« Papicha », le cinéma, la culture… et la jeunesse

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Papicha, film formidable de la jeune cinéaste algérienne Mounia Meddour, passait hier à l’Alhambra, dans les quartiers nord de Marseille. 1 La salle était pleine pour ce film aussi magnifique qu’important, montrant la lutte de quelques jeunes Algériennes – des « papicha », des jeunes coquettes en franco-algérien – contre la main-mise des islamistes sur leurs corps, leurs tenues vestimentaires, leurs désirs, leur liberté. L’histoire se passe durant les années 90, celles de la terrible décennie noire. Mais son actualité reste telle, par-delà le factuel historique, que le régime algérien, en pleine crise face à une jeunesse en rébellion, a interdit la projection du film en Algérie même, là où il fut tourné avec les autorisations officielles…

Cependant, ce n’est pas tant du film que je vais parler ici que de l’attitude de jeunes spectateurs durant la projection. Derrière nous, un couple de jeunes enamourés, au demeurant sympathiques, sauf qu’ils ne cessaient de se chuchoter à l’oreille. Dans la rangée de devant, deux gamins, bien sympas aussi, mais tchatchant et ricanant tout en tripotant leurs portables… Qu’étaient-ils donc venus faire dans ce cinéma , ces quatre jeunes, alors qu’ils étaient incapables, à l’évidence, de se concentrer plus d’une minute sur le film dont le contenu semblait totalement leur échapper ?

Et voilà que je retrouve, ici-même sur ce blog, des propos du cinéaste québécois Denys Arcand déplorant il y a dix ans, en 2009, une acculturation de la jeunesse, signe d’un autre déclin que celui de l’Empire américain, mais le rejoignant tout à fait quant à l’avenir de notre humanité. Il n’était alors pas encore question du dérèglement climatique et les téléphones portables n’avaient pas totalement envahi l’espace mais, déjà, s’annonçait la fin d’un monde ou, au mieux, une autre Renaissance. D’où cette republication.

 

En attendant une autre Renaissance,

par Denys Arcand

Le cinéaste québécois Denys Arcand – entre autres : Le Déclin de l’empire américain et Les Invasions barbares –, s’est laissé aller au pessimisme lors d’une causerie récente sur Radio-Canada. Pessimiste parce que réaliste ? Intéressant à méditer en tout cas.

Je suis convaincu que la civilisation qu’on a connue, c’est-à-dire la civilisation européenne, celle qui est née avec Montaigne et Dante, elle est finie cette civilisation-là et elle meurt sous nos yeux. Elle est morte pendant le vingtième siècle et elle va finir de mourir dans le vingt et unième siècle. On s’en va vers un inconnu absolu.

Simplement la débandade des systèmes d’éducation par exemple. Maintenant, ici et en France, on ne peut plus enseigner le dix-septième siècle, les élèves ne comprennent plus. Ils sont physiquement incapables de lire du Racine, Bossuet, Pascal, tout ce qui forme le cœur de la culture française. Simplement parce qu’ils ne sont pas capables de lire les mots.

Un copain qui enseigne la littérature française racontait que, quand on disait que « madame de Montespan avait de l’ascendant sur le Roi », les élèves étaient convaincus qu’elle habitait au-dessus de chez le Roi, parce qu’elle avait de l’ascendant. Le mot ascendant leur rappelait ascenseur ou quelque chose comme ça. Je caricature mais en fait c’est devenu quasi illisible pour eux.

Les jeunes aujourd’hui peuvent lire peut-être du dix neuvième siècle, Flaubert parce que c’est à peu près le même vocabulaire, avant, c’est fini. Ce n’est pas juste vrai au Québec, ça l’est aussi pour la France et les États-Unis.

Les jeunes scénaristes viennent me voir et me demandent comment on fait pour écrire un scénario. Je leur dis que c’est très facile, c’est la poétique d’Aristote, vous n’avez qu’à la lire, tout est là. Ils vont l’acheter, ils ont une difficulté du diable à comprendre de quoi ça parle et il y a même des grands scénaristes américains qui ont mis en termes modernes la poétique d’Aristote : avoir un héros… le défi… regardez les rôles d’Arnold Schwartzeneger ! Mais c’est devenu illisible et ainsi de suite pour des tas de choses.

J’ai l’impression que la peinture s’est terminée avec Andy Warhol ; après Samuel Beckett, le théâtre, c’est fini. Gilles Maheu et Robert Lepage, “font des shows”; ils disent as-tu vu mon show? Pas ma pièce de théâtre. Le théâtre, c’est fini. Il n’y a qu’à voir la chanson taillée sur mesure pour cette génération qui ne peut se concentrer que pendant trois minutes et encore: à condition d’être tenu par un rythme primaire et des paroles répétitives.

Toute la structure de la civilisation c’est fini. Donc, les jeunes qui vivent dans ça, aux yeux de notre génération, sont des barbares. Nous n’avons plus rien en commun. On s’en va vers le Moyen Âge et donc, à ce moment-là, la seule chose qui est importante, c’est de protéger les manuscrits (voir la fin des Invasions barbares) parce que pendant dix siècles, les gens ne seront plus capables de lire.

Il faut donc garder les disques compacts et tout ce qu’on peut pour pouvoir les redécouvrir plus tard, dans une autre éventuelle Renaissance.


[Merci à l’ami Robert Blondin grâce à qui cette parlure tapuscrite a pu trouver refuge de ce côté-ci de l’Atlantique].

Notes:

  1. Soirée parrainée par l’association Rencontre de films femmes Méditerrannée.
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Pierre

Je me suis précédemment exprimé sur le film Papicha. Concernant le fil de la discussion en cours, je réagis à présent depuis mon expérience d’enseignant, depuis 38 ans : plus les ingénieurs s’ingénient à générer de l’interactivité, plus les éducateurs sont confrontés à l’hyperactivité des “jeunes”. En disant cela, est-ce que j’établis un constat (réaliste) ou un jugement de valeur (pessimiste) ? Les deux, bien sûr, le second découlant du premier. J’ajoute que les réseaux prétendument “sociaux” (peut-être aussi les blogs, Gérard…), ne peuvent qu’encourager des individus (jeunes et vieux) à dire n’importe quoi, protégés en cela par l’anonymat que… Lire la suite

aient

Il y a, dans la critique de comportements décalés de certains jeunes, de quoi être accusé de jeunisme, comme il y a, à critiquer des Noirts polygames fauteurs de bruits et d’odeurs à minuit, de quoi être accusé de racisme. Par les bien-pensants nullement dérangés par l’aliénation ambiante à laquelle ils participent voire en vivent plus ou moins, et habitant des quartiers où les Africains n’ont pas les moyens d’aller. Je déplore moi aussi cette mode du portable qui affecte 92 % des ados que je croise – et qui passent sans me voir, comme dit la chanson – et… Lire la suite

Gérard, salut ! Certes, suivons le conseil… positivons. D’ailleurs, c’est mon sentiment le plus profond : il faut croire en la jeunesse, elle nous montre de très nombreux signes d’engagements, de combats pour la plus belle vie, de regards précis – même si parfois ils semblent détachés – sur le monde. Ils sont différents de nous, avec d’autres modes de vie, mais il en va ainsi à chaque génération. En revanche, et là je te rejoins, je m’interroge sur les fractures sociales et culturelles qui ne cessent de s’élargir et qui peuvent inquiéter sur le niveau moyen d’éducation qui apparaît… Lire la suite

Pierre

Ce film montre à sa manière comment une religion est amenée à “pourrir de l’intérieur” quand elle s’érige en morale. Je ne me prononcerai pas ici sur l’islam (vaste débat !) mais je me permets de livrer un témoignage sur le christianisme pour la raison que je suis chrétien. “Le christianisme est la pire trahison du Christ”, écrivait un jour le théologien protestant Jacques Ellul, dès lors que les humains subvertissent le message évangélique en catéchisme. A mes yeux, par exemple, il n’y a pas plus anti-chrétien, hérétique, qu’un donneur de leçon comme la “manif pour tous” en regorge. Ceci… Lire la suite

Gian

Acculturation : capacité à assimiler la culture de là où l’on se trouve, et qui n’est pas la sienne originelle.
C’est l’inverse, “inculture”, qu’il faudrait écrire.

C’est, hélas, ce que je constate quand je dispense le savoir relatif à mon domaine d’activité.
La culture musicale s’est terriblement appauvrie suivie de très près par la connaissance scientifique.
Mais le pire c’est que la curiosité, elle-même, s’est envolée…

Faber

Bonjour à tous. Je crois que ce qui fait débat ici et surtout incompréhension c’est l’usage du tél. Qu’on zappe les classiques, pourquoi pas, on y reviendra peut-être un jour. Mais aller au ciné avec un tél. Déjà les chips, c’était pas facile… Étant plutôt vieux con, cet été j’observais 4 jeunes filles sur un pédalo, chacune rivée sur son tél et pédalant bravement… sur le sable. Moralité ? Je me croyais au cinéma.

Maréchal

Mais oui, c est bien la question du téléphone que soulève l article en question. Il faut être aveugle pour ne pas voir cette évidence des ravages causés chez la plupart des jeunes. Et les conséquences sur les capacités d’attention ! Et donc sur les niveaux culturels. C’ est un enseignant qui parle !

Bernard_H

Malheureusement, je vais devoir attendre qu’Arte diffuse Papicha ou Netflix, dommage… Quant au film “Tu mérites un amour”, je m’aperçois que les “gardiens de la pensée correcte” égratignent beaucoup ce film en contradiction avec les critiques de la presse, plutôt élogieuses.

Bernard_H

Cet article me donne envie de voir le film. J’espère que sa première partie de carrière sera plus longue que le film de Hafsia Herzi, “Tu mérites un amour” qui est pour moi un superbe témoignage d’une Française d’aujourd’hui, qui ne part pas en croisade, ne se croit pas investie d’une mission, mais qui a seulement envie qu’on la respecte et qui vit une douloureuse rupture amoureuse. C’est d’autant plus crédible que faute de moyen, elle tient le rôle principal tout en étant entourée d’excellents acteurs. Cette mise en scène est la réussite d’une jeune femme qui a découvert le… Lire la suite

Gérard Bérilley

Je ne peux que m’associer au contenu des commentaires de Laila et eliette. Faisons attention de ne pas finir par devenir de vieux c… s ! Etant jeunes, nous sommes passés aussi devant tant de choses très importantes, de premier ordre, et au final ce n’a pas été si grave que cela. Par ailleurs je trouve le texte de Denys Arcand totalement ahurissant ! Typiquement un texte de “cultureux”, imbu de lui-même et fort méprisant envers les gens du peuple, les non-bourgeoisement instruits. Je ne crois pas qu’il soit de la première importance dans la vie de lire Racine, Bossuet,… Lire la suite

eliette

1/ Dans le genre “Généralisons ….” De quoi veut-on parler ? Il n’y a pas “LA jeunesse” mais “DES Jeunesses”. Comme toujours ! Sauf que la population mondiale a fortement augmenté ! Non ? Oui , il y a des évolutions, évidemment ! et avec ses défauts, évidemment ! Mais ne jetons pas les bébés avec l’eau du bain, saperlipopette ! Aidons intelligemment à des transmissions adaptées à la réalité du jour ! 2/ Autre chose concernant les commentaires sur ce site : on n’a pas de suivi ni de retour d’autres commentaires éventuels… Pourquoi ? Merci.

Bonjour mon cher ami
Que t’arrive t il donc ?
Je te trouve bien pessimiste
Il faut espérer dans cette jeunesse et ne pas généraliser à partir de 4 Gus perdus
Regarde les 20 millions d’algeriens dans la rue tous les vendredis.
Quand je vois mes enfants qui sont la jeunesse je ne les trouve pas si inintéressants que ça
Hanane vient d’organiser en nov un festival intéressant je te promets
Reprend toi sois positif
Je t’ embrasse
Laila

NAD

Bizarre ce” reprend toi” dans un débat !

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