Michel Portal, boulimique de la musique
Michel Portal est mort ce 12 février, à 90 ans. Ses admirateurs, nombreux, amateurs de musique, et de jazz en particulier, n’auront pas été en manque d'hommages saluant le grand artiste. Ces photos de Gérard Tissier (cliquer dessus pour les agrandir) nous renvoient l'image d'un homme sensible, certes, voire inquiet et pour le moins en questionnement.
C’était en février 2012, quand nous l’avons rejoint dans sa loge d'après concert au Grand théâtre de Provence, à Aix. Très chaleureux, assis devant le piano ouvert, désireux de partager un moment en dehors d’obligations disons honorifiques et de se laisser aller dans le temps du postpartum que vivent souvent les artistes à la suite d’une prestation. C’est ainsi que l' interview a tourné en conversation décousue – en pleine improvisation.
Michel Portal : — … Je me suis toujours mis dans des situations difficiles… Qu'est-ce que je suis ? Je suis quelqu’un qui sort de son sud-ouest, qui monte un peu à Paris, qui n’ose pas aller aux États-Unis – et pourtant, à 22 ans, avec ma clarinette, j’ai été reçu à Pittsburg ; j’aurais pu rentrer dans l’Amérique… je serais devenu un autre musicien. C’est mon regret.
• Pourquoi ?
— Parce que je suis foutu comme ça… J’étais un boulimique de la musique en général…
• …Vous avez tout joué, quasiment…
— Oh là, pas toujours très bien. Non non, faut pas déconner ! J’ai essayé, mais on n’a pas le temps d’essayer tout le temps…
• Goûter à tout…
— Un désir fou, oh là là ! Et plus le temps passe, plus je sens une forme de tristesse quand je pense qu’à trente ans j’ai fait des expériences complètement dingues : parfois du jazz, assez bien ; après j’ai trempé ma clarinette dans l’eau [sic] et après j’ai joué du piano, eh oui ! Qu’est-ce que je cherchais ?
• Un regret de dispersion ?
— Une dispersion totale ! Mais, de la musique classique il me reste… [Il se met au piano et entame le Quintet de Mozart] Ça, on ne peut pas me le prendre. J’ai un classique en moi.
• Jouer du Mozart après un concert de jazz, c’est curieux…, cette envie…
— Oui, toujours ! Quand j’ai joué dans un registre, je me recueille dans autre chose…
• Là, ce n’est pas de la dispersion !
— C’est une concentration, y compris en m’embrouillant dans tous les terrains, là un morceau cubain, après c’est l’Espagne, la Grèce, ou bien du Mingus… [Il attaque Boogie Stop Shuffle…]
On échangera ainsi pendant une bonne demi-heure, au grand dam du monde et du champagne en attente d’hommage. Ainsi évoquerons-nous des souvenirs de concerts à Apt, à La Tour d’Aigues, à Vitrolles au Charlie Jazz, quand il m’avait confié le délicat transport de sa clarinette de la loge à la scène. Sans parler des anecdotes de son grand ami et complice, le batteur et peintre Daniel Humair, évoquant sa phobie des mouches, ou son sac de plusieurs kilos de pièces de monnaie accumulées, lui qui ne payait qu’avec des billets, même chez le boulanger…






