Sur « la paix du cœur », selon Henry Miller

Àla veille de la seconde guerre mondiale, l’écrivain états-unien Henry Miller (1891-1980) s’embarque pour la Grèce où il rejoint son ami le poète et romancier britannique Lawrence Durrell. Au cours de son séjour, il rencontrera des personnages étonnants, notamment celui qu’il appellera « le colosse de Maroussi » qui, par certains côtés évoque le Zorba de Nikos Kazantzaki. Le colosse de Maroussi est un livre remarquable, tout à l’admiration de la Grèce et des Grecs. Pas étonnant, dès lors, qu’il s’élève vers les plus belles envolées philosophiques. L’extrait ci-dessous, sur « la paix du cœur », résonne par son degré de sagesse et par sa brûlante actualité. gp

«  C’est le matin du premier jour de la grande paix celle du cœur, qui vient avec la reddition totale. Il a fallu que je vienne à Épidaure pour connaître le sens véritable de la paix. Comme n’importe qui, je m’étais servi de ce mot, toute ma vie, sans me rendre compte une seule fois qu’il s’agissait d’une contrefaçon. La paix n’est pas plus le contraire de la guerre, que la mort, celui de la vie. De la pauvreté du langage – autrement dit, de la pauvreté de notre imagination ou de la grande misère de notre vie intérieure — est née une équivoque absolument fausse. Naturellement, je parle ici de la paix qui passe tout entendement. Il n’en est pas d’autre. La paix que la plupart d’entre nous connaissent n’est qu’une cessation d’hostilités, une trêve, un interrègne, une accalmie, un répit — toutes choses négatives. La paix du cœur est positive et invincible, ne pose pas de conditions, ne requiert pas de sauvegardes. Elle se contente d’être. Si elle est victoire, c’est une victoire d’un genre singulier ; car elle repose entièrement sur la reddition totale – et volontaire, bien sûr. Il n’y a, pour moi, rien de mystérieux dans la nature des cures qu’opéra jadis ce grand centre thérapeutique du monde antique. Ici, le guérisseur lui-même trouvait la guérison : prélude essentiel au développement de l’art, qui est, non pas médical, mais religieux. Deuxièmement, le patient était guéri avant même de recevoir la guérison. Les grands médecins ont toujours dit de la Nature qu’elle était la grande salvatrice. Ce n’est que partiellement vrai. À elle seule, la Nature ne peut rien. La Nature ne peut guérir que lorsque l’homme a su reconnaître sa place dans le monde, et sa place est, non pas dans la Nature, comme celle de l’animal, mais dans son propre règne : l’humain, intermédiaire entre le naturel et le divin.

Henry Miller
Henry Miller par Carl Van Vechten, en 1940.

Pour les spécimens sous-humains de notre âge enténébré de science, le rituel et le culte associés à l’art de guérir, tel qu’on le pratiquait à Épidaure, paraissent relever de la pure gogoterie. Dans notre monde, l’aveugle guide l’aveugle, et le malade va demander au malade de le guérir. Nous sommes en progrès constant, mais un progrès qui conduit à la table d’opération, à l’hospice des pauvres, à l’asile d’aliénés, aux tranchées. Nous n’avons pas de guérisseurs – rien quel des bouchers se prévalant de leur connaissance de l’anatomie pour avoir droit à des diplômes, lesquels, à leur tour, leur donnent le droit de charcuter dans nos maux ou de les amputer, en sorte que nous puissions continuer à vivre en infirmes, en attendant d’être bons pour l’abattoir. Nous claironnons la découverte de telle ou telle cure, nous gardant de mentionner les maladies nouvelles que nous avons créées en chemin. L’exercice du culte médical fait beaucoup penser à la manière d’agir des hautes instances militaires – leurs triomphants communiqués de victoire sont autant d’os à ronger qu’on nous jette pour mieux cacher la mort et le désastre. Les médicastres, comme les autorités militaires, sont impuissants ; ils mènent un combat sans espoir, dès le départ. Ce que l’homme veut, c’est la paix, afin de pouvoir vivre. La défaite du voisin n’assure pas plus la paix que la guérison du cancer, la santé. La vie, pour l’homme, ne commence pas avec la victoire sur l’ennemi ; pas plus qu’une série de cures interminables n’est pour lui le début de la santé. La joie de vivre est le fait de la paix, qui est, non pas statique, mais dynamique. Personne ne peut se vanter de savoir ce qu’est la joie tant qu’il n’a pas connu, d’expérience, la paix. Et sans la joie il n’y a pas de vie, quand bien même on aurait douze automobiles, six majordomes, un château, une chapelle privée et un abri à l’épreuve des bombes. La maladie, elle est dans nos attachements : habitudes, idéologies, idéaux, principes, biens de ce monde, phobies, dieux, cultes, religions, peu importe, tout ce que vous voudrez. Bien gagner sa vie peut être une maladie, autant que voter. Le loisir peut être un mal aussi grave que le travail. Tout ce à quoi nous nous cramponnons – même l’espoir ou la foi – peut aussi bien être le mal qui nous emportera. Il n’y a de reddition qu’absolue : il suffit de se cramponner à la miette la plus infime pour nourrir en soi le germe dévorant. Et quant à se cramponner à Dieu – il y a belle lurette qu’il nous a abandonnés, pour nous permettre de savoir ce qu’est la joie d’atteindre par nos propres efforts à la divinité. Toutes ces pleurnicheries sans fin dans le noir, cette piteuse et insistante prière pour la paix, qui ne cessera de grandir concurremment avec la souffrance et la misère, qu’en attend-on ? La paix, les gens s’imaginent-ils que ça s’engrange comme le maïs ou le blé ? Qu’on peut se jeter sur elle et la dévorer comme une charogne que se disputent les loups ? J’entends les gens parler de paix, avec des visages qu’assombrissent la colère, la haine, le mépris et le dédain, l’orgueil et l’arrogance. Il en est qui voudraient se battre pour que règne la paix – ce sont les plus aveugles de tous. La paix ne régnera que lorsqu’on aura définitivement extirpé du cœur et de l’esprit le meurtre. Le meurtre est le sommet de cette vaste pyramide qui a pour base le moi. Ce qui est debout devra s’écrouler. Tout ce pour quoi l’homme s’est battu, il faudra qu’il le répudie avant de pouvoir commencer à vivre en homme. Jusqu’à présent, il n’a été qu’une bête féroce malade ; il n’est jusqu’à sa divinité qui ne pue. Dire qu’il est le maître de tant de mondes, et que dans le sien il est esclave ! Ce qui régit le monde, c’est le cœur, non le cerveau. Il n’est pas de domaine où nos conquêtes apportent autre chose que la mort. Nous avons tourné le dos au seul règne où se tienne la liberté. À Épidaure, dans le silence, dans la grande paix qui m’envahirent, j’ai entendu battre le cœur du monde. La cure, je la connais : c’est d’abandonner, de renoncer, de se rendre, pour que notre cœur chétif puisse battre à l’unisson du grand cœur du monde. »

Henry Miller, Le colosse de Maroussi, Le Livre de poche, 1958 – Traduction de Georges Belmont (pp 100-103).

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

4 réflexions sur “Sur « la paix du cœur », selon Henry Miller

  • 15 avril 2022 à 14 h 57 min
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    Les “triomphants communiqués de victoire” cachent en effet hypocritement l’horreur du désastre, dont les cadavres écrabouillés dans les chars ; à ce sujet, la guerre d’Ukraine a montré l’obsolescence de ces derniers, qui ne sont plus que des cercueils sur chenilles, pour ne pas dire des pressoirs à viande hachée. L’avenir est aux drones et à l’IA.
    Sinon, texte édifiant.

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  • 15 avril 2022 à 15 h 12 min
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    Oh! La !!! Miller aux grandes ailes ! En attendant de te poser à Epidaure, tu es né d’un ventre de femme, inconscient de la douleur. Et puis la bouche pleine de lait, tuas souri à la vie, le temps de digérer… Les fleurs de cerisiers ne donnent pas toutes des cerises…

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  • 15 avril 2022 à 17 h 17 min
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    MERCI de ce rappel …
    Est-ce une berlue de ma part, ou bien ce passage a-t-il aussi des accents gioniens ?

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    • 16 avril 2022 à 0 h 40 min
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      Je n’y avais pas pensé mais, en effet, ce texte n’est pas sans rappeler les écrits pacifistes de Giono, lui qui – gazé au Chemin des Dames, en 1915 – avait été arrêté en 1939 pour cause de pacifisme. Il avait signé le tract « Paix immédiate » lancé par l’anarchiste Louis Lecoin. Quant aux styles, je les dirais plus philosophique chez Miller que lyrique chez Giono. Des avis ?
      Voir aussi, de Giono, ce passage des Vraies richesses, publié ici-même en juillet 2020 : Jean Giono. « La machine tue les hommes, la joie, l’équilibre et la civilisation ».

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