Raoul Vaneigem, mort des suites d’une longue et belle vie
On ne me dit pas tout et je viens de l’apprendre : co-fondateur de l'Internationale situationniste, Raoul Vaneigem est mort à Sant Pol de Mar, près de Barcelone, ce 28 juillet, à 92 ans, des suites d’une longue et belle vie. Si l’on en croit Didier Platteau, l’un de ses amis, « Raoul a bu une bière, a mangé du melon, est allé se coucher, s’est endormi et est mort. Le penseur et militant nous quitte comme il a vécu : debout et joyeux, jusqu’au dernier souffle. » On en n’attendait pas moins de l’auteur du Traité de savoir-vivre que de savoir aussi mourir, ce qui n’est pas donné à tout le monde, on ne le sait que trop.
Le dire « militant », c’est tout de même le dé-finir par l’astreinte, lui « qui désirait sans fin ». Lui et son complice historique Guy Debord, qu’une telle dé-limitation militante eût empêchés de l’invention du situationnisme, ce mouvement inachevé et pour cela toujours actuel, projetant son flux désirant dans la société et les corps plus que jamais marchandifiés.
Le système médiatique veut qu’on en apprenne davantage sur les vivants une fois qu’ils ne sont plus. Ainsi, les « nécros » abondent sur le penseur et écrivain, paré des vertus révolutionnaires, oracle de Mai-68. Consulter Wiki, le Monde, le Figaro, L’Obs, les réseaux et même Médiapart. Il n’est plus là pour d’éventuels rectificatifs ; vous en apprendrez assez et même trop.
Nous pourrions pourtant en dire long et autrement, certes. « Nous », cette cohorte d’anars dissidents, farouches antifranquistes, lecteurs épatés du manifeste putschiste De la Misère en milieu étudiant (Strasbourg, 1966-67), biberonnés aux 12 numéros de la revue Internationale situationniste (1958-69)…
Restons-en à Vaneigem, Raoul, né en 1934 à Lessines, ville ouvrière de Belgique, dans une famille de cheminots. « Indemne de religion », comme il aimait se dire, le voilà étudiant en philosophie à Bruxelles. Se frotte au philosophe et sociologue Henri Lefebvre, célèbre critique de la ville et de l’urbanisme moderne, de la marchandisation des corps et de l’espace. Fait la connaissance de Guy Debord et intègre l’Internationale Situationniste en 1961.
Son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967) appelle à une « insurrection de la vie quotidienne », dénonce la société de consommation et le travail aliénant, prône le jeu et le plaisir. Suivra Le mouvement du Libre-Esprit, qu’il sous-titre à la mode ancienne et dès lors identifiée « situ » : Généralités et témoignages sur les affleurements de la vie à la surface du Moyen Age, de la Renaissance et, incidemment, de notre époque.
Les idées situationnistes et leurs formulations, récupérées en slogans « révolutionnaires », imprègnent l’explosion de mai 1968. L’année précédente, Vaneigem lançait : «Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui », formule qui faisait mouche, pour le moins. C’était un autre temps, celui des années de croissance et de paix, durant lesquelles la culture contestataire dénonçait le « Métro, boulot, dodo » en rêvant d’une vie palpitante et sans temps mort. Qui rêve encore aujourd’hui ? Et de quoi ?
L’IS aussi connait bientôt ses dissensions et Vaneigem quitte le mouvement, sans pour autant se départir des grands thèmes communs s’articulant autour du rapport « théorie / pratique ». À Debord, avec sa Société du spectacle, la théorie de la séparation entre le vivant et ses représentations. À Vaneigem, l’ode à la vie (son dernier livre de 2022 : Rien ne résiste à la joie de vivre) et aux luttes qui la servent, allant jusqu’à soutenir les expériences autogestionnaires comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les zapatistes du Chiapas au Mexique, la résistance du Rojava au Kurdistan syrien, les Gilets jaunes.
Raoul Vaneigem a écrit de nombreux ouvrages, préfaces et articles. Parmi eux, ce livre assez peu connu, L’art de ne croire en rien, suivi de Livre des trois imposteurs, qu’il a réédité et préfacé en 2002. Extrait de sa présentation : « Ouvrage mythique qui hanta la conscience d'un Moyen Age prétendument chrétien, le Livre des trois imposteurs […] annonce la critique antireligieuse du baron d’Holbach. […] “En ce monde, proclama Abu Tahir, trois individus ont trompé les hommes : un berger, un guérisseur et un chamelier” ».
Démystifier sera resté une préoccupation essentielle pour Raoul Vaneigem, avec ses chevaux de bataille : le militarisme, la répression et l’ordre moral, y compris chez les gauchistes.
