Tchernobyl, 28 avril 1986. L’art du mensonge étatique

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 Chronique de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl – 3 

L’alerte qu’une catastrophe nucléaire avait eu lieu arriva d’abord par la Suède. Le lundi 28 avril au matin, les employés de la centrale de Forsmark empruntent les portiques de contrôle habituels. Une hausse anormale de la radioactivité est détectée. Le site est immédiatement évacué. Mais la fuite ne provient pas de la centrale. Compte tenu des vents et des particules identifiées, il apparaît que la contamination provient d’URSS.Dans l’après-midi, l’AFP confirme : « Des niveaux de radioactivité inhabituellement élevés ont été apportés vers la Scandinavie par des vents venant d’Union soviétique ».

Dans la soirée, le Kremlin reconnaît la survenue d’un accident dans un réacteur de la centrale de Tchernobyl, sans en préciser la date, l’importance ni les causes. L’opacité de la bureaucratie est totale. Mikhaïl Gorbatchev n’est informé officiellement que le 27 avril. Avec l’accord du Politburo, il est forcé de faire appel au KGB pour obtenir des informations. Le rapport qui lui est transmis parle d’une explosion, de la mort de deux hommes, de l’arrêt des réacteurs 1, 2 et 3. Le déni rejoint l’obscurantisme d’un système politique en ruines.

Le même jour, en France, le professeur Pierre Pellerin, directeur du SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants) 1, fait équiper des avions d’Air France, se dirigeant vers le nord et l’est de l’Europe, de filtres permettant, à leur retour, d’analyser et faire connaître la composition de cette contamination.

Invité du 13 heures d’Antenne 2, le lendemain 29 avril, Pierre Pellerin fait état de ses contacts avec les experts suédois, dénonce à l’avance le catastrophisme des médias et tient des propos rassurants : « Même pour les Scandinaves, la santé n’est pas menacée. » Dans la soirée, son adjoint, le professeur Chanteur, répond à une question du présentateur : « On pourra certainement détecter dans quelques jours le passage des particules mais, du point de vue de la santé publique, il n’y a aucun risque ».

Le mot « nuage » va ainsi connaître sa célébrité en France. Un nuage toutefois invisible, entraînant les émissions radioactives rejetées pendant les jours qui ont suivi l’accident. Mélangées à l’air chaud de l’incendie du réacteur, ces rejets ne contiennent que très peu de vapeur d’eau. Mais les vrais nuages vont jouer un rôle important et néfaste car, en crevant au-dessus du panache, leurs gouttes d’eau vont entraîner plus abondamment les particules radioactives. La conjonction des deux crée des dépôts humides géographiquement très hétérogènes, en taches de léopard.

meteo- Tchernobyl
Image du bulletin météo d’Antenne 2, le 30 avril.

Dans l’après-midi du 30 avril, une des « branches » du nuage est détectée par le Laboratoire d’écologie marine de Monaco, avant de l’être dans l’ensemble du Midi de la France. Pendant la nuit, tandis que cette branche remonte en direction du nord du pays, suivie d’une station météo à l’autre, une autre branche venant plus directement de l’est, aborde aussi le territoire à une altitude différente. Monaco puis le SCPRI en informent l’Agence France-Presse.

Ce 30 avril, la présentatrice Brigitte Simonetta, la bouche en coeur, annonce dans le bulletin météo d’Antenne 2 que la France est protégée du « nuage » par l’anticyclone des Açores et le restera pendant les trois jours suivant. Un panneau « STOP » vient lourdement appuyer l’image de l’arrêt « à la frontière ».

Une polémique s’ensuit, grossie par de nombreuses déclarations visant plus particulièrement le Pr Pellerin, bientôt caricaturé par cette image du « nuage arrêté à la frontière ». Libération affirme que « les pouvoirs publics ont menti en France » et que « le professeur Pellerin [en] a fait l’aveu ». Ce dernier, par la suite, portera plainte pour diffamation contre différents médias ou personnalités (dont Noël Mamère). Il gagnera tous les procès en première instance, en appel et en cassation. En effet, il n’a pas employé cette image d’arrêt à la frontière, même s’il en a induit l’idée. Ainsi, ce télex – ambigu – du 1er mai du Pr Pellerin, cité par Noël Mamère, au 13 heures d’Antenne 2 : « Ce matin, le SCPRI a annoncé une légère hausse de la radioactivité de l’air, non significative pour la santé publique, dans le Sud-Est de la France et plus spécialement au-dessus de Monaco. »

Vidéo du déplacement du nuage radioactif du 26 avril au 9 mai. La France est presqu’entièrement touchée le 1er mai, le sud-est et la Corse plus fortement le 3 mai (document de l’IRSN, réalisé en 2005, neuf ans après…).

En ces temps reculés…, les politiciens ne sont pas encore entrés dans l’ère de la communication, et les ministères du tout nouveau gouvernement Chirac (première cohabitation) vont se décharger sur ce professeur Pellerin, médecin expert en radioprotection, pas davantage rompu aux médias… C’est à lui principalement qu’incombera la tâche d’ “informer” les Français des résultats des mesures de contamination radioactive et du niveau de risque couru.

Les ministres concernés, mal coordonnés, interviendront peu par la suite, et souvent en gros sabots, comme Alain Madelin, ministre de l’industrie, mobilisé en bonimenteur ridicule pour claironner l’absence de tout risque…

Même son de cloche de toutes parts afin de prévenir tout mouvement de panique et de préserver le commerce de la salade printanière… Le SCPRI juge tout de suite que la contamination des aliments produits en France sera trop faible pour poser un vrai problème de santé publique et qu’il n’y a pas lieu de prendre de mesures de précaution particulières, sauf sur les produits importés de l’Est de l’Europe…

Pellerin, à nouveau, renchérit avec un communiqué selon lequel il faudrait imaginer des élévations de radioactivité dix mille ou cent mille fois plus importantes pour que commencent à se poser des problèmes significatifs d’hygiène publique. Il précise que les prises préventives d’iode destinées à bloquer le fonctionnement de la thyroïde ne sont ni justifiées ni opportunes. 2

Le gouvernement français estime alors qu’aucune mesure particulière de sécurité n’est nécessaire.

C’est dans ce contexte de mensonges et de manipulations de l’opinion que naît, à Valence dans la Drôme, la Criirad, Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité. Des scientifiques et des citoyens critiques se regroupent pour contrecarrer l’information officielle qui tourne à la propagande soviétique. Animée par Michèle Rivasi, aujourd’hui députée européenne d’Europe-Écologie-Les Verts, cette association va se poser en contre-pouvoir face aux institutions suspectées de falsifier les faits au profit de l’État et du système nucléaire.

Vite reconnue par son sérieux scientifique, instaurée dès le départ par sa fondatrice, la Criirad demeure une référence dans l’expertise nucléaire. Ces résistants ne seront pas les seuls, bien sûr, à s’opposer aux manœuvres mensongères contraires au bien commun. Il faudra aussi compter sur des opposants politiques, les écologistes, certes, ainsi que de nombreuses associations et les citoyens conscients des dangers liés l’énergie nucléaire.

Une résistance s’est peu à peu instaurée, qui aura contribué au fil des années à brider quelque peu l’ogre affamé, à l’amener à rendre des comptes – pas encore à « rendre gorge », bien qu’une autre catastrophe majeure, celle de Fukushima, l’aura à nouveau étourdi… Mais la bête, tel le Phénix, sait renaître de ses cendres. Jusqu’à quand – jusqu’à quelle(s) autre(s) catastrophe(s) ?

Résumé en images de l’accident de Tchernobyl (document IRSN)

[Prochain article : Un nuage, des lambeaux… de conséquences]

Notes:

  1. Laboratoire situé au Vésinet, le SCPRI est successivement devenu l’Office de protection contre les rayonnements ionisants (OPRI) et enfin l’actuel Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), créé pour assurer la surveillance dosimétrique dans tous les domaines d’utilisation des rayonnements ionisants.
  2. À supposer que cette mesure ait pu être effective : stocks réels des comprimés d’iodure de potassium ; mode d’information et de distribution. De plus la prise doit être effective une demi-heure avant la contamination, au plus tard deux heures après. Les doutes quant à l’application d’une telle mesure demeurent actuels. Interrogez à ce sujet votre pharmacien… (le mien n’a pas de ces comprimés en stock…)
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