Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 4 

logo4Début 2002, la  Crii­rad (Com­mis­sion de recherche et d’information indé­pen­dantes sur la radio­ac­ti­vi­té) publie un atlas de 200 pages qui révèle de façon détaillée la conta­mi­na­tion de la France et d’une par­tie de l’Europe par les retom­bées du « nuage » en ses mul­tiples lam­beaux. Plus de 3 000 mesures ont été effec­tuées de 1999 à 2001 par le géo­logue André Paris sur le ter­ri­toire fran­çais et jusqu’en Ukraine ; les résul­tats, les ana­lyses et la car­to­gra­phie ont été ras­sem­blés et édi­tés par le labo­ra­toire de Valence. C’est un acte d’accusation qui dénonce ain­si le scan­da­leux déni du gou­ver­ne­ment fran­çais et des auto­ri­tés nucléaires de l’époque.

Pour nous en tenir ici à la Corse et à la région Paca, les plus tou­chées en France, les rele­vés mesurent des acti­vi­tés sur­fa­ciques de césium 137 supé­rieures à 30 000 Bq/m2. C’est le cas en par­ti­cu­lier dans le Mer­can­tour, autour de Digne, de Gap et de Sis­te­ron avec des pointes à 50 000 Bq/m2.

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Paca et Corse. Rele­vés de la Crii­rad, 1999, 2000 et 2001. Cli­quer sur l’image pour l’agrandir.

Pour don­ner une idée de cette conta­mi­na­tion, la moyenne des retom­bées consta­tées en France à la suite de l’accident était de 4 000 Bq/m2. Le bec­que­rel (Bq) par mètre car­ré mesure les conta­mi­na­tions de sur­faces. L’activité mesure le taux de dés­in­té­gra­tions d’une source radio­ac­tive, c’est-à-dire le nombre de rayons émis par seconde.

Dans l’instruction d’une plainte dépo­sée en France en 2001 pour « empoi­son­ne­ment et admi­nis­tra­tion de sub­stances nui­sibles » par la Crii­rad, l’Association fran­çaise des malades de la thy­roïde (AFMT) et des per­sonnes ayant contrac­té un can­cer de la thy­roïde, un rap­port (notam­ment co-signé par Georges Char­pak) affirme que le SCPRI a four­ni des cartes « inexactes dans plu­sieurs domaines » et « n’a pas res­ti­tué toutes les infor­ma­tions qui étaient à sa dis­po­si­tion aux auto­ri­tés déci­sion­naires ou au public ». Tou­te­fois, ce rap­port reproche au SCPRI une com­mu­ni­ca­tion fausse mais non pas d’avoir mis en dan­ger la population.

Devant la dif­fi­cul­té d’établir un lien de cau­sa­li­té entre les dis­si­mu­la­tions des pou­voirs publics et les mala­dies de la thy­roïde, la juge Marie-Odile Ber­tel­la-Gef­froy 1 requa­li­fie péna­le­ment la plainte d”« empoi­son­ne­ment » en celle plus large de « trom­pe­rie aggravée ».

Le 31 mai 2006, Pierre Pel­le­rin est mis en exa­men pour « infrac­tion au code de la consom­ma­tion », « trom­pe­rie aggra­vée » et pla­cé sous sta­tut de témoin assis­té concer­nant les délits de « bles­sures invo­lon­taires et atteintes invo­lon­taires à l’intégrité de la personne ».

Le pro­cès se ter­mine par un non-lieu le 7 sep­tembre 2011. Le 20 novembre 2012, Pierre Pellerin[Ref] Direc­teur du SCPRI (Ser­vice cen­tral de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants). mort en mars 2013 à 89 ans.[/ref] est recon­nu inno­cent des accu­sa­tions de « trom­pe­rie et trom­pe­rie aggra­vée » par la Cour de cas­sa­tion de Paris qui explique notam­ment qu’il était « en l’état des connais­sances scien­ti­fiques actuelles, impos­sible d’établir un lien de cau­sa­li­té cer­tain entre les patho­lo­gies consta­tées et les retom­bées du panache radio­ac­tif de Tchernobyl ».

Encore aujourd’hui , le débat reste ouvert sur ces patho­lo­gies et leurs origines.

Dans la zone de Tcher­no­byl, beau­coup plus expo­sée que les régions fran­çaises, une aug­men­ta­tion du nombre d’enfants atteints de can­cers pro­vo­qués par la catas­trophe, esti­mée à 5 000 cas, a été consta­tée. Il n’y aurait pas eu d’augmentation des can­cers chez les adultes. Le condi­tion­nel reflète le manque de fia­bi­li­té des études et sta­tis­tiques russes.

Le cas des can­cers thy­roï­diens après Fuku­shi­ma – Com­plé­ment d’info pour les spor­tifs qui sou­haitent aller concou­rir aux JO de 2020 à Tokyo : Kashi­wa est à 26 km du centre de Tokyo, à 200 km de la cen­trale Dai ichi acci­den­tée. Et pour­tant, 112 enfants sur 173 diag­nos­ti­qués ont des pro­blèmes thy­roï­diens à Kashi­wa ! Rap­pe­lons éga­le­ment ici que les can­cers de la thy­roïde des enfants de Fuku­shi­ma sont bien dus à la radio­ac­ti­vi­té : dans la pré­fec­ture de Fuku­shi­ma, on a détec­té une aug­men­ta­tion de quelque 30 fois du nombre de can­cers de la thy­roïde chez les jeunes âgés de 18 ans et moins en 2011. Le total de jeunes atteints de can­cer de la thy­roïde est de 127, mais offi­ciel­le­ment, cela n’a aucun rap­port avec la radio­ac­ti­vi­té. Cher­chez l’erreur ! Note de Pierre Fetet du 10/11/2015, sur le site Fuku­shi­ma

En France, l’Institut natio­nal de veille sani­taire (INVS) exclut une aug­men­ta­tion des can­cers de la thy­roïde suite aux retom­bées de Tcher­no­byl. Tou­te­fois, une thèse de méde­cine publiée quelques mois après ce rap­port, en 2011, éta­blit un lien entre la catas­trophe et l’augmentation des can­cers diag­nos­ti­qués : celle du doc­teur Sophie Fau­con­nier, fille du doc­teur Denis Fau­con­nier, méde­cin exer­çant en Corse, désor­mais en retraite. Ce der­nier, inter­ro­gé en jan­vier 2015 dans une émis­sion de France Culture, rap­pe­lait non sans quelque amer­tume que, hier comme aujourd’hui, « c’est la poli­tique qui contrôle les don­nées scientifiques ».

Face aux contro­verses sur les effets sani­taires du nuage radio­ac­tif, des faits sont mis en avant :

– Le nombre de can­cers de la thy­roïde a aug­men­té en France régu­liè­re­ment d’environ 7 % en moyenne par an depuis 1975 (soit un qua­dru­ple­ment en 19 ans), sans inflexion par­ti­cu­lière en 1986.

– Les can­cers de la thy­roïde sont très majo­ri­tai­re­ment fémi­nins et l’évolution de leur nombre suit l’évolution du nombre de can­cers du sein.

Deux phé­no­mènes conco­mi­tants sont à prendre en compte :

  • l’augmentation du nombre de can­cers détec­tés par l’accrois­se­ment de la sen­si­bi­li­té des appa­reils à ultra­sons : le seuil de détec­tion des nodules est pas­sé d’un dia­mètre de 10 mm à 2 mm ;
  • une évo­lu­tion dans les com­por­te­ments fémi­nins de prise d’hormones de sub­sti­tu­tions pré- et post- ménopause.

Selon l’étude de l’INVS parue en 2006, les résul­tats ne vont pas glo­ba­le­ment dans le sens d’un éven­tuel effet de l’accident de Tcher­no­byl sur les can­cers de la thy­roïde en France. Tou­te­fois, l’incidence obser­vée des can­cers de la thy­roïde en Corse est éle­vée chez l’homme.

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Les quatre zones de conta­mi­na­tion post Tcher­no­byl recon­nues quelques années après l’accident par l’Institut de pro­tec­tion et de sûre­té nucléaire (IPSN). Il appa­raît qu’aucune région fran­çaise n’a été tota­le­ment épargnée.

Le 7 mai 1986, un cour­rier de l’Organisation mon­diale de la san­té indique que « des res­tric­tions quant à la consom­ma­tion immé­diate [du] lait peuvent donc demeu­rer justifiées. »

Le 16 mai, une réunion de crise se tient au minis­tère de l’Intérieur : du lait de bre­bis en Corse pré­sente une conta­mi­na­tion par l’iode 131 anor­ma­le­ment éle­vée, d’une acti­vi­té de plus de 10 000 bec­que­rels par litre. Mais dans la mesure où l’iode 131 a une demi-vie courte (l’activité au bout de deux mois est dif­fi­ci­le­ment détec­table), il a été jugé que le bilan de l’activité radio­ac­tive sur une année ne serait pas affec­té sen­si­ble­ment, et les auto­ri­tés n’ont pas pris de mesure par­ti­cu­lières. Une note du 16 mai éma­nant du minis­tère de l’Intérieur, à l’époque diri­gé par Charles Pas­qua déclare « Nous avons des chiffres qui ne peuvent pas être dif­fu­sés. (…) Accord entre SCPRI et IPSN pour ne pas sor­tir de chiffres. »

Des indices lais­saient pen­ser que pour des per­sonnes qui ont vécu ou vivent encore dans les zones de Corse tou­chées par les pluies du « nuage de Tcher­no­byl », exis­tait une aug­men­ta­tion du nombre de plu­sieurs patho­lo­gies de la thy­roïde, can­cer notam­ment. Mais le lien avec l’accident de Tcher­no­byl a été contes­té. Per­sonne ne nie que dans le monde le nombre de patho­lo­gies de la thy­roïde a effec­ti­ve­ment aug­men­té (dou­ble­ment en Europe) et il y a bien une aug­men­ta­tion signi­fi­ca­tive du risque de can­cer de la thy­roïde signa­lée et scien­ti­fi­que­ment recon­nue dans plu­sieurs pays. Cepen­dant, cette aug­men­ta­tion d’une part a com­men­cé avant l’accident de Tcher­no­byl, et d’autre part n’est pas cen­trée sur les zones où il a plu lors du pas­sage du nuage ; une grande par­tie du monde non concer­née par les pluies lors du pas­sage du nuage est éga­le­ment tou­chée par l’augmentation des thyroïdites.

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Remar­quable BD édi­tée par l’Asso­cia­tion fran­çaise des malades de la thy­roïde (AMFT). Des­sin de Ming.

Depuis mars 2001, 400 pour­suites ont été enga­gées en France contre “X” par l’Asso­cia­tion fran­çaise des malades de la thy­roïde, dont 200 en avril 2006. Ces per­sonnes sont affec­tées par des can­cers de la thy­roïde ou goitres, et ont accu­sé le gou­ver­ne­ment fran­çais, à cette époque diri­gé par le pre­mier ministre Jacques Chi­rac 2, de ne pas avoir infor­mé cor­rec­te­ment la popu­la­tion des risques liés aux retom­bées radio­ac­tives de la catas­trophe de Tcher­no­byl. L’accusation met en rela­tion les mesures de pro­tec­tion de la san­té publique dans les pays voi­sins (aver­tis­se­ment contre la consom­ma­tion de légumes verts ou de lait par les enfants et les femmes enceintes) avec la conta­mi­na­tion rela­ti­ve­ment impor­tante subie par l’Est de la France et la Corse.

Pour sor­tir du doute, les membres de l’Assem­blée de Corse ont déci­dé de « faire réa­li­ser par une struc­ture indé­pen­dante (…) une enquête épi­dé­mio­lo­gique sur les retom­bées en Corse de la catas­trophe de Tcher­no­byl ». Cette nou­velle étude a été conduite par une équipe d’épidémiologistes et sta­tis­ti­ciens de l’unité médi­cale uni­ver­si­taire de Gênes (Ita­lie). Elle est basée sur l’analyse d’environ 14 000 dos­siers médicaux.

Les auteurs concluent en 2013 à un risque effec­ti­ve­ment plus éle­vé chez les hommes des patho­lo­gies thy­roï­diennes dues à l’exposition au nuage. L’augmentation chez eux des can­cers de la thy­roïde due au fac­teur Tcher­no­byl serait de 28,29 %, celle des thy­roï­dites de 78,28 %, et celle de l’hyperthyroïdisme de 103,21 %. Concer­nant les femmes, la fai­blesse des échan­tillons sta­tis­tiques ne per­met pas de conclure pour les patho­lo­gies hors thy­roï­dites ; pour ces der­nières, l’augmentation due à Tcher­no­byl est chif­frée à 55,33 %51. Concer­nant les enfants corses expo­sés au nuage, l’étude conclut à une aug­men­ta­tion des thy­roï­dites et adé­nomes bénins, et à une aug­men­ta­tion sta­tis­ti­que­ment non signi­fi­ca­tive des leu­cé­mies aiguës et des cas d’hypothyroïdisme.

Cette étude, non publiée dans une revue à comi­té de lec­ture, a fait l’objet de cri­tiques met­tant en avant des fai­blesses métho­do­lo­giques. La ministre de la San­té, Mari­sol Tou­raine rap­pelle ce fac­teur de confu­sion pos­sible, et rejette ces résultats.

La com­mis­sion nom­mée par la col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale de Corse, qui a com­man­dé cette étude, et sa pré­si­dente Josette Ris­te­ruc­ci estiment que l’augmentation du risque est main­te­nant incon­tes­table et sou­haite une « recon­nais­sance offi­cielle du préjudice ».

[Pro­chain article : L’inavouable bilan humain et éco­no­mique]

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Notes:

  1. Spé­cia­li­sée dans les dos­siers judi­ciaires de san­té publique (affaires du « sang conta­mi­né », de l’hormone de crois­sance, de l’amiante sur le cam­pus de Jus­sieu, de la « vache folle » – ain­si que d’autres dos­siers sen­sibles comme celui de la guerre du Golfe et du nuage de Tcher­no­byl. A, depuis, quit­té ses fonc­tions, décla­rant dans un entre­tien sur France Inter le 12 février 2013 : « Je suis entrée dans la magis­tra­ture car je croyais en la Jus­tice. Je vais en sor­tir, je n’y crois plus. »
  2. Ministres à la manœuvre : Fran­çois Guillaume, Agri­cul­ture ; Michèle Bar­zach, San­té ; Alain Cari­gnon, Envi­ron­ne­ment ; Alain Made­lin, Indus­trie ; Charles Pas­qua, Inté­rieur.