On n'est pas des moutons

Blog-notes

Road chronique américaine — 10 — Chicago, ville « relief »

Suite et fin provisoire du périple états-unien de Robert et Gérard

7 mai 2015, jeudi, vers Toronto, Ontario (Canada)

USA 2015 Béta NavetteEn quittant Chicago pour continuer vers l’Est, c’est (un peu) comme rentrer dans l’atmosphère pour une navette spatiale. Nous avons traversé le Sud-Dakota, le Minnesota, le Wisconsin et, peu à peu, la « civilisation » nous a salement rattrapés. Nous atteignons l’Illinois. Fini les espaces infinis, les horizons fondus dans les nues, les grandes plaines, les canyons vertigineux ! Adieu veaux, vaches, chevaux, bisons, caribous et gazelles ! Voici les routes et autoroutes saturées de trucks et pick-up, jonchées d’animaux morts « pour la route ». Il faut se remettre sur le pied de guerre, dans cette Amérique de l’homo economicus fébrile – qu’elle est en fait, par essence, mais pas aussi fortement visible. Moins d’églises et chapelles de toutes obédiences, plus de « maisons » de rencontres pour adultes, le mot SEX lance ses œillades au néon. Le puritanisme est à l’œuvre, avec ses hypocrisies et ses refoulements.

ChicagoLa rentrée dans l’atmosphère a commencé, de fait, à Chicago. Mais en beauté. Ville magnifique ; j’ose dire plus épanouie et accueillante que New York, sa grande rivale. Je l’avais traversée il y a une trentaine d’années ; plus rien à voir : drôle d’expression pour exprimer le contraire ! On en prend plein les yeux, justement, même quand l’épais brouillard du lac Michigan recouvre la ville et laisse dans le mystère ses altiers gratte-ciel. Mais bientôt la « Windy City », la ville des vents, se met à nue sous le soleil, ravive les tulipes de la Michigan Ave., le « Golden Mile » aux magasins de luxe, aux grands hôtels, aux flics aimables comme des portes de paradis. On embarque alors sur le pont d’un bateau-Mouche local pour une grandiose leçon d’architecture in vivo. Travelling, panoramique, 3D dans les plus beaux et audacieux ouvrages permis par l’acier, le béton et le verre. Les époques y défilent, dans leur enchevêtrement d’histoire encore jeune, à la recherche du temps non pas perdu mais écoulé ailleurs, comme dans la vieille Europe – d’où ces emprunts gothiques au pied d’un immeuble, ou ces arches de Notre-Dame de Paris au sommet d’un autre.

Le Millenium Park, où Obama a prononcé son discours de victoire… (Il était sénateur de l'Illinois).

Le Millenium Park, où Obama a prononcé son discours de victoire… (Il était sénateur de l’Illinois).

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Pendant longtemps, la Willis Tower, avec ses 443 mètres, fut la plus haute tour du monde. Même New York devait la jouer modeste avec les défuntes Twin Towers (412 m). Mais les guerres phalliques n’ont de cesse : les Petronas Towers de Kuala Lumpur (458 m), la Taipei 101 à Taiwan (508 m), et  les 818 mètres de la Burj Khalifa de Dubaï – sur la plus haute marche.
Pas de quoi être dupes quant à ces érections du sur-mâle arrogant, défoulant son rigorisme de chapelle, de temple ou de mosquée à la conquête du ciel en passant, surtout, par l’ici-bas.

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Quand nous embarquons pour l’autre monde, horizontal, du « loop », métro aérien ; quand nous dépassons la boucle du downtown pour sortir du centre et gagner la banlieue par la ligne « rose », notre navette de métro traverse un autre monde ; celui des strates sociales, ethniques, linguistiques bien marquées. D’ailleurs, n’en est-il pas de même partout dans le monde ? Toutes les villes parcourues ou approchées au fil de notre périple dans la « riche » planète américaine reflétaient cette universelle réalité : il faut beaucoup de pauvres pour engendrer les très riches. L’Histoire ne tient-elle pas en grande partie à cet antagonisme ? – qui culmine d’ailleurs dans notre modernité ultra-libérale et du « tout à l’ego » (Régis Debray).

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[Ici, point de divergence entre Robert et moi. L’Américain qu’il est, comme on sait, justifie la richesse « normale », produit du travail, lequel appelle confort et jouissance. L’autre, du Vieux monde et de ses utopies, invoque la richesse indécente, celles des Picsou névrosés, qui n’en ont jamais assez ; qui mettraient la planète à genoux pour gonfler leur sacs d’or… On se retrouve d’accord sur un point, tout de même essentiel, concernant l’influence des religions locales : la protestante des WaspWhite anglo-saxons protestants, (les anglo-saxons Blancs et protestants) – et la catholique historique des Québécois. Deux conceptions du monde, de l’économie, du rapport à l’argent. Aux premiers, la clé du paradis par la réussite financière comme un devoir ; aux seconds la même clé, mais alourdie de culpabilité. Toute la distance entre le Bien et le Mal.]

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Toujours  est-il que la richesse, oui, se concentre dans les centres-ville, de plus en plus «gentrifiés» comme on dit à propos de la reconquête des anciens quartiers populaires par les possédants. Les autres, on les retrouve, non pas dans des bidonvilles, certes, mais dans des quartiers ou des villages de maisonnettes préfabriquées, transportées par trucks en deux moitiés et réunies sur parpaings ; ou encore tous ces « villages » de roulottes, parfois luxueuses d’apparence, il est vrai, mais éventuels restes de maison vendue, peut-être bradée par nécessité…

Donc Chicago, diamant économique, joyau d’architecture entourée de sa banlieue laborieuse où alternent rues chics et masures délabrées. [Photos] Chicago lavée des outrages d’Al Capone, de la pègre, de la corruption généralisée.

DSCF2556Chicago surgie d’un comptoir commercial créé à la fin du XVIIIe siècle par un certain Jean-Baptiste Pointe du Sable [photo ci-contre], l’Américain type, avant la lettre et dans l’esprit, quasi génétique : métis, fils d’un marin français et d’une mère africaine esclave. Originaire de la colonie française de Saint-Domingue, il épouse une Amérindienne et s’installe à l’emplacement actuel de Chicago – dont le nom proviendrait du mot indien miami-illinois « sikaakwa » déformé par les Français en « Chécagou » ou « Checaguar », qui signifie « oignon sauvage », « marécage » ou encore « mouffette »…

En 1673, c’est le coureur des bois Louis Jolliet et le père jésuite Jacques Marquette, deux Canadiens qui, revenant d’une expédition sur le Mississippi, parviennent à l’emplacement actuel de Chicago. Le site fait d’abord partie du Pays des Illinois, dans la Louisiane française. Puis, les Britanniques s’emparent de la région au terme de la guerre de Sept Ans, en 1763. C’est ainsi qu’on ne trouve toujours pas de jambon-beurre à Chicago ! Non. Mais le splendide Art Institute of Chicago regorge d’une collection de peintures impressionnistes (dont une trentaine de Monet) et post-impressionnistes qui, en importance, arrive juste après celles du musée d’Orsay à Paris. [Voir la galerie de photos ci-dessous].

Le Millennium Park aussi est un lieu magnifique, un musée d’architecture et de sculpture contemporaine à ciel ouvert dont le Cloud Gate de l’artiste anglo-indien Anish Kapoor constitue l’attraction principale. Surnommé The Bean, c’est un haricot géant en inox poli, inspiré du mercure liquide, qui fait office de gigantesque miroir déformant… et de super lieu de culte du Moi…

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Enfin, on ne saurait terminer ce survol de Chicago, sans mentionner son importance sur le plan de la musique. Le Chicago Symphony Orchestra se situe parmi les plus grands orchestres actuels (Riccardo Mutti en est le chef attitré, Pierre Boulez, le chef émérite).

Mais c’est surtout dans le domaine du jazz et son évolution que la ville a été déterminante.

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Un des clubs prisés de la ville, le Andy’s. Bonne pioche pour nous ce soir-là : le guitariste Fareed Haque en quartet.

Au début des années 1920, à la fermeture imposée de « Storyville », quartier des spectacles et des bordels, de nombreux musiciens noirs de La Nouvelle-Orléans sont venus à Chicago (dont King Oliver, Jelly Roll Morton et Louis Armstrong). De plus, l’offre de travail y était forte, notamment dans les abattoirs et les usines de textiles. Dans ce brassage de population, le style « New Orleans » fut pour le moins bousculé pour aboutir à ce qu’on appelle le « style Chicago » : rejet des facilités mélodiques, prééminence du saxophone, de la batterie tandis que la basse et la guitare prenaient le relais sur le tuba et le banjo. Dans les années 60 est née l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM), mouvement d’avant-garde rassemblant, entre autres, Muhal Richard Abrams, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, Hamid Drake [qui vit à Marseille], et l’Art Ensemble of Chicago [un de leurs rares concerts européens au Festival Charlie Jazz de Vitrolles, en 2007]. Leur influence a été considérable dans l’histoire du jazz actuel. Je ne pouvais en dire moins !

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Nous rentrons au Canada, en passant par Niagara, lieu tellurique sublime et ville de « loisirs » élevés au rang de la plus atroce des vulgarités marchandes. Nous reprenons la route canadienne. Rien n’a changé : c’est l’Amérique états-unienne qui se prolonge, qui continue à s’étaler comme chez elle.

Un temps d’accoutumance. Robert encaisse une fois de plus sa réalité, celle de l’Empire qui prend ses voisins pour des vassaux, quand il ne les ignore pas ; pour des attardés appelant au mieux à la condescendance.

Mais au bout d’une centaine de kilomètres en anglophonie canadienne, rescapé de l’enfer automobile de Toronto, l’ami Robert, parfait bilingue et francophone impénitent, se met à chantonner au volant. Une vieille chanson française, « Isabeau s’y promène », qu’on n’entend plus jamais dans la vieille France si américanisée.

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Résumons la balade…

Résumons la balade… Cliquer pour mieux voir.

Ici s’achève cette « road chronique » de notre périple de plus de 10.000 km à travers les Etats-Unis. Du moins sous cette forme, qui ne saurait épuiser la richesse d’un tel voyage. D’autres prolongements viendront, le temps venu. Merci de nous avoir suivis. Merci spécial à Robert Blondin, l’ami et initiateur de cette aventure. Merci aussi spécial à Sylvie Guertin, la blonde de Robert, qui a accepté et même encouragé le « prêt » de son chum à un maudit Français. Reconnaissance enfin au « Roadtrek 170 », infaillible.

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)

Quelques œuvres de l’Art Institute


Road chronique américaine — 9 — On the road again, again, again

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

4 mai 2015, lundi, Minnesota

USA 2015 Béta PompisteUne histoire de route. Au singulier, terme générique. « La » route, the road. Les Etats-Unis, pays des migrations internes, incessantes ; pays d’immigrés accostant à l’Est et rêvant bientôt d’Ouest, du Far-West comme un futur lointain, celui où tout est possible. Rien n’y existe, hormis ces Indiens, qu’il suffit de tuer. Avançons, « Go West, young man ! ».

Nous-mêmes, avons opté pour la « road chronique », on ne peut mieux dire. Pensons aussi à l’épopée déjantée de Jack Kérouac, graine de Québécois qui germe en voyage, On the Road, la « 66 » du mythe qu’il contribue à créer. « L’Amérique, me dit Robert tout en conduisant, n’est belle qu’en itinérance ». Ça lui va bien, à lui, « Bison pressé », qui ne tient pas en place, qui se goinfre de ce bitume reculant à mesure qu’on avance et que le ruban gris se déroule sous nos roues. Tandis qu’on écoute le fameux Johnny Cash qui chante « The King of the Road », ou bien, de préférence trois fois de suite, un tube de la country, « On The Road Again », chanté par Willie Nelson sur un rythme de petit galop : « Encore sur la route / Pour voir des endroits jamais vus / Et des choses que je reverrai jamais plus ». Évidemment, voilà qui nous cause de près.

État du Colorado.

État du Colorado.

La route, toujours la route. Et ce « road trek » qui nous porte vaillamment depuis maintenant plus de 7.000 kilomètres sur une partie du chemin de la Conquête,: un camping-car situé à l’autre bout de cette lignée commencée vers 1850 et dont nous retrouvons des traces historiques dans quelques musées. Le plus remarquable que nous ayons vu, sur ce thème, est le Messenger’s Old West Museum à Cheyenne (Wyoming) ; c’est un musée privé qui sert bien la gloire de son initiateur et propriétaire, selon une pratique de l’autocélébration individuelle très américaine.

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Une parenthèse sur ce thème : elle nous ramène en arrière quand, traversant le Tennessee, nous avons visité le musée de la chanteuse Loretta Wynn, monument vivant de la country music. Elle y cultive sa propre légende, celle de la Coal Miner’s Daughter, la Fille du mineur de charbon. C’est un fort beau domaine agricole développé autour de son luxueux ranch qui domine le musée lui-même et des boutiques, en un ensemble moderne et chic, une sorte de mausolée in vivo à la gloire de la vedette aujourd’hui âgée de 83 ans et qui continue de drainer des milliers d’adorateurs dans ses récitals.

DSCF0499Des vitrines rassemblent des centaines et plus d’objets, documents divers – surtout des photos la montrant dans toutes les circonstances, aux côtés des grands de ce monde et de la politique. C’est en fait une exhibition plutôt impudique visant à célébrer par l’exemple le modèle de la réussite individuelle à l’américaine. Partie de rien, la fille du pauvre mineur est devenue une icône de la country et du showbiz .Preuve apportées par ces objets exposés, sa collection de robes, par ses divers véhicules luxueux achetés ou offerts, ou par son ancien autocar de tournée qu’on visite jusqu’à la salle de bains où pendent robes de nuits et déshabillés de la star. C’est aussi l’Amérique !

Tout autre propos au musée de Cheyenne qui, sans répondre vraiment aux canons muséographiques, présente un réel intérêt anthropologique par l’authenticité du matériau rassemblé et, du coup, la vision qu’il donne de l’Amérique en création – et en marche, ou plutôt en route vers l’ouest. Les photos ci-dessous devraient être assez parlantes à cet égard, notamment s’agissant du chuck-wagon, cette carriole brinquebalante avec ses arceaux et sa toile blanche, si emblématique de la Conquête et des westerns. C’est aussi la roulotte du romanichel d’Europe, par laquelle il voyage de manière autonome.

Le chuck-wagon , emblème de la Conquête de l'Ouest.

Le chuck-wagon , emblème de la Conquête de l’Ouest.

Nous avons refait en partie le chemin dans ce « camping car » dont le confort, et la vitesse, feraient s’évanouir plus d’un glorieux migrant du XIXe siècle ! Les mêmes, alors, périraient d’apoplexie face à ces roulottes géantes et luxueuses, certaines tractées d’autres motorisées, déplacées par leurs descendants d’État en État, qui pour des vacances au chaud, ou au frais ; qui pour y vivre à l’année après avoir vendu la maison en dur, trop chère à entretenir – trop immobile aussi, sans doute.

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Un couple de retraités de l’Indiana vit dans cette roulotte le moitié de l’année en suivant les bienfaits du climat.

Ne parlons pas des puissants trucks aux mines patibulaires, si nombreux à sillonner le pays. Mais laissons parler le pick-up, camionnette moderne et certes lointaine du chuck-wagon, héritier de la fonction utilitaire à laquelle se serait greffé, en image mythique, le mâle cow-boy passé du cheval au cheval-vapeur. Rouler en pick-up, c’est affirmer des valeurs du paysan rustre – genre « red neck » du Tennessee –, celle du travailleur manuel qui a besoin de l’outil pratique, et pour une part aussi celle de l’intello qui se la joue plutôt couillue – voir Clint Eastwood en photographe et Stetson dans Sur la Route de Madison… D’où ces flambants pick-up pour retraités riches, recherchant l’alliance du « wagon » de luxe et du symbole viril.

CheyenneCheyenne, 60.000 habitants, capitale du Wyoming, constitue un de ces concentrés d’Amérique comme nous les aimons – c’est même pour ça qu’on y a séjourné avec le plus grand intérêt. Son ancienne gare, très européenne d’allure, abrite le musée de l’Union Pacific Railroad – remarquez qu’il s’agit encore et toujours de route… Oui, que serait aussi l’Amérique états-unienne sans son chemin de fer, son wagon postal, ses lignes télégraphiques, ses attaques de bandits ? Et ses voyageurs improbables, telle cette élégante chapeautée, sac-valise à la main, à peine descendue du train, regard confiant – sculpture de Veryl Goodnight, de 2011, souscription des citoyens de Cheyenne, « en hommage au rôle des femmes dans le développement de l’Ouest, le Wyoming étant le premier État à accorder le droit de vote aux femmes. » La statue est intitulée « A New Beginning », un nouveau départ – et c’est tout dire.

Les chevaux allaient progressivement laisser la place au rail pour le transport, puis aux véhicules à moteur – encore fallait-il trouver les énergies correspondantes : c’est dire l’importance fondamentale de la houille et du pétrole ; c’est engager un pan entier de l’histoire américaine, son impérialisme, sa politique étrangère. Il était écrit, inscrit dans l’esprit de Conquête et pour ainsi dire dans le corps physique des pionniers, que l’Ouest ne s’arrêterait pas aux rivages du Pacifique, le pourtant bien nommé. Restons-en là.

La Mecque de l'habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

La Mecque de l’habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

Les risques du métier

L’affaire se passe à Cody, chez Irma, le restaurant de Buffalo Bill (voir épisode précédent). Ce vendredi soir, la grande salle est pleine à craquer, et c’est buffet. Robert, qui n’en rate pas une en ce domaine notamment, a repéré une purée d’huîtres de montagne – un régal, m’assure-t-il. En effet. Nous en reprenons même une seconde fois. Le reste suit, très bon, dont cette tranche de bœuf (nous avons aussi goûté le bison une autre fois), grande comme le Wyoming. Bref, excellent repas qui, de plus, n’a pas trop chargé la note de frais…

Nous en étions restés là, ravis de cette gastronomie westernienne. Lorsqu’un éclat de rire puissant extrait Robert de sa lecture de voyage : il vient d’apprendre que les huîtres de montagne sont bel et bien, oui, des couilles de taureau !

À Cheyenne encore, un autre musée, enfin un magasin, le magasin Wrangler, une institution locale, plus ancienne que la marque de blue-jeans. C’est une antre de l’équipement vestimentaire du cow-boy : chapeaux, vestes, chemises, jeans, bottes, ceintures, boucles et autres innombrables accessoires. Là-dessus, mon ami Robert m’en raconte une bien intéressante à propos de la guerre que se livrent les deux grandes marques de jeans : Levi’s, c’est plutôt pour les urbains branchés – coupe serrée devant et derrière, moulant les fesses et le sexe. Wrangler, c’est le jean du cow-boy, d’abord confortable, surtout pour monter à cheval, les jambes assez amples pour couvrir les bottes sans chichi. Autant dire deux conceptions du monde.

Cheyenne toujours. Nous parcourons la rue principale, celle des grandes scènes de western – on rêve quand même… Une vitrine nous attire, celle d’une sorte de mont-de-piété, un magasin-dépôt. Perceuses et outils divers, parfums, guitares et batteries – colts, Winchester, chargeurs de Kalachnikov.

En face, un bar nous tend les bras – un des deux seuls qui restent à Cheyenne, les autres, si nombreux il y a encore quelques années [source : Robert] ont disparu. Une enquête s’impose, d’autant que c’est le « happy hours ». La serveuse est aussi diserte que joyeuse ; sans craindre le cliché, on la dira accorte, et le décolleté avenant. Robert opte pour un Jack-Daniel… au cinnamone (canelle). Vive l’aventure ! je m’y risque. Robert s’en délecte ; il est vraiment Américain. De l’interview de la serveuse, il ressort que le commerce de profit a tué celui, moins rentable, des bars – d’où leur disparition progressive. Le sien a l’air de tenir. Il faut dire que la dame a des arguments, qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à nous dévoiler, même pour la photo [ci-dessous] Traduction de la devise tatouée : « Ne regrette pas ce que tu as / C’est exactement ce que tu voulais ». Nous reprenons un autre whisky.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exactement ce que tu voulais ». Une philosophe.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exactement ce que tu voulais ». Une philosophe.

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)


Road chronique américaine — 8 — Yellowstone, chaudron tellurique

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

2 mai 2015, samedi. Yellowstone (Wyoming)

USA 2015 Béta StarRetour en arrière, maintenant que nous avons remis le cap vers l’est (troisième et dernière semaine de la traversée), histoire de garder nos souvenirs au chaud. En quittant Cheyenne, notre objectif portait aussi un nom mythique autant que touristique : Yellowstone, le plus ancien parc national du monde (1872), plus grand que la Corse, deuxième plus grand parc naturel des États-Unis après l’Alaska. Assez de superlatifs pour nous aimanter, tout comme ces quelque trois millions de touristes annuels.

Cheyenne-WyomingPour atteindre le Yellowstone National Park, c’est théoriquement simple. Le Wyoming tient exactement dans un rectangle parfait (c’est le seul État ainsi dessiné) ; partant du coin en bas à droite (Cheyenne), il « suffit » de suivre la diagonale jusqu’au coin en haut à gauche, soit 450 miles (environ 700 km) – on a eu fait pire… C’était sans compter sur les éléments : la route de l’entrée sud du parc était coupée, à cause de la neige encore abondante (le haut plateau se situe à une moyenne de 2.400 mètres d’altitude et le Eagle Peak atteint 3.462 mètres).

Seule possibilité, prendre par le sud, longer le massif du Grand Teton – c’est son nom, d’origine française ou francophone, comme de nombreux noms de lieux-dits, de villages et de villes rencontrés tout au long de notre périple. Faut-il rappeler que l’ancienne Louisiane, territoire français, s’étendait des Grands Lacs jusqu’au golfe du Mexique ? Et, comme dit l’ami Robert : « Si Napoléon n’avait pas vendu ce territoire aux Etats-Unis, en 1803, l’autre jour t’aurais pu commander un jambon-beurre au premier bistrot de Santa Fé – et l’obtenir ! » Bref, quantité de noms à consonance française (par exemple, en ce moment même, nous campons près de la rivière Belle Fourche…) parsèment encore une grande partie des Etats-Unis, il fallait tout de même le rappeler, non ?

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Le massif du Grand Teton

Pour le coup, ce sont des Canadiens français explorant la région qui ont ainsi baptisé « Grand Teton » – désormais sans accent – ces sommets magnifiques dont le plus haut culmine à 4.197 mètres. Leurs roches, âgées de plus de deux milliards d’années, sont parmi les plus anciennes de la planète. On a ainsi eu le loisir de les contempler successivement par leurs flancs est et ouest, en remontant vers le nord par l’Idaho. Bien nous en prit.

En effet, d’aucuns doivent savoir qu’il y a « quelque chose de Picardie en moi »… Et me voilà soudain projeté dans une terre à patates. Et, tenez-vous bien, c’est cette partie de l’Idaho qui fournit Mac Donald en pommes de terre ! Mais adieu la modeste Picardie, voici des champs à pertes de vue, des fermes-usines, des entrepôts immense – mais aussi des « caveaux » à l’ancienne, abris à pommes de terre… recouverts de terre – et des camions-bennes en tous sens chargées de futures « french fries ».

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Dans l’Idaho, à perte de vue, des champs de french-fries pour McDo.

Un détour qui valait le coup et qui a quand même fini par nous mener dans le fameux Yellowstone, du nom des sources de la rivière « Roche jaune », baptisée ainsi par les coureurs des bois et trappeurs canadiens-français qui exploraient et faisaient du commerce dans cette région au XVIIIe siècle. Elle fut ensuite traduite en anglais par « Yellow Stone ». Cette appellation est sans doute elle-même issue d’une traduction de la langue amérindienne, la « rivière de la roche jaune », référence à la couleur des pierres jaunes que l’on trouve dans le Grand Canyon du parc.

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Le Lower Geyser Basin

Toute cette zone pourrait être qualifiée de bouilloire volcanique. Environ 300 geysers (les deux tiers des geysers de la planète) témoignent de l’intensité des activités souterraines. Actuellement, Yellowstone revit une phase semblable à sa première étape géologique. La lave continue de s’accumuler, faisant à nouveau gonfler l’écorce terrestre de plusieurs centimètres par an.

La plus grande partie du parc est située dans le Wyoming, tout au nord-ouest. Le reste déborde sur les États voisins de l’Idaho et du Montana. Créé en 1872, le Yellowstone est le plus ancien parc national du monde. Il s’étend sur 8 983 km2 (plus que la Corse), et constitue le deuxième plus grand parc naturel des États-Unis (hormis l’Alaska).

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L’une des figures emblématiques du parc est le Old Faithful, le deuxième geyser le plus important au monde après le Strokkur, en Islande. Toutes les 90 minutes environ, il entre en action et propulse une puissante et majestueuse trombe d’eau et de vapeur d’un blanc éclatant. Le spectacle dure une trentaine de secondes, devant quelques dizaines (en cette basse saison) d’admirateurs (dont nous-mêmes) contenus en cercle autour de cette merveille du monde.

En fait, le parc est parsemé de geysers, de fumerolles, de sources chaudes ; la terre y prend des teintes sublimes, entrant en ébullition comme dans un chaudron tellurique. On se prend à imaginer un Spielberg filmant ici un autre Rencontres du troisième type. (l’original a d’ailleurs été tourné dans le Wyoming), où la croûte terrestre se soulèverait à des hauteurs hollywoodienne, engloutissant des grappes de touristes hurlant d’épouvante… Bon.

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Le bison sauvage a failli être frappé d’extinction.

Les animaux ne s’embarrassent guère de ce genre de délire – on le présume. Ils se rassemblent, innombrables et en de multiples espèces, attirés depuis des millénaires, voire des millions d’années, par la chaleur que dégage la caldeira de Yellowstone, cette espèce de bouilloire gigantesque située sous une plaque volcanique à fond plat. Ils ne craignent ni les geysers, ni les relâchements sulfureux dégagés dans des gargouillis de boues aux couleurs les plus subtiles, au risque d’y périr asphyxiés, comme ces cinq bisons retrouvés morts en 2004.

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Deux caribous femelles ont traversé la rivière Madison pour paître sur la rive.

Le long de la rivière Madison, nous pouvons admirer deux caribous femelles venus brouter des joncs. Nous en reverrons par dizaines. Un peu plus loin, voici un troupeau de bisons sauvages, comme en verra tant – parfois barrant notre route (il s’en tue ainsi une centaine par an, victimes de la circulation touristique, rien que dans le parc). L’espèce sauvage, datant de la Préhistoire, est désormais considérée comme sauvée de l’extinction : en 1902, on comptait moins de 50 bisons dans le Yellowstone ; ils sont aujourd’hui environ 4 000.

Yellowstone abrite aussi, dans ses prairies et sous ses forêts de type alpin, de nombreux grands autres mammifères comme des ours noirs, des grizzlys, des coyotes, des loups, des élans (orignaux au Canada), des cerfs ou encore des troupeaux sauvages de wapitis. Nous ne les verrons pas tous, bien sûr ; d’autant que la route des lacs aussi était coupée et que nous avons dû remonter par le nord, dans des paysages toujours aussi grandioses.

Nous avons atteint le Montana, qui se trouve, on le devine, en plein dans la continuité des Rocky Mountains. Même ravissement visuel… jusqu’à la nuit venue où nous décidons de jeter l’ancre dans la rue principale, et unique, de Cooke City – un « fameux port de pêche », comme j’aime à dire, tandis que Robert évoque le film Délivrance (déjà cité dans nos récits… c’est la référence quand on ne sait trop qualifier l’Amérique des profondeurs…), imaginant des figures patibulaires collées aux vitres de notre « chuck-wagon » – là, c’est une autre référence, à la Conquête de l’Ouest, et nous y reviendrons bientôt.

La nuit, entre nos deux tas de neige sale, entre les deux seuls réverbères allumés, fut aussi tranquille qu’ailleurs…

Cliquer sur les photos pour les agrandir (© gp 2015)


Road chronique américaine — 7 — William Cody, alias Buffalo Bill, faussaire de l’Histoire

 

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

1er mai 2015, vendredi. Cody (Wyoming)

USA 2015 Béta CowboyCe septième épisode a bien tardé, sans que rien ne s’arrête pour autant. Au contraire : si nos étapes raccourcissent quelque peu, le temps que nous vivons semble s’accélérer du fait de l’intense beauté des paysages et de leur charge historique. C’était attendu, maintenant que nous avions touché l’ouest, ce West si symbolique de toute l’histoire américaine, là où tout se concentre, là où la mythologie rejoint aussi ses affabulations, toutes ces « histoires » plus ou moins inventées, qui continuent de nourrir une certaine image des Etats-Unis. Et justement, à propos d’imagerie, nous avons choisi, Robert et moi de privilégier nos moments de navigation fixés par les photos, tout en développant ce qu’elles évoquent pour nous, dans notre recherche d’une vision actuelle et, autant que possible, non stéréotypée de cette Amérique qui, à nos yeux, demeure toutefois fascinante.

CodyAu sortir du parc sublime de Yellowstone, nous avons fait halte à Cody, au nord-est du Wyoming. Halte n’est pas le bon mot. Cette petite ville d’à peine 10.000 âmes constitue en fait le point d’orgue de notre périple, ce lieu que Robert tenait à me faire découvrir, parce qu’il permet selon lui la meilleure compréhension de l’histoire américaine.

C’est que la ville a été fondée par un certain Buffalo Bill, alias William Cody, dont elle porte le nom. Cody est connue entre autres pour ses rodéos, certes, mais aussi pour son musée consacré aux armes à feu, aux Indiens des plaines, à la faune et la flore de la région, aux peintres américains – et à la vie de William Cody. On y trouve une grande collection de documents et d’objets liés notamment à son Buffalo Bill’s Wild West Show.

Partons donc en images vers les questionnements qu’elle permettent.

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Au départ, William Frederick Cody est un chasseur de bisons, plutôt un tueur et, bientôt, un exterminateur. Il fut l’agent symbolique de la politique d’extermination lancée par le gouvernement fédéral  afin d’affamer les Indiens et, du coup, de les exterminer eux-mêmes. Des centaines de milliers de bisons (on ne sait au juste évaluer ce massacre) furent abattus, tandis que leurs peaux étaient récupérées par les skinners et transportées au long de la récente ligne de chemin de fer, la Pacific Railroad.

Son surnom provient du fait qu’il fournissait en viande de bison (buffalo en anglais) les employés des chemins de fer et qu’il gagna un duel en tuant, en une journée, 69 bisons contre 48 à son concurrent.

Cody entre dans la légende grâce à l’écrivain Ned Buntline qui conta ses aventures. Son nom en langue indienne sioux était « Pahaska » qui signifie «cheveux longs». Cette distinction physique contribua à l’élaboration soignée de son look, auquel s’identifia bientôt toute une génération de romantiques cultivant un certain retour à la Nature – non sans évoquer, après coup, l’époque hippie…

De 1882 à 1912, il organise et dirige un spectacle populaire : le Buffalo Bill’s Wild West. Une tournée le conduit lui et sa troupe dans toute l’Amérique du Nord et en Europe. En 1889, il passe en France par Paris (trois millions de spectateurs au pied de la Tour Eiffel !), Lyon, Marseille et plus de cent villes.

Sitting Bull lui-même participe au Show en 1885 aux États-Unis et au Canada, se résignant en quelque sorte, par nécessité personnelle, à la défaite, voire à l’humiliation.

C’était un spectacle étonnant pour l’époque, censé recréer l’atmosphère de l’Ouest américain alors qu’il en dessinait entièrement la représentation selon un make believe – «faire croire» – préfigurant les grandes entreprises de mystification infantilisante, celles de Walt Dysney en particulier, toujours à l’œuvre, avec le succès qu’on sait. Ce show a ainsi façonné une mythologie qui a littéralement détourné le sens de l’histoire américaine. 

Les scènes de la vie des pionniers illustraient des thèmes tels que la chasse au bison, le Pony Express (service de courrier rapide avec des messages portés par les cavaliers à bride abattue à travers les prairies, plaines, déserts et montagnes de l’Ouest), l’attaque d’une diligence et de la cabane d’un pionnier par les Indiens – et le tout en présence de vrais Indiens constituant le clou du spectacle et cautionnant ainsi son «authenticité».

Pour des millions d’Américains et d’Européens commença alors le grand mythe du Far West qui ne s’éteindra plus et que le cinéma d’Hollywood, avec ses figures mythiques des géants de l’Ouest, contribuera à développer.

Le chapeau Stetson, le bandana et la chemise du cow-boy ont été popularisés par Buffalo Bill alors que tous les cow-boys n’en portaient pas. La majorité d’entre eux portaient un sombrero, moins chaud et beaucoup moins cher que le Stetson. Les grandes coiffes amérindiennes faites de dizaines de plumes n’étaient utilisées que dans quelques tribus et seulement lors de grandes et rares occasions. La plupart du temps, les Amérindiens ne portaient que des coiffes de quelques plumes. C’est le spectacle de Buffalo Bill qui a fait entrer les grandes coiffes dans l’imaginaire collectif. [Sources Wikipedia et le Musée de Cody].

Le musée de Cody, remarquable en tous points, permet de déconstruire le mythe de Buffalo Bill et de la Conquête de l’Ouest – pour peu qu’on y soit prêt. Car, à l’inverse, il peut tout aussi bien contribuer à entretenir la fable auprès de ses propres croyants.

Ou comment le mythe de Buffalo Bill et celui du Far-West ont purement et simplement masqué un double génocide : celui des Amérindiens et des bisons. Un peuple et une espèce qui ont failli totalement disparaître.

Cody, où nous séjournons, a su tirer profit de son héros local, fondateur réel de la ville, et de sa légende. L’exploitation touristique y est cependant assez discrète, tenant en quelques sculptures de bronze – de belle facture, comme les nombreuses autres qui parsèment les villes et la campagne étatsuniennes –, rassemblées autour du musée.

Bill Cody – Hard and Fast - All the Way. Bronze de Peter Fillerup. Cody, Wyoming

Image du Pony Express. » Hard and Fast — All the Way». Bronze de Peter Fillerup. Cody, Wyoming

Les commerçants, eux, ont moins de scrupules à exposer leur bimbeloterie « buffalienne ». La trace la plus concrète du personnage est cependant historique : il s’agit de l’Hôtel Irma, ouvert en 1902, que William Cody a fait construire et auquel il a donné le nom de sa fille cadette. Le lieu, devenu le centre vivant de la ville, est aujourd’hui classé monument historique. Il comprend un bar très fréquenté et un restaurant dont la salle vaut réellement le détour : les boiseries, ornées de multiples animaux naturalisés, y sont magnifiques – et tout particulièrement l’imposant bar en bois de cerisier offert par la reine Victoria.

Un restaurant où, par ailleurs, on y déguste de la bonne cuisine américaine – comme le pain de viande et des côtes levées – à prix fort raisonnable. Cette information relevant d’un authentique journalisme de terrain. « Un journalisme gourmand », tient à préciser Robert, qui ne plaisante pas sur ces questions.

PS – Une partie importante de ce magnifique musée de Cody est consacrée au monde amérindien sous un angle anthropologique ; nous y reviendrons spécialement.


Road chronique américaine — 6 — Colorado. Même le sheriff prend de la hauteur

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

25 avril 2015, samedi, Colorado

USA 2015 Béta Star

Épisode « plus », toujours plus, etc. Selon le credo désormais si répandu de la croissance rédemptrice. Ici, c’en est la Mecque, si j’ose dire (j’ose). Tout est plus, donc, et de préférence « world famous », au nom de l’imperium. Mon ami Bob, Québécois pur érable, est aussi Nord-Américain. Il aime la country (déjà prouvé), le steak saignant (pas seulement), des charcuteries bizarres au goût de sucre et d’on ne sait quoi. Il adore l’Amérique tout autant qu’il peut la détester s’agissant de ses excès – non, seulement de ses outrances. Alors, le Bob a voulu grimper sur le toit du monde US, non pas à pied, certes non, mais en empruntant la voie ferrée du Pikes Peak Cog Railway, le Train à crémaillère du pic Pikes.

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Colorado-Springs.

Depuis Colorado-Springs, ancienne ville olympique. Ce sera là-Haut. © gp

Évidemment, j’ai adhéré à cette extravagance bon enfant, redoutant un peu le traîne-couillons local. Car, franchouillard sur les bords, je connaissais le Train jaune des Pyrénées, n’est-ce pas ?… J’aurais été con : ne s’agit-il pas moins du World’s Highest cog train, ascending Pikes Peak in all seasons, permettez, le plus haut train à crémaillère du monde, atteignant le pic Pikes en toutes saisons. « Enjoy the invigorating grandeur ! », ajoute le dépliant, sans exagérer, pour le coup : 14 110 pieds, soit 4.300 mètres au sommet en partant de 1.900 mètres, des pentes à 14 %, une heure et demie dans chaque sens. Le diesel qui s’accroche à la crémaillère, avec ses deux wagons et ses deux cents passagers, semble parfois sur le point de flancher. Deux zones de croisement permettent la rotation des deux trains (de fabrication suisse).

Colorado-Springs

À bord, une hôtesse d’un âge incertain, « chauffe » le Touriste de sa voix très nasillarde, pimentant d’anecdotes usées l’histoire de la ligne, insistant sur le sublime du paysage, l’héroïsme des chercheurs d’or (on voit une ancienne mine au loin)… Certes, la vue est grandiose – quelques photos le diront assez, les miennes s’ajoutant au mitraillage continuel, n’insistons pas.

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http://en.wikipedia.org/wiki/Manitou_Springs,_Colorado

Passer la déneigeuse chaque jour.

Bientôt, nous voilà dans la neige – le Québécois dit ne pas vouloir regarder, lui qui sort à peine de l’hiver canadien ! Par endroits la couche dépasse la hauteur du train ; la voie doit être déneigée chaque jour. Au sommet, libération pour une demi-heure ! Quelques-uns vont braver la neige, celle qui tombe et l’amoncelée qui cède sous les pieds touristiques ; d’autres iront consommer au super-marché des souvenirs, se réchauffer auprès de la marchandise en ses sommets.

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Ça caille sec, si je puis oser ce raccourci. Surtout, l’oxygène se fait rare, les guiboles ramollissent, les vertiges menacent. On parvient au belvédère, là où l’on se fait tout spécialement prendre en photo.

Colorado-Springs.

Lieu et moment historiques, en ce sommet victorieux où un monument témoigne d’un autre mythe américain, ainsi que le raconte Robert :

« Ce qu’on voit là, ce sont les paroles gravées dans le bronze de America The Beautiful. C’est le second hymne patriotique américain, celui qui se chante la main sur le cœur, quand le premier, l’officiel Star-Spankled Banner (La Bannière étoilée), se chante la main au képi… Chaque année lors de grands événements sportifs comme le Super Bowl (championnat le plus prestigieux du football américain), un artiste chante America The Beautiful avant le début du show ou du match. Alors, si on trouve le texte de cette chanson au sommet du Pikes Peak, c’est parce qu’il a été écrit sur cette montagne, à mi-chemin de celui qu’on a gravi en train. Son auteur, Katharine Lee Bates, devait le publier comme poème dans The Congregationalist, en 1895. Il fut ensuite mis en musique par Samuel A. Ward et devint bientôt le “second hymne”, repris par des dizaines de chanteurs comme Elvis Presley et Frank Sinatra ; il figure aussi couramment dans les recueils de chant des congrégations religieuses. »

http://en.wikipedia.org/wiki/Manitou_Springs,_Colorado

«Ils l’ont fait !»

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Nous quittons Manitou-Springs (le Manitou est le chef spirituel chez les Amérindiens), charmante station de montagne aux boutiques stylées ; direction Denver avec l’intention d’une étape de camping sauvage. Hésitant sur la sortie d’autoroute à prendre, Robert alors à la barre, redresse et mord légèrement sur le marquage au sol, déclenchant aussitôt derrière nous un déluge d’éclairs rouge et bleu… Surgi d’on ne sait où, c’était le diable en uniforme de sheriff… Leçon de conduite, papiers, contrôle depuis la voiture. Derrière l’étoile bien astiquée, l’homme est aussi ferme que courtois, sinon aimable. Tout étant en ordre, il se propose de nous « couvrir » jusqu’à la bonne sortie et, là-dessus, nous remet sa carte de visite avec son grade, son matricule et son numéro de téléphone ainsi que celui de sa patrouille pour une aide éventuelle ou un commentaire à notifier sur les conditions de son intervention. Le tout, dans le but, exprimé au dos de la carte, de promouvoir les valeur d’Honneur, de Devoir et de Respect… On croit rêver !


Road chronique américaine — 5 — Au Nouveau-Mexique, le far-west se rapproche

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

24 avril 2015, vendredi, Nouveau-Mexique

USA 2015 Béta CactusNous voyons défiler ces paysages infinis. Notre road chronique comme un travelling sans fin (presque) repoussant des horizons d’océans. Cette ivresse là nous a pris en particulier dès le Nouveau Mexique, État du sud-ouest marquant plusieurs changements : chaleur plus marquée, végétation bien avancée, puis des prairies herbues devenant de plus en plus couleur de sable, se transformant presque en savanes. État hispanique qui, comme son nom l’indique, fut sous domination du grand voisin du sud, avant de rejoindre la fédération des Etats-Unis. L’espagnol y est la seconde langue en usage.

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Le nom Nouveau-Mexique (en espagnol Nuevo México et en navajo Yootó Hahoodzo ; en anglais New Mexico) a été donné par les Espagnols aux terres situées au nord du Rio Grande (la région supérieure du Rio Grande a été appelée Nuevo Mexico dès 1561). Le nom a été anglicisé et donné également aux terres cédées aux États-Unis par le Mexique après la guerre mexico-américaine. Le nom Mexique provient de la langue aztèque et signifie « dans le nombril de la lune ». [Merci Wiki !]

Notre mode de navigation, défini tacitement, comme il est venu : Nous roulons, nous roulons, tant que nous ne sommes pas déviés par une attraction impérieuse. En quelque sorte « à la Montaigne » : « S’il ne fait pas beau à droite, je prends à gauche. » Cependant que la boucle du périple a tout de même été esquissée, avec le calendrier. Donc nous prenons chacun notre quart à la barre. Robert démarre en premier tandis qu’à l’arrière, dans ma salle de rédaction… j’assure la chronique. L’après-midi, je ne dirai pas que c’est l’inverse ; car si je prends bien la barre, Robert lui pique de la gaufre pour une bonne sieste. À part ça, nous devisons régulièrement, partageant impressions, points de vue, informations, blagues diverses. « Bouffer de l’asphalte » ne saurait suffire à nourrir notre insatiable curiosité, nous les Bouvard et Pécuchet de l’Amérique 😉

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À ce régime-là, nous avons parcouru dans les 5.000 km en cinq jours, roulant au besoin la nuit pour dégager du temps de jour, ou pour en réserver aux prochains lieux repérés.

La circulation est relativement peinarde, les limitations de vitesse étant respectées – 65, 70, 75 miles à l’heure, selon les États (100110-120 km/h) ; mais le trafic est souvent intense, surtout avec les innombrables trucks, si impressionnants quand ils vous doublent.

Les autoroutes sont presque toutes gratuites, mais pas toujours en bon état, surtout dans le Midwest.

Nous voulions faire escale à Albuquerque, comme ça, sans trop savoir, peut-être doute à cause de l’exotisme du nom, celui du vice-roi historique de la Nouvelle-Espagne. Mais cette ville s’est défilée sous nos roues, comme un fantasme : pas la moindre indication de dowtown (centre ville), pas d’édifices marquants visibles, pas de gratte-ciel arrogants, rien qui attire l’œil du voyageur un peu pressé. Une grande tranchée autoroutière, certes, des boulevards à angle droit, les enseignes habituelles du bizness… Une non-ville, à nos yeux, mais un souvenir quand même, celui-là d’une vision fantomatique…

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Plongée vers Santa Fe ©gp-2015

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C’est ainsi que le cap fut mis sur Santa Fe, capitale de l’État (2 134 m d’altitude, la plus haute des Etats-Unis)., malgré ses – seulement – 68.000 habitants. Dans notre programme, Santa Fe était précédée de sa réputation de « deuxième ville d’art » du pays, après New York – bigre ! De fait, musées et galeries abondent, plus marchands que moins – ce qui constitue, en effet, un critère de classement tout à fait états-unien.

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Bien charmante ville, très « latino » et hispanique pour moitié, où les Indiens (2 % de la population) y sont relégués, comme ailleurs, au rang folklorique déjà évoqué ici. À preuve flagrante, cette riante place Nationale, carrée, adossée au Palais des gouverneurs et à ses arcades ; c’est là qu’une trentaine d’Amérindiens tiennent boutique, à même le trottoir, l’air plus que mélancolique, voire désabusé. Il suffit de traverser la placette pour buter sur des dizaines de galeries de luxe qui vantent, et vendent, l’artisanat autochtone et l’art dit contemporain qui s’en inspire plus ou moins.

Fondée par les Espagnols en 1607, Santa Fe (Villa Real de Santa Fé de San Francisco de Asís en espagnol, signifiant en français Ville royale de Sainte Foi de Saint François d’Assise) a gardé une grande unité visuelle, avec ses constructions en « adobe » (briques d’argile séchées au soleil). Santa Fe serait aussi la ville la moins polluée du monde, selon une étude menée par l’OMS.

Pour en revenir à l’État du Nouveau-Mexique, rappels tout de même indispensables : Easy Rider, le film de Denis Hopper, y a été tourné en 1969 ; de même Milagro, de Robert Redford (1988) ; La Trilogie des Confins (199298), les romans «western» de Cormac McCarthy se situent au Nouveau-Mexique. Enfin, c’est à Rosswell, au sud-est de l’État, qu’un ovni se serait écrasé en 1947

À suivre

–––

Rattrapage côté images, celles-ci pouvant être de nouveau insérées ; on verra plus tard pour les précédents épisodes… Merci spécial à Daniel D; de la base informatique de Venelles, pour ses conseils avisés !


Road chronique américaine — 4 — Big Texan ne craint ni la barbaque, ni la mort

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

23 avril 2015, jeudi, Texas

Quitté le Tennessee (Nashville et Memphis), traversé l’Arkansas (prononcer « ârkinssâ », le â tirant sur le o…), dépassé Little Rock (ses tristement fameuses émeutes raciales de 5759), changé de fuseau horaire, franchi le Mississippi, la Canadian River, le fleuve Arkansas, surfé sur des miles et des miles dans l’Oklahoma, laissé dans notre sillage Oklahoma City, El Reno et Clinton (pas l’autre), borduré une tornade, le tout sans avoir rencontré un seul Cherokee, pas un Apache des Grandes Plaines (mais nous ne sommes pas entrés dans leurs réserves). « It’s a long, long trip », oh yes !

[Ici, objection de mon coéquipier : – Non, tu n’en sais rien : des Indiens, on en aura forcément croisé, pas des emplumés bien sûr, mais des assimilés, devenus routiers, artisans, ouvriers ou autres. Du point de vue culturel, ils n’ont plus d’autre droit, d’autre reconnaissance que folklorique. Hollywood les aura pressés comme des citrons et réduits à être des sous-produits plus ou moins exotiques. Alors que, selon les États, les Amérindiens sont encore dans les 10% de la population. – Dont acte, c’est plus clair ! ]

Oui, nous bouffons du bitume ! Le long travelling nous accapare assez, dans la monotonie austère des paysages de l’Arkansas et de l’Oklahoma, États pauvres du Midwest.

Et nous voguons sur la route du mythe pas excellence, la fameuse « 66 », la « mother-road », celle de la Conquête de l’Ouest, 3.600 kilomètres entre Chicago et Santa Monica en Californie. Nous l’avons prise à plusieurs reprises sans le savoir, cette Sixty Six qui n’existe plus, ayant été déclassée en 1985, remplacée par l’autoroute 40 qui nous porte depuis et, en ce moment même entre Amarilla et Albuquerque, Nouveau-Mexique. Mais elle a de beaux restes, la « 66 », enfin des restes présentables, entretenus au nom du tourisme de rapport, autant que par cette nécessité « mythographique » – excusez le gros mot, mais c’est notre sujet de curiosité. [Photos à l’appui, sans doute au retour, de même qu’une carte, qui s’impose].

Or, nous voici au Texas. Où mieux qu’ici, en ce deuxième État de l’empire par la taille après l’Alaska (plus étendu que la France, 26 millions de Texans à majorité républicaine, faut-il le préciser et évoquer le clan des Bush ?), où mieux qu’au Texas, évoquer la notion de grandeur ? Ou plutôt non : de démesure, cette notion qui marque tant l’esprit américain, qui imprègne les comportements, les valeurs centrées autour de l’espace et de ses conquêtes – de la terre à la Terre elle-même, jusqu’au Ciel, celui de l’espace (« À vous Houston ! ») et celui des cieux célestes des hallucinés du Dieu unique, venus à bout de ces arriérés polythéistes à plumes et leurs mythologies « de pacotille », tandis que s’imposent, au besoin par les armes, les valeurs de l’Argent-roi, des richesses ostentatoires, du Paradis gagné à la force de la compétition, de la violence comme donnée culturelle.

Tout cela, nous l’avons en quelque sorte vécu « en live » dans le lieu même de la démesure : The Big Texan, à Amarillo, route 66. Son nom l’indique, c’est le domaine du gros, du beaucoup, du quantitatif d’abord. Il s’agit d’un immense « steak house » doublé d’attractions à la Disneyland, se présentant comme « World famous », selon le cliché dominant [qui agace tant Robert ; sous ce qualificatif « de renommée mondiale », il voit toute cette prétention à dominer la planète]. Donc, c’est un restaurant à viande de bœuf, décor et ambiance « western », « beautiful Texas cowgirls », bien nourries, et autres cowboys de charme servant jusqu’à cinq cents carnivores affamés – et assoiffés.

Du vent dans le pétrole

Étonnants, ces immenses champs d’éoliennes en plein Texas, pays du pétrole triomphant. Des éoliennes pas centaines, plutôt par milliers, à perte de vue. Et de-ci de-là, des appels à recrutement dans ce secteur. Signe des temps ? Anticipation de l’épuisement programmé des puits et investissements massifs dans l’énergie renouvelable ?

La maison comprend sa boucherie, ça va de soi, mais aussi sa brasserie [excellente bière, je dois dire] et encore : un hôtel du même style, des boutiques de « souvenirs », un saloon, une galerie de tir avec selles de cheval…, une salle de poker, un service de limousine (tapageuse bagnole au capot surmonté d’une paire de cornes de vaches) par laquelle nous avons été transportés, précieux clients-rois si possible bardés de dollars. Chaque tablée a aussi droit à une aubade par trois folkleux (gratte et chant nazillard, violon, contrebasse) qu’on croirait sortis de Délivrance (John Boorman, 1970), film des très grandes profondeurs américaines…

Le coup de génie (relatif au bizness) de la famille Lee, propriétaire exploitant depuis 1960 – les Lee de la lignée du général en chef sudiste qui a capitulé à la bataille de Gettysburg [voir notre épisode précédent sur le sujet : tout se tient !] –, donc le coup de génie en question, c’est le coup de pub suivant : offrir un steak de 72 oz – un peu plus de deux kilos ! – à quiconque réussira à le manger (ingurgiter, avaler, gloutonner) en moins d’une heure, avec ses garnitures !

Un tel exploit, bien sûr, vaut mise en scène. Tiens, voilà deux candidats, ovationnés par la salle, montant sur le ring, une estrade dressée devant le barbecue (géant), surmontée de six chronomètres en chiffres de néon rouge (six challengers peuvent concourir à la fois), encouragés avec force par le meneur de cérémonie. On avance la barbaque. Ovations. Qui, de l’homme ou de la « bête » va l’emporter ? On entoure les combattants, photos de toutes parts – oui, de vraies conditions idéales pour un excellent repas entre amis… Et c’est parti !

Nous n’avons pas attendu la fin du match… Auront-ils gagné ou, sinon, été condamnés à payer le prix du repas, soit 72 dollars ?

À propos de condamné, cette extravagance à peine croyable : pour un dollar dans la fente, vous vous offrez, « for a schocklinkly good time », les soubresauts d’un mannequin condamné à mort, électrocuté sur sa chaise électrique ! Est-ce là spectacle concevable ailleurs, en civilisation ?

(À suivre – tou­jours sans images, désolé)


Road chronique américaine — 3 — Nashville, sa country, ses péquenauds, sa Calamity Jane

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

Mardi 21 avril 2015

L’ancre levée, nous quittons ce havre de stationnement où nous avons passé la nuit entre deux « trucks » – rien à ajouter. Objectif Nashville, capitale du Tennessee et de la « country music ». Rien, a priori, qui m’y eût attiré ; rien « en moi de Tennessee » ni de sa musique de et pour péquenauds. Mais attention à ce que j’écris là qui frise l’outrage à l’ami.

Robert aime la « country », qui fait partie de sa culture, à partir de l’adolescence, qu’il a contribué à promouvoir via Radio Canada. Aller à Nashville ressemble fort à une obligation anthropologique, le point de jonction avec l’homo americanus moderne, le garçon vacher et à cheval, ce cow-boy du mythe fondateur. On en croise de lointains descendants, plus ou moins fringants, sur les trottoirs du Broadway local où s’alignent sans discontinuer, boutiques de souvenirs, honky-tonks, bars musicaux traditionnels, et country-politans, leurs concurrents plus commerciaux.

Sur les trottoirs aussi, des Elvis en résine, très prisés pour les clichés-souvenirs ; bien qu’originaire de Memphis, le King a été accaparé par Nashville, qui a fortement contribué à sa notoriété (il y a enregistré de nombreux disques). La capitale mondiale de la country résonne aussi de musique rock et même hard, et c’est sans doute la plus étonnante des curiosités de Broadway que d’être envahi d’appels musicaux plus divers et nuancés qu’on le croirait. Même le country bouscule (gentiment) la tradition, se métissant à l’occasion de rock électrique. En la découvrant, Nashville semble en effet bien conforme à son profil mondialisé : le bizness y fonctionne à plein autour de la pacotille folklo – bottes, chapeaux, fringues et tout un bazar ultra-kitch caractéristique du chic américain du Sud blanc.

Mais je découvre avec surprise une cité pimpante d’allure plutôt modeste à l’ombre de ses quelques gratte-ciel assez élégants et néanmoins bien triomphalistes – c’est leur fonction première –, tel celui d’AT&T, l’imperium téléphonique qu’on dirait dirigé par Batman « en personne ». Une belle rivière traverse la ville, d’un côté la country, de l’autre le stade de football américain, un « modeste » 80.000 places.

La santé avant la musique

Depuis les années 1960, Nashville est le second centre de production musicale aux États-Unis après New York. En 2006, son impact économique a atteint 6,4 milliards de dollars, générant 19.000 emplois.(Gibson, le fameux fabricant de guitares y a son siège).

Mais c’est le secteur des soins de santé qui est le plus important, avant le tourisme et la musique. Nashville est le siège de plus de 250 compagnies, dont Hospital Corporation of America, le plus grand opérateur privé d’hôpitaux dans le monde (18,3 milliards de dollars par an, 94 000 emplois).

Les autres industries principales sont les assurances, la finance et l’édition – surtout religieuse. Plusieurs films ont été filmés à Nashville, dont La Ligne verte, Le Dernier Château, Gummo, Nashville Lady et le film de Robert Altman, Nashville, dont l’action se déroule dans la ville. [Avec Wikipedia]

Dire que tout baigne au pays de la musique paysanne, sûrement pas. Des affichettes à l’entrée des « saloons » rappellent l’interdiction d’y introduire des armes, même si les boutiques abondent en pistolets de plastique destinés, on n’en doute pas, à éduquer les enfants. La violence, on le sait, est ici endémique – pas seulement aux Etats-Unis ! – où elle exprime spécialement une valeur fondatrice, avec son culte des armes qui n’aurait d’égal que l’omniprésence des religions et des sectes.

On pourrait aussi louer cette bonhomie apparente des bars musicaux avec leurs publics de tous âges et de toutes conditions – mais seulement pour Blancs. Rappelons au passage comment Elvis Presley et le rock ont littéralement contré – au profit du profit ! – la « black music », qui avait bien d’autres ressources, il est vrai. Bref, Nashwille est bien une ville blanche, les Noirs, eux, se trouvant plus à l’ouest, à Memphis.

En quittant la ville, sur la vitre arrière d’un pick-up conduit pas une femme, ces mots en rouge vif : « Red Neck Woman » méritent une explication. Voilà que les femmes – du moins certaines – en viendraient à revendiquer le statut jusque là carrément macho du « cou rouge », ce red neck caractéristique du pécore réac, de droite, affecté aux champs et aux vaches ! « Avant » et depuis l’histoire de l’épopée, la femme n’existait que par l’homme, le mari. La voilà qui se revendique pour elle-même, pas pour autant féministe ni de gauche, certes… Quoique, à lire le complément de l’autocollant : « I miss my ex, but my aim is getting better all the time ! » souligné par le dessin d’une cible… Difficile à traduire ! On s’est échiné, Robert et moi, à démêler les double sens de cette phrase si chargée. En gros : « J’ai largué mon ex, je manque de cible ». Une nouvelle génération de Calamity Jane ?

Je comprends mieux le sens que Robert a voulu donner à cette étape et à tout ce périple : tenter de comprendre ce pays « qui n’est pas un pays », pour parodier un certain Gilles Vigneault, mais un continent, celui de la grandeur excessive, des extrêmes, jusqu’aux extrêmes contradictions.

À suivre – toujours sans images (j’en veux à WordPress, qui vient d’imposer une mise à jour – foireuse !)

Pour Calamity : http://fr.wikipedia.org/wiki/Calamity_Jane


Road chronique américaine — 2 — Pèlerins à Gettysburg

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

Lundi 20 avril 2015

Nous filons plein sud, dans notre barque à roues, ce qu’en bon français on nomme un camping-car. Plein sud pour mieux emboucher le plein « far west », la route de la conquête.

Hier, traversée de l’État de New York, puis celui de la Pennsylvanie, objectif Gettysburg, lieu fondateur s’il en est, là où les sécessionnistes esclavagistes du Sud ont été définitivement battus par les Nordistes. C’est là que, par contrecoup est né le concept d’Union, celui même des Etats-Unis ; c’est là qu’a été mis fin, dans le principe, à l’esclavagisme. Bref, c’est de la bataille de Gettysburg que date (1er-3 juillet 1863, plus de 50.000 morts des deux côtés) l’ère moderne de cette nation naissante. Le 19 novembre, lors de la cérémonie de consécration du champ de bataille, Lincoln y prononça son fameux discours, une adresse de deux minutes. En dix phrases, il replace son pays dans la ligne historique de la Déclaration d’indépendance des États-Unis et la guerre de Sécession comme une guerre pour la liberté et l’égalité et contre l’esclavage. Dans la dernière de ces dix phrases, Lincoln crée le concept de « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » repris entre autres en 1946 dans le dernier alinéa de l’Article 2 de la Constitution de la quatrième république française.

La colline est ponctuée des actes de bravoure et de sacrifice, parsemée de monuments érigés au nom de régiments militaires de tout le pays. Là encore, les faits d’arme, mêlés aux valeurs morales, rejoignent le flux mythologique et l’Histoire.

Évidemment, c’est un lieu de pèlerinage dont la petite ville très coquette et bourgeoise a tiré parti et profits en de multiples musées et boutiques de souvenirs. Depuis 1818, « The Dobbin House Tavern » maintient la flamme du souvenir. Six générations se sont employées à abreuver soldats et voyageurs. Aujourd’hui, les touristes y sont accueillis par le personnel en costumes à l’ancienne. La photo de Lincoln côtoie les bouteilles de bourbon et, au fond, une réplique de drapeau d’avant l’indépendance symbolise cette phase de l’Histoire où l’Union Jack se trouvait encadré par les « stripes », bandeaux rouges, sans les « stars » des futurs États.

Petit retour en Pennsylvanie, État fondé par les quakers, aussi puritains que tolérants, ce qui, du coup, attira des légions de religieux de toutes obédiences – même si l’ombre de Luther demeure très prégnante, on en dénombre plus de cent. Dans la catégorie des bizarreries, c’est ici que sont installées les communautés d’Amishs avec leurs carrioles désuètes, leurs barbes immuables, pantalons à bretelles et robes longues des dames. Ces écolos-bigots s’interdisent l’électricité et l’usage des machines en général. Ils dénotent à peine dans le paysage très forestier (Sylvania était le premier nom donné au pays par son fondateur William Penn) agrémenté, au bord des routes, de fières croix de bois façon Golgotha, si vous voyez un peu le tableau. Des signes plus visibles, certes, que les forages de gaz de schiste pourtant très nombreux dans l’État.

(À suivre)

Désolé, pas moyen d’insérer des photos.


Road chronique américaine — 1 — Autour des mythes

USA 2015 Béta Truck

C’est à ne pas le croire : Trouver un accès wi-fi le long des routes américaines relève de l’exploit ! La connexion du jour, inattendue, est poussive ; je n’enverrai donc pas de photos avec ce premier papier. Pour le deuxième, eh ben, ce sera selon… 

C’est une navigation. Une navigation terrestre. Une barque sur roues pour flots asphaltés. « Tu vas en bouffer comme jamais, de l’asphalte ! ». Il avait annoncé la couleur – grise – de notre rêve américain. « Il », mon comparse Robert, ami de bientôt quarante ans, c’est dire notre jeunesse. Le « rêve » en question : un mélange de non-dit et d’affirmations plus ou moins péremptoires sur l’« Amérique ». Lui, l’Américain au sens premier usurpé par ses dominants ; lui le Québécois résistant à l’anglophonie impériale, lui dans la lignée de son compatriote cinéaste Denis Arcand prédisant le Déclin de l’Empire américain. Lui, dont j’aurai l’occasion de reparler ici, évidemment. Notre propos d’aujourd’hui apparaît d’une simplicité trop évidente pour ne pas receler du profond mystère. Cette Amérique-là s’est fondée sur des mythes : qu’en est-il ? Quelles réalités ces mythes ont-ils générées ? Qu’en est-il encore de nos jours ?

C’est donc une chronique de « road movie » qui commence ainsi, une road chronique. Ce matin – il a pris le premier quart – Robert est à la barre tandis que je mémorialise notre périple tout en roulant. Il commente aussi, en ex-homme de radio qui ne craint pas la métaphore de choc ; d’un geste ample de la main droite, il lance : « C’est plein de troupeaux de hamburgers ! » Nous naviguons, plein sud, au fin fond de la Virginie, direction Nashville, Tennessee.

Nous venons de passer notre première nuit ensemble… J’en entends ricaner. Tout comme hier matin, au petit matin, au passage de la frontière de La Colle où un ensemble bunkerisé au possible, à très haute technologie paranoïde, affiche en son fronton triomphal et en lettres gigantesques : « UNITED STATES OF AMERICA ». Des chicanes impressionnantes, des caméras par dizaines, un interrogatoire, un deuxième, prise d’empreintes des dix doigts, photo (contrôles déjà subis ici-même il y a cinq ans…).

L’adresse de votre hôtel aux Etats-Unis ?

– Nous sommes en camping-car ; nous avons deux couchettes, explique Robert.

– Ah oui, rétorque le flic goguenard avec un clin d’œil vers son voisin qui se marre aussi. Nous n’irons pas vérifier, ce n’est pas notre job !

Deux mecs ensemble, ben oui, des homos quoi, sinon des gays. On se marre. Ça tombe bien, se marrer fait partie de notre philosophie active. Se marrer sérieusement, avec attention, application, science.

Montréal fascine bien des « maudits Français ». C’est l’Amérique en VF, la clé d’entrée dans le fameux rêve – en prime avec le cousinage affectif. La veille au soir, déjà, on s’est marré à manger du crabe d’Alaska, spécialement ses pattes de presque un demi-mètre. Les pêcher, là-bas, c’est exercer l’un des métiers les plus dangereux du monde tant la mer y est assassine. Mais on s’est marré quand même à célébrer l’amitié de Stéphanie, Québécoise, et Fabrice, qui a désormais davantage vécu au Canada qu’à Saint-Brieuc où il est né. Ils nous accueillent avec une coupe de vin mousseux… à l’érable qui, je l’affirme sans détour, est excellent. Découverte aussi que ces fromages locaux : le Kénogami (vaches du lac Saint-Jean) et le Ramoneur (chèvres). C’est un couple de gastronomes professionnels ; écolos dans l’âme aussi : ils vont faire construire une maison autonome en énergie. En quoi ils sont représentatifs de la mouvance vers l’autonomie énergétique, et cela au pays où l’électricité coule à flots par les mânes triomphantes d’Hydro-Québec – Robert ne semble jamais éteindre les lampes chez lui ! (Scandaleux). Du coup, ils peinent à trouver des installateurs compétents en panneaux solaires, en chauffage alternatif. En prime, ils viennent de subir un des hivers les plus rudes : moins 35°C ! Le printemps en est en retard et le sol, encore gelé à 7 pieds de profondeur (plus de deux mètres !) retarde le début des travaux de leur maison. Dehors, aux confins de la ville, des monticules de neige boueuse, sale, dégagée des rues à la pelleteuse, attendent leur dégel. Je dis « monticules », non, ce sont de véritables collines !

Donc, libérés d’un coup de tampon, à nous l’Amérique ! À commencer par l’escale breakfast à Rouse’s Point, un rade à haute immersion : choix entre Mc Donald, Dunkin Donet et Truck Stop, le « routier sympa » que nous retenons pour ses œufs au bacon, ses toasts, son café lavasse. La traversée sera dure, on peut le redouter. Pour atténuer le choc, comme on s’injecterait un vaccin, mon camarade a dégainé son sens de l’à-propos toujours surprenant chez lui : remonté dans notre vaisseau, il envoie derechef le disque Cool Water, Sons of the Pioneers (Fils des pionniers). Plongée directe dans ce mythe, en sa version audio la plus léchée, la plus clichetonneuse aussi : « Cow Boy Dream », « Red River Valley », « Riders of the Sky ». On y est !

Comment, quoi, pourquoi encore et encore écrire sur l’Amérique ? Pourquoi même cette épopée ? (Je dirais désormais l’Amérique par commodité, s’agissant des seuls Etats-Unis). « Tout » n’a-t-il pas été dit et redit sur cette nation, ses peuples, ses outrances, ses « miracles », ses … ?

Ben non ! Comme si aligner les sept notes de la gamme mettait fin à la musique. C’est son commencement. Nous recommençons l’Amérique par nos yeux, oreilles et tous sens déployés, y compris le sens critique.

– Pas vrai Robert ?

– Surtout le sens critique ! tout autant que la fascination pour les différences. Les découvrir, en effet, me fascine plus que prétendre les dénoncer.

En voisin continental, en journaliste aguerri, Robert connaît les Etats-Unis. Cette nouvelle navigation à deux – deux canaux d’observation –, c’est donc bien pour revisiter lesdits mythes, ce qui ne saurait faire l’économie d’un questionnement sur ses propres acquis, ses croyances mêmes…

(À suivre)


Trip de deux potes en Amérique profonde

À l’heure où vous lisez ces lignes, je serai – en principe – dans l’avion Marseille-Montréal, Provence-Québec-Belle province, France-Canada, Europe-Nord-Amérique. Sur Terre cependant.

Oui, mon empreinte carbone va en prendre un sacré coup ! J’ai l’excuse (relative) de n’avoir plus roulé ma bosse depuis plusieurs années maintenant. On appelle ça la retraite, bien que pour beaucoup ce privilège de l’âge sonne l’heure de la débauche (sous cet angle) : croisières, plans Océanie, Bora-Bora et tutti frutti gabegiques à effet de serre renforcé.

Donc, je craque mon sac à noisettes écolo, je pulvérise ma tirelire carbone : Marseille — Montréal et retour ; le tout en avion non électrique ou, mieux encore, à hydrogène… inconséquence aggravée par quelques milliers de miles sur les routes nord-américaines, des USA en particulier.

carnet-route-etats-unis-2015Quelques explications s’imposent auprès de mes amis et lecteurs de « C’est pour dire » (nulle excuse, ni bénédiction demandées) : il s’agit de la concrétisation ici-bas d’un rêve de deux vieux copains ayant roulé leurs bosses de-ci-de-là dans le monde, mais jamais ensemble, ou si peu. Comme ils ne comptent ni l’un ni l’autre sur un quelconque paradis, pas même un enfer, ils vont donc aller de concert et de conserve, pour une Aventure terrestre, routière et pleinement américaine. Pourquoi là-bas ? Sans doute devront-ils s’en expliquer !

Robert_BlondinLui : Robert pour les intimes, bien connu comme le Robert Blondin, ancien pilier de Radio-Canada dont il a inondé les émissions de ses ondes généreuses, notamment celles diffusées quotidiennement sous le titre non ambigu de L’Aventure. C’est elle, cette émission, qui nous valut la rencontre fatale, dans les années soixante-quinze de l’autre siècle !

Parce que c’est lui, parce que c’est moi. Ainsi allons-nous deviser in situ, selon une dérive américaine – entendez états-unienne.

robert-blondin-gerard-ponthieu

C’est annoncé urbi et orbi (F. Ponthieu)

De cette virée, vous devriez être entretenu ici-même, « on ze blog », en un carnet de voyage de mon cru, sur le mode de mes virées africaines, par exemple – toujours disponibles sur ledit blog (taper « reportages », entre autres, dans la case de recherche). Ou encore à la manière de mon escapade avec l’âne Juju – également lisible ici-même à partir de l’onglet « Un livre à télécharger ».

En somme, qu’ajouter à cette inusable vérité : qui vivra verra ?

À bientôt.


Être gouverné, c’est choisir (hommage à la Grèce)

La démocratie prend ses racines principales dans les réformes engagées autour de la cité d’Athènes dans la Grèce antique autour du ve siècle avant notre ère. Bien que la démocratie athénienne soit aujourd’hui considérée comme ayant été une forme de démocratie directe, elle faisait coïncider deux organisations politiques très différentes :

  • une Boulè regroupant environ 500 citoyens tirés au sort, chargés de recueillir les propositions de loi présentées par les citoyens, puis de préparer les projets de loi ;
  • d’autre part, l’assemblée des citoyens (Ecclésia), exemple type de la démocratie directe.

Tous les citoyens athéniens avaient le droit de prendre la parole et de voter à l’Ecclésia, où étaient votées les lois de la cité, mais aucun droit politique ni citoyenneté n’était accordé aux femmes, aux esclaves, aux métèques : des 250 000 habitants d’Athènes, seuls 40 000 environ étaient citoyens et, sur ces 40 000, tous les hommes riches (tous les citoyens de la première et deuxième classes, environ 5 000) et la plupart des thètes (citoyens de la quatrième classe, environ 21 000) participaient aux réunions de l’Ecclesia. Seuls les citoyens de la deuxième classe ont souvent envoyé une autre personne aux réunions. [Wikipedia]

aristocratie

autocratie

bureaucratie

cleptocratie

δημοκρατία

gérontocratie

idéocratie

médiocratie

méritocratie

monocratie

ochlocratie

phallocratie

physiocratie

ploutocratie

social-démocratie

technocratie

théocratie

vaginocratie

voyoucratie

Finalement, on a l’embarras du choix…

PS : Ordre alphabétique !


Grand jour : le solstice d’hiver et les dix ans de « C’est pour dire »

C’est pareil chaque année mais pas toujours le même jour (le 21 ou le 22)  et jamais à la même heure. Ainsi, pour 2014, ça se passe aujourd’hui dimanche 21, à 23 h 03 mn 01 s. À partir de cet instant le jour aura atteint sa plus courte durée. Il ne pourra plus que rallonger… C’est ce qu’on appelle le solstice d’hiver. Et vive la renais­sance du Soleil Invaincu (Sol Invic­tus) ! – qui, rappelons-le, exprime le sens païen de Noël.

Pour le reste, rien ne change et tout change. Ou tout change pour que rien ne change. Déjà l’an dernier, je devisais sur l’événement. L’an prochain itou, du moins je l’espère… Sans jurer de rien, vu que, selon ce cher Montaigne «Tous les jours vont à la mort, le der­nier y arrive».

le-numéro-dix-avec-le-ruban-signifie-le-dixième-anniversaire-40234269Un événement astral qui est passé inaperçu ; pourtant, il ne s’est produit qu’une fois en une décennie ! Le 13 décembre 2004, en effet, paraissait sur lemonde.fr le premier article de « C’est pour dire », d’emblée avec un dessin du grand Faber. Le propos se voulait alors tourné vers une approche critique des pratiques journalistiques ; il s’est élargi, comme on sait, car à force de taper sur le même clou…

Le compteur de « C’est pour dire » totalise 1 392 articles, et encore, sans celui-là ! On parlait jadis des pisse-copie. L’expression est passée de mode, alors que la chose a atteint un niveau d’énurésie jamais égalé dans l’ère post-gutenbergienne. Est-ce grave, docteur ? Ou bien salutaire ?  Je pencherais plutôt pour un signe de santé.

Plus de mille autres articles alors ? Hum !… Le rendez-vous de 2024 n’est pas garanti (voir le même Michel de Montaigne).


Chômeur — Cohn-Bendit — Depardieu — imam » modéré » — Turquie — Fazil Say — blasphème — musique

Quelques notes en passant, là où ça m’a gratouillé, face au spectacle du monde.

• Au lieu de s’immoler par le feu devant une agence de Pôle emploi à Nantes, le malheureux chômeur de 42 ans aurait dû tenter le coup de la grue médiatique. Mais quand on est complètement vidé, à bout, les idées et les forces aussi restent en berne.

–––

Hier soir (17/2/13 ), Dany Cohn-Bendit à la télé. Il a toujours vécu du spectacle de la société qui l’a fait naître. Regard toujours pétillant, la langue bien pendue, peu embarrassé par la bienséance : il tient son rôle, bon VRP de lui-même et de ses œuvres (un bouquin sur les partis), cultivant son image autosatisfaite – «Moi je sais». Député en fin de mandat, ayant bien sinué entre les nuances de la verdure dite écologique, il aurait pu finir sénateur s’il n’avait pris le chou de Bruxelles – ce sera pour une autre vie. Le « libertaire » a ainsi et doucettement viré « libertarien » puis « libéral », ainsi qu’il est d’usage chez les 68tards andropausés et autres maoïstes défroqués. De son œil goguenard, il a traité Depardieu de « cinglé » en raison de son deal avec le « dictateur Poutine », tandis qu’il affirmait se foutre de sa planque fiscale en Belgique. Pourquoi ainsi l’exonérer de la solidarité fiscale, ce qui est bien plus grave, selon moi, que sa pantalonnade avec l’ex du KGB ?

–––

• Ce gouvernement finit par me sortir de partout. La finance commande, ils obtempèrent, et même avec zèle. Socialistes mon cul ! N’ont de cesse de s’aligner sur les ukases comptables de l’Europe. Cette Europe qui n’existe pas, sinon celle du fric et de sa monnaie pourrie qui ruine les pays et surtout les peuples. D’où les danses du ventre des Mélenchon et Le Pen.

Le pire, ce n’est pas tant leur impuissance relative – l’Europe délabrée, la finance déchaînée – le pire, c’est qu’ils s’aplatissent sans même rouspéter, hurler, gueuler, exister quoi ! Des toutous.

–––

Par hasard en tournant le bouton, je tombe sur une radio privée ce lundi matin, pas sur les publiques que j’écoute d’habitude, et entends parler de Fazil Say, ce pianiste turc, dont le procès pour athéisme et blasphème s’ouvre aujourd’hui à Istanbul.

Turquie : 163 journalistes en prison, sans jugement ! Sur France Culture, l’imam Chalghoumi, qui se dit « modéré », trouve que « c’est mieux » en Turquie. Mieux qu’en Égypte ou qu’en Tunisie.  Dire « c’est mieux » : tout un aveu, toutes les limites de l’air de la « modération ».

J’ai, de loin, préféré les propos vraiment laïques (ou laïcs ?) de Jeannette Bougrab, pourtant de droite (ex ministre de l’affreux S.).

 

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Fazil Say — Photo http://fazilsay.com/

Mieux, ça ne peut être que moins pire. J’en reviens à Fazil Say. Admirable pianiste et musicien (de jazz également, ce qui ne saurait me déplaire), mais il ne serait pas si remarquable sans son courage dressé contre ce régime à l’islamisme dit « modéré ».

Exemples empruntés à Guillaume Perrier, correspondant du Monde à Istambul :

• En avril, Fazil Say avait moqué l’appel à la prière d’un muezzin. « Le muezzin a terminé son appel en 22 secondes. Prestissimo con fuoco !!! Quelle est l’urgence ? Un rendez-vous amoureux ? Un repas au raki ? »  Il avait également eu l’audace de reproduire sur les réseaux sociaux des vers du poète persan Omar Khayyam, à qui il a dédié un concerto pour clarinette : « Vous dites que des rivières de vin coulent au paradis. Le paradis est-il une taverne pour vous ? Vous dites que deux vierges y attendent chaque croyant. Le paradis est-il un bordel pour vous ? » Il risque, en théorie, de neuf à dix-huit mois de prison pour « offense propageant la haine et l’hostilité » et « dénigrement des croyances religieuses d’un groupe ».

• Le romancier et Prix Nobel Orhan Pamuk, jugé pour insulte à l’identité nationale turque en 2006 pour avoir déclaré : «Dans ce pays, un million d’Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués.»

Le caricaturiste Bahadir Baruter reste sous la menace d’une peine d’un an de prison pour un dessin à la «une» de l’hebdomadaire satirique Penguen, en 2011, où était écrit sur le mur d’une mosquée : « Il n’y a pas de Dieu, la religion est un mensonge. »

• Le romancier franco-turc Nedim Gürsel a lui aussi subi les foudres de la justice pour Les Filles d’Allah, une biographie romancée du prophète Mahomet. Quarante et un passages de son livre avaient été jugés irrespectueux par le procureur d’Istanbul. Nedim Gürsel avait finalement été acquitté en 2009.

• Un procès a aussi visé un ouvrage du biologiste britannique Richard Dawkins. Des organisations islamistes et un auteur créationniste, Adnan Oktar, sont souvent à l’origine de ces plaintes.

« Jurer et insulter ne peut pas être considéré comme de la liberté d’expression », a estimé le vice-premier ministre Bekir Bozdag, théologien de formation. Lequel a réclamé qu’une enquête soit ouverte contre l’intellectuel d’origine arménienne Sevan Nisanyan. Ce linguiste, volontiers provocateur, déclarait fin septembre : « La moquerie d’un chef arabe qui a prétendu il y a des siècles être entré en contact avec Dieu et a fait des bénéfices politiques, financiers et sexuels, n’est pas un crime de haine ; c’est la liberté de parole. »


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

    • Twitter — Gazouiller

    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

      tcherno2-2-300x211

      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

    • montaigne

      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

      « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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