… » 2/4 – Une « gueule », une présence charnelle

jean-jauresTant d’écrits ont été publiés sur Jaurès et le sont encore à l’occasion du centenaire de son assassinat – ainsi, notamment ce livre récent de Charles Sylvestre (ancien directeur de L’Humanité, devenu organe du Parti communiste), dont le titre La Victoire de Jaurès*, célèbre l’actualité des luttes du grand homme. Qu’il s’agisse de ses clairvoyantes positions et engagements directs sur la question coloniale, de son courage obstiné sur l’affaire Dreyfus, sur la séparation des Églises et de l’État, sur les réformes sociales, et sur l’internationalisme et le pacifisme.

Je m’en tiendrai ici à quelques considérations inspirées par la personne même de Jean Jaurès, telle qu’elle peut émerger de l’Histoire à travers les témoignages de ses contemporains, tout en se méfiant des tentations hagiographiques à la limite de l’idolâtrie.

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Croquis de Eloy-Vincent, pour servir à illustrer l’histoire de l’éloquence. © Musée Jean-Jaurès

Jaurès, c’est une silhouette et une « gueule », une présence charnelle, renforcée par une gestuelle d’orateur exceptionnel ; le tout porté par une cohérence « fond et forme » : le « ce que je dis » se trouvant propulsé par le « comment je le dis » – ce qu’en termes psy un tantinet pompeux on nomme la congruence. Ou, en d’autres termes, ce qu’un Albert Camus, s’agissant, de l’expression artistique et de la « révolution en art » définissait comme « l’exacte adéquation entre le fond et la forme » – la parole et le geste, l’intention et l’acte, etc.

Par contraste avec l’appauvrissement – le mot est faible et mal venu, s’agissant des ignobles enrichissements individuels récemment dévoilés ! – du « personnel » politique actuel, on opposera les gesticulations  tant caricaturées d’un Sarkozy, ou cette sorte d’aphasie partielle qui a frappé Hollande dès son élection : devenu Président, sa parole jusque là relativement fluide, « congruente » – dans la limite du champ politicien – devenait soudain bafouillante, trouée de « euh », de silences embarrassés, d’hésitations calculatrices. Comme si c’en était soudain fini des élans de conviction, de la parole créatrice, de la sincérité simple des leaders naturels : tout ce qui caractérisait précisément un Jean Jaurès, capable en effet de soulever les foules, de faire basculer des assemblées, d’élever l’art oratoire au niveau des beaux-arts, d’exprimer l’ivresse de l’utopie – « aller à l’idéal et comprendre le réel » – en lui fermant les portes de la démagogie. [Sur Jaurès orateur, lire ici.]

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On le surnommait “Saint-Jean-Bouche d’or… “Jaurès orateur”, dessin de Carlos Pradal (1987)

On est désormais passé à l’ère de la com’, ce poison qui fait régner la fausseté dans le champ politique, entre autres. Ainsi, en ces temps « modernes » (au sens de Chaplin), un conseiller de la chose peut-il faire vendre « du Jaurès » par un Sarkozy en mal de populisme ; ou bien un autre « produit » tout aussi incongru chez « ces gens-là » comme Guy Môquet.

Hollande, lui, a prétendu un temps de se passer de ces conseillers com’. Il a voulu faire ça lui-même, et on a vu. Voilà qu’il change de lunettes pour des nouvelles, plus « com’ », mais de fabrication danoise : ça c’est de la vraie com’ en faveur du “redressement productif” ! Qu’en serait-il s’il changeait aussi de gestuelle, qu’il a si balourde, les mains au pli du pantalon, tout comme les mots dont il ne sait quoi faire, qu’il cherche au fond de ses poches ?

Croit-on un instant que Jaurès ait succombé à cette com’, qui n’existait même pas, du moins sous ce mot, car la chose, oui, qui se résumait à être soi-même autant que possible, et non en représentation permanente dans la cour du Spectacle (sens de Debord). Tandis que, de nos jours, dans ce monde hyper médiatisé, la parole s’est dévaluée. Qui tient encore parole ?

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“Au pré Saint-Gervais, le 25 mai 1913 devant 150 000 personnes, il veut se faire entendre de tous, de ceux aussi qui sont dispersés dans les champs ! Pas de micro ni de haut parleur, la voix seulement qu’il faut aller chercher au fond de soi, des mots d’intelligence et de conviction, qui doivent démontrer et en même temps qu’il faut envoyer loin…”
Max Gallo, “Le grand Jaurès”
• Assis, à sa droite, Pierre Renaudel.

Jaurès, historien, philosophe, lettré, humaniste, universaliste, laïc, tolérant, sans doute aussi affublé de ses défauts – on aimerait les connaître. Je ne lui en vois qu’un, le même déjà énoncé : sa croyance en la grandeur de l’Homme, la seule peut-être qu’il n’ait pas passée au filtre de son exigence intellectuelle, du moins pas complètement. En effet, quand il énonce avec force : « Nous pouvons, dans le combat révolutionnaire, garder des entrailles humaines. Nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité », il subodore dans le genre humain quelques inhérentes imperfections ou éventuelles bassesses. De même quand il fait sienne la parole de Montaigne : « Tout homme porte la forme entière de l’humaine condition ». Mais il était un homme de foi, plus proche du Michelet mystique que du Marx matérialiste.

>>> La suite 3/4 ci-dessous 

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* Éditions Privat, 2013. Illustrations d’Ernest Pignon-Ernest. Charles Syvestre a été invité le 24 juillet à Aix-en-Provence par les Amis du Monde diplomatique pour une très intéressante conférence sur l’actualité de Jaurès.

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