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« Prends-moi un Yop » : l’absurde au cœur des émeutes

Par Romain HuëtUniversité Rennes 2

« Wala, ça a ouvert le Franprix. Hey, prends-moi un yop, prends-moi un yop ». Ailleurs, dans une autre ville de France, au beau milieu des affrontements, un homme mange tranquillement son sandwich, l’air de rien.

À Romainville, dans la nuit du 29 juin, j’assiste au pillage d’un bureau de tabac. Un gars ressort les bras chargés de sucettes qu’il balance en l’air tel un brave au bon cœur.

Toujours à Romainville, cette même nuit-là, des émeutiers tentent de brûler la laverie automatique. « Tout’e façon, elle n’a jamais marché » relativise un passant.

À Nanterre, dans la nuit du 27 au 28 juin, j’observe un gamin s’obstiner à jeter un cocktail Molotov dans un feu de poubelle déjà bien garni.

Ailleurs encore, une vidéo montre une femme bien à son aise qui profite d’un feu de poubelle pour faire cuire quelques grillades. Sur un autre snap (réseau social Snapchat), un type cagoulé court avec en mains une guitare électrique tout juste volée.

Ailleurs encore, un magasin alimentaire se fait piller. La « dame, elle a pris du coton, mdr (NDLR : mort de rire) ». Au cours d’un autre pillage, on entend crier « prends du mascarpone ». À Sarcelles, un homme déguisé en Spiderman a été aperçu dans les rues. À Rennes, un joyeux luron, un brin détraqué, est aux commandes d’un engin de chantier. Il s’amuse à fracasser un lampadaire.

Les révoltes de juin 2023 sont en train de faire l’histoire, une histoire supplémentaire de rupture avec les pouvoirs. Elles frappent par leur intensité, la rapidité de leur propagation, l’ampleur des destructions, et chose nouvelle par rapport à 2005, celle des pillages.

La circulation des vidéos sur les réseaux sociaux ajoute à la stupéfaction. Ces émeutes sont des révoltes politiques quand bien même elles ne se traduisent pas, dans le présent de la situation, par des slogans ou des revendications. Ce qui domine dans l’émeute, ce n’est pas la parole mais plutôt l’acte.

Elle confronte la société dans ce qu’elle sait déjà mais qu’elle dénie ou qu’elle se refuse d’affronter sérieusement depuis des décennies autrement que par une gestion technique du « maintien de l’ordre public ». Ces vies écrasées et méprisées se redressent et débordent. Elles font effraction dans ce qui leur est habituellement soustrait : la parole et l’audition politiques.

« Dingueries »

Au côté de la gravité de la situation et de ses déterminations politiques, une chose étonne : au milieu des affrontements, entre les tirs de mortiers, de feu d’artifice, des dizaines de vidéos montrent aussi des émeutiers hilares, amusés de leurs propres gestes et narquois.

Ils donnent le sentiment de jouir du moment présent. Ils développent un sens évident de la mise en absurdité de leurs propres gestes. On y croise des « fous » qui font toute sorte de « dingueries » c’est-à-dire des êtres qui osent des gestes transgressifs que le commun s’interdit d’accomplir par crainte ou par honte. Le temps d’un instant, au cours d’une nuit ou d’une marche blanche, certains en oublient les sentiments tristes qui les ont conduits dans la rue.

C’est un fait assez commun aux émeutes : elles sont un condensé d’affects et de sensations hétérogènes et souvent contradictoires. L’absurde côtoie la colère. L’humour se confond avec la violence des gestes. La joie se mêle aux larmes de la famille endeuillée de Nahel.

Les gestes nihilistes de saccage se mélangent aux plaintes dirigées sans équivocité à l’endroit des forces de l’ordre et de l’état. Rationalités politiques et gestes absurdes sont le propre des pratiques émeutières.

L’ivresse s’unit aux idées de vengeance. L’attaque de la maison de Vincent Jeanbrun, maire de L’Haÿ-les-Roses, en est le témoignage concret. Mais au-delà des faits de violence directe, il y a une atmosphère propre aux émeutes qu’il convient de saisir. Quiconque n’a jamais participé à une manifestation émeutière pourrait être surpris sinon scandalisé par le caractère souvent joyeux et festif des émeutes. Au lieu de susciter de la répulsion chez les témoins ou les participants, ces violences sont à l’origine d’amusement, d’enthousiasme collectif, de vertige jusqu’à des formes d’ivresse qui produisent en chacun un profond sentiment d’irréalité. Faut-il encore se demander d’où provient cette joie là où l’on devrait a priori ressentir de la peine et de l’effroi.

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Puissances retrouvées

La première raison est éminemment politique. Elle réside dans le fait que les émeutiers retrouvent une puissance collective. Ces corps assemblés tiennent la rue, non loin de là où ils vivent. Ils ont le sentiment d’occuper l’espace contre la volonté des ordres policiers. Cela produit l’effet grisant de la conquête d’une puissance qui échappe au travail de répression et d’encadrement par les forces policières. L’émeutier ne subit plus. Il inverse même les registres de la puissance puisqu’il oblige les symboles du pouvoir à fermer, à se barricader (institutions), à reculer et à se protéger (forces de police).

C’est le vertige tout à fait momentané d’une puissance retrouvée devant la mise en échec des pouvoirs, des ordres et des formes qui empêchent habituellement la vie quotidienne. L’espace physique de la rue est occupé tout comme l’espace médiatique. Aux invisibilisations politiques habituelles les révoltés font effraction dans le débat public. Les dénonciations sont limpides.

Un renversement momentané de l’ordre

La seconde raison suit la logique du spectacle. L’émeute emprunte particulièrement au registre carnavalesque.

Certes, dans ces émeutes, les déguisements sont rares mais, ces derniers jours, on voit de nombreuses mises en scène : un goût prononcé pour le feu (feux de poubelles, cocktails Molotov), un usage abondant des feux d’artifice (mortiers) et de pétards.

La circulation affolante des images sur Snapchat et TikTok ajoute à la mise en spectacle. Le geste n’existe pas seulement dans le présent de la situation. Il est vu, capté en vidéo et est promis à circuler voire à « percer » sur les réseaux. Des classements des villes les plus « chaudes » circulent sur quelques comptes Twitter. À cet égard, l’entrée de la ville de Marseille dans les émeutes a été fortement commentée.

Il n’y a de spectacle que pour être donné à voir. Le renversement momentané de l’ordre a quelque chose de plaisant car parodique. Le pouvoir quitte son raffinement habituel et est obligé à se déployer de manière grotesque : courir après les manifestants, les frapper parfois indistinctement, se cacher pour surprendre ses proies. Les rires éclatent là où les forces de police apparaissent empruntées, maladroites et débordées.

La troisième raison qui explique la joie émeutière réside dans le retournement du rapport avec les forces de l’ordre. Au respect qu’il leur est attaché dans la vie ordinaire, l’émeute ouvre une scène où il est possible de les insulter, de les rabaisser et de les humilier par le langage. Les forces de police peuvent aussi être attaquées et donc atteintes dans leurs corps. L’émeute s’alimente de ces ambivalences. Elle devient un temps symbolique de suspension des formes et offre un défi tantôt narquois, tantôt rageur aux forces de l’ordre. L’émeute inspire les passions et le chaos en réponse à la rigidité, l’ordre, le sérieux et à la froideur de l’État. Il y a donc un charme de l’émeute en tant qu’elle fait rupture avec les expériences ordinaires.

Le risque de la fétichisation

C’est une sensation qui appartient au voir ; un paysage désorganisé, des rues occupées, des forces de police désorientées, un espace urbain chaotique, c’est-à-dire autant de situations perceptibles qui semblent faire balbutier les structures du monde.

Le réel n’est pas anéanti : il est marqué, scarifié et abîmé. La colère trouve le sentiment de son bon droit dans le redressement des corps et leur charge contre le pouvoir. C’est une épreuve corporelle du politique.

Les joies souvent absurdes ne doivent pas conduire à une fétichisation ou à une esthétisation des émeutes comme si elles étaient la manifestation la plus évidente d’une révolte authentique. Elles sont le signe d’une détresse politique.

Car si l’émeute déborde parfois le pouvoir et le met ponctuellement en échec, elle demeure le signe d’une impuissance à intervenir dans le monde pour faire entendre et reconnaître ses plaintes. Mais elle rappelle aussi l’impatience qu’ont les émeutiers à faire droit à leurs colères.

L’émeutier regarde le monde. Il le parcourt, l’engrange et le brûle.The Conversation


Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

3 réflexions sur “« Prends-moi un Yop » : l’absurde au cœur des émeutes

  • Alain SAINTE-MARIE

    …Texte hallucinatoire et lunaire trouvant de l’esthétique, du politique, voire du festif là où ne se manifeste que barbarie, lâcheté (tant côté émeutiers que côté pouvoir) et surtout toute puissance d’une partie importante des “enfants perdus de la République”…Il y a fort longtemps qu’ils se savent et se sentent tout puissants, seulement de temps à autre autre , comme par un malin plaisir, par quelques “razzias” collectives ils nous le rappellent…Sachant qu’individuellement un certain nombre s’en charge au quotidien…jusqu’à la disparition programmée de la dite République…Par ailleurs qu’elle est cette crainte de gazelle de ne jamais les désigner comme tels, à savoir enfants et petits enfants des flux migratoires nord-africain et sub-saharien….Comprenne qui voudra…

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  • Gian

    Ce narratif de grande qualité universitaire aurait mérité d’être parachevé par une proposition d’alternative aussi bien léchée.

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  • andré bosquart

    Je ne sais pas pourquoi Gérard a accueilli cet article dans son blog; sans doute le trouvait-il “à son goût” ou assez “intéressant” pour en faire profiter les lecteurs de son blog ? Il me semble que cet article assez téméraire tentait de rendre compte d’un “fait social total” avec beaucoup de pertinence et d’à-propos. Et ces événements comme faits sociaux totaux engrangent quantité d’aspects, de significations, de distinctions à la fois disparates, contradictoires et insolites. J’en retiens justement le côté profondément inquiétant, tout en ne gommant pas le côté presque “insignifiant” ou grotesque de certains de ses acteurs, pas tous bien entendu ! Un fait social total ne se laisse pas réduire à une explication simpliste, univoque; il pullule de tentatives plurielles d’éclairage; et il m’a semblé que cet article tentait à sa façon d’en témoigner. Bien à vous tous !

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