Coup de cœurHommage

Maurice Deleforge. Le maître, l’ami, le frère

Temps de lecture ± 10 mn

 

Un maître, un ami, un frère. Il était tout cela, à mes yeux comme à mon cœur, le Maurice, mort ce 16 octobre, à la veille exacte de ses 85 ans. Maurice Deleforge, directeur des études durant 40 ans à l’ESJ de Lille. Autant dire directeur de fait, tant il avait animé – donné un souffle, une âme, donc – à cette École supérieure de journalisme qui pouvait ainsi se prévaloir, en effet, d’une certaine supériorité. Non pas au sens aujourd’hui frelaté d’une forme d’« excellence de palmarès », pas du tout, mais d’un lieu d’apprentissage à la manière des compagnons, c'est-à-dire avec le souci de transmettre non seulement les gestes d’un métier, mais le sens par lequel ces gestes prenaient toute leurs valeurs. En somme, élever le journalisme au-delà d’une technique. Je ne sais si, de nos jours si troublés et empreints de technologie, cet héritage s’est trouvé préservé dans la formation et l’exercice du métier d’informer.

L'hommage, ce genre délicat. Il ne vaut que par la sincérité. Nous nous y risquons ici, pour quelques anciens de l'ESJ, parmi d'autres restés proches en amitié. Marion, petite fille de Maurice apporte sa note très touchante. D'autres témoignages pourront s'ajouter par la suite. Galerie photos en fin d'article – cliquer pour agrandir.

[dropcap]Ce[/dropcap] préambule sans doute un peu pompeux, pour situer ce maître que fut Maurice Deleforge, qui aura vu passer sous son « règne » dans les 1500 apprentis journalistes, de France et de nombreux autres pays [ref]Notamment d’Afrique, puis du large monde.[/ref]. C’est dire, par le seul nombre, l’influence qu’il a eue sur le « monde médiatique », et qu’il continue à exercer par les passations d’héritage plus ou moins conscients. Mais le nombre n’aurait que peu compté, évidemment, sans la qualité d’être de l’homme, donc de son enseignement, lui qui n’était ni ne fut journaliste. Voilà bien le secret de la formule « ESJ » ! Une distanciation positive et salutaire envers une pratique guettée par le corporatisme. Un « holà, jeunes gens, un peu de retenue ! » donnant son sens à l’apparent paradoxe d’un directeur non issu du sérail. En quoi le journalisme serait un humanisme – ou ne serait pas.

[dropcap]Je[/dropcap] parle maintenant de l’ami. J’écris ces lignes à l’heure même où Maurice est mis sous terre, sa terre du Mont-des-Cats, dans les Flandres du Nord. Sans messe ni funérailles publiques, selon ses décisions et à la stupéfaction de ses proches. La nouvelle de sa mort m’est tombée dessus alors que j’étais en voyage. Maurice ne m’avait rien caché de l’épreuve chirurgicale qu’il allait subir. Il était confiant, serein quoi qu’il en fût. Et son dernier message – le 13 octobre dans la matinée, ce sera le tout dernier –, enregistré en mon absence sur ma boîte vocale, m’avait autant ému que pleinement rassuré : « Tout va pour le mieux ! Surtout ne te fais pas de souci pour moi. Je ne dirais pas que je suis heureux comme un roi, mais y a de ça… Et je continue gentiment mon petit boulot que je fais depuis 85 ans bientôt, et si bien exprimé par notre maître François Rabelais, docteur en médecine, et qui dit dans le Tiers Livre : “Je ne bâtis que pierre vives, ce sont hommes.” »

La langue, outil d’appréhension du monde

Tel est l’ami que j’ai perdu. Devrais-je dire « était », ou même « fut » ? De vive voix, nous aurions discuté de ces nuances apportées par la langue, sa précision, sa musique – selon la nature de son enseignement distillé le lundi matin sous l’intitulé osé et incongru de « stylistique ». Oui, nous passions alors sous les fameuses fourches d’un analyste acerbe, n’épargnant rien de nos copies (pas encore des articles), de leurs tournures indigentes ou de ces bonheurs d’expression vouées à rejoindre son panthéon littéraire, habité par les Ronsard, Péguy, Bernanos, Claudel, Pascal, Bossuet, Claudel, Montherlant, Mauriac… Ses tropismes, liés à son histoire et à sa vie d’avant, comme professeur de français-latin au lycée catholique Saint-Pierre de Lille. L’ESJ fut créée en 1929 comme émanation de la « catho », université catholique. Maurice avait de qui tenir. Mais le temps, l’Odeur du temps [ref]Titre de trois de ses recueils de billets, pour beaucoup publiés dans La Croix du Nord. [/ref] s’imprègne de toutes celles de la vie qui va, passant par Hugo – ah ! ses Choses vues –, Flaubert et son gueuloir (la musique des mots), jusqu’à Zola (« Pas un jour sans une ligne ! ») Valéry pour la profondeur océanique – et même Aragon, pourtant loin de son obédience, dont il louait la puissance poétique[ref]Il faudrait aussi ajouter, hors champ littéraire proprement dit, Jules Mougin (cliquer), le facteur-poète, et même Ernestine Chasseboeuf (cherchez sur la toile !) – Ajout du 25/10/18 : j'oubliais Jean Guitton, maître à penser de Maurice qui recommandait la lecture de Le Travail intellectuel. Conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent. Ed. Montaigne, 1951. [/ref]. Sa « stylistique » à l’usage des futurs journalistes pariait sur la langue comme outil d’appréhension du monde. Combien avait-il raison ! Elle repose sur des exigences : précision, rigueur, économie. Quand il pleut, dire il pleut. Gare aux fioritures, à la canonnade d’adverbes et d’adjectifs – il en appelait à un impôt sur les adjectifs ! et, en vrai, à ce qu’un Camus définissait comme « l’exacte adéquation de la forme et du fond », variante du mot de Hugo : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface ».

[dropcap]L’homme[/dropcap], le frère… Ainsi, à la veille de sa mort, de sa profonde voix de baryton[ref]Fervent mélomane, il a été membre d’une chorale durant des années. Ainsi entendu dans le Requiem de Fauré, église de l'île Saint-Louis à Paris – ça fait si longtemps…[/ref], Maurice m’adresse un message poignant porteur de paroles anciennes, remontées de sa phénoménale mémoire. Le grand humaniste Rabelais, engrammé vivant en lui. De même pour Montaigne, dont il avait fait devise de ces mots « À moi, qui ne sçay si bien faire qu’estre amy. »

Parler ici de l’homme Maurice, de notre rencontre qui a monté en fraternité, comme une pâte, au fil du temps (et ses odeurs…), au fil de l’eau qui nous mène à l’océan de l’Inconnu. Qui pourrait en décrire le cheminement ? Nous avions tant de différences, guère de divergences. Surtout pas sur nos croyances respectives. Lui, l’homme de foi, le chrétien de fond ; moi le « sans-dieu », comme il aimait dire, sur le mode taquin, sachant que ce « détail » n’aurait pu nous éloigner. Au contraire même ! D’autant que nous avions de remarquables intercesseurs, dont le premier d’entre eux, toujours ce Montaigne, celui qui savait qu’il ne savait pas, ou si peu ; qui vivait dans les questions, où réside la liberté. Car la connaissance, infinie, renvoie à « plus loin », là où butent science, savoir, foi. Y a-t-il un bord à l’univers ? Quoi avant le big-bang ? Qu’est-ce que rien ? Toutes questions renvoyant à l’absurde ou à l’indiscernable, en littérature comme en philosophie. Voilà pourquoi nous pouvions parler de la vie d’ici-bas, de sa complexité, malheurs et bonheurs mêlés.

Bien des questions, justement, ont alimenté notre régulière correspondance, entrecoupée de coups de fil. C’est ainsi que, sans savoir comment, nous devînmes Frère Maurice et Frère Gérard. Nullement francs-macs, pas davantage abbés. Une fraternité d’esprit et de cœur, on ne sait dans quel ordre, qui nous permit bien des confidences et, avec elles, des consolations réciproques du fait de n’être que des humains, grandeurs et petitesses comprises. Ou faiblesses. Comme ces jours de déprime où son espérance l’avait quitté, de son propre aveu : « La religion ne m’est d’aucun secours ! » Quelques temps plus tard, la vie avait repris : « Dis donc, Le Blason, de Brassens, cette chanson splendide – tu connais bien sûr ? » Il connaissait aussi, et le poète-chanteur, et la « chose », et les femmes, et bêtes et gens, tant il a honoré la vie.

Ce Maurice, que j’ai aimé en fraternité, aura eu une belle vie, et même une mort digne, sans la déchéance. Une vie belle, non sans épreuves, comme la perte subite de Vivette, grand amour, mère de leurs quatre enfants[ref]Courrier du 30 mai 2018 : « Il y a aujourd’hui 44 ans que Vivette a disparu à nos regards. Désir de le dire à quelqu’un. Je te choisis comme confident. »[/ref]. Épreuves de santé aussi, jusqu’à la dernière, fatale, et néanmoins devancée avec humour – extraits de ses derniers courriers : « Le cancer est possible, voire probable, ce que je ne prévoyais pas en rédigeant l’entrée crabe du dictionnaire amoureux. »[ref]Maurice s’était attelé à la rédaction d’un Dictionnaire amoureux de l’ESJ, comptant l’avoir achevé pour le 90e anniversaire de l’ESJ, en 2019.[/ref] Et quand l’opération fut programmée, son épouse Françoise, si aimante, l’entendit répliquer : « Pour mes 85 ans, j’aurai 40 cm de colon en moins ! » L’humour était en lui, le sachant salvateur, que ce soit à l’ancienne avec le facétieux Sapeur Camenber, ou selon le mode corrosif d’un Desproges. De quoi tirer sa révérence, sans pompes, surtout funèbres.GP (41e)

 

De Marion Deleforge, l’une des petites filles de Maurice. Elle répond aux multiples témoignages collectés sur le site du Réseau ESJ (cliquer).

« Merci à tous de me faire découvrir une partie de la vie de mon grand-père que je ne connaissais presque pas. Je suis extrêmement touchée de voir tant d’amour, d’admiration, de fierté. Je réalise à quel point il a influencé et inspiré la vie de tellement de monde sur tant d’années.

« […] Je suis heureuse de savoir que mon papou va vivre éternellement grâce aux souvenirs de chacun. Beaucoup d’entre vous soulignent des souvenirs communs : de « Gode » [Godewaersvelde, son port d’attache, dans les Flandres. Note de gp], de timbres cachetés sur des enveloppes qu’on a hâte d’ouvrir alors qu’on sait qu’il nous faudra s’armer de patience pour en décrypter le contenu, ses phrases cultes, ses espiègleries, son talent oratoire qui aura animé bon nombre de nos fêtes familiales… je pourrais en dire tant d’autres.

« Merci, merci de m’apporter tant de réconfort dans ce moment douloureux.

Je pense qu’il est en paix auprès de Vivette, la tête remplie jusqu’au dernier moment de beaux souvenirs d’une vie passionnante ! »

 

De Hubert Ledoux (45e promotion ESJ)

 Maurice est parti sans prévenir

Prof de français, directeur des études 34 ans à l'ESJ, humaniste, exigeant envers lui plus qu'avec les autres.

Nous nous étions rencontrés il y a trois semaines pour parler de son dictionnaire amoureux de l'ESJ en cours de rédaction en vue du 90e anniversaire de l'école.

Nous nous étions arrêtés sur la lettre "C", comme crabe ; il m'avait demandé de repréciser une anecdote de Pierre Desproges à ce sujet.

Il était en pleine forme et très motivé par ce projet qui lui redonnait vie : « écrire tous les jours »" et « transmettre » étaient deux des piliers sur lequel s'appuyait cet artiste de la langue française.

J'hérite de lui non seulement un bon paquet de corrections orthographiques, les œuvres de Montaigne et de Camus dont il me savait friand, au moment de la dispersion de sa bibliothèque ; et le souvenir de notre visite (en juillet 2015) dans le petit cimetière du Monts des Cats où il avait acquis une tombe déjà surmontée d'un monument sur lequel il avait fait graver une phrase de Patrice de la Tour du Pin qu'il avait fréquenté.

Il m'avait invité à découvrir, voici quelques semaines, son isoloir-chambre, "confessionnal", bureau, musée, où chaque objet, chaque photo rappelait un souvenir très précis.

Désormais il a posé le sac sur le quai, il est monté dans le voilier de Blake et, tandis qu'il disparaît à l'horizon, de l'autre côté, sur une autre rive, un cri annonce : « le voilà ! »

A Dieu Maurice.

Sur sa tombe : « Les êtres faits d’amour ne meurent pas, même si tout est fini ». Patrice de la Tour du Pin.

 

De Jacques Bertin (41e)

Notre jeunesse…

Quelle chance nous avons eue, dans notre jeunesse, nous n'avions même pas vingt ans, de trouver cette bande, Robert Hennart, Emile Delahousse, et tous les profs de l'ESJ...

Et Deleforge ! Momo...

Oui, quelle chance nous avons eue !

Puis que lui, Maurice, ait voulu conserver tant de liens amicaux avec tant d'anciens. Qui s'arrachaient les yeux pour déchiffrer son écriture, certes - mais c'était l'occasion de plaisanter entre vieux copains, au téléphone. L'histoire de l'ESJ est celle d'une amitié. Et comme aujourd'hui on n'est guère plus jeune que Momo, disons-le, disons-lui : à bientôt, cher Momo, sur les routes du ciel !

JB

 

De Jacques A. Bertrand (43e)

Il y avait d’abord cette maxime, inspirée de Gide, qu’il avait affichée dans la salle des premières années (43ème promotion): « Ici, on suit sa pente en la remontant ». Il y avait sa grande maîtrise du français à l’oral et son sens de la formule qui allaient rester dans l’oreille de quelques uns d’entre nous. Il y avait son compagnonnage épistolaire avec nombre de ses anciens étudiants. Dans les œuvres de ces derniers, il arrive qu’on discerne des bonheurs d’écriture qui évoquent ses cours de stylistique… Nul doute que Maurice Amable Deleforge était un maître.

Salutations amicales à tous ceux qui l’ont apprécié et aimé. 

 

De Bernard Langlois (40e)

Pensées à ses proches.

Nous tous, anciens élèves, serons nombreux à garder de Momo un souvenir vivace, avec des anecdotes plein la tête.

Tristesse, oui. Mais comme je le disais hier à mon vieux pote Ponthieu qui m’apprenait la nouvelle : « Pas tant que ça, à y bien réfléchir : il a bien et longuement vécu, et sa mort rapide lui aura épargné bien des tourments… Pour ce genre de sortie en douceur, je signe tout de suite ! »

Salut à tous.

B.L.

 

De Jean-François Hérouard

Je vais finir par croire à la télépathie, ça fait trois jours que je me dis "faut que je prenne des nouvelles de mon vieux potes", d'autant que ses nouvelles je suis en train de les lire pour la première fois, son livre m'étant tombé sous la main lors d'un rangement compulsif d'un bout de bibliothèque ! L'idée lui aurait plu, lui qui croyait à l'âme et à la communion des saints. D'autant que son recueil s'intitule La nuit derrière nous, avec en exergue des vers de Patrice de la Tour du Pin qu'il affectionnait : « Même la mort ne coupe la pente où nous montons ». L'avait-il écrit après la mort de sa femme ? Indice : la dédicace : « A mes compagnons de la traversée du désert » (1974-1986) » qui avait donné lieu à un petit recueil poignant.

Cher vieux Maurice ! fin lettré, pédagogue jusqu’au fond du cœur, catho pétri de bonté, très fréquentable, ami des petites gens de son Ch'Nord. […] J'ai donné quelques cours à l'ESJ, piloté un mémoire et participé à quelques jurys. Nous étions devenus amis. […] Je suis à cet égard un peu le disciple chatouilleux sur la langue, qu'il défendait avec un humour léger dans sa « littérature vicinale ».

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

5 réflexions sur “Maurice Deleforge. Le maître, l’ami, le frère

  • graille bernadette

    Difficile de com­men­ter après cet éloge si émouvant.

    On se laisse péné­trer par ces mots qui nous amènent à connaitre cet homme dans sa gran­deur et son huma­ni­té. Oui, sa mort te rend triste mais quel récon­fort d’a­voir été son ami , son frère.

    Comme sa femme a dit : Il est là et sera tou­jours là , l’a­mour ne meurt pas.
    Quelle chance avez vous eue d’a­voir un tel professeur !
    La vie vous a fait ce cadeau et tous ces « mer­cis  » que je lis sont comme des fleurs dépo­sées sur sa tombe qui ne mour­ront pas.

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  • HEROUARD

    Merci frère Gérard pour ce « tom­beau » dres­sé en l’hon­neur du frère Maurice, oui, en l’honneur.

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  • jean louis vayssiere

    Merci Gérard pour l’é­mo­tion que m’a pro­cu­ré la lec­ture de cet hommage.
    Tu nous fais tous regret­ter de n’a­voir pas connu Maurice, ce jour­na­liste huma­niste qui a accom­pa­gné tant d’hommes et de femmes au long de leur vie.
    Merci de le rendre plus proche, et de mon­trer une fois de plus que les yeux mouillés éclairent la vue.
    Amitiés

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  • Odile

    J’apprends aujourd’­hui la dis­pa­ri­tion de Maurice. Bouffée de sou­ve­nirs… Et deux réflexions que l’on se faisait :
    La pre­mière est que Maurice n’a­vait pas d’âge, comme s’il n’a­vait jamais été ni jeune ni vieux. Et la seconde est que l’on ne pou­vait pas l’é­cou­ter dis­trai­te­ment. Lui même n’é­cou­tait jamais d’une seule oreille. Chacun de ses mots était pesé, construit et inten­tion­né en fonc­tion de celui ou celle qui l’é­cou­tait, même dans la plai­san­te­rie. On ne sor­tait pas indemne d’un échange avec lui, et pour longtemps !
    Gé, je sais com­bien cette dis­pa­ri­tion doit être dou­lou­reuse pour toi.
    O”

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