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Quand le Nobel d’économie consacre le mariage contre-nature de la croissance et de l’écologie

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Dormons tranquilles : Le Nobel d'économie veut réconcilier écologie et économie. Autant on peut se réjouir des récents prix Nobel de la paix [ref]Le gynécologue congolais Denis Mukwege, et la jeune Nadia Murad, victime sexuelle de Daesh, devenue porte-parole des Yazidis.[/ref], autant ceux de la catégorie Économie sont plus que louches au regard des enjeux écologiques que ces lauréats prétendent régler. Sur ce plan et en général, l’académie de Stokholm n’a jamais fait qu’honorer et cautionner le libéralisme marchand, entretenant par ailleurs le mythe d’une « science économique » qui n’est rien moins que scientifique, mais tout juste un empirisme plus ou moins doctrinaire.

[dropcap]Ainsi[/dropcap], « le prix de la Banque de Suède en sciences économiques» – intitulé exact, et révélateur – vient-il d’être attribué à deux Américains précurseurs de la « croissance verte », cet oxymore qui jette sa poudre aux yeux en direction d’un monde en désarroi total, pour ne pas dire en perdition. Ainsi est-il dit que Paul Romer et William Nordhaus « donnent des pistes pour conjuguer croissance durable à long terme de l’économie mondiale et bien-être de la planète. » Le mariage de la carpe et du lapin. Tout est dit dans le sabir parfait de l’écologiquement correct, jusqu’au sauvetage de « la planète » considérée comme un organisme vivant, puisque malade et en quête de « bien-être »…[ref]Voir le P'tit coin du 9/10/18 – « Climat : une dernière chance pour la planète »[/ref]

Telle est la réponse du Nobel au dernier rapport alarmant des experts du GIEC sur le réchauffement climatique, rendu public le même jour. Et le chœur des adorateurs croissantistes de reprendre… la bouche en cœur. Ainsi un Jean-Charles Hourcade, « économiste et spécialiste du sujet »[ref]Comme qui dirait un « professionnel de la profession » : directeur du Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired) ; directeur de recherche au CNRS ; directeur d'études à l'EHESS ;  co-coordinateur du groupe de rédaction de chapitres du rapport d'évaluation du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat)… Inquiétant, non ? [/ref] de claironner : « Alors que Trump est à la Maison blanche, le comité suédois récompense deux Américains, deux démocrates, qui donnent des solutions pour concilier croissance économique et défi climatique. Je connais personnellement William Nordhaus, il est le premier économiste à s'être intéressé au climat au milieu des années 70. Il a estimé que le modèle de développement économique ne prenait pas en compte les dégâts engendrés sur l'atmosphère et il en a conclu qu'il fallait réduire les émissions ». Chapeau le « premier économiste » ! Quel visionnaire !

C’est dire à quel point, les chantres du capitalisme ont mis du temps, avant de réaliser l’urgence du péril dans la demeure marchande, tant ils étaient imprégnés de l’impunité hors-temps de l’exploitation outrancière de la nature, de ses ressources et de ses organismes vivants – dont quelques milliards d’humains, producteurs-consommateurs- destructeurs.

On nous explique l’exploit : Pour arriver à sa conclusion, William Nordhaus a dû modéliser les conséquences du changement climatique. Il a bâti des équations qui prenaient en compte l'effet de l'économie sur l'environnement et, en retour, les conséquences des changements climatiques sur l'activité économique. L'économiste en est arrivé à défendre un système de taxation du carbone par les gouvernements afin que les prix reflètent les dégâts engendrés par la croissance économique… Eh ben !

« Pour Nordhaus, nous explique Antonin Pottier, autre adepte de la secte des économistes invétérés[ref]Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, ingénieur des Mines, Antonin Pottier a soutenu en 2014 à l’Ecole des hautes études en sciences sociales une thèse en économie de l’environnement portant sur les difficultés de l’économie à intégrer la question climatique. Noter que ces têtes d'oeuf causent "environnement" et pas "nature" – ce choix sémantique n'est nullement anodin.[/ref] , si la température globale grimpe de 2 degrés, on ne perd que 1% de PIB mondial. Dans ses dernières publications, en 2016, il évalue à 3,5 degrés le réchauffement global optimal afin de concilier croissance économique et réponse au défi environnemental. Cela ne correspond pas du tout à l'objectif de 1,5 degré défendu par le GIEC, qui explique qu'au delà de 2 degrés, les conséquences seront catastrophiques ».

Aie ! Le sacré Nobel a donc « cherché à faire une analyse coûts / bénéfices du changement climatique  – j’adore –, avec d'un côté les pertes de productivité causées par le réchauffement, et de l'autre, les montants qu'il fallait investir pour réduire ce réchauffement, en faisant une transition énergétique vers un système décarboné. Avec ce modèle, Nordhaus vise bel et bien une réduction des émissions de gaz à effet de serre mais son objectif reste de maintenir une croissance économique via un réchauffement optimal, pas de changer le modèle. »

Quant à Paul Romer, l'autre lauréat du Nobel, il fait encore plus fort : il défend l'idée d'une croissance qui pourrait être infinie selon un modèle par lequel la productivité dépend de l'innovation et de la recherche de nouvelles idées…Pour lui, la croissance économique n'est pas limitée par la raréfaction des matières premières, estimant que c'est l'innovation, surtout technologique, bien sûr, qui permet d'augmenter la fameuse productivité. Tout s’explique : Paul Romer, a été chef économiste de la Banque mondiale jusque début 2018.

Non seulement on peut dormir tranquille, mais vivons heureux en attendant la fin du monde ! Ne changeons rien, tout est cuit.

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

2 réflexions sur “Quand le Nobel d’économie consacre le mariage contre-nature de la croissance et de l’écologie

  • Emmanuelle Topart

    Quand nous nage­rons tous dans des océans de déchets, tant que la nour­ri­ture sera la résul­tante d’in­dus­tries de masse, tant qu’il y aura trop de véhi­cules sans qu’on en modi­fie le carburant…etc on mour­ra tous sur une pla­nète que nous aurons tué ! Quel est l’in­té­rêt de faire tou­jours plus d’argent alors qu’il n’y aura plus rien et que la son­nette d’a­larme est tirée par beau­coup de scien­ti­fiques spé­cia­listes et autres per­sonnes qua­li­fiées ? Pourquoi ? Nos élus n’en tiennent aucun compte ? Réduire le chô­mage c’est bien mais à quoi bon s’il n’y a plus de pla­nète ?? Ce devrait être la pré­oc­cu­pa­tion pre­mière de tous les gou­ver­ne­ments de tous les par­tis poli­tiques du monde!!

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    • graille bernadette

      lire « homo deus » :une brève his­toire de demain de Yuval Noah Harari.

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