Football mondialisé. N’en jetez plus, la Coupe est pleine !

Je ne suis pas entièrement autre. Mais assez quand même pour garder la tête froide, ou la laisser refroidir une fois le jeu retombé. Donc, comme tant d’autres, j’ai vibré à la course erratique du ballon mondialisé. Un peu de technique, beaucoup de hasard (ou de chance, si on préfère), voilà qui structure une partie de football. D’aucuns auront perdu toute raison raisonnante pour s’abandonner à de profondes régressions. De grands enfants – adultes infantilisés – se sont mis à pleurer, de peine ou de bonheur, selon les camps. Celui-ci invoque sa maman, ravale ses larmes, car il a son fils sur les épaules. Un mec, un père, ça ne chiale pas devant son gamin, question de dignité virile. Et d’éducation aussi ? Pardi ! le pli est pris : le môme a reçu sa dose de conditionnement ; il répliquera à son tour l’empreinte paternelle. Ainsi se fabriquent les lignées culturelles qui peuvent couvrir – en l’espace de quelques génération, deux ou trois – l’ensemble d’une population, d’un peuple, d’une patrie, d’une nation. Comme ces mots s’entrechoquent soudain, au point de ne plus savoir bien les distinguer !

Je vois la Terre réduite à la taille d’un ballon. Le Monde tient dans un stade 1 et, plus globalement, dans un écran de télévision ou de téléphone. L’Humanité y perd sa majuscule, régresse en meutes aboyantes, béatement joyeuses ou terriblement violentes. On y adule des nouvelles idoles qui, au regard des véritables héros ayant réellement élevées l’Humanité – philosophes, savants, artistes, hommes et femmes ordinaires sublimant la vie profonde, honorant la nature, les plantes et animaux, aimant leurs enfants et tous les enfants du monde – des idoles qui, au fond et à cet égard, ne sont jamais que des nains publics, amuseurs propulsés en objets marchandifiés.

Je vois un palais élyséen, en bas des Champs, lieu du Pouvoir 2, livré au Spectacle bon enfant et vulgaire, où les mêmes nains géantifiés par l’enflure médiatique et spécialement télévisuelle se livrent à des exubérances de gamins millionnaires, adorateurs du Veau d’or – cette coupe de six kilos de métal jaune, tout un symbole ! –, s’adonner à des blagues potaches, chantonner des niaiseries.

Je vois une marionnette, parmi les autres, agitée par les ficelles de la Com’, cette autre nouvelle religion profane, alpha et oméga de ce qui tient lieu de politique. Il y eut jadis une « politique de la Ville » censée endiguer les flux incontrôlables émanant des banlieues et quartiers « difficiles ». Un travail de Sisyphe, certes. On y substitue désormais une garden-party 3rassemblant un échantillon de France, prélèvement dit représentatif, abondamment montré par des caméras en mission commandée : faire passer le message d’un Pays réconcilié avec ses « diversités ».

Je vois ce Président faire le boniment comme un amuseur de la télé, tandis que le bon peuple se divertit quelques instants, amusé de tant de bonhommie présidentielle, avant qu’à nouveau il ne courbe l’échine sous le poids de ses tracas quotidiens.

Le président des riches veut « faire peuple » et il convoque la féé Football, tentation constante de l’Histoire moderne. Voyez Poutine embobiner le peuple russe dans un nationalisme qui jette un voile noir sur sa politique pour oligarques dominant les démunis, les opprimés ; enfermant les résistants comme 55 prisonniers politiques, dont le cinéaste ukrainien, Oleg Sentsov – plus de 60 jours de grève de la faim dans les colonies pénitentiaires de Sibérie – ou ces féministes « Pussy Riot » déboulant sur le stade de la finale – si vite cachées par la télé !

La télé qui cache par trop montrer. Un direct interminable, commentaires flagorneurs. Le paravent « festif », le carton-pâte de la France réconciliée, frappée par la grâce soudaine. N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Vingt ans avant, le coup du Black-Blanc-Beur avait fait long feu. L’Histoire bégaie. On ne montrera presque rien des violences frénétiques et destructrices qui ont secoué de nombreuses villes (un millier de voitures brûlées, la routine du 14-Juilllet), les agressions sexuelles contre de nombreuses femmes dans les fan-zones en particulier et même dans les ménages… Et quand l’information défaille, la rumeur prend le relais : « une centaine de morts » avancées sur Facebook… Les politiciens ne sont évidemment pas en reste : dans leur course à l’échalote vers le Pouvoir, c’est à qui de Le Pen ou de Mélenchon, de Wauquiez à Macron affirmera sa fibre la plus footeuse – fouteuse de gueule, pour mieux dire.

Qu’on l’adore ou le déteste, qu’on en déplore les excès ou qu’on veuille l’ignorer, le foot est là, submergeant tout de sa vague mondialisée. Le « cinéma » qui s’est étalé lundi avec Macron en vedette américaine, cadre au mieux avec la compétition entre les plus grosses fortunes du monde, avec la mise au pinacle des « premiers de cordée » et la glorification des start-up. Quel bel exemple offrir à la jeunesse élyséenne qu’un Kylian Mbappé, enfant de Bondy, banlieue de Paris, pointant au mercato pour deux, trois, voire quatre millions d’euros ! Devenir « bancable », oui, quel bel idéal !

Notes:

  1. Le stade était une unité de mesure qui, dans l’Antiquité grecque, marquait les distances, en l’occurrence 177,6 mètres, mais les valeurs varient entre 150 et 300 mètres. Dans ses Enquêtes, Hérodote s’y réfère.
  2. Encore la mythologie grecque : le lieu des Enfers où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort.
  3. Un certain Jean-Louis Borloo fut-il de la fête ? Lui dont Macron a mis au panier le « plan de bataille » pour la politique de la ville qu’il lui avait commandé…
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LEROY

Depuis le début de cette coupe du Monde, je sombrais dans une profonde dépression. Ce crescendo hystérique le disputait à ma solitude silencieuse. Dimanche sonna mon glas. Beuglements, éructations, Klaxons vinrent me rappeler que j’étais sur le banc de touche, persona non grata, ours mal léché de ce mondial. En fait, depuis des années, le ballon rond est devenu l’incarnation du grand capital, de l’ultra-libéralisme avec ses happy few sur le terrain et dans les tribunes et devant son écran, un peuple de smicards, d’ubérisés et de chômeurs, tous persuadés d’avoir gagné. Mais qu’ont-ils gagné au fait ? une tournée au… Lire la suite

Gian

Un monde d’analphabètes impuissants orgastiques et cuirassés émotionnels : le foot réussit la dictature du prolétariat là où Lénine l’a échouée.

Ce que je retiens de ce dernier jour de mundial, c’est la cérémonie des récompenses. A ce moment, il pleut à verse. Très rapidement, Poutine est mis à l’abri sous un parapluie, autocrate oblige (c’est le cas de le dire), ce qui ne l’empêche pas du reste de faire la gueule quand Macron et la présidente de la Croatie, eux, affichent la liesse. Bien plus tard (je crois rêver au fur et à mesure que les secondes s’éprennent) Macron est abrité à son tour. Mais toujours pas la présidente qui reste malgré tout en joie quand Poutine demeure plus raide… Lire la suite

Binoit

Elle n’est pas pleine. Elle déborde. Au secours !

HEROUARD

STADE PONTHIEU
Le mot STADE, vient du verbe latin STARE, et du grec STATOS (stationnaire, rester raide) tous deux issus de la racine indo-européeen STA, “se tenir droit, ferme”, mère de très nombreux dérivés dont ETAT, et STATISTIQUE, un des ses outils très ancien (recensements de l’antiquité). Macron au stade : une belle démonstration d’une politique d’Etat : panem et circenses. Malgré une stratégie de communication sophistiquée (s’abstenir et laisser les média faire sa com) cela n’empêche pas la décrue statistique de sa cote dans l’opinion.

Gérard Bérilley

Excellent texte, Gérard, vraiment excellent, car il fait quasiment le tour de la question avec grand style. Le dimanche soir et le lundi, la grand messe médiatique était écœurante : je ne peux pas regarder cela plus de quelques minutes. Ce qui résume le mieux la formidable aliénation dans toute cette affaire c’est la célèbre phrase : “On a gagné !” C’est le “on” qui est terrifiant. Vikash Dhorasoo, ancien international de l”équipe de France de football, a bien exprimé aussi ce qu’il en était, à France Inter, en parlant à propos de cette victoire, de cette grand messe, de l’apologie de l’élite,… Lire la suite

Gérard Bérilley

Je me suis très mal exprimé dans mon commentaire ci-dessus et j’en suis désolé. Et je tiens à rectifier mes dires : une confusion peut avoir lieu à la lecture de ce commentaire, et mon souci est ici de l’éviter. Ce qui était puant c’était bien pour moi les commentaires des commentateurs larbins du pouvoir et non ce que Vikash Dhorasoo exprimait ! Vikash Dhorasoo, à ce que j’en sais, est très critique envers les inégalités sociales, et je ne voudrais surtout pas qu’il soit assimilé à un partisan du macronisme (mon commentaire peut laisser croire à cette confusion). Sur France Inter,… Lire la suite

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