Chronique d’un été (le mien). 2) Histoires d’amour, de vagues, de mer, d’Homère

J’en étais là, en ce matin de canicule – il fera jusqu’à 41° sur la route du retour ! Comme à Ouagadougou ! À l’ombre de mon tamaris de la plage du Jaï, je tenais bon, multipliant les trempages dans l’eau de baignoire. Il fallait sacrément s’éloigner du rivage pour trouver de quoi se rafraîchir un peu (l’eau à 25°). Kény n’allait pas si loin, la nage n’étant pas son fort. La baignade, il ne connaissait pas il y a un mois. Et à cet âge-là – neuf ans – évidemment…

La voilà, la preuve d’amour ! [selfie !]
Oui, neuf ans, ça correspond à peu près à mon âge, si on prend en compte ses années de malinois. Au fait, Kény, c’est notre chien. Trouvé en Seine-et-Marne, déporté à la SPA de Veynes, près de Gap (Alpes de Haute-Provence), c’est là que nous, ma compagne et moi, l’avons élu pour l’adopter. Vous allez me dire, peut-être sans doute, que vous n’en avez rien à foutre de ce clebs… et que cette chronique de même, etc. Faites comme vous voulez : personne n’est obligé de regarder TF1, ni de lire « C’est pour dire ». Vous auriez quand même tort de vous débiner, j’allais vous conter une histoire d’amour…

« Le meilleur ami de l’homme », au-delà du cliché, c’est quand même peu dire. Rappelons que le chien est le plus ancien des animaux domestiqués par l’homme, soit environ entre 20 000 et 40 000 ans. Une si longue histoire commune, ça forge des liens, inscrits aux patrimoines génétiques respectifs ; et où il est aussi question d’ocytocine, cette hormone de l’affectivité…

Kény, en particulier, témoigne pleinement de ce passé, mâtiné de canis lupus, descendant du loup, puis fort récemment sélectionné par des éleveurs belges qui l’ont rendu ainsi : Malinois 1 et, en ce qui concerne ce spécimen un peu bâtard, un fou d’amour pour ses nouveaux maîtres, dans une adoption réciproque mettant fin à une errance malheureuse – il était très maigre et avait pu connaître les aléas d’une vie en compagnie de marginaux. On n’en saura pas plus.

Depuis le temps, vous aurez sans doute perdu de vue l’énigme par moi posée au commencement de cette chronique, rapport à son titre… en référence au film de Jean Rouch et Edgar Morin, Chronique d’un été (1961). Certes, vous aurez fait le rapprochement ! Cette chronique-là est un documentaire à base d’entretiens avec des Parisiens de différentes origines sociales sur leur façon de vivre leur époque au quotidien…C’est, en fait, le manifeste filmique du « cinéma-vérité » en France ; mouvement dont Jean Rouch sera le plus activement porteur. En interrogeant la capacité du cinéma à saisir la réalité, Chronique d’un été donnera lieu à de vifs débats qui enfanteront en partie la Nouvelle vague.

Cette vague-là, si elle agita le Festival de Cannes de 68, était loin d’annoncer le dérèglement climatique. On en était encore aux Trente glorieuses. Tu parles d’une gloire que de foncer droit dans le mur du Progrès et de la sainte Croissance ! Mais nous étions « innocents », c’est-à-dire ignorants de ce qui se tramait dans cet après-guerre qui en annonçait une autre, silencieuse, insidieuse : une guerre civile et si peu civique, celle de la surconsommation, du gaspillage, de l’épuisement des ressources et des sols – on le sait, alors que la radio annonce 705 kilomètres de bouchons sur les routes…

flightradar
Plein ciel ! Mais où est donc passé “mon” étang de Berre ? [dr]
Faut-il donc que le quotidien soit si infernal pour se jeter dans de pareils pièges ! On parle bagnoles, mais les avions aussi bouchonnent ! Voyez cet instantané >> représentant les vols en cours, à l’instant T, sur la seule Europe. Hallucinant. Et tout le monde en veut « toujours plus », compagnies et voyageurs, dans un même élan suicidaire. Mais « on » ne veut rien savoir.

Notez que sur ce chapitre, j’aurais le droit de m’écraser, vu que mon bilan carbone, je l’ai sérieusement épuisé. Tandis que (ça n’excuse rien) mon plus beau voyage je l’ai réalisé à pied en compagnie de Juju, un âne provençal passé à la postérité. L’aventure fut contée et reliée pour quelques centaines de lecteurs et vous en trouverez toujours la version intégrale et numérique, gratuite, en haut de cette page.

Voyager très loin, pas cher. (Ph. gp]

Voilà qui, toutes proportions gardées, m’amène à vous parler de mon Été avec Homère. Un livre qui fait voyager aussi loin que possible dans le temps et l’espace, et pour une poignée d’euros 2. Sylvain Tesson est devenu un auteur à succès, il ne l’a pas volé : ses livres sont autant de promesses tenues – enfin, je n’en ai lu que trois (sur une quarantaine…), mais la personne prime l’auteur, celui qui parle de soi, de sa vie propre, de ses désirs. C’est ainsi que Tesson embrasse Homère, le ramenant à lui, à son être subjectif et, plus généralement, à notre monde d’aujourd’hui. On le savait des antiques grecs (et aussi latins) : en posant les bases de la philosophie, ils ont aussi projeté leur prescience jusque dans notre modernité. Ce en quoi ladite modernité peut rabattre son caquet prétentieux, comme si elle avait tout inventé ! Je cite Tesson : « Message d’Homère pour les temps actuels : la civilisation, c’est quand on a tout à perdre ; la barbarie, c’est quand ils ont tout à gagner. Toujours se souvenir d’Homère à la lecture du journal, le matin. »

Tout perdre, c’est-à-dire l’essentiel, tel que magnifié par l’aède grec, Homère, et avec lui la cohorte des poètes – les Hésiode, Sophocle, Eschyle, Euripide, Xenophon, Aristophane et cent autres, jusqu’à nos dramaturges dits classiques, Racine et Shakespeare, leurs héritiers de plus de deux millénaires. Tout perdre, donc, à savoir, rappelle Tesson, « la fameuse question antique : faut-il sacrifier le bonheur d’une vie mesurée sur l’autel de la gloire ? » 3

« La malédiction de l’homme consiste à ne jamais se contenter de ce qu’il est. Les philosophies religieuses se sont donné mission d’apaiser cette fièvre. Jésus par l’amour du prochain. Bouddha par l’extinction du désir. Le Talmud par l’universalisme ; les prophètes, contrairement à Johnny, n’ont qu’un objectif : éteindre le feu. » Sylvain Tesson, Un été avec Homère, p. 212.

Gloire et gloriole se confondent désormais si aisément sous la loupe déformante de nos innombrables écrans, machines infernales pour égos impudiques, que la question ne se pose plus : « Tout à l’égo ! » comme dit si bien Régis Debray. Et Sylvain Tesson de renchérir : « À quoi bon vivre sur la terre, dans le vent de la lumière, sur cette géographie offerte, si ce n’est pour y danser éperdument, baignés de la lumière d’un monde sans espoir, c’est-à-dire sans promesse. » Il faut s’être frotté à la terre de Grèce et de ses îles pour proférer pareille injonction dionysiaque. 4 (d’ailleurs faussement interrogative…). Ou alors à quelque rivage de même étoffe comme sur « mon » étang de Berre.

Mais la pauvre humanité a choisi la malédiction de la démesure – l’hubris, selon les Anciens. Les hommes s’agitent sans agir, ou alors contre eux, sans connaître le repos. Ulysse (Odysseus en grec) lui, c’est l’action-même, mêlée à la metis, la ruse par l’intelligence. Son épopée, comme une initiation vitale, doit le ramener au pays, à Ithaque, où l’attendent la fidèle Pénélope et leur fils Télémaque. Le repos du guerrier ? Non pas : le retour de l’Homme, voire du surhumain selon Nietzsche, chargé et allégé en même temps de tous les empêchements du sort – et des divinités– surmontés en un parcours qui va de l’héroïsme de l’Iliade à l’humanité de l’Odyssée. Ulysse a maté l’hubris en rachetant l’affront à l’harmonie du monde. Mais cette rédemption ne sera que de portée provisoire, le monde allant plus que jamais à vau-l’eau. On en a peut-être fini avec la transcendance divine, mais à quel prix ? La terre a été vilement colonisée par les hommes ; ils en ont fait leur jouet. Et « l’outrage à la terre est maintenant ce qu’il y a de plus redoutable ».  5

Notes:

  1. De la ville de Malines, en Belgique flamande.
  2. Éd. Des Équateurs / France inter, 2018.
  3. Dans L’Illiade, Achille choisira la gloire – et la mort. Dans l’Odyssée, Ulysse croquera la vie et l’aventure, sans précipiter la mort annoncée…
  4. Elle me rappelle l’épitaphe du Crétois Nikos Kazantzaki : « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre ».
  5. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra).
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Gian

Au sujet de la note 4 : Nikos a dû piquer l’idée à Spinoza (“Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir”), qui l’avait lui-mêle emprunté à Sénèque (“Tu cesseras de craindre en cessant d’espérer”). Si l’espoir est une névrose plus ou moins carabinée, que dire de l’espérance des cathos ? Le DSM IV la classerait entre oligophrénie et délire évidemment mystique. Mais je m’égare, ou plutôt dis vague, c’est l’estang qui veut ça. Un peu à ta façon, Gé. Et je dois dire au bon peuple c’est-pour-dirophile que le Kény, il m’a mordu alors que je passais… Lire la suite

Graille

Pauvre Keny catalogué chien hargneux et mal embouché alors qu’il est tout amour…
Reviens Gian vérifier ses bonnes dispositions
Tu n’as rien à craindre et tout à esperer…
De cet animal fantastique au coeur tendre.
On vit dans l’espérance de te voir arriver avec un gros nonosse et peut être une autre bouteille de whisky, histoire de finir notre bel été…

Gian

Il ne sert à rien d’être dans le déni des crocs compulsionnels… Je n’ai jamais dis que Kény était définitivement euthanasiable, loin s’en faut, mais il m’a mordu, une fois (et pas septante) ! C’est d’autant plus pénible pour moi que j’adore les animaux (combien sommes-nous à avoir rédigé un testament qui donne tout à la SPA ? (Notez au passage : c’est une assoc. utilité publique, donc pas de prélèvement 60 % du fisc en droits de succession). Cela dit, je reviendrai avec grand plaisir, avec une grosse bouteille de whisky et aussi des croquettes.
Zärtlichkeiten (tendresses) !

“…Mais cette rédemption ne sera que de portée provisoire, le monde allant plus que jamais à vau-l’eau…” Gaffe ! Gérard va tomber dans le ” C’était mieux avant. ”
(Même si avant, j’avais du travail, payé, respecté, ce qui n’est plus le cas. Perdu donc…)

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