Sur « Le temps qui reste » – Philosopher avec Marcel Conche

« Être ou ne pas être »

Pandémie, panique… peur de tout, en référence au dieu grec Pan. Ce coronavirus a aussi répandu sur les humains, pour la plupart sans doute, une atmosphère de mort liée, évidemment, à la maladie et à ses conséquences en nombre de décès et de malades, ainsi que les médias en tiennent le décompte quasi permanent. Même si, objectivement, le taux de mortalité demeure faible, de l’ordre de 1 % de la population – bien moins que certaines maladies désormais comme banalisées : cancer, alzheimer, sida… ; et bien moins en chiffre absolu que les accidents de la circulation.

Cependant, la mort elle-même, dans ses représentations du spectacle médiatique, est demeurée curieusement absente : pas ou peu d’images de cadavres ni de corps en général, sinon « emballés » dans l’attirail médical ou dans quelques rares cercueils montrés. La mort, sujet de peur, de rejet, de refoulement. Il en va ainsi, plus généralement, de nos sociétés modernes, technicisées ; comme s’il s’agissait de nier le fait que toute vie court à sa fin. Tout le champ philosophique, ou presque, se trouve traversé par cette question, pour le coup existentielle : « Être ou ne pas être »…

D’où l’intérêt de cet entretien avec Marcel Conche qui, « du haut » de ses 90 ans d’alors (il en a aujourd’hui 98) aborde la question de la mort et du temps « qui reste » avec sa sagesse… de philosophe.

Marcel Conche est né en 1922, il y a presqu’un siècle. Philosophe il est, au sens fort, pas celui des jongleurs de concepts. Un viveur, plutôt, et un sage du même coup ; autrement dit un épicurien – ce qualificatif usurpé dans sa vulgaire acception de jouisseur, même pas hédoniste. On le comprendra mieux à propos d’un entretien partagé en 2012 avec François Carrassan 1. Il n’avait alors « que » 90 ans et, au nom de cette arithmétique des jours, une jeune dramaturge venait de lui écrire. Préparant un spectacle intitulé « Nous serons vieux aussi », elle sollicitait donc l’avis du vieux philosophe sur… le temps qui lui reste à vivre… Elle joignait à sa relativement judicieuse demande le texte d’une chanson, « Le temps qui reste », signé Jean-Loup Dabadie et qu’interpréta avec pathos Serge Reggiani.

J’ai aussi aimé cette chanson, ainsi que celle du même tonneau, « Il faut vivre » de Claude Lemesle, également chantée par Reggiani. (On peut entendre les deux ici même, lors de la célébration on-ze-blog de mes 70 balais.)

Deux chansons que, cinq ans plus tard, je ne trouve plus si sublimes. Je leur préfère celle de Boris Vian : « La Vie c’est comme une dent », qui, au vu de la brièveté de l’existence, exprime en effet l’urgence de vivre. Et Vian fut bien placé, si on ose dire, pour en parler, lui qui mourut à 39 ans ! Il est vrai qu’entretemps, j’ai lu Marcel Conche (dont son Épicure en Corrèze] et quelques « vieux Grecs et Latins » comme Sénèque, sans oublier l’ami Montaigne et d’autres encore.

Revenons à l’entretien, tel que le rapporte François Carrassan :

« Le texte [de la chanson] est sur la table du petit bureau où Marcel nous reçoit ce lundi 4 juin 2012. Cela a l’air de l’amuser.  Il se met à le lire tout en le commentant avec la distance critique qui convient et la situation, à ce moment précis, est d’autant plus drôle qu’au-dessus de nous, dans cette pièce hors du temps, une tête d’Épicure veille.

Marcel Conche : « Épicure dont toute la philosophie eut une seule fin : acquérir la santé de l’âme. Ainsi sa Lettre à Ménécée : « Quand on est jeune il ne faut pas hésiter à s’adonner à la philosophie, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser d’en poursuivre l’étude. Car personne ne peut soutenir qu’il est trop jeune ou trop vieux pour acquérir la santé de l’âme. »

« Or il est clair que le sujet qui parle dans le texte de la chanson ne va pas bien : tout dans son propos exprime le trouble, l’agitation, la fièvre. Sûr qu’il ne veut pas mourir et s’affole ; son pays c’est la vie, dit-il, comme s’il y était chez lui de toute éternité. Et ça part dans tous les sens, du rire aux larmes, assez vulgairement, avec un désir de tout et de son contraire, et révèle pour finir une confusion mentale plutôt inquiétante.

« Marcel rappelle alors que le temps qui reste est une idée indéterminée, inconsistante, sans contenu. Or, il n’est pas possible, ajoute-t-il pour couper court, de spéculer sur l’indéterminé.

« À quoi on peut ajouter que cette indétermination du temps qui reste présente cependant l’avantage paradoxal de rendre l’existence vivable : que deviendrait en effet notre vie si notre état civil mentionnait à la fois la date de notre naissance et celle de notre mort ? On se dirait “encore trois ans ou encore six mois”…Sûr que ce savoir serait le poison parfait pour anéantir tout vouloir vivre. Nous serions morts avant de mourir, ou, pour paraphraser La Fontaine dans la fable  Le philosophe scythe, on cesserait de vivre avant que l’on soit mort.

« Car la perspective de mourir est nécessairement relativisée par l’ignorance du jour et de l’heure qui permet ainsi aux mortels de s’embarquer pour l’incertain, parfois au risque de leur vie (cf. Pascal : « Quand on travaille pour demain, et pour l’incertain, on agit avec raison », Pensées fr.234 Br.)

« Un instant plus tard, Marcel nous redit :  “Je ne crains pas la mort”, une parole fidèle à Épicure qui voulait délivrer les mortels de la crainte de la mort pour les laisser mieux apprécier les joies que leur offre la vie éphémère. Car cette mort, celui des maux qui fait le plus frémir, insistait-il, n’est rien pour nous, puisque tant que nous existons la mort n’est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus.

« Quelque temps plus tôt, à Saint-Émilion, Marcel, invité à conclure le 6e festival Philosophia sur le thème de la nature, surprenait le public avec cette histoire qu’il se plaît à raconter : “Dans mon village il y a un menuisier. Ce menuisier a tous les clients qu’il veut. D’autre part sa femme est la coiffeuse du village. En plus, il a trois vaches. Le résultat c’est qu’il est toujours souriant. Il respire le bonheur. Il est plein de bonheur. Alors à quoi bon la philosophie ? Mais justement c’est là qu’on voit qu’elle est bonne… parce que si je le rencontre et que je lui dis : vous savez, votre médecin m’a dit quelque chose que je ne devrais pas vous répéter… enfin je vous le dis quand même… vous serez mort avant trois jours ! Alors qu’est-ce qui se passe ? Le bonheur de mon menuisier s’effondre totalement. Tout ça, parce qu’il n’a pas voulu méditer la Lettre à Ménécée…” (Rires dans la salle).

« Car cette méditation l’aurait peut-être conduit à ce bonheur fondamental, sous-jacent à tous les autres bonheurs, qu’Épicure veut nous donner. C’est un peu comme avec la mer : il y a des vagues en surface et il y a le calme des profondeurs qu’elles n’affectent pas. Ce calme, c’est précisément l’ataraxie, l’absence de trouble.

« Je note, relativement au temps qui reste, qu’il ne reste jamais que le présent. Je cite alors Marc-Aurèle disant qu’on perd autant, que l’on soit très âgé ou que l’on meure de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c’est la seule qu’on possède, et que l’on ne perd pas ce que l’on n’a pas. Ce qui reviendrait à soutenir qu’il n’y a pas de différence entre mourir à 20 ans et à 80 ans. Marcel n’est pas d’accord, soulignant qu’à 20 ans on peut davantage attendre de l’avenir. Une objection conforme à Épicure qui pensait que l’avenir n’est ni entièrement en notre pouvoir ni tout à fait hors de nos prises. Mais on voit bien soudain à quel point, sur la pensée du présent, épicurisme et stoïcisme se séparent.

« Marcel ajoute toutefois que ne pas craindre la mort ne l’empêche pas de s’inquiéter du « mourir », de la forme qu’il prendra, et d’évoquer les souffrances qu’endura Montaigne, mort étouffé par un phlegmon. Mais il n’est cependant pas candidat au suicide, même s’il ne le condamne pas. Il l’a peut-être envisagé quand, sa retraite prise à Treffort, il acheta, nous dit-il, un revolver : pour y penser de plus près ?

[…]« Quant à la mort en soi, précise-t-il à la fin de Métaphysique (PUF, 2012), je crois qu’elle équivaut à une fin de vie et qu’il n’y a rien à espérer ou à attendre après. Mais si je crois qu’il n’y a rien, je ne le sais pas. Je suis sceptique à l’intention d’autrui, pour le laisser libre de croire qu’il y a une vie après la mort.

[…] « Une fin de vie, comme on le lit dans Montaigne : la mort est le bout et non le but. Sur ce point, Marcel, dans Le silence d’Emilie (Les cahiers de l’égaré, 2010), a clairement prévenu : j’entends que ma vie terrestre se referme sur elle-même, la mort ne signifiant rien d’autre que l’achèvement de la vie, et n’ouvrant sur aucun mystère sinon le mystère de la nuit – où il n’y a rien à voir. Un détachement jadis exprimé par Épicure qui ne considérait pas la non-existence comme un mal.

« Marcel revient alors sur le titre du spectacle envisagé : Nous serons vieux aussi. Mais qu’en sait-elle, demande-t-il ? Il ajoute que bien des soldats partis à la guerre de 14 auraient probablement voulu vieillir…

« Vieillir, dit-il, j’invente la vie au fur et à mesure. J’ai mon présent. J’avance comme si j’avais 50 ans à vivre. L’idée du temps qui resterait à vivre est une idée triste, dépressive, qui annihile le présent. Le jour de ma mort n’est arrêté nulle part… »

François Carrassan, 5 juin 2012, à Beaulieu-sur-Dordogne.

Notes:

  1. Dans son émission du 13/05/20, La Grande librairie a rediffusé un court sujet sur le philosophe en ses terres corréziennes.
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