Pour­quoi les isla­mistes détestent-ils autant les femmes ? Pour­quoi refusent-ils qu’elles prennent le volant, portent des jupes courtes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pellent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions mono­théistes. Le jour­na­liste-écri­vain algé­rien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lec­tuels du monde musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esqui­vées par les reli­gions – sans doute parce qu’elles leur sont consti­tu­tives. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sexuelles de femmes fin décembre à Cologne, il accuse le « por­no-isla­misme » et inter­pelle le regard de l’Occident por­té sur l’ « immi­gré », cet « autre », condam­né autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Commons

S’inter­ro­ger vala­ble­ment sur l’islam conduit à décryp­ter les méca­nismes de haine à l’œuvre dans les dis­cours reli­gieux. Ce qui, par ces temps de fana­tisme assas­sin, ne va pas sans risques. Sur­tout si on touche aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décembre 2014 dans l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas cou­ché sur France 2, Kamel Daoud déclare à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­siste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­bi­li­ter l’homme, on ne va pas avan­cer. La ques­tion reli­gieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réflé­chisse pour pou­voir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam sala­fiste, appe­lant à son exé­cu­tion « pour apos­ta­sie et héré­sie ». Depuis, le jour­na­liste, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, est pla­cé sous pro­tec­tion poli­cière, avec toutes les contraintes qui s’ensuivent – Sal­man Rush­die, depuis la Grande-Bre­tagne, en sait quelque chose…

En juin der­nier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rap­port à la femme est le nœud gor­dien, en Algé­rie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avan­cer sans gué­rir ce rap­port trouble à l’imaginaire, à la mater­ni­té, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les isla­mistes sont obsé­dés par le corps des femmes, ils le voilent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui repré­sente la per­pé­tua­tion de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le por­no-isla­misme. Ils sont contre la por­no­gra­phie et com­plè­te­ment por­no­graphes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont pré­sentes, c’est une révo­lu­tion. Libé­rez la femme et vous aurez la liberté. »

Ces jours-ci, dans un article publié en Ita­lie dans le quo­ti­dien La Repub­bli­ca et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brû­lante des évé­ne­ments de la saint-Syl­vestre à Cologne. Il pousse son ana­lyse sous l’angle des « jeux de fan­tasmes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfu­gié-immi­gré : angé­lisme, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­bares anciennes et base du binôme bar­bare-civi­li­sé. Des immi­grés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. »

meursaultsJour­na­liste et essayiste algé­rien, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Gon­court du pre­mier roman. Il s’agit d’une sorte de contre­point à L’Étranger de Camus. Phi­lippe Ber­ling en a tiré une pièce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 février au Théâtre des Ber­nar­dines à Mar­seille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agres­seurs mais s’essaie à com­prendre, à expli­quer – ce qui ne sau­rait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naï­ve­té », cet angé­lisme pro­je­té sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfu­gié, son sta­tut, pas sa culture […] On voit le sur­vi­vant et on oublie que le réfu­gié vient d’un piège cultu­rel que résume sur­tout son rap­port à Dieu et à la femme. »

Il pour­suit : « Le réfu­gié est-il donc « sau­vage » ? Non. Juste dif­fé­rent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foyer col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si convaincre l’âme de chan­ger. L’Autre vient de ce vaste uni­vers dou­lou­reux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde ara­bo-musul­man, le rap­port malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le gué­rir. »

Daoud refor­mule sa « thèse » :

« Le rap­port à la femme est le nœud gor­dien, le second dans le monde d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refu­sée, tuée, voi­lée, enfer­mée ou pos­sé­dée. Cela dénote un rap­port trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la liber­té. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir néces­saire et est donc cou­pable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inutile, d’un éloi­gne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une déso­béis­sance et cette déso­béis­sance est le pro­duit d’une femme. »

Certes, une telle ana­lyse, par sa finesse et sa per­ti­nence, ne risque pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­tiques reli­gieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « modé­rés », tant la fron­tière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être enten­du ? – quand il parle – naï­ve­ment ? – de « convaincre l’âme de chan­ger »… et quand il sou­ligne que « le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah » ?

Et de reve­nir sur« ce por­no-isla­misme dont font dis­cours les prê­cheurs isla­mistes pour recru­ter leurs « fidèles » :

« Des­crip­tions d’un para­dis plus proche du bor­del que de la récom­pense pour gens pieux, fan­tasme des vierges pour les kami­kazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puri­ta­nisme des dic­ta­tures, voile et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat contre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explo­ser en terre d’Occident, là où la liber­té est si inso­lente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment der­nier. Un sur­sis qui fabrique du vivant un zom­bie, ou un kami­kaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Europe pour échap­per, dans l’errance, au piège social de sa lâche­té : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fer­mer les portes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les portes condui­ra, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela signi­fie comme tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angé­lisme qui va tuer. Les réfu­giés et les immi­grés ne sont pas réduc­tibles à la mino­ri­té d’une délin­quance, mais cela pose le pro­blème des « valeurs » à par­ta­ger, à impo­ser, à défendre et à faire com­prendre. Cela pose le pro­blème de la res­pon­sa­bi­li­té après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la « guerre » ne sau­rait conduire à la paix dans les cœurs… Dans ce pro­ces­sus his­to­rique mil­lé­naire par­cou­ru de reli­gions et de vio­lence, de conquêtes et de domi­na­tion, de refou­le­ments sexuels, de néga­tion de la femme et de la vie, de haines et de res­sen­ti­ments remâ­chés… de quel endroit de la pla­nète pour­ra bien sur­gir la sagesse humaine ?

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