De l’infobésité à l’infox

 Par Joël Decarsin 

« Trop d’infos tuent l’info »… On réduit le plus souvent l’infobésité à une simple question de surplus de poids : pour ne pas en être victime, il faudrait suivre un régime, rejeter les mauvaises – la graisse – et ne consommer que les bonnes – riches en protéine. De même, selon ce schéma, les mauvaises informations seraient essentiellement celles distillées par les grands groupes de presse (les mass media, comme on disait jadis) et conçues pour occuper « le temps disponible de cerveau » des individus, version moderne du pain et des jeux : non seulement parce la presse est une industrie qui doit séduire pour faire du profit mais aussi dans le but de court-circuiter tout esprit critique et ainsi occulter les mécanismes de la domination sociale inhérente au système capitaliste. Les mauvaises informations ne seraient donc que de la vile propagande et le fameux tri d’avec les bonnes, intellectuellement stimulantes, serait ainsi rendu extrêmement difficile.

Popularisée par des intellectuels tels que Chomsky et Bourdieu, cette grille de lecture fut sans aucun doute pertinente en son temps, mais je trouve pour le moins surprenant qu’elle ait servi de fondement unique à « la critique des médias » et surtout qu’elle perdure à l’heure d’internet. Car depuis que les techniques numériques permettent à n’importe qui de créer son site ou son blog et de s’exprimer sur les réseaux sociaux, la circulation de l’information n’est plus l’apanage des seuls « grands patrons de presse ».

Certes, l’audience de ces « nouveaux médias », considérés séparément, reste minime, comparée à celles des médias classiques, mais les liens hypertextes leur ont permis de former une fantastique chambre d’écho, si bien qu’aux États-Unis, terreau de la nouvelle économie, puis dans l’ensemble des pays anglo-saxons, les individus s’informent davantage sur les médias sociaux que via la presse mainstream. Ceci pour le pire plus que pour le meilleur, du fait que la déontologie journalistique n’y a pas cours. Ainsi explosent les fake news (« l’infox ») tandis que le fameux travail de tri, le fact checking (« vérification des faits »), est devenu une activité à plein temps, à commencer dans la presse professionnelle qui en est la première victime puisque qu’un grand nombre d’adeptes des médias sociaux, pour mieux la concurrencer, ne cessent de l’accuser précisément de déverser de l’intox. C’est du reste pour avoir bien compris ce mécanisme, au moins intuitivement, et l’avoir pratiqué lui-même qu’un adepte du bullshit (« connerie ») sur Twitter a pu prendre les commandes de la première puissance mondiale.

Quand cela s’est produit, les esprits soi-disant critiques en ont été ébranlés. Mais ce qui m’abasourdit, moi, c’est de constater que les noms des quelques-uns à avoir anticipé la chose, dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, restent encore quasiment inconnus. Je voudrais mentionner ici celui d’entre eux que je considère comme le plus lucide : Jacques Ellul [photo >].

Dès les années 1950, dans un ouvrage qui reste peu connu 1, Ellul affirmait que si les médias étaient devenus « de masse » et si la société elle-même s’était massifiée, c’est en raison du développement conjoint et exponentiel de milliers de techniques, celles-ci cessant d’être pensées comme des moyens neutres de parvenir à certaines fins pour être érigées en finalité à part entière, se substituant à toutes les autres. Il précisait que si ce processus restait globalement inconscient, cela venait du fait que les individus, sans jamais oser se l’avouer, privilégiaient le confort et la puissance que leur conféraient ces techniques à toute autre valeur : « la technique » était donc devenue selon lui un processus autonome et « on n’arrête pas le progrès », la petite formule prononcée si souvent sur un ton badin, signifiait en clair que les humains, tel l’Apprenti sorcier de Goethe, étaient devenus strictement incapables non seulement d’arrêter ce soi-disant progrès mais ne serait-ce que le freiner. Le comble : c’est pour ne pas s’avouer leur impuissance qu’ils l’avaient érigé en valeur suprême.

Cette analyse est trop complexe pour être ici développée, je me contenterai de souligner l’analyse des médias qui en découle, développée dans deux articles hélas tombés dans l’oubli 2 Dans « Propagande et démocratie », Ellul rappelle que la propagande n’est pas l’apanage des régimes dictatoriaux mais qu’on la retrouve dans les pays démocratiques, la forme la plus élémentaire étant la publicité… qui constitue la première source de financement des médias, ceci ne pouvant rester sans conséquence sur leurs contenus.

Mais dans « Information et propagande », il tire une conclusion pour le moins radicale : il avance que toute information, peu ou prou, s’apparente à de la propagande. Dès lors, en effet, que le changement de statut de la technique est occulté, dès lors que n’est pas intégré le fait qu’elle ne constitue plus, comme autrefois, un ensemble de moyens mais est érigée en finalité suprême (la quête d’efficacité maximale en toutes choses), les informations, d’où qu’elles proviennent, se concentrent sur la factualité des choses dans ce qu’elles ont de nouveau (par exemple on appelle un journal télévisé « les actualités ») : elles gomment les causes ou ne retiennent que les plus superficielles. En survalorisant ainsi les faits, les informations font indirectement la propagande du système technicien. « Indirectement » signifie « inconsciemment » : la frontière entre propagandiste et propagandé est ténue et le premier n’est un manipulateur qu’en surface, il croit lui-même en ce qu’il propage car il vénère les faits bruts de façon quasi religieuse.

Déjà, en 1948, Ellul écrivait :

Sans aucun doute, le motif le plus puissant qui pèse sur nous comme un interdit, le motif qui nous empêche de remettre en question les structures de cette civilisation et de nous lancer dans la voie de la révolution nécessaire, c’est le respect du fait. […] Actuellement, le fait constitue la raison dernière, le critère de vérité. Il n’y a pas de jugement à porter sur lui, estime t-on, il n’y a qu’à s’incliner. Et dès lors que la technique, l’État ou la production sont des faits, il convient de s’en accommoder. Nous avons là le nœud de la véritable religion moderne : la religion du fait acquis 3.

Je sais que pour, bien des lecteurs, ces propos ne reflèteront qu’un point de vue philosophique contestable, douteux, voire oiseux. Surtout quand je préciserai qu’Ellul analyse cette focalisation sur les faits comme une dérive d’une humanité toute entière gagnée par l’athéisme et survalorisant la « réalité » (immanente) dans le seul but, plus ou moins avoué, de vider de toute pertinence l’idée même de « vérité » (transcendante). J’ajouterai que cette obsession du réel ne relève à mes yeux que de la croyance et que la croyance n’est jamais que de la « mauvaise foi ». Pour argument, je retiendrai simplement un fait ! Il y a quatre ans, l’année où le Brexit s’est imposé suite à une multiplication de fake news et où les tweets de Trump contre la presse l’ont fait entrer à la Maison Blanche, deux expressions sont entrées dans l’usage : « ère post-vérité » et « vérification des faits ». J’invite simplement le lecteur à en méditer le sens. Avec bien sûr, un maximum de bonne foi.

J.D.

Notes:

  1. Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, 1952 ; réédition : Economica, 2008.
  2. Jacques Ellul, « Propagande et démocratie », Revue française de science politique, vol II, n°3, juillet-septembre 1952 ; « Information et propagande », revue Diogène, n°18, avril 1957. Ces deux articles ont été réédités en 2006 dans les Cahiers Jacques-Ellul n°4, aux éditions L’Esprit du temps ; ouvrage épuisé depuis. On peut toutefois lire avec profit cet article de Frédéric Rognon, accessible en ligne : « Jacques Ellul : une critique protestante des médias ».
  3. Jacques Ellul, Présence moderne, Éditions Roulet, Genève, 1948
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Le merdia c’est le message (M. Mc Luhan)

Ellul, visionnaire et aveugle, si j’en crois ce passage : “…dérive d’une humanité toute entière gagnée par l’athéisme”. Ah bon ? Mes observations tendraient à prouver le contraire: du religieux et des croyances les plus diverses partout –islam débridé, évangélistes, pentecôtistes, cathos bien sûr, hindouistes, bouddhistes, etc. Sans parler de la panoplie des croyants “free lance” plus ou moins infantiles, de Harry Poter aux superstitions en tous genres ; et des “religions” liées aux dictateurs politiques… De son côté, l’Atlas sociologique mondial dresse l’inventaire suivant : Les religions ou croyances regroupant le plus d’adhérents au monde sont le christianisme avec… Lire la suite

Et Bernays dans tout ça ? « La Fabrique du Consentement « , Propaganda ,ça tient la route … comme la Pravda De
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