C’est un peu comme une urti­caire : ça me démange de par­tout… sans savoir au juste d’où ça vient. Je parle de cette « actu », drogue jour­na­lis­tique à haute accou­tu­mance. S’en défaire, une gageure. Sor­tie par la porte, la revoi­là par la moindre lucarne, fac­teur de stress, de manque. Que faire ? comme disait l’autre. Sen­ti­ment d’impuissance contre désir d’agir. Com­ment ? Alors je cause, je me cause, je cause ici en écri­vant, comme dans un jour­nal, un autre, pas celui du métier d’informer – enfin d’essayer. Don­ner une forme à cette réa­li­té du monde qui semble s’effilocher par tous les bouts. Pour paro­dier Nou­ga­ro, « est-ce moi qui vacille, ou la terre qui tremble ? » Le fait est que j’ai bien du mal à prendre ladite « actu » par un bout, sans être rat­tra­pé par un autre ; sans don­ner dans la dis­per­sion… Je connais un type qui a écrit L’Homme dis­per­sé, un roman docu­men­té. À l’image de notre monde, au bord de l’éclatement.

Les opti­mistes espèrent, ils croient : on trou­ve­ra des solu­tions, c’est le sens du pro­grès : la tech­no­lo­gie, ses miracles, la Lune, Mars. L’Homme s’en sor­ti­ra, trop génial. Les pes­si­mistes ana­lysent, pensent : c’est cuit pour le bipède sapiens (mal)pensant, l’homo faber (mal)faisant ; il s’est mis la corde au cou, celle de l’eco­no­mi­cus. Gloire au « plus », encore « plus », tou­jours « plus ».

Ils auront trait la vache Terre jusqu’à sa der­nière goutte de « plus » ; elle, elle s’en remet­tra, depuis le temps qu’elle s’accommode des cata­clysmes – dont elle naquit. Mais ses habi­tants, loca­taires arro­gants, vils pro­fi­teurs, exploi­teurs éhon­tés, fiers imbé­ciles. Ils ont oublié, ou jamais su, qu’ils ne fai­saient que pas­ser ici-bas, sus­pen­dus au via­ger d’une vie brève, aléa­toire. À ce sujet, « vu à la télé » l’enquête de Cash inves­ti­ga­tion (France 2) sur les escla­va­gistes modernes à l’œuvre chez Lidl et Free, deux cas­seurs de prix de la bouffe et du télé­phone. Rois de la « petite marge », ils font galé­rer leurs sala­riés, mal­trai­tés comme des bêtes de somme, mépri­sés, ser­mon­nés, engueu­lés, usés et fina­le­ment jetés comme des déchets à la pou­belle de Pôle emploi, aux frais de la col­lec­ti­vi­té. On connaît la musique : « Pri­va­ti­ser les béné­fices, mutua­li­ser les pertes », ren­gaine capi­ta­liste. Marx n’y pour­ra rien, tout juste figu­rant de ciné­ma (un film vient de sor­tir sur le père du Mani­feste com­mu­niste ; signe des temps déses­pé­rés car nostalgiques).

Retour à l’envoyeur.

Ils sont là, les pro­lé­taires d’aujourd’hui, comme dit à sa façon Xavier Niel, le mul­ti­mil­liar­daire patron de Free : « Les sala­riés dans les centres d’appels, ce sont les ouvriers du XXIe siècle. C’est le pire des jobs. » Au moins sait-il de quoi il parle. Mais il n’a pas vou­lu par­ler dans le poste ; pas davan­tage sa char­gée de com’ – le comble ! –, lais­sant la cor­vée à un chef de régi­ment bien emmer­dé, pro­ba­ble­ment aus­si faux derche qu’intraitable « mana­ger ». Tous ces pions néfastes ne jurent que par le « manag’mint », ont été bibe­ron­nés aux mêmes évan­giles pro­duc­ti­vistes. Comme l’autre de chez Lidl, qui aura dû en tuer des comme lui avant de rece­voir l’onction du pou­voir par la schlague. Il est là comme un mioche pris les doigts dans la confiote, minable rouage d’une machine à « faire du cash », en rêvant que d’autres machines éli­minent tota­le­ment les tra­vailleurs – pour­tant déjà robo­ti­sés. Ah, que viennent enfin les temps bénis de la robo­ti­sa­tion totale, tota­li­taire ! « 1984 » en vrai et en pire.

Certes, cha­cun peut tou­jours aller chez Lidl ou chez Free – entre autres exploi­teurs de choc – pour gagner trois euros six sous. À quel prix ? Ils ne pour­ront plus igno­rer ce que recouvre la ques­tion – enfin si, ils pour­ront tou­jours se voi­ler la face. 1

À ce pro­pos, et dans la rubrique « ONPLG », On n’arrête pas le pro­grès 2, les femmes saou­diennes vont être auto­ri­sées par leurs princes à conduire. Elles vont pou­voir prendre le volant – mais res­tent astreintes au voile inté­gral. L’inverse eut été plus libé­ra­teur. Cha­cun ses hié­rar­chies de valeurs.

Le procès de Socrate

Le pro­cès de Socrate. Sur les 501 juges, 280 votent en faveur de la condam­na­tion, 221 de l’acquittement.

Jus­te­ment, côté valeurs, com­ment ne pas saluer les quatre émis­sions, cette semaine, des Che­mins de la phi­lo­so­phie (France Culture) consa­crés à Socrate, spé­cia­le­ment à son pro­cès et à sa mort ? La condam­na­tion du phi­lo­sophe grec (470-399 avant notre ère) demeure un sujet de dis­cus­sion à la fois phi­lo­so­phique et poli­tique. Adèle Van Reeth, l’animatrice des Che­mins, mène au mieux l’« ins­truc­tion » à par­tir des chefs d’accusation ain­si libel­lés : « Socrate enfreint la loi, parce qu’il ne recon­naît pas les dieux que recon­naît la cité, et qu’il intro­duit d’autres divi­ni­tés nou­velles ; et il enfreint la loi aus­si parce qu’il cor­rompt la jeu­nesse. Peine requise : la mort. »

Si le débat garde toute son actua­li­té, c’est parce qu’il pose de nom­breuses ques­tions concer­nant le droit et la loi, la citoyen­ne­té et la démo­cra­tie, la liber­té et la phi­lo­so­phie – tout comme la reli­gion et le libre-arbitre. De ces quatre heures pas­sion­nantes, il appa­raît, pour le dire vite et vul­gai­re­ment, que Socrate fut un emmer­deur suprême, un gêneur poli­tique qui cla­quait le bec aus­si bien à ceux qui pré­ten­daient savoir qu’aux sophistes, embo­bi­neurs filoux, aux poli­ti­ciens, poètes, gens de métier ren­voyés à leur igno­rance – comme la sienne propre… Socrate sait… qu’il ne sait rien. Ce qui est impie ! En effet, ne pas savoir revient à ne rien croire, pas même les dieux !

Autre ques­tion, et non des moindres, posée par Socrate et sa condam­na­tion : celle de la démo­cra­tie. Le phi­lo­sophe était très cri­tique à son sujet ; il lui repro­chait notam­ment de faire la part belle aux opi­nions, et ain­si de figer l’examen des faits et l’exercice de la pen­sée libre. 3  Sa phi­lo­so­phie poli­tique se situait entre mépris de la majo­ri­té et amour des lois, y com­pris celles qui le condam­naient : plu­tôt subir l’injustice que la commettre…

Socrate Athènes

Socrate, devant l’Académie, Athènes © gp

Reste la « cor­rup­tion de la jeu­nesse »… Concerne-t-elle l’enseignement du maître – lui qui se disait n’avoir jamais été maître de qui que ce soit, qui ensei­gnait en déam­bu­lant, pro­fes­sant le « Connais-toi toi-même » 4 car le savoir est en soi, passe par soi-même, et la sagesse se trans­met par l’échange, la dis­cus­sion. On avan­ça aus­si ses atti­rances pour les beaux jeunes gens, lui, le lai­de­ron… Pédo­phi­lie socra­tique ? en des temps où la pédé­ras­tie effa­rou­chait peu, semble-t-il… Il est plus pro­bable que la per­ver­sion en ques­tion por­tait d’abord sur le conte­nu sub­ver­sif de l’enseignement. 5

Voi­là qui nous emmène loin de Lidl et Free… Loin ? Que nen­ni ! Socrate rap­pelle au sens de la vie qui, de nos jours, se trouve acca­pa­ré par les obli­ga­tions de la sur­vie. Se tuer à gagner sa vie – for­mu­la­tion ancienne (mai 68…) du « burn out ». Plus-plus-plus : subir les indé­centes pubs, sur les radios publiques, qui font cha­toyer les charmes du pro­duc­ti­visme, le pri­vi­lège de « vivre les same­dis comme des lun­dis » ! Le tra­vail renoue plus que jamais avec son ori­gine latine : tri­pa­lium, engin de tor­ture à trois pieux… L’économie vul­gaire com­mande. Les pos­sé­dants et affai­ristes télé­com­mandent les gou­ver­nants – qui n’en sont plus depuis si long­temps, depuis 1983, pour en res­ter à nos hori­zons, quand Mit­ter­rand s’est conver­ti à la reli­gion libéraliste.

Gou­ver­ner sup­pose un gou­ver­nail, un cap, des direc­tions, des idées, et tant qu’à faire des idéaux. Nos rameurs de la finance et du biz­ness ne sont plus que de sinistres gérants, tout comme ceux de Lidl et de Free, qu’ils vénèrent et imitent jusque dans leur arro­gance inculte. De petits bou­ti­quiers der­rière leur caisse enre­gis­treuse, tenant un pays comme une épi­ce­rie. La San­té, com­bien ? Ah ? trop cher ! On rabiote. L’impôt sur la for­tune ? Trop éle­vé, inci­tant à l’évasion fis­cale ? On va arran­ger ça. La for­mule magique reste inchan­gée : les pauvres ne sont pas riches, mais ils sont si nom­breux que leur prendre un peu, rien qu’un peu, ça rap­porte beau­coup beaucoup.

Je par­lais, au début de ma dérive, du par­tage binaire entre opti­mistes et pes­si­mistes. Reste les réa­listes, ou ceux qui s’essaient à don­ner du sens au réel, tel qu’ils le per­çoivent. Exer­cice très instable d’équilibriste. Casse-gueule ! Arrê­tons là pour aujourd’hui.

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Notes:

  1. On peut revoir l’émission ici.
  2. En taxi, pris dans un embou­teillage, l’écrivain Alexandre Via­latte, s’entendant dire par son voi­sin la sen­ten­cieuse phrase, lui réplique : « Non, il s’arrête tout seul ».
  3. Pléo­nasme aurait iro­ni­sé Jules Renard, comme dans son Jour­nal : « Libre pen­seur. Pen­seur suf­fi­rait. »
  4. Pro­lon­gé par Nietzsche : « Deviens ce que tu es ».
  5. « Mélé­tos, tu m’accuses de per­ver­tir la jeu­nesse. Sans doute nous savons ce qui consti­tue la per­ver­si­té des jeunes gens. Nomme-s-en, si tu connais, qui, pieux d’abord, sages, éco­nomes, modé­rés, tem­pé­rants, labo­rieux, soient deve­nus par mes leçons, impies, vio­lents, amis du luxe, adon­nés au vin, effé­mi­nés ; qui enfin se soient livrés à quelque pas­sion honteuse.

    – Oui, repar­tit Mélé­tos, j’en connais que tu as déci­dés à suivre tes avis plu­tôt que ceux de leur père, de leur mère.

    – J’avoue, répli­qua Socrate, qu’ils ont sui­vi les avis que je leur don­nais sur l’instruction morale de la jeu­nesse. C’est ain­si que pour la san­té nous sui­vons les conseils des méde­cins plu­tôt que ceux de nos parents. Vous-mêmes Athé­niens, dans les élec­tions de géné­raux, ne pré­fé­rez-vous pas à vos pères, à vos frères, à vous-mêmes, les citoyens jugés les plus habiles dans la pro­fes­sion des armes ?

    – Tel est l’usage, repar­tit Mété­los ; et le bien géné­ral le demande.

    – Mais, ajou­ta Socrate, toi Mété­los, qui vois que dans tout le reste les plus habiles obtiennent pré­fé­rence et consi­dé­ra­tion, explique com­ment tu peux sol­li­ci­ter la mort de Socrate, pré­ci­sé­ment parce qu’on le juge habile dans une par­tie essen­tielle, l’art de for­mer l’esprit. »

    Xéno­phonApo­lo­gie de Socrate, pp.726-727