Molière et George Dandin, si contemporains

George Dandin ou le Mari confondu, de Molière, enlevé par Jean-Pierre Vincent et la troupe du Préau (CDN de Normandie). Théâtre du Gymnase à Marseille et en tournée dans le pays.Présentation par Jean-Pierre Vincent

Remontons trois siècles et demi dans l’Histoire : 1668, un certain Jean-Baptiste Poquelin, théâtreux-farceur, fait la risette au Roi-Soleil en échange de ses bonnes grâces sonnantes. Que peut le théâtre face au pouvoir, qui plus est au pouvoir absolu ? La marge est étroite, si étroite en ces temps-là. Il faudra bien du talent pour ne point se renier. La farce, la satire, voilà le grand art de la subtilité vacharde se payant la grossièreté versaillaise de l’époque.

1668 donc, Molière fabrique avec Lully son George Dandin ou le Mari confondu, une pastorale comme on disait alors à la Cour. Trois cent cinquante ans plus tard, après tant et tant de représentations, la pièce se joue encore et toujours, se joue de tout : hypocrisie, cupidité, apparence, servilité, duplicité, stupidité… Toutes « valeurs » qu’on dirait impérissables.

Dandin, paysan enrichi, pas tout jeune ni bien beau, parvenu mais non arrivé – la route sera rude, pleine d’embûches –, a marié l’Angélique, une fringante jeunette ainsi vendue par ses nobliaux de parents dans la débine. À la belle, le rustre mari offre l’écrin-prison d’un petit Versailles de campagne qui donne sur une cour… de ferme : un tas de fumier, l’arrière-train d’une vache, de la volaille et des chiens aboyeurs, la margelle d’un puits. C’est le décor, des plus sobres, enrichi d’effets de lumière, musiqué par un troubadour au chant et à l’accordéon.

George Dandin
Vincent Garanger (George Dandin) (cliquer pour agrandir) © Tristan Jeanne-Valles

Et ce qui devait arriver arriva, sous le charme d’un bellâtre de la haute classe, prompt à corrompre la cupide valetaille aux fins de ses manœuvres de conquête. Tandis que la fringante Angélique – pas tant que ça – ne sera pas en reste, prise entre pulsions et rouerie, entre désir et enfermement, objet de transactions menées par ses ig-nobles parents, proprios de leur fille, prototypes d’une classe sociale en sursis – elle durera encore un siècle dans nos cultures, et même à jamais, c’est à craindre,  sous certains impératifs culturo-religieux…

Personne ne sort indemne de tels jeux de société. Et quelle société ! Celle d’un Cocu majuscule, que pour un peu on prendrait en pitié avec ses allures de victime accablée de toutes parts. On en oublierait qu’il s’est bel et bien placé, de lui-même et en majesté relative, au centre d’un monde de fausseté et de tromperie. Mais la moquerie acerbe de Molière ne va tout de même pas sans un zeste de compréhension, disons politique.

Car si ce Dandin se dandine en dindon de la farce, c’est bien au milieu de la basse-cour, celle du tout-Versailles et de son Roy – un Jupiter, dirait-on de nos jours… En quoi Molière tend son miroir universel, donc contemporain. Même la petite Louise, du haut de de ses cinq ans et de son rehausseur de fauteuil à ma droite, n’a rien manqué de ce ballet de « grands », agités, hurlant, chantant, déambulant. À l’image du monde qu’elle découvre de ses grands yeux étonnés. Ce regard-là confirme la force du théâtre, en tout cas de celui-là, superbe.

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Molière, Jean-Pierre Vincent, Le Préau, que du très solide ! Pas étonnant que tu fusses ravi ! Une tournée “dans le pays”… Paris en sera-t-elle ? Je l’espère. Vous n’allez pas, en plus des remontadafada de l’OM nous faire aussi la pige en théâtre, non !

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