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Biodiversité. Les girafes, certes ! Mais les insectes ?

Temps de lecture ± 5 mn

Vouloir sauver les animaux, quelle belle intention ! Un clic, et hop ! voilà la mauvaise conscience soulagée pour pas cher. Ainsi, les pétitions en rafales qui déferlent sur la toile en viennent-elles à créer de l’indignation facile et sans lendemain. Ou même contre-productive, allant carrément à l’encontre de l’intention première. Cas typique, cette campagne de signatures lancée par Avaaz.org à partir de la photo d’une certaine Tess, laissant éclater sa joie triomphale aux côtés de la magnifique girafe noire qu’elle vient d’abattre au fusil.

Biodiversité girafes Tess
[dropcap]Lors[/dropcap] d’un safari en Afrique du Sud en juin 2017, Tess Thompson Talley, 37 ans, publie une photo sur ses réseaux sociaux, la montrant, triomphale, auprès du cadavre de son trophée de chasse : une girafe noire, espèce rare en voie de disparition. Un an plus tard, le site AfricaLand Post relaye cette photo sur Twitter et Facebook, et ce texte : « Une Américaine blanche sauvage, en partie néandertalienne, qui se rend en Afrique et abat une girafe noire très rare, grâce à la stupidité de l’Afrique du Sud. Son nom est Tess Thompson Talley, s’il vous plaît partagez ».

Visiblement très fière de sa prise, Tess Thompson Talley avait posté les photos sur son compte Instagram, accompagnées d’une tirade sur sa partie de chasse : « Oui, je l’ai fait!   J’ai réussi. Sur cette photo, vous voyez une girafe de 18 ans pesant 1800 kilos, et j’ai reçu 900 kilos de viande dessus. Je n’ai jamais été aussi heureuse », avait-elle déclaré selon le quotidien USA Today, provoquant l’indignation chez les internautes du monde entier.

Cette photo soulève l’indignation, à juste titre. Honte à cette conne qui ose ainsi parader, sans voir l’obscénité de son acte, de son attitude, de son sourire et de son geste aussi révoltants. En commettant un crime contre la vie, cette héroïne de la bêtise assassine, vient aussi d’attenter à la beauté du monde, à la Nature toute entière – désormais dénommée biodiversité.

L’animal humain, nuisible absolu

Où qu’on se tourne, de toutes les espèces, l’humaine s’avère la plus destructrice de la planète. Destructrice et autodestructrice, ce qui commence à se savoir chez les plus conscients d’entre ces humains, ceux qui, justement, peuvent se prévaloir d’un certain degré de conscience et d’une éthique vitale. Ceux-là, en effet doués de conscience, ne sont hélas pas les plus agissants dans la protection du vivant. Sans quoi nous n’en serions pas là : 16 119 espèces aujourd’hui menacées d’extinction dont 7725 animaux et 8393 plantes 1Ces chiffres sont très certainement sous-évalués car seulement 3 % de la biodiversité connue est estimée. De plus, cette biodiversité connue est selon les scientifiques huit fois moins importante que l’existante.

L’ONG de cyberactivisme Avaaz, vient de lancer une campagne avec pétition pour « sauver les girafes », s’appuyant sur la photo de la fameuse Tess Thompson Talley, tueuse de girafe. L’argumentaire de la pétition Avaaz apparaît cependant comme déplorable. Extraits :

« Cliquez ici pour offrir aux girafes la protection qu’elles méritent.

« Nous commençons à peine à comprendre combien les girafes sont intelligentes et sensibles. Elles communiquent même en fredonnant ! La photo de Tess a déclenché une vague d’indignation mondiale, car au fond de nous, nous savons que les animaux méritent d’être traités avec dignité et respect. »

« La vie sur Terre est précieuse et pourtant, partout où se porte notre regard, les plus belles espècesdéclinent. C’est une tragédie. Surtout que nous sommes tout juste en train de découvrir le rôle clé qu’elles jouent pour toute la vie autour d’elles. Nous nous sommes déjà rassemblés pour les éléphantset les orangs-outans — aujourd’hui, faisons de même pour les girafes. »

Le ton est donné [souligné par moi] : celui de la pleurnicherie, de la sensiblerie culpabilisatrice et racoleuse – certes, il faut rameuter le plus grand nombre de pétitionnaires, ces militants du clic de bonne conscience. Ainsi, c’est parce qu’elles sont belles, intelligentes, sensibles que les girafes « méritent » notre pétition compassionnelle. À part les éléphants et les orangs-outans qui relèvent de la même « grâce » (divine ?), les autres peuvent crever. Et c’est bien ce qui se passe, et tel est le problème, le vrai, celui de la disparition massive des espèces animales et végétales.

Biodiversité Liberté © François Ponthieu

L’état de la biodiversité des insectes est alarmant. Leur biomasse diminue d’environ 2,5% par an. © Ph. François Ponthieu

Selon le décompte de Conservation Nature, les plus de 16 000 espèces connues menacées d’extinction se répartissent ainsi : – 12 % des oiseaux ; 23 % des mammifères ; 32 % des amphibiens ; 42 % des tortues ; 25 % des conifères ; 52 % des cycadales (plantes des régions tropicales, dont le cycas, sorte de palmier qu’on appelle arbre à pain).

Quatre-vingt dix neuf pour cent des espèces menacées d’extinction le sont par les activités humaines. Oui, l’homme est la principale cause des atteintes à la biodiversité. Son action « contre nature », la surexploitation des ressources, les pollutions et le changement climatique qui s’ensuiventt entraînent la dégradation et la perte d’habitat des animaux.

De tous les animaux, une attention spéciale doit être portée aux insectes, ces mal-aimés pourtant si essentiels dans la chaîne biologique et écologique. Ainsi, en trente ans, quelque 86 % de papillons monarques ont disparu en Californie, et 76 % d’insectes volants en Allemagne. Et que dire du déclin des abeilles, décimées par de multiples causes liées aux activités humaines ?

Selon des chercheurs qui ont compilé 73 études menées sur 40 ans, plus de 40 % des espèces d’insectes sont en déclin dans le monde et un tiers des espèces sont en voie de disparition.

« Cela se passe à une vitesse incroyable. Dans 100 ans, tous les insectes pourraient avoir disparu de la surface de notre planète, s’inquiète Francisco Sanchez-Bayo, biologiste à l’université de Sidney (Australie). Si ce déclin ne peut pas être enrayé, cela aura des conséquences catastrophiques pour les écosystèmes de la planète et pour la survie de l’humanité. »

Car les insectes, s’ils ont bien souvent mauvaise presse, sont pourtant indispensables à la pollinisation des plantes. Outre qu’ils recyclent les nutriments, ils servent de nourriture de base aux oiseaux, reptiles, amphibiens et poissons. Ces poissons aujourd’hui si menacés eux-aussi, prélevés de manière industrielle par des prédateurs avides de profit. 2

Cette perte de la biodiversité semble aussi inéluctable que l’est la course au profit, elle-même liée à la névrose mortifère de ces prédateurs suprêmes dénommés humains, dont l’espèce même se trouve tout aussi menacée – en dépit du déni, ou plutôt à cause de ce négationnisme qui menace toute l’humanité. 3

Le réchauffement climatique n’est pas la seule menace pour les insectes du monde. La principale cause de leur déclin reste aussi la destruction des habitats due à l’agriculture intensive et à l’urbanisation. La pollution aux pesticides et aux engrais ainsi que les espèces invasives ou les agents pathogènes arrivent ensuite. Les abeilles sont particulièrement affectées par l’utilisation conjointe d’insecticides et de fongicides. Face à un taux de mortalité des insectes huit fois plus rapide que celui des mammifères, des oiseaux ou des reptiles, les chercheurs appellent notamment à repenser les pratiques agricoles actuelles.

Alors que la nature est parvenue, en quelques milliards d’années, à transformer le chaos en vivant élaboré et prodigieux – la biodiversité – quelques générations d’humains auront réussi l’exploit inverse en provoquant un déséquilibre quasi généralisé des biosystèmes.

Quels sont les enjeux ? Rien de moins que le destin du vivant, l’avenir de la biodiversité et, accessoirement et conjointement, celui de la communauté des hommes sur cette fragile planète. Penser que l’espèce humaine puisse tirer seule son épingle du jeu de ce désordre écologique annoncé serait une monstrueuse erreur d’appréciation. Réduire la biodiversité, c’est scier la fragile branche qui retient l’humanité au bord du chaos.

Galerie des tueurs ravis et fiers
[Non, Tess, t’es pas toute seule ! Cliquer sur une photo pour lancer le diaporama]

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

8 réflexions sur “Biodiversité. Les girafes, certes ! Mais les insectes ?

  • Binoit

    Terrible, cet affi­chage de stu­pi­di­tés humaine !

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  • gary

    On est quand même plus faci­le­ment por­tés à la défense des grosses bêtes qui nous res­semblent (belles, sen­sibles, intel­li­gentes…) plu­tôt que les palourdes de l’é­tang de Berre, non ? Le pro­blème est bien là ! Si on avait de belles pho­tos de ter­mites fusillées par de belles chas­seuses triom­phantes… Bon, j’ar­rête, je sens que ça va déra­per, alors que le sujet est super impor­tant, et l’ar­ticle aussi !

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  • Gérard Bérilley

    Gérard, je ne dis­cute pas les chiffres que tu men­tionnes ni ce que l’on pour­rait appe­ler tes mises en garde, mais je te trouve bien sévère envers ce défer­le­ment de péti­tions en faveur des ani­maux, et selon moi à tort.
    Les gens font ce qu’ils peuvent, et cer­tains ne peuvent pas plus que signer de telles péti­tions, et pour moi ce n’est pas négli­geable, car l’un des grands mérites de ces péti­tions c’est qu’elles font cir­cu­ler l’in­fo. Ainsi, sans cette péti­tion là, je n’au­rais pas su pour les girafes, et j’ai ren­voyé cet info à mes cor­res­pon­dants, et sauf erreur de ma part à toi aussi.
    Les gens arrivent à la pro­tec­tion de la Nature par dif­fé­rents biais, et rare­ment d’un coup. Je rap­pel­le­rai ici quelque chose d’im­por­tant : à une cer­taine époque, pas si loin, les orni­tho­logues paten­tés ne défen­daient pas du tout les rapaces, c’est ain­si pour­quoi, en France, fut créé le FIR (Fonds d’Intervention pour les Rapaces) par les frères Terrasse (dis­ciples et amis de Robert Hainard). J’ai moi-même adhé­ré à ce FIR pen­dant plu­sieurs années, avant qu’en­fin son impor­tance fut recon­nue par la LPO (Ligue de Protection des Oiseaux) et que celle-ci accep­ta qu’il se fonde en son sein. Ce qui prouve bien que rien n’est simple. De même, il faut sou­vent un long che­min pour que les défen­seurs des ani­maux domes­tiques, fami­liers, se mettent à défendre les ani­maux sau­vages en vou­lant qu’ils res­tent tels, c’est-à-dire sau­vages. Alors il ne me gêne en rien que cer­tains com­mencent par les girafes, et conti­nuent avec elles, pour arri­ver un jour aux insectes et à tout ce qui vit.
    Certes les argu­ments employés ne sont pas tou­jours per­ti­nents : ceux de la gen­tillesse, de la non-noci­vi­té, et sur­tout ceux de l’u­ti­li­té (Et si cer­tains ani­maux n’ont aucune uti­li­té, qu’est-ce que l’on fait ? On les laisse se faire détruire ?). Je crois que le sen­ti­ment de la beau­té est autre­ment plus per­ti­nent. Il paraît que Dostoïevski aurait dit : « C’est la beau­té qui sau­ve­ra le monde » ; je vois tout à fait ce qu’il vou­lait dire, il me semble. C’est le sen­ti­ment de beau­té envers les arbres qui empêche de les couper.

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    • Tes argu­ments sont convain­cants, Gérard ; mais je ne rejoins pas ton opti­misme quant à la pro­gres­si­vi­té des prises de conscience. C’est ce que j’ai essayé de dire dans mon article : dans quelle mesure ces péti­tions qui argu­mentent sur la beau­té des bêtes dignes de pro­tec­tion ne vont pas à l’en­contre de la pro­tec­tion de toute la nature ? – dite bio­di­ver­si­té de nos jours. D’une cer­taine manière, j’ai aus­si « péché » sur ce point en publiant cette pho­to de libel­lule, une si gra­cieuse « créa­ture »… Mais la beau­té du cafard, du ver de terre, de la lotte ? La beau­té n’est-elle pas un cri­tère sus­pect ? (Y com­pris chez Dostoievski !) N’est-elle pas l’in­jus­tice même ?, en par­ti­cu­lier chez les humains : sous-humains les moches ? De même pour l’u­ti­li­té, cri­tère encore plus contestable.
      Quels ani­maux n’au­raient pas leur place dans l’é­co-sys­tème bio­lo­gique ? Même les mous­tiques, qui nous agressent, mais dont se nour­rissent les oiseaux… Peut-être des orga­nismes alors, comme des bac­té­ries, des virus… Moches et néfastes pour l’Homme… À moins que ce soit l’Homme qui ait décon­né avec eux ?

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      • Gérard Bérilley

        J’ai beau faire, Gérard, je n’ar­rive pas à te suivre ! D’abord parce que pour moi les com­bats ne s’op­posent pas mais s’ad­di­tionnent, et doivent s’ad­di­tion­ner. Il y a tant à faire et per­sonne ne peut tout faire, mais cha­cun agit dans son domaine ou dans le domaine qu’il préfère.
        Les péti­tions, que tu cri­tiques ou sembles cri­ti­quer, ont déjà per­mis de nom­breuses vic­toires (tout comme les vidéos dénon­çant les bru­ta­li­tés contre les ani­maux et avec les­quelles elles s’ad­di­tionnent) : ain­si, par­tout en Europe, les cirques avec ani­maux reculent car ils sont de plus en plus inter­dits, la vivi­sec­tion appa­raît de plus en plus comme une hor­reur indé­fen­dable, des refuges pour ani­maux fami­liers sont défen­dus et sau­vés, les gens prennent conscience que la situa­tion des ani­maux que l’on mange (pou­lets, cochons, etc) est insup­por­table, qu’il faut en finir avec ces pra­tiques, etc., etc. Je crois vrai­ment que l’on assiste à une prise de conscience : regarde le nombre de livres sur la sen­si­bi­li­té et l’in­tel­li­gence ani­male, tout cela c’est nou­veau dans l’hu­ma­ni­té. Pour moi, aucun com­bat n’est déri­soire. Ne les oppo­sons pas.
        Quant à la beau­té ! Pour moi la beau­té est ren­contre. « Si vous n’avez pas un oiseau dans le cœur, vous ne pou­vez le voir dans le buis­son. » (John Burroughs, dans l’anthologie L’Art de voir les choses.)
        La beau­té n’est donc pas quelque chose de figé qui me serait impo­sé de l’ex­té­rieur, par la culture, les conven­tions, les édu­ca­teurs en tout genre.
        Beauté est admi­ra­tion, et admi­ra­tion est sau­ve­garde. Beauté est vivante, mou­vante. Il y a quelques décen­nies, les vau­tours ont été déci­més en France parce qu’ils étaient, selon cer­tains, affreux, moches et méchants, néfastes. Et main­te­nant, grâce au FIR et aux frères Terrasse dont je par­lais, ils ont été réin­tro­duits dans les Gorges de la Jonte, entre Méjean et Causse Noir, et les tou­ristes, les gens du com­mun comme moi, se pressent pour les voir, et admi­rer leur vol majes­tueux et s’en sou­ve­nir à tout jamais. Qui l’eut dit il y a cent ans ? Cinquante ans ? Trente ans ?
        Je crois, moi, que les maraî­chers et agri­cul­teurs bio voient la beau­té des vers de terre. Ce seront eux et à eux de les défendre pen­dant que d’autres défen­dront les girafes.

        Je te mets un poème de Heidegger quitte à en faire bon­dir certains :

        Être et pensée

        L’Être – un pro­duit de la pensée ?
        La pen­sée est tou­jours ave­nant de l’Être.

        Apprenez d’abord à remercier
        Et vous pour­rez penser.

        Rien n’est en vain
        Tout est unique.

        Martin Heidegger, (tra­duit par Michel Haar)

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  • Gérard Bérilley

    Je reviens sur ce sujet qui me tient à cœur, car moi qui signe des péti­tions plus qu’un arche­vêque peut en bénir (si je peux en tant qu’a­thée employer cette for­mule qui fut par­lante autre­fois), je suis témoin de plus d’une vic­toire grâce à ces péti­tions. Ainsi, par exemple, j’en ai signé une il y a quelque temps contre la créa­tion d’un éle­vage indus­triel de 33.000 pou­lets à Flangebouche. Eh bien, suite à cette péti­tion qui a recueilli 79 160 signa­tures et à dif­fé­rentes actions jointes « Un arrê­té de refus va être publié cette semaine » par le Coderst (Conseil dépar­te­men­tal de l’environnement, des risques sani­taires et tech­no­lo­giques ) nous disent les ini­tia­teurs de cette péti­tion. Dans leur compte-ren­du ils pré­cisent ceci, consta­ta­tion à laquelle j’adhère totalement :
    « C’est une vic­toire et un espoir pour celles et ceux qui luttent contre les fermes usines qui tentent de s’installer par­tout en France, qui luttent contre la souf­france et l’exploitation ani­male : en unis­sant nos forces, nous pou­vons gagner ! Car nul doute que la mobi­li­sa­tion large, impli­quant des per­sonnes et des orga­ni­sa­tions de tous hori­zons, a per­mis d’aboutir à ce résultat. »
    Pour contact avec cette pétition :
    https://​www​.meso​pi​nions​.com/​p​e​t​i​t​i​o​n​/​v​i​c​t​o​i​r​e​/​e​l​e​v​a​g​e​-​i​n​d​u​s​t​r​i​e​l​-33 – 000-pou­lets-flan­ge­bou­che/60317

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  • c’est moi qui devient vieux ou bien aucun de ces ani­maux ne semble reel­le­ment mort ?????
    ça donne une impres­sion bizarre.…

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    • pas « aucun » mais cer­tains d’entre eux .…y a ptètre du pho­to­shop dans l’air chez les chasseurs-frimeurs?…

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