Alerte !C de coeur, C de gueulePolitique

Football mondialisé. N’en jetez plus, la Coupe est pleine !

[dropcap]Je[/dropcap] ne suis pas entièrement autre. Mais assez quand même pour garder la tête froide, ou la laisser refroidir une fois le jeu retombé. Donc, comme tant d’autres, j’ai vibré à la course erratique du ballon mondialisé. Un peu de technique, beaucoup de hasard (ou de chance, si on préfère), voilà qui structure une partie de football. D’aucuns auront perdu toute raison raisonnante pour s’abandonner à de profondes régressions. De grands enfants – adultes infantilisés – se sont mis à pleurer, de peine ou de bonheur, selon les camps. Celui-ci invoque sa maman, ravale ses larmes, car il a son fils sur les épaules. Un mec, un père, ça ne chiale pas devant son gamin, question de dignité virile. Et d’éducation aussi ? Pardi ! le pli est pris : le môme a reçu sa dose de conditionnement ; il répliquera à son tour l’empreinte paternelle. Ainsi se fabriquent les lignées culturelles qui peuvent couvrir – en l’espace de quelques génération, deux ou trois – l’ensemble d’une population, d’un peuple, d’une patrie, d’une nation. Comme ces mots s’entrechoquent soudain, au point de ne plus savoir bien les distinguer !

Je vois la Terre réduite à la taille d’un ballon. Le Monde tient dans un stade [ref]Le stade était une unité de mesure qui, dans l’Antiquité grecque, marquait les distances, en l’occurrence 177,6 mètres, mais les valeurs varient entre 150 et 300 mètres. Dans ses Enquêtes, Hérodote s’y réfère. [/ref] et, plus globalement, dans un écran de télévision ou de téléphone. L’Humanité y perd sa majuscule, régresse en meutes aboyantes, béatement joyeuses ou terriblement violentes. On y adule des nouvelles idoles qui, au regard des véritables héros ayant réellement élevées l’Humanité – philosophes, savants, artistes, hommes et femmes ordinaires sublimant la vie profonde, honorant la nature, les plantes et animaux, aimant leurs enfants et tous les enfants du monde – des idoles qui, au fond et à cet égard, ne sont jamais que des nains publics, amuseurs propulsés en objets marchandifiés.

Je vois un palais élyséen, en bas des Champs, lieu du Pouvoir[ref]Encore la mythologie grecque : le lieu des Enfers où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort.[/ref], livré au Spectacle bon enfant et vulgaire, où les mêmes nains géantifiés par l’enflure médiatique et spécialement télévisuelle se livrent à des exubérances de gamins millionnaires, adorateurs du Veau d’or – cette coupe de six kilos de métal jaune, tout un symbole ! –, s’adonner à des blagues potaches, chantonner des niaiseries.

Je vois une marionnette, parmi les autres, agitée par les ficelles de la Com’, cette autre nouvelle religion profane, alpha et oméga de ce qui tient lieu de politique. Il y eut jadis une « politique de la Ville » censée endiguer les flux incontrôlables émanant des banlieues et quartiers « difficiles ». Un travail de Sisyphe, certes. On y substitue désormais une garden-party [ref]Un certain Jean-Louis Borloo fut-il de la fête ? Lui dont Macron a mis au panier le « plan de bataille » pour la politique de la ville qu’il lui avait commandé…[/ref]rassemblant un échantillon de France, prélèvement dit représentatif, abondamment montré par des caméras en mission commandée : faire passer le message d’un Pays réconcilié avec ses « diversités ».

Je vois ce Président faire le boniment comme un amuseur de la télé, tandis que le bon peuple se divertit quelques instants, amusé de tant de bonhommie présidentielle, avant qu’à nouveau il ne courbe l’échine sous le poids de ses tracas quotidiens.

Le président des riches veut « faire peuple » et il convoque la féé Football, tentation constante de l’Histoire moderne. Voyez Poutine embobiner le peuple russe dans un nationalisme qui jette un voile noir sur sa politique pour oligarques dominant les démunis, les opprimés ; enfermant les résistants comme 55 prisonniers politiques, dont le cinéaste ukrainien, Oleg Sentsov – plus de 60 jours de grève de la faim dans les colonies pénitentiaires de Sibérie – ou ces féministes « Pussy Riot » déboulant sur le stade de la finale – si vite cachées par la télé !

La télé qui cache par trop montrer. Un direct interminable, commentaires flagorneurs. Le paravent « festif », le carton-pâte de la France réconciliée, frappée par la grâce soudaine. N'en jetez plus, la coupe est pleine ! Vingt ans avant, le coup du Black-Blanc-Beur avait fait long feu. L’Histoire bégaie. On ne montrera presque rien des violences frénétiques et destructrices qui ont secoué de nombreuses villes (un millier de voitures brûlées, la routine du 14-Juilllet), les agressions sexuelles contre de nombreuses femmes dans les fan-zones en particulier et même dans les ménages… Et quand l’information défaille, la rumeur prend le relais : « une centaine de morts » avancées sur Facebook… Les politiciens ne sont évidemment pas en reste : dans leur course à l’échalote vers le Pouvoir, c’est à qui de Le Pen ou de Mélenchon, de Wauquiez à Macron affirmera sa fibre la plus footeuse – fouteuse de gueule, pour mieux dire.

Qu’on l’adore ou le déteste, qu’on en déplore les excès ou qu’on veuille l’ignorer, le foot est là, submergeant tout de sa vague mondialisée. Le « cinéma » qui s’est étalé lundi avec Macron en vedette américaine, cadre au mieux avec la compétition entre les plus grosses fortunes du monde, avec la mise au pinacle des « premiers de cordée » et la glorification des start-up. Quel bel exemple offrir à la jeunesse élyséenne qu’un Kylian Mbappé, enfant de Bondy, banlieue de Paris, pointant au mercato pour deux, trois, voire quatre millions d’euros ! Devenir « bancable », oui, quel bel idéal !

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

8 réflexions sur “Football mondialisé. N’en jetez plus, la Coupe est pleine !

  • LEROY

    Depuis le début de cette coupe du Monde, je som­brais dans une pro­fonde dépres­sion. Ce cres­cen­do hys­té­rique le dis­pu­tait à ma soli­tude silen­cieuse. Dimanche son­na mon glas. Beuglements, éruc­ta­tions, Klaxons vinrent me rap­pe­ler que j’é­tais sur le banc de touche, per­so­na non gra­ta, ours mal léché de ce mon­dial. En fait, depuis des années, le bal­lon rond est deve­nu l’in­car­na­tion du grand capi­tal, de l’ul­tra-libé­ra­lisme avec ses hap­py few sur le ter­rain et dans les tri­bunes et devant son écran, un peuple de smi­cards, d’u­bé­ri­sés et de chô­meurs, tous per­sua­dés d’a­voir gagné. Mais qu’ont-ils gagné au fait ? une tour­née au bar des Sports ? le droit d’a­che­ter le Tee-shit de Griezmann, une paire de Nike ou le droit de rêver, de sor­tir le temps d’une finale d’un déter­mi­nisme social ? À des lieux de la liesse, ma peine me semble bien plus durable que leur joie.

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  • Gian

    Un monde d’a­nal­pha­bètes impuis­sants orgas­tiques et cui­ras­sés émo­tion­nels : le foot réus­sit la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat là où Lénine l’a échouée.

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  • pussy riotsCe que je retiens de ce der­nier jour de mun­dial, c’est la céré­mo­nie des récom­penses. A ce moment, il pleut à verse. Très rapi­de­ment, Poutine est mis à l’a­bri sous un para­pluie, auto­crate oblige (c’est le cas de le dire), ce qui ne l’empêche pas du reste de faire la gueule quand Macron et la pré­si­dente de la Croatie, eux, affichent la liesse. Bien plus tard (je crois rêver au fur et à mesure que les secondes s’é­prennent) Macron est abri­té à son tour. Mais tou­jours pas la pré­si­dente qui reste mal­gré tout en joie quand Poutine demeure plus raide encore que son para­pluie (car, vous avez remar­qué, le bas des par­pluie se ter­mine presque tou­jours par une jolie courbe !)

    Faut dire : que vient donc faire une femme dans un stade de foot ? On se le demande un peu !

    Mais bon, tout cela n’est pas l’es­sen­tiel et le Gé a rai­son de le sou­li­gner. Aujourd’hui sur mon fond d’é­cran, j’ai glis­sé le por­trait de quatre jeunes qui – à l’heure où j’é­cris ces lignes – purgent une peine de 15 jours de taule pour avoir osé dire que la Russie, c’est pas tou­jours aus­si beau qu’un match de foot.

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  • Binoit

    Elle n’est pas pleine. Elle déborde. Au secours !

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  • HEROUARD

    STADE PONTHIEU
    Le mot STADE, vient du verbe latin STARE, et du grec STATOS (sta­tion­naire, res­ter raide) tous deux issus de la racine indo-euro­péeen STA, « se tenir droit, ferme », mère de très nom­breux déri­vés dont ETAT, et STATISTIQUE, un des ses outils très ancien (recen­se­ments de l’an­ti­qui­té). Macron au stade : une belle démons­tra­tion d’une poli­tique d’Etat : panem et cir­censes. Malgré une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion sophis­ti­quée (s’abs­te­nir et lais­ser les média faire sa com) cela n’empêche pas la décrue sta­tis­tique de sa cote dans l’opinion.

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  • Gérard Bérilley

    Excellent texte, Gérard, vrai­ment excellent, car il fait qua­si­ment le tour de la ques­tion avec grand style.
    Le dimanche soir et le lun­di, la grand messe média­tique était écœu­rante : je ne peux pas regar­der cela plus de quelques minutes.
    Ce qui résume le mieux la for­mi­dable alié­na­tion dans toute cette affaire c’est la célèbre phrase : « On a gagné ! »
    C’est le « on » qui est terrifiant.
    Vikash Dhorasoo, ancien inter­na­tio­nal de l »équipe de France de foot­ball, a bien expri­mé aus­si ce qu’il en était, à France Inter, en par­lant à pro­pos de cette vic­toire, de cette grand messe, de l’a­po­lo­gie de l’é­lite, de ceux qui « réus­sissent » selon Macron. Une grand messe pour célé­brer « les pre­miers de cor­dée ». C’était puant, véri­ta­ble­ment, et cela avec la com­pli­ci­té totale de cer­tains commentateurs.
    Les masques tombent sur l’i­déo­lo­gie et les pra­tiques macro­nistes avec l’af­faire « Benalla » qui vient d’é­cla­ter. Macron ne tire­ra pas le béné­fice de la vic­toire des Bleus de 2018 comme Chirac avait pu le faire en 1998.

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    • Gérard Bérilley

      Je me suis très mal expri­mé dans mon com­men­taire ci-des­sus et j’en suis déso­lé. Et je tiens à rec­ti­fier mes dires : une confu­sion peut avoir lieu à la lec­ture de ce com­men­taire, et mon sou­ci est ici de l’é­vi­ter. Ce qui était puant c’é­tait bien pour moi les com­men­taires des com­men­ta­teurs lar­bins du pou­voir et non ce que Vikash Dhorasoo expri­mait ! Vikash Dhorasoo, à ce que j’en sais, est très cri­tique envers les inéga­li­tés sociales, et je ne vou­drais sur­tout pas qu’il soit assi­mi­lé à un par­ti­san du macro­nisme (mon com­men­taire peut lais­ser croire à cette confusion).
      Sur France Inter, Vikash Dhorasoo a très bien mon­tré le rap­port entre la célé­bra­tion de cette vic­toire et l’i­déo­lo­gie de Macron quant à l’é­lite et les « pre­miers de cor­dée », l’im­por­tant pour Macron n’é­tant pas de par­ti­ci­per – idéo­lo­gie de Pierre de Coubertin – mais uni­que­ment de gagner. (C’est la même idéo­lo­gie, soit dit en pas­sant, que celle de Lance Armstrong qui lui disait que son métier n’é­tait pas d’être cou­reur cycliste mais de gagner !) Il est fon­da­men­tal, je trouve, que des gens du sérail, en l’occurrence un ancien très grand joueur de foot­ball, très intel­li­gent et très aver­ti, puisse expri­mer des cri­tiques envers même l’i­déo­lo­gie actuelle du sport, et sa récu­pé­ra­tion ten­tée par Macron, et cela en a d’au­tant plus de poids.

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      • Je t’a­vais bien com­pris mais, en effet, il pou­vait y avoir confu­sion entre les pro­pos de Dhorasoo que tu rap­portes et ton « C’était puant »… Ça va mieux en le disant.

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